LE FOLKLORE
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TOME DEUXIÈME
LA MER ET LES EAUX DOUCES
PRINCIPAUX OUVRAGES DU MEME AUTEUR
TRADITIONS POPULAIRES
Contes populaires de la Haute-Bretagne; Contes des paysans
et des pécheurs; Contes des marins. (Bibliothèque Charpentier).
3 in-18. Chaque volume 3 50
Contes des Landes et des Grèves. Rennes, H. Caillière, petit
in -8° 5
Contes de terre et de mer. Charpentier, in-8" illustré (épuisé).
Littérature orale de la Haute-Bretagne. Maisonneuve, in-12
elzthir 5
Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne. Maison-
neuve, 2 in-i2 elzHvir 10
Coutumes populaires de la Haute-Bretagne. Maisonneuve,
in-12 e]z<''vir 5
Petite légende dorée de la Haute-Bretagne. [Collection des
Bibliophiles bretons), inl8, illustré 5
Légendes locales de la Haute-Bretagne, t. I. Le Monde physi-
que ; t. II. Le peuple et Thistoire. (Collection des Bibliophiles
bretons), 2 in-18 • 7
Gargantua dans les traditions populaires. Maisonneuve, in-12
elzévir 5
Le Blason populaire de la France (en collaboration avec Henri
Gaidoz). L. Cerf, in-18 3 50
Contes des provinces de France. L. Cerf, in-18 3 80
Littérature orale de l'Auvergne. Maisonneuve, in-12 elzévir.. 5
Légendes, croyances et superstitions de la Mer. (Bibliothè-
tjUf Cliarpentier) . 2 in-18 7
Le Folk-Lore des pêcheurs. Maisonneuve, in-12 elzévir 5
Les Coquillages de mer. Maisonneuve, in-12 elzévir.. • 3 50
Les Travaux publics et les Mines. Rothschild, in-8°, illustré.. 40
Légendes et curiosités des métiers. Flammarion, in-8", illustré. 12
Le Folk-Lore de France, t. I. Le Ciel et la Terre. E. Guilmoto,
in-8 16
POÉSIE ET THÉÂTRE
La Bretagne enchantée, poésies sur des thèmes populaires.
Maisi inneuve, in-12 elzévir 4
Les Paganismes champêtres (épuisé).
La Mer fleurie. Lemerre, in-18 3 50
La Veillée de Noël, pièce en un acte représentée à l'Odéon en
1899 et lUUU. Maisonneuve et Stock, in-18 1
Tous droits réservés.
LE FOLK-LORE
DE FRANGE
PAR
PAUL SEBILLOT
SECRÉTAIBE GÉNÉRAL DE LA SOCIÉTÉ DES TRADITIONS POPULAIRES
PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ DANTHROPOLOGIE
TOME DEUXIÈME
LA MER ET LES EAUX DOUCES
LIBRAIRIE ORIENTALE & AMÉRICAINE
E. GUILMOTO, Éditeur
6, Rue de Mézières. — PARIS
1905
LIVRE PREMIER
LA MER
LA MER ET LES EAUX DOUCES
LIVRE PREMIER
LA MER
Quoique, sans parler de la mer elle-même, le litloral de la France
présente une mullilude de particularités physiques dont l'aspect
grandiose ou bizarre, gracieux ou terrible, semble si bien fait pour
exciter l'étonnement et donner lieu à des récits merveilleux, les
légendes explicatives ou fantastiques y sont beaucoup plus rares que
dans rintérieur des terres. Parfois même de longs espaces de côtes
en sont à peu près dépourvus : s'il est aisé de comprendre que l'on n'en
trouve guère sur les rivages bas et sablonneux du Languedoc et de la
Gascogne, où la population maritime est clairsemée, on est surpris de
n'en pas rencontrer davantage sur ceux, beaucoup plus pittoresques
et plus peuplés, des Basses-Pyrénées, patrie des marins basques, et,
au nord, sur ceux de la Picardie et de la Flandre, où la navigation et la
pêche sont très actives. Quoique les autres provinces baignées par la
mer soient un peu mieux partagées, la Bretagne les dépasse de
beaucoup, puisque les deux tiers environ des faits légendaires ou
folk-loriques ont été recueillis sur les côtes de cette ancienne province,
qui pourtant ne forment pas tout à fait le cinquième de celles de la
France continentale. Il est vrai que le chiffre des marins et des pêcheurs
bretons égale presque celui des inscrits maritimes du reste de la
France, et que nul autre pays ne réunit avec autant de puissance, de
variété et de sauvagerie toutes les circonstances que l'on peut rencon-
trer au bord de la mer.
Pourtant la prépondérance de la Bretagne en matière de folk-lore
maritime ne tient pas seulement à ces causes physiques, et l'esprit
légendaire de ses habitants ne l'explique qu'en partie : celte abondance
exceptionnelle de traditions surprendra moins lorsqu'on saura que la
péninsule armoricaine seule a été enquêtée sérieusement. Ailleurs on
4 LA MER
ne s'est guère occupé, si ce n'est en passant, deslégendes et des croyances
du littoral : le Glossaire des matelots boulonnais de E. Deseille est une
exception, et encore l'auteur n'y parle que du langage et des coutumes
des pêcheurs, rarement de leurs superstitions; dans aucun des
ouvrages publiés sur la Normandie, le Poitou, la Provence et les autres
pays maritimes, on ne rencontre un seul chapitre spécial au folk-lore
de la mer, et il figure rarement dans les mémoires des sociétés scientifi-
ques locales.
Au cours des recherches que je faisais pour préparer les Légendes de
la Mer (1886-1887), cette pénurie de renseignements m'avait frappé, et
j'avais tenté d'y suppléer en dressant un questionnaire * et en essayant
de provoquer des enquêtes. En dehors de la Bretagne, mes appels
furent rarement entendus; plus tard j'ai eu un peu plus de succès, en
ouvrant' dans la Revue des Traditions populaires la série de la Mer et
des Eaux, et en y donnant, pour rendre les recherches plus faciles, un
grand nombre de faits provenant de différents pays.
En dehors de la mer réelle, les traditions connaissent des mers
légendaires placées, tantôt dans le ciel, tantôt dans le monde souter-
rain. On pourra lire dans le premier volume les idées populaires qui
s'attachent à la mer aérienne (p. 5), à celle qui occupe linlérieur du
globe (p. 418-419), aux prolongements de l'Océan sous le sol (p. 417-
418) et à la position de la terre relativement à la mer (p. 182).
1. Questionnaire des traditions et superstitions de la Mer. Saint-Malo, 1883, in-12,
refondu et publié sous ce titre : Questionnaire des Croyances Légendes et supers-
titions de la Mer. Pari?, 1885, in-8 (Ext. des Bull, de la - oc. d'Anthropologie).
Dans les autres pays d'Europe, les contributions notables au folk-lore maritime
proviennent aussi de contrées assez comparables à la Bretagne au point de vue de
l'isolemput et de la conservation des vieilles coutumes : Giuseppe Pitre. Usi e Costumi.
Palerme, 1889, in-18 ; Fiabe navette e racconti. Palerme, 1875 {passim) ; Castelli.
Credenze ed usi Siciliani. Palernu, 1878 et 1880, in-8. Pays celtiques de la Grande-
Bretagne: W.Gregor. Folt,--Lore of Nord-East of Scotland. Londres, 1881, in-8 ; articles
in Folk-lore Journal, Folk-lore Record, Folk-lore et Revue des Traditions populaires ;
Bottrell. Traditions of West Cornwall. Penzance 1873, in-18; W. Hunt. l'oputar
Romances of \V. of England. Londres, s. d., in-18. W. Jones. Credulilies, pnsl and
présent. Londres, 1880, in-18; F. -S. Bassett. Legends of tfie Sea. Londres, 1885, in-18.
J'ai traduit un grand nombre de passages de ces auteurs dans les Légendes de la
Mer : dans cet ouvrage, que je m'excuse d'avoir à citer souvent, l'on trouverales pa-
rallèles étrangers des légendes du présent livre, où, presque toujours je me suis
systématiquement abstenu de comparaisons.
CHAPITRE PREMIER
LA SURFACE ET LE FOND DE LA MER
§ I. l'origine de la mer
Lorsqu'on demande aux habitants du littoral à quelle époque remonte
la mer, ils semblent d'abord un peu surpris, puis ils répondent,
d'ordinaire, qu'elle existait dès le commencement du monde, et que
pendant longtemps elle recouvrit la terre. C'est au reste une conception
que l'on retrouve dans la plupart des cosmogonies, aussi bien dans
celles des indigènes du nouveau Monde et de la Polynésie, que dans
celles de l'antiquité classique, de l'Inde, de la Perse, cl que dans la
version biblique. Les pêcheurs de la baie de Saint-Malo ajoutent parfois
que Dieu créa la mer avec une écuellée d'eau et trois grains de sel,
qui ont suffi à la rendre salée pour toujours '. Mais des légendes, sans
doute plus anciennes que cette explication simpliste, racontent l'ori-
gine de l'Océan, et elles supposent que sa formation est postérieure
à celle de la terre. En Bretagne, suivant des idées dualistes assez
répandues, même dans la partie française de langue, Dieu et le Diable
concourent à la création : toutes les fois qu'une œuvre belle ou utile a
été façonnée par l'Éternel, Satan, que l'on nomme à cause de cela le
singe de Dieu, essaie de l'imiter; mais il ne réussit qu'à créer des
choses imparfaites ou nuisibles : c'est ainsi que, lorsque Dieu eut
modelé le globe terrestre, Satan fit naître les eaux pour le noyer-.
Quelques récits, très courts, associent les oiseaux à la formation de
la mer; les paysans de la Gironde disent que Dieu les chargea de
creuser son lit avec leur bec^ ; d'après ceux des environs de Dinan,
il demanda leur concours, non pas aux premiers jours du monde,
mais après le déluge : lorsqu'il fut terminé, la terre devint si sèche
1. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. I, p. 3 ; dans les pages suivantes les idées
cosmogoniques des divers peuples sont rapportées en détail.
2. G Le Calvez, in Revue des Traditions populaires^ t. 1, p. 203.
3. E. Rolland. Faune populaire de la France^ t. Il, p. 63, d'après H. Scla'"er. Le
paysan riche.
6 LA SURFACE ET LE FOND DE LA MER
qu'il n'y avait plus à sa surface la moindre petite source ; Dieu ordonna à
tous les oiseaux de voler au Paradis, pour y prendre chacun une
goutte de rosée sur les arbres qui y croissent, et de venir la déposer
dans un endroit qu'il leur indiqua. Ils s'empressèrent de lui obéir,
sauf le pivert ; et en quelques minutes la mer fut créée et remplie'.
D'autres traditions, plus détaillées, fout intervenir, avec des circons-
tances dont on retrouve parfois les parallèles chez les non-civilisés. Dieu
lui-même ou les saints, qui ont peut-être remplacé des personnages
antérieurs au christianisme. On raconte à Binic (Côtes-du-Nord), qu'au
temps jadis, les sources étaient si rares que ceux qui en possédaient
une ne laissaient pas leurs voisins y puiser. Un jour le bon Dieu, qui
visitait la terre en compagnie de saint Jean et de saint Pierre, ne put
obtenir un verre d'eau dans les deux premières maisons oîi il se
présenta. Les divins voyageurs reçurent un meilleur accueil chez une
bonne femme qui les traita de son mieux, et même refusa l'argent
qu'ils lui offraient. Pour la remercier, le bon Dieu lui fit présent d'un
petit tonneau que saint Pierre portait sous le bras^, en lui disant que le
premier souhait qu'elle formerait en tournant le robinet serait exaucé.
En rentrant chez elle, le mercredi soir, elle ne trouva pas une seule
goutte d'eau, et elle était bien embarrassée : il fallait, pour en avoir,
attendre la fin do la semaine^ parce que le seigneur du pays défendait,
sous peine de mort, de puiser aux fontaines depuis le jeudi jusqu'au
samedi. Elle se souvint du tonneau et tourna le robinet en formulant
son souhait: il en jaillit aussitôt une belle eau claire; mais comme elle
ne pouvait fermer le robinet, le liquide en sortait toujours, et avec
une telle abondance que tout le voisinage ne tarda pas à être submergé ;
les habitants inhospitaliers furent noyés et changés en poissons; seule,
la femme charitable qui s'était réfugiée sur une montagne, échappa
au désastre. Le tonneau coule toujours: de ses flancs sont sortis la
mer et les fleuves, et tant qu'il ne sera pas épuisé, ils ne diminueront
point ^.
1. Lucie de V. IL in Bévue des Trad. populaires, t. XVI, p. 420. Ces légendes et
leurs similaires ont pour but d'expliquer l'opinion vulgaire suivant laquelle le pivert
ne peut se désaltérer qu'en happant au passage l'eau de pluie : seul il relusa de
contribuer à amener les eaux sur la terre ; c'est pour cela que Dieu l'a condamné à
ne pas boire celles qui coulent à sa surface. On verra d'autres récits sur ce thème
au livre des eaux douces.
2. Paul Sébillot. Lé*7e«rfes delà Mer, t. II, p. 331-333.
On peut rapprocher de ce tonnelet merveilleux le panier qui, d'après les
indigènes de Vancouver, contenait toute l'eau, et qui, vole par un esclave au géant
qui le possédait, laissa sortir l'eau, dont la plus grande partie, échauffée par sa
sueur, forma la mer {Journal of Anlkropolofjical Ivstilule, t. VIII, p. 207), et la
courge indienne, qui en se brisant sur le sol, inonda la terre et donna naissance à
l'Océan. (Mello Moraes. Poèmes de l'esclavage et légendes des Indiens. Rio-Janeiro,
1884, in-18, p. 87).
POURQUOI LA MER EST SALÉE 7
Les marins de la baie de Saint-Brieuc associent épjalemont à l'origine
de la mer et à celle de sa salaison, des personnages divins dont linler-
vention est motivée par une circonstance qui fait songer à la fable
antique de Phaéton : au temps jadis, le soleil, qui était vraisemblable-
ment un géantcomme dans les contes bretons, où il est personnifié, des-
cendit sur la terre, et beaucoup de gens périrent, étouffés par sa chaleur.
Ceux qui survécurent supplièrent Dieu d'avoir pilié d'eux. Il envoya à
leur secours tous les saints du Paradis, qui descendirent sur notre globe,
et ordonnèrent au soleil de s'en aller Comme il s'obstinait à rester,
ils se mirent à pisser : au bout de huit jours, la terre fut couverte d'eau,
et le Soleil eut tant de peur d'être submergé, qu'il retourna aussitôt
au ciel, et il n'en a jamais bougé. C'est depuis ce moment qu'il y a
une mer, et que son eau est salée '. Ainsi qu'on le verra dans d'autres
chapitres, Gargantua et Mélusine donnent naissance à des fontaines, à
des rivières et à des étangs par le même procédé naturaliste ^.
On a recueilli sur les côtes de France bien d'autres explications légen-
daires de l'amertume des eaux de l'Océan. Dans le récit qui suit, la Mer
est une sorte de personnage auquel on parle, qui peut se déplacer et
qui a tous les sentiments d'un être humain. Cette conception animiste
se retrouve en plusieurs circonstances, et elle est aussi apparente
dans les expressions par lesquelles on désigne ses différents états.
Pendant l'absence d'un capitaini; au long cours un puissant sei-
gneur avait enlevé sa femme; la Mer indignée de ce rapt, submergea
le château où il la retenait prisonnière, mais eut soin d'épargner
la dame. A son retour, le capitaine vint remercier la Mer, et lui dit
que, si elle voulait le suivre, chacun admirerait désormais le goût de
ses eaux. Elle accepta, et il la conduisit dans un pays rempli de car-
rières de sel : c'est en les baignant qu'elle a acquis la salure qui
lui est particulière. On croit au reste en Haute-Bretagne, où cette
légende a été racontée, que la mer recou\re des montagnes de sel, et
dans la baie de Saint-Brieuc on assure que sous ses flots gisent des
volcans, toujours en éruption, qui vomissent des flammes et du sel '.
Le moulin merveilleux auquel les traditions Scandinaves et finnoises
attribuent la salaison de la mer, est aussi connu sur les bords de la
Manche: un capitaine terre-neuvat dérobe à un sorcier un moulin qui
moulait tout ce qu'on lui demandait. Arrivé au large, il lui ordonna de
moudre du sel, et la cale du navire en fut bientôt remplie; mais comme
1. Paul Sébillot, in Archivio per lo studio délie tradizioni popolari, t. V, p. 511.
2. On rencontre chez les peuple sauvages des similaires de cet acte ; c'est ainsi
qu'à Nouka-Hiva une divinité femelle donne ainsi naissance à un lac dont l'eau est
salée (P. Lesson, Les Polynésiens, t. II, p. 232).
3. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. I, p. 75-77 ; in Archivio per lo studio délie
tradizioni popolari, t. V, p. 512.
8 LA SURFACE ET LE FOND DE LA MER
il ne savait pas les paroles nécessaires pour arrêter l'instrument
magique, le bâtiment coula avec le moulin, qui continue à moudre
du sel*. Ce récit rappelle à peu près exactement l'épisode tinal d"un
conte norvégien beaucoup plus détaillé"-, et il est possible, mais non
certain, que les marins de la Manche bretonne, qui ont de fréquentes
relations avec ceux de la Norvège, aient arrangé à leur fnron un récit
qu'ils avaient pu leur entendre raconter.
Ce prodigieux talisman semble inconnu dans le pays de Tréguier, où
Ton dit que la mer doit son amertume aux bateaux chargés de sel
qui y ont été engloutis depuis le commencement du monde : elle
deviendra de plus en plus salée, à mesure que de nouveaux navires
ayant la même cargaison, y feront naufrage ^
Parfois il a suffi, pour changer à jamais le goût de son eau, d'y jeter
un vase rempli d'un breuvage magique ou exceptionnellement amer.
Suivant un récit basque, qui semble arrangé, mais dont on peut retenir
qiielques traits, Amigna, la plus vieille des fées euskariennes, irritée
de ce que son mari trouvait son bouillon trop salé, saisit le pot-au-feu,
et le lança dans l'Océan, où il se brisa contre un énorme rocher : c'est
depuis ce temps que la mer est salée^ ; s'il en faut croire un conte
littéraire, que l'auteur dit avoir entendu en Gascogne, on y attribuerait
la salure de la mer à un acte analogue : un jour de Pâques, les anges
avaient préparé pour les habitants du Paradis un potage exquis, mais
le diable réussit à y jeter le contenu d'une immense salière. Lorsque le
Seigneur goûta la soupe, elle était si acre, qu'il saisit la marmite qui la
contenait, et la lança à travers les airs : elle tomba dans l'Océan, et le
rendit salé pour toujours '. L'épisode du liquide assez puissant pour
modifier le goût des eaux se trouve aussi en Haute-Bretagne : une fée,
amoureuse d'un pécheur, le force, par ses enchantements, à venir sur
un rocher du rivage. Elle se montre à lui, belle comme une bonne
Vierge, lui murmure les plus douces paroles, et lui présente, en l'invi-
tant à y goûter, une coupe remplie d'un breuvage qui, s'il l'avait bu,
l'aurait contraint à l'aimer et à la suivre. Au moment où le jeune homme
allait y tremper ses lèvres, il se souvint de sa tiancée, et lança la coupe
dans la mer. La liqueur magique, en s'y répandant, l'a rendue amère
comme elle l'est aujourd'hui, car auparavant elle n'était point salée ^
i. II. Harvut, in Mélusine. t. 11. col. 198.
2. Dasent. l'opular (aies from t/ie Noi'se, p. 13.
3. Paul Séhillot. Léf/endes de la Mer, t. I. p. 80.
4. Henrj' Léon, io Bulletin metisuel de Biarritz-Association, janvier 1897, d'à. A.
Chaho. Biarritz entre les Pyrénées et l'Océan.
0. Fulbert Dumonleil, in La France du Sud-Ouest, 7 avril 1901.
6. Lucie de Y. -H. in Rev. des Trad. pop. t. XIV, p. 617.
NOMS ET SURNOMS DE L\ MER
§ 2. LliS NOMS DE LA MER ET LES VAGUES
Beaucoup de surnoms et d'épitliètes de la mer sont expressifs cl
pittoresques. Plusieurs constatent l'admiration qu'elle inspire à ceux
(|ui vivent sur ses bords. Les marins français l'appellent la (îrande
Kau, et, comme elle est pour eux l'eau par excellence, quand ils parlent
de l'eau, sans y ajouter une épithète, il s'agit toujours de la mer. En
Basse-Bretagne, on la nomme Mor braz, la mer grande, dans la
Gironde, la gran ma^ en Haute-Bretagne, la grand' nv' salée. Cette
idée de grandeur se retrouve dans la plupart des termes par lesquels on
la désigne, et qui souvent font image. Sur le littoral de la Manche, elle
Q'àiXG grand étang, la grande fontaine., la source inépuisable. Les marins
l'appellent la grande rue., parce qu'elle est la grande artère commer-
ciale, et pour eux, naviguer sur la grande rue, c'est tomber à la mer.
A ridée d'immensité se rattachent aussi les désignations de : la grande
lasse, le grand bassin, la grande marmite '.
D'autres appellations viennent de comparaisons entre certains de ses
aspects et ceux de la campagne : sa couleur verte lui a fait donner le nom
de grandpré, qui est aussi usité dans le langage argotique, où: faucher
le pré désigne la condamnation aux travaux forcés ; c'est une survivance
de l'époque où les galériens coupaient de leurs avirons les ondes ver-
dâtres, comme des faucheurs rangés dans une prairie -. En Basque on
surnomme la mer /,a?i(/a /e'/ioa, le champ de lin, et l'on raconte à Saint-
Jean de Luz, que deux paysannes, venues pour la première fois sur ses
bords, s'écrièrent: Oh ! le beau champ de lin^. Les ondulations du lin
en fleur éveillent en elTet assez aisément cette comparaison, qui n'est
pas particulière au pays basque : dans plusieurs contes populaires, des
gens voyant un champ de lin fleuri, bleu comme la mer et qui t)ndule
sous la brise comme les vagues, s'écrient que c'est la mer, et se désha-
billent pour y prendre un bain. Cet acte est attribué à des habitants de
pays auxquels leurs voisins accoident une forte dose de naïveté : en
Haute-Bretagne, il est accompli par des Normands en voyage, ou par
des Jaguens, qui pourtant habitent Saint-Jacut de la Mer et sont presque
tous marins^. Dans un conte picard, six compagnons peu avisés pren-
1. Paul Sébillot. Léf/endes de la Mer, t. 1, p, 22-26.
2. Lorédan Larchey. Dictionnaire d'argot.
3. Paul Sébillot, 1. c, p. 25.
4. Paul Sébillot, in Mélusine, l. H, col. 441 et 466 ; Contes de la Haule-Brelagne,
t. 1, p. 243, 2iS ; Littérature orale de la Haule-Bretagne, p. 233-6 ; Charles Roussey.
Contes de Doiirnois (Franche-Comté), p. 160.
10 LA SURFACE ET LE FOND DE LA MER
nent aussi pour la mer les ondulations d'un champ de blé et se mettent
à nager à travers les épis '.
La mer est l'objet d'assimilations gracieuses qui so rattachent
aussi au règne végétal. Quand elle n'est point ridée, c'est une « merde
roses » ; sur plusieurs points du littoral, on dit que le tlot fleurit quand
l'écume en empanache le sommet^; en Haute-Bretagne on désigne
sous le nom de « mer fleurie » celle où les vagues blanchissent sans
être bien fortes :
Et lorsque le vent frais sème les flots mutins
De bouquets blancs qui font songer aux auhépins,
On dit à Saint Malo que la mer << est fleurie ' ».
Toute une série de surnoms de la mer est basée sur la comparaison
de ses mouvements ou de ses aspects avec ceux d'animaux domestiques.
11 est probable que beaucoup sont anciens, puisqu'on en rencontre des
similaires en dehors de France ; mais on ne les a guère relevés autre-
fois, parce que l'on s'occupait rarement des choses maritimes. On sait
pourtant par un passage de Noël du Fail, qu'au xvi^ siècle, la mer était
désignée par un terme qui est encore en usage aujourd'hui ; il parle
des«gabeloux et sauniers duCroisil qui, après estre exenlerez,estrippez,
emplis de sel, et le ventre cousu, furent par la truandaille du pays,
envoyez au fin fond de la grand Jument Margot, qui se bride par la
queue » \ En Poitou on nomme la mer, la grand Jument blanche ' ; dans
le pays de Tréguier, a?* gazek given, la jument blanche, désigne l'état de
la mer houleuse, comme le terme : ar gazek klanv, la jument enragée,
usité sur cette côte et à l'île de Batz. Dans le Trécorrois, la mer calme
est: ar mardi glas, le cheval bleu, à l'île de Batz : ar gazek c^hlaz, la
jument bleuet
Elle a été aussi été comparée aune vache : en Haute-Bretagne, c'est
la vache gare, [varia, de diverses couleurs) en raison du bleu et du
blanc des vagues. Sur le littoral du Finistère, son nom de ar vioc'h
lezek, la vache à lait, se rattache à un autre ordre d'idées ; il indique
les ressources, licites ou illicites, que les gens de ce pays en tirent, et
qui l'ont fait appeler aussi la nourrice des gens d'Arvor.
l^a mer calme est l'objet d'épithètes gracieuses ; presque partout on
dit qu'elle est belle ; et, comme les matelots, les héros des chansons
populaires parlent de la mer « jolie ». Sa tranquillité l'a fait comparer
1. Henry Carnoy. Contes français, p. 307.
2. Magasin piLloresque, 1874, p. 30.
3. Paul Sébillot. La Mer fleurie. Paris, 1903, p. 3.
4. Noël du Fail. Œuvres, éd. Assézat, t. II, p. 176.
5. Léo Desaivre. Croyances du Poitou, p. 22.
6. Paul Sébillot., Légendes de la Mer, t. l, p. 27-28.
LES VAGUES 11
à des animaux paisibles : en Haute Bretagne, elle est douce comme
un mouton, dans le Finistère, comme un agneau. Quand elle est dans
cet état, on lui donne l'épilhète de blanche : Mor gircn en Basse-Bre-
tagne, Mar hlanco en Provence'. Dans le Finistère, on dit alors qu'elle
est d'un calme blanc, expression aussi usitée dans le Pas-de-Calais,
où elle est: b langue comme ein drap; elle est hlanquettée quand elle
commence à se calmer-. La mer sans mouvement a aussi été compa-
rée à du lait : Mor sioul e-chiz al leaz, tranquille comme du lait^ Plus
ordinairement, lorsqu'elle est très calme, elle a été assimilée à l'huile,
image qui rend assez bien certains de ses aspects, et qui est usitée en
Basse-Bretagne, dans la Gironde, sur le littoral boulonnais et sur les
bords de la Méditerranée '*.
Lorsqu'elle reflète les objets sans les déformer, on dit en Provence
qu'elle fait miroir, Fai mirau ; ailleurs qu'elle est claire comme un
miroir, unie comme une glace, droite comme un miroir ou comme un
papier, unie comme un lac, ou calme comme étang '. Dans quelques
pays, les pêcheurs disent qu'alors « elle se regarde*"' » ; en Basse-Bretagne
qu'elle attend fortune, ou qu'elle ne bouge pas plus qu'un enfant qui
dorf. Victor Hugo a employé une image analogue : l'apaisement de la
mer était inexprimable ; elle avait un murmure de nourrice près de
son enfant ; les vagues paraissaient bercer l'écueil ^ De la mer par-
faitement calme et unie, on dit en Basse-Bretagne qu'elle est bonne à
servir de promenoir aux mouches, et les matelots boulonnais disent
alors : Les mouqu i pleument l'iauve'^.
La tendance à prêter à la mer les passions d'un être animé se
reflète dans un assez grand nombre d'expressions. Lorsqu'elle est
agitée, on dit couramment qu'elle est en démence ou en folie, qu'elle
est mauvaise. Dans le pays boulonnais, elle se courrouce, s'arpifîc, se
met en colère '". Quand souffle la tempête, elle est enragée ou déchaînée^
par une comparaison avec un animal, qui est souvent employée en
parlant des vagues.
Son bruit est aussi l'objet d'expressions animistes et imagées.
Parfois les pêcheurs disent que la mer chante ; dans un conte gascon,
où elle est personniflée, elle chante pour dire à deux petits jumeaux
1. Paul Sébillot. Légetides de la Mer, t. 1, p. o0-.31 ; Mistral. Trésor dou Fclibrir/e
2. Deseille. Glossaire des malelols boulonnais .
3. Paul Sébillot, 1. c, p. 31.
4. Deseille, 1. c. ; Mistral, 1. c.
5. Mistral. Trésor; Paul Sébillot, 1. c, p. 31.
6. E. Reclus. La Terre, t. Il, p. 161.
7. Paul Sébillot, 1. c, p. 32.
8. Les Travailleurs de la Mer.
9. Deseille. Glossaire des malelols boulonnais.
10. E. Deseille. 1. c.
12 LA SURFACE ET LE FOND DE LA MER
de prendre courage, et de marcher devant eux, parce que le Icmps
est proche où ils retrouveront leur père et leur mère^ Elle gronde
aussi, ou crie comme une personne. Daus le gros temps, lorsqu'elle
fait entendre des sons qui ressemblent à une plainte, on dit en
Haute-Bretagne qu'elle brait (crie en pleurant). Dans le même pays, elle
u chante » sur les grèves ; mais au pied des falaises elle « brait comme
un âne-. » D'autres fois, par assimilation à un taureau, elle mugit ou
elle beugle ; en Provence, la Mar bramo ^
On a comparé son bruit à celui d'une cloche ; on dit couramment
que la mer « sonne ». Je ne l'ai pas entendue appeler : le grand hou-
hou ! expression qui se trouve dans un recueil littéraire '* ; mais les
pèchenrs de la Manche la surnomment Ronflot^ la ronfleuse, par allusion
à la monotonie bruyante qu'elle a parfois ^
Le fracas de la mer est aussi attribué à des êtres surnaturels ou à
des âmes en peine. Selon les habitants de l'île d'Arz (Morbihan),, les
voix lamentables que semblent jeter la nuit les vagues ne sont autre
chose que les plaintes des bolbiguéandcls^ génies malfaisants qui se
réjouissent d'annoncer les tempêtes et les naufrages*^. Sur la côte du
Finistère, ce qu'on prend pour le bruit tumultueux de la mer n'est
bien souvent que le cri de douleur et d'épouvante de ses innombrables
victimes. Comme les cames des noyés ne peuvent trouver de repos tant
qu'une terre chrétienne ne recouvre pas leur enveloppe mortelle, les
naufragés pleurent de rage et hurlent de désespoir, chaque fois que
la lame en fureur roule leurs ossements dans ses plis et les éloigne du
rivage. Ces âmes désolées sont connues dans presque toute la Bre-
tagne, sous le nom de Krierienn, crieurs \
La rapidité de l'évolution des vagues, leur écume, dont les volutes
ressemblent à des crinières, les a fait assimiler à des coursiers. On a vu
que la mer elle-même est aussi désignée par des noms qui supposent
des idées analogues. Dans le pays de Tréguier, certaines vagues qui
se succèdent les unes aux autres comme des chevaux à la course,
s'appellent: ar marc h hep kavalier, le cheval sans cavalier, ou: ar
marc h hep he veslr, le cheval sans son maître. Lorsque la mer est
déchaînée, c'est le cheval qui saute hors de son champ ; sur la côte du
Finistère, quand elle moutonne, elle fait danser les chevaux blancs;
1. J.-F. Bladé. Contes de Gascogne, t. I, p. 73.
2. Paul Sébillot. Légendes delà Mei\ l. I, p. 34.
3. F. Mistral. Trésor dou Felibrige.
4. Le Figaro, 31 décembre 1884. 11 est possible que cette expression ne soit pas
plus réellement populaire que la « grande bleue » ; ce terme a vraisemblablement
été mis en circulation par quelque chroniqueur ou par un romancier.
5. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. I, p. 28.
6. Musée des Familles, t. IV, p. 534.
7. L.-F. Sauvé, in Mélusine, t. Il, col. 254.
LES VAGUES 13
en Haute-Bretagne, la mer furieuse est une jument enragée. Lorsque le
vent fraîchit et qu'il va y avoir de la houle, les marins de la Manche
disent : « Via la grande vache gare qui va ruer ' » ; en (îui(Mine le
mot rouarl désigne un taureau et une vague furieuse -.
Quanil la mer est agitée, on dit qu'elle moutonne et parfois qu'il y a
des moutons sur le pré ^ : c'est une image naturelle fondée sur la môme
analogie qui a fait assimiler certains nuages du ciel à des moutons ou
à une bergerie. Elle est pour ainsi dire matérialisée dans une version
basque du Fin voleur; celui ci, rencontrant un curé, qui croit l'avoir
jeté dans les Ilots, et s'étonne de le voir conduire un troupeau d'ouailles,
lui répond : « Je les ai tirés du fond de la mer ; il y en a beaucoup
comme cela ; ne voyez-vous pas ces moutons blancs comme ils
paraissent sur la mer ^ ?
Le bruit des vagues et de la houle a pu éveiller l'idée d'un chien qui
aboie ; cependant ce n'est pas elle qui a fait appeler en Basse-Brelagne
« le chien qui suit son maître », la petite vague qui succède à la vague
la plus forte ■'.
Dans beaucoup de pays, les marins attribuent à certaines successions
de vagues, trois, neuf, dix, des qualités ou des forces particulières,
parfois même une puissance surnaturelle. Cette croyance qui est fon-
dée, soit sur une idée de régularité dans les mouvements de la mer,
soit sur l'antique donnée des nombres fatidiques ou sacrés, est, en
France, moins bien conservée qu'en plusieurs contrées étrangères.
Cependant on dit en Haute-Bretagne que de trois en trois vagues, il y en
a une plus forte que les autres ; quand la mer monte, c'est la troisième
qui recouvre enfin le sable, mouillé seulement par les deux premières,
et c'est aussi elle qui fait le plus de bruit sur la grève. On croit généra-
lement sur le littoral du Finistère que la troisième vague est la plus
forte ; il est certain que c'est la plus redoutée : on doit toujours l'at-
tendre pour essayer de franchir une barre, et des proverbes bretons
disent : « Avec la troisième lame on sort de peine ou l'on marche à sa
perte «, ou : « quand la vague fait son troisième saut, elle jette son
morceau sur la grève ». Sur les côtes de la Charente quelques marins
croient encore que la dixième lame est celle qui monte le plus".
Les pêcheurs de France disent d'ordinaire que l'agitation de la mer
est causée par le vent; mais on rencontre des explications moins
1. Paul Sébillot, Légendes de la Mer, t. I, p. 153-155.
2. Mistral, 1. c.
3. Paul Sébillot, 1. c, p. 155.
4. Julien Vinson. Le Folk-lore du pays basque, p. 105-106.
5. Paul Sébillot, 1. c, p. 156.
6. Paul Sébillot, t. I, p. 171, 178.
14 LA SURFACE ET LE FOND DE LA MER
naturelles ; d'après une légende des environs de Saint-Malo, le sorcier
qui a perdu son moulin magique plonge de temps en temps pour le
retrouver, et c'est quand il nage que la mer est violemment agitée '.
Sur la côte de Paimpol, les gens noyés sans être en état de grâce sont
condamnés à travailler au fond de la mer ; ce sont leurs mouvements
qui produisent les vagues et l'on dit quand la mer est houleuse, bien
qu'il ne fasse pas de vent : « Les noyés se remuent ; ils travaillent à
faire trembler la mer^ ».
Les perturbations de la mer sont parfois causées par des actes en
rapport avec l'amour. Au w" siècle, on disait : Qui prend sa commère
par mariage, toustefoiz qu'ils se conjoindent charnellement, il fait
orage en terre ou en mer ^ Dans son livre Jean Bart et Louis .Y/F,
Eugène Sue fait dire à un vieux pilote breton qu'il y aura une tempête
parce qu'un homme de son village se marie avec sa commère. Une
légende de l'île de Sein raconte qu'un seigneur de la terre ferme
emmena à son château de Kerglas, une ilienne femme de File de Sein),
avec laquelle il s'était fiancé ; on se moqua d'elle, et le seigneur voulut
la reconduire à son île ; mais aucun pêcheur ne consentit à les prendre
dans son bateau, prétendant que la mer était en colère à cause de ces
fiancés si mal assortis \ En face de Saint-Jean du Doigt, la mer deve-
nait aussi furieuse dès qu'elle apercevait femme ou fille ^ La note, très
brève, ne dit pas pourquoi la présence de personnes de ce sexe lui
était ainsi odieuse ; peut-être fallait-il qu'elles fussent en état de nudité.
On croyait en Basse-Bretagne vers le milieu du xix* siècle, qu'un
ouragan s'élevait si un marin avait le malheur de voir une sirène nue ^.
Les actes de violence à l'égard de ces génies maritimes étaient
promplement suivis dune punition : un homme de Douarnenez s'élant
avancé pour saisir une sirène qu'il voyait sur les rochers du Raz, elle
se précipita dans la mer, et un effroyable coup de vent jeta vingt bateaux
à la côte '. D'après une croyance bretonne que je ne trouve que dans
un livre assez suspect, si la rame d'un pêcheur frappait, même invo-
lontairement, une sirène, il s'élevait aussitôt un ouragan terrible ^
Suivant une idée encore assez répandue dans le sud du Finistère, le
chant de « Marguerite Mauvais temps » (la sirène), fait enfier la mer.
Sur la côte de Tréguier, c'étaient les Dud-vor, hommes de mer, ou
1. II. Harvut, in Mélusine, t. Il, col. 198.
2. Comm. de M. Galabert.
3. Les Evangiles des Quenouilles, IV,, 3.
4. H. Le Carguet, in Sûc. arch. du Finistère, t. X, liv. 4-5.
5. G. Le Goal, in Mélusine, t. II, col. 188.
6. La France maritime, t. I, p. 384.
7. Cambry. Voyage dans le Finistère, p. 313.
8. Jouy. L'Hermile en Bretagne, p. 161.
CAUSES DE LA TEMPÊTE 45
les Cornandoiiet, petits démons noirs qui excitaient les tempêtes' et
Boucher de Perthes rapporte qu'avant les ouragans, les matelots aperce-
vaient sur les rochers un nain blanc qui dansait'-.
On est persuadé dans plusieurs communes du littoral de la Manche,
qu'après un jubilé les pécheurs sont certains d'essuyer du gros temps
la première fois qu'ils embarqueront. Cette idée se lie peut-être à celle
qui, à bord, fait considérer comme funeste la présence d'un prêtre '.
Une légende du Finistère parle d'un saint qui, pour sa commodité,
excitait des perturbations sur la mer. Les vieilles gens de Clohars
racontent que saint Maudé se rendait régulièrement chaque année, le
jour de sa fête (26 novembre] à la chapelle qu'il possède dans leur
paroisse, sur le bord de la mer ; une tempête de vent du sud l'amenait
en quelques heures de l'Irlande sur les côtes de Bretagne ; arrivé à sa
chapelle de Loc-Maudé, il attachait son cheval à une pierre de taille
que l'on montre encore, s'inquiétait des besoins des pèlerins, et leur
donnait sa bénédiction. Puis il se dirigeait en grande hâte vers Le
Pouldu et allait rendre visite à son ami saint Julien. A peine élait-il
de retour que les vents, tournant bout pour bout, passaient du nord
au sud, et soulevaient une nouvelle tempête qui lui permettait de ren-
trer chez lui avant la nuit*.
En Bretagne, à la tin du xviii* siècle, comme aussi de nos jours, la
mer entrait en furie à la mort d'un grand homme, ou lorsque des
criminels quittaient ce monde ; en ce cas, c'est le diable qui vient
chercher son âme au milieu d'une bourrasque ^
Certains actes accomplis à terre peuvent provoquer la tempête : une
femme qui a son mari ou ses parents en mer ne doit pas se peigner
après la nuit tombée ; il faut aussi qu'elle se garde bien de noyer un
chat ; le meurtre de ce félin, à bord ou à terre, expose à du mauvais
temps ^
Les marins de la Saintonge assurent que toute tempête dure trois,
six ou neuf jours ^ croyance qui se rattache à la superstition des
nombres que l'on a pu voir p. 13 appliquée aux vagues. Sur la côte du
Finistère, on croyait qu'une tempête ne cessait que quand les corps
impurs et les cadavres avaient été vomis sur la côte ^
1. Paul Sébiliot. Légendes de la Mer, t. H, p. 280-281.
2. Chants armoricains, p. 139.
3. Paul Sébiliot. Légendes de la Mer, t. II, p. 303.
4. L.-F. Sauvé, la Mélusine, t. II, col. 208.
5. Gambry. Voyage dans le Pinislère, p. 3i6 ; Paul Sébiliot. Légendes de la Mer, t.
II, p. 301 ; A. Le Braz. La Légende de la Mort en Basse-Bretagne, t. II, p. 335.
6. Paul Sébiliot. Le Folk-lore des pêcheurs, p. 59; Paul Sébiliot. Légendes de la
Mer, t. II, p. 304.
1. Paul Sébiliot, 1. c, t. II, p. 267.
8. Gambry, 1. c, p. 346.
16 LA SURFACE ET LE FOND DE LA MER
Quelquefois, les vagues signalent aux gens les dangers qui les
menacent; un jour que des pécheurs dePléYenon(Côtes-du-Nordi étaient
à la pêche lors de la fête de la mi-Août, ils virent s'élever tout à coup
devant eux une lame haute comme une montagne, qui toutefois ne leur
fit pas de mal ; ils crurent que c'était un avertissement que leur donnait
la Vierge et ils se hâtèrent de regagner le port ^
Dans une légende bretonne qui raconte un voyage au Paradis,
celui qui l'entreprend voit, entre autres merveilles, une mer en fureur
qui se dévorait elle-même. Les vagues se soulevaient en énormes
paquets d'eau, puis couraient les unes contre les autres avec des abois
désespérés et des bonds effrayants de bêtes. A son retour, il apprend
que ces vagues sont les gens mal mariés ou unis contre leur gré, qui
se mordent sans cesse jusqu'à ce qu'ils se soient entre-tués "-.
Quelques-uns des aspects de la mer, et principalement celui de
l'écume dont elle se couvre dans la partie qui louche la rive, ont suggéré
des assimilations à des opérations culinaires. On en rencontre plusieurs
dans le pays basque.
Je reproduis textuellement le passage de Chaho, qui a peut-être un
peu arrangé les dires populaires. Après les tempêtes, l'Océan remué
jusque dans ses profondeurs, fait l'effet d'un bouillon gras onctueux
au loucher. La fée Amigna vient, dit-on, de faire bouillir son pot-
au-feu. Lorsque la mer monte, et tant que la mer bat son plein,
l'Océan rejette sur la plage des débris de matières végétales et
animales, il charrie comme une espèce de limon, une écume jau-
nâtre qui trouble l'eau et la salit. La fée Amigna n'a pas encore
écume son pot-au-feu. Quand la mer commence à descendre, les
matières qu'elle chassait avec elle tendent à retomber au large, on les
voit bientôt descendre, s'éloigner et disparaître au loin. L'eau du rivage
se trouve ainsi purifiée à une grande distance, phénomène sensible à
la vue. La fée Amigna a trempé sa soupe, et quand le bouillon est
servi, il faut le boire pour que la fée ne se mette pas en colère ^ Les
pêcheurs des environs de Saint-Malo ont aussi une explication semi-
facétieuse de l'écume qui rentre dans cet ordre d'idées ; lorsque, sur-
tout pendant l'été, la mer en est couverte, ils disent que les poissons
mangent gras et qu'ils écument leur soupe*.
1. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. I, p. 164.
2. A. Le Braz. La Légende de la Mort, t. II, p. 387 et 394.
3. Henrj- Léon, in Bulletin de Biarritz-Association, janvier 1897, d'ap. A. Chaho.
Biarritz entre les Pyrénées et l'Océan.
4. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. I, p. 110.
LES CAUSES DE LA MARÉE 17
§ 3. LA MARÉE ET LES MIRACLES
Les croyances relatives aux causes de la marée n'ont guère été
relevées en France que sur les côtes de Bretagne : la mer ne peut
monter dans un endroit sans baisser immédiatement sur le côté opposé,
et réciproquement, comme l'eau contenue dans un vase : dans l'inté-
rieur on dit même qu'au moment du reflux, l'eau se retire dans les airs,
et qu'elle est six heures dans le ciel et six heures sur la terre ; certaines
personnes du littoral prétendent, que pendant six heures le soleil absorbe
une partie de la mer ; il en tire le sel, puis il renvoie l'eau pure qui
met six heures à revenir à son niveau '. C'est aussi la Lune qui force la
mer à aller et à venir à son gré, pour la punir d'avoir envahi le pays
où se trouvent les carrières de sel qui, ainsi qu'on l'a vu, p. 7 l'ont
fait devenir salée.
Un écrivain du moyen âge, le pseudo-Bède disait que la marée était
causée par un grand serpent qui avalait l'eau et la rendait ensuite-;
cette conception était peut-être fondée sur une idée populaire analogue
à celle qui subsiste encore sur quelques points du littoral de la Manche,
et qui n'est pas exprimée avec une grande netteté : au fond de l'Océan
est un puits très profond, habité par une immense Trombe, qui semble,
en dépit du nom, une sorte de bête ; elle y attire une partie des eaux
de la mer, c'est ce qui produit le reflux, et elle voudrait bien la garder ;
mais le dieu du Veut, ami de la mer et ennemi de la Trombe, le force
à la rendre toutes les six heures^ et c'est ce qui produit le flux K
Plusieurs légendes racontent que lors de certaines cérémonies, ou
pour favoriser des personnages agréables au ciel, la marée interrompt
son cours naturel. A Ploumanac'h (Côtes-du-Nord), le jour du pardon
de saint Kirek, la mer recule devant la statue du saint et son oratoire ;
à Loaven, elle retarde de monter pendant une heure, afin de donner
plus de commodité aux pèlerins qui viennent fêter sainte Liboubane ^.
Suivant d'anciennes traditions, s'il arrivait qu'elle fût pleine à Concar-
neau lorsque le Saint Sacrement passait le jour de la Fête-Dieu, elle
se retirait pour que la procession pût faire le tour de la ville \ Au
moyen âge on prétendait que saint Michel commandait à la mer de
laisser passer ceux qui se rendaient à son sanctuaire, ou de s'ouvrir
pour épargner les pèlerins que le retour subit de la marée avait surpris.
1. Paul Sébillot. Légendes de la Me>\ t. I, p. 120, 121, t. 11, p. 333, t. I, p. 121 ;
t. II, p. 51.
2. De consUtutione mundi, in Th. -H. Martin. Notions des anciens sur la marée^ 1866.
3. Raoul Bayon, in Rev. des Trad. pop., t. IV, p. 292.
4. G. Le Calvez, ibid., t. VllI, p. 387.
5. Cambry. Voyage dans le Finistère, p. 358.
TOME II 2
18 LA SURFACE ET LE FOND DE LA MER
Le Mont^ dit Jacques de Voragine, est entouré de l'eau de FOcéan, mais
deux fois, le jour de la fête, les eaux se séparent et livrent un chemin
au peuple. Comme les flots revenaient un jour avec un grand bruit,
les fidèles se sauvèrent, hormis une femme grosse, mais Tarchange la
protégea. Elle enfanta au milieu des ondes, et elle s'en revint pleine
de joie, la mer s'écartant pour lui livrer passage ^ Le grand saint
vint aussi au secours d'un pèlerin qui, se montra peu reconnais-
sant ; c'est même comme exemple d'ingratitude que ce récit nous a été
conservé par un vieux sermonnaire ; un jour que la mer approchait,
l'homme se mit à crier : « Saint Michel, délivre-moi du danger et je te
donnerai ma vache ! ». La marée le pressant de plus en plus, il s'écria :
« Saint Michel, sauve-moi, et je te donnerai la vache et le veau ! ». La
marée l'ayant épargné, il prit pied sur le rivage, et se mit à dire : « Ne
la vache ne le veel ». Etienne de Bourbon, qui raconte la même anec-
dote, attribue ce manque de parole à des Bretons qui conduisaient
une vache et un veau pour les vendre à la foire ^.
Lorsque Charles de Blois assiégeait Quimper, le flux s'arrêta depuis
six heures du matin, moment oîi commença l'assaut jusqu'à midi,
heure à laquelle les soldats du prince s'emparèrent de la ville ^ Quand
Louis XI eut une entrevue amicale avec son frère, le duc de Guienne,
prés de l'embouchure de la Sèvre, la marée qui, ce jour-là, devait
être la plus forte de l'année, fut de quatre pieds moins haute que l'on
ne s'y attendait, et le roi fît, tout le premier, observer que Dieu favorisait
sans doute cette réconciliation *.
D'après une croyance qui semble peu répandue, et dont quelques
exemples seulement ont été relevés, des magiciens faisaient par leur art
avancer ou reculer la marée ^ On attribuait ce pouvoir à Michel Scott,
et d'après une légende de (iuernesey, au prieur de Lihou, qui s'occupait
de magie ; un jour qu'il avait confié à son domestique son Grand Mêle,
en lui recommandant de ne pas ouvrir ce livre dangereux, celui-ci ne
put s'en empêcher, et le prieur qui était à moitié route entre Guernesey
et son ilôt, fut très surpris de voir la marée monter, alors qu'il croyait
encore avoir deux ou trois heures devant lui. Il pensa qu'il y avait là
quelque chose de surnaturel, et en regardant vers le rivage, il vit son
infidèle serviteur assis sur un tas de goémons secs, et lisant dans le
livre ; il comprit pourquoi la marée s'élevait d'une manière insolite, et
il cria à son domestique de lire à rebours ; celui-ci obéit, mais, avant
1. Légende dorée, t. II, p. 153.
2. Jacques de Vitry. Exetnpla, éd. Craae, p. 47, 177.
3. Lobioeau. Vie des saints de Bretagne, éd. Tresvaux, t. 111, p. 92-93,
4. De Baraate. Histoire des ducs de Bourgogne, t. IX, p. 239.
5. F. -S. Bassett. Legends of Ihe Sea, p. 18.
INFLUENCE DE LA MARÉE 49
qu'il fût arrivé à la fin de l'incantation, la mer avait noyé le prêtre
sacrilège *.
Les habitants du littoral croient que la marée exerce sur les êtres
une influence analogue à celle que, sur le continent^ on attribue aux
astres. Suivant une opinion courante dans le Finistère, la conception
des enfants mâles a lieu quand la mer monte, celle des filles quand
elle baisse 2. Sur la côte de Boulogne, et presque partout sur celles de
Bretagne, les enfants naissent à la mer montante ; aux environs de
Saint-Malo un homme, pour être remarquable, doit venir au monde à ce
moment, comme celui qui sera plus tard un vrai marin '\ Près de Saint-
Brieuc l'enfant né à mer montante de Noël devient capitaine ; mais
celui qui, cette même nuit, vient au monde à mer baissante est destiné
à périr dans un naufrage *. Aux environs de Saint-Malo l'enfant qui voit
le jour à mer baissante et surtout à mi-marée, aura des attaques d'épi-
lepsie à certaines époques de la lune, et toujours à mi-marée. Dans
le pays de Tréguier, et généralement sur la côte bretonne, les malades
souffrent davantage quand la mer monte ; ils sont plus calmes quand
elle est étale, lorsqu'elle baisse ils vont mieux; une croyance opposée
existe sur d'autres points de cette côte : dans la baie de Saint-Malo, les
forces leur reviennent à mer montante, à la pleine mer ils se débattent,
à la marée baissante ils s'affaiblissent ^
Pline, rapportant une opinion de l'antiquité qui était partagée par les
savants eux-mêmes, disait que les hommes ne mouraient qu'au reflux
et que ce fait avait été l'objet de beaucoup d'observations sur l'Océan
des Gaules, où il s'était trouvé justifié ^. Celte croyance subsiste encore
sur nombre de points du littoral ; à Boulogne et à Guernesey, s'en
aller avec la marée est même synonyme de mourir ^ ; mais, en quelques
endroits de Basse-Bretagne, c'est à la marée montante que la mort fait
le plus de ravages ^
11 est des actes dont il faut se garder au moment du flux : celui qui
ferait des grimaces ou des contorsions risquerait de rester défiguré, et
l'on dit en Haute-Bretagne qu'en se coupant les cheveux on est certain
d'çittraper un gros rhume. Par contre, c'est à la mer baissante qu'il
1. Edgar Mac Culloch. Guermey Folk-Lore, p. 344-345.
2. L.-F. Sauvé, in Mélusine, t. II, col. 138.
3. E. Deseille. Glossaire des matelots boulonnais ; Paul Sébillot. Légendes de la
Mer, t. 1, p. 129.
4. Paul Sébillot, in Archivio per lo studio délie tradizioni popolari, t. V, p. 573;
A. Le Braz. La Légende de la Mort, t. I, p. 76-19.
5. Paul Sébillot. Légendes, p. 129-130.
6. Histoire naturelle, 1. II, ch. 101.
■ 7. E. Deseille. Glossaire boulonnais ; Edgar Mac Giilloch. Guernsey Folk-Lore, p. 105.
8. L.-F. Sauvé, in Mélusine, t. II, col. 138.
20 La surface et le fond de la mër
est bon de prendre des bains, de laver ses plaies et de puiser l'eau
destinée aux purgations '.
L'influence de la marée s'exerce aussi sur les animaux ; on assure en
Basse-Bretagne qu'un chien qui boit l'écume dont se couvre la mer à
la fin du flux devient sûrement enragé. Les chiens hydrophobes sentent
la mer montante, et c'est à ce moment qu'ils ont leur accès; quand elle
baisse, ils n'ont plus la force de mordre. Dans le Finistère on dit que la
prunelle des chats change de couleur et grandit au commencement du
flux ; en Haute-Bretagne on croit pouvoir, d'après l'œil du chat, savoir
si la mer monte ou descend. Sur tout le littoral breton, on doit attendre
la mer baissante pour mettre les œufs à couver. En Haute-Bretagne,
le lait qui a été trait^ l'eau puisée à la fontaine quand la mer monte,
entrent rapidement en ébuUition dans la casserole, et lorsque, en
été, le lait se met à écumer dans la baratte, le beurre ne se fera qu'au
moment où la mer baissera ; les édredons ou les matelas composés de
plumes d'oiseaux de mer se gonflent quand le flot monte ^. En Haute-
Bretagne et dans le pays boulonnais on tue les cochons à mer bais-
sante ^ ; dans le Finistère c'est alors qu'on égorge les truies, les co-
chons mâles devant être, comme en quelques endroits de la Manche,
saignés au moment du flux : les gens sont persuadés qu'après cette
opération le lard, comme la mer, monte dans le charnier; en Haute-
Bretagne et à Boulogne, pour la même raison analogique, on le sale
à la mer montante ^ En certains endroits, on a aussi égard à la ma-
rée en matière agricole : au pays de Tréguier on ne sème pas le trèfle
à mer baissante, parce que les vaches qui le mangeraient seraient
exposées à crever, en HauteBretagne, parce qu'il perdrait sa graine
avant maturité ".
§ 4. LES personnages QUI MARCHENT SUR l'eAU
Suivant des traditions que l'on constate dans un grand nombre de
pays, et à des époques variées, quelques-unes fort anciennes, des per-
sonnages possèdent le don de cheminer sur les eaux aussi facilement
que sur un terrain solide. Plusieurs légendes, localisées sur les côtes
de France, racontent que des bienheureux, ou des entités de diverses
natures, ont traversé la mer sans y enfoncer, et quelquefois sans
même se mouiller les pieds. Et certains ont laissé, comme témoignage
1. Paul Sébillot. Légendes de la Me?; t. I, p. 130, 131, 95, 132, 133.
2. Paul Sébillot, 1. c. p. 132-135.
3. E. Deseille, Glossaire.
4. PaulSébiUot, 1. c, p. 133.
5. Paul Sébillot, 1. c, p. 136.
LES SENTIERS DE LA VIERGE 2i
de ce parcours miraculeux, des traces encore visibles, que les pécheurs
montrent et qui leur servent à expliquer des particularités dont ils
ignorent la cause.
Lorsqu'il fait calme, et que la marée est à peu près haute, on
remarque, surtout dans les baies, des rubans dont l'azur plus clair se
détache, avec une sorte de ton argenté, sur le bleu d'alentour. C'est
comme la voie lactée de la mer, et, de même que celle de la voûte
céleste, elle a tout naturellement éveillé l'idée d'un chemin merveil-
leux, tracé par les pas des divinités ou des saints qui, en personne
ou en effigie, avaient le privilège de marcher sur les eaux.
Aux environs de Saint-Malo, lorsque ces taches apparaissent après du
gros temps, on les appelle « Sentes (sentiers) de la Vierge » ; c'est la
marque laissée par la mère de Dieu, qui est descendue sur les flots en
furie, et est passée un peu partout pour les calmer*.
Une autre origine des sentiers de la Vierge figure, sous une forme
littéraire, dans un livre écrit sans grande préoccupation scientifique,
bien qu'on y rencontre des traits dont on peut faire usage. L'auteur
avait entendu conter à un prêtre le récit que voici en substance : Lors
de la bataille de 1758, une dame blanche s'éleva dans l'air, sortant du
vieux puits du village de l'Isle, patrie de sainte Blanche ; c'était la
sainte Vierge qui jusque là était restée immobile dans une petite niche
creusée dans la paroi. Elle descendit sur le rivage et glissa sur les
eaux ; son voile de mousseline, se déroulant sans fin, semblait la crête
des dunes. Voilà pourquoi, pendant tout le combat, les Anglais tirèrent
trop haut et ne firent que peu de mal aux troupes françaises. L'inef-
façable sillage de sa robe est resté sur les eaux, et c'est depuis qu'il y a
dans ces parages de longues traînées blanches ^. Ce gracieux épisode
n'appartient pas au folk-lore ; il a été vraisemblablement fabriqué à
l'aide de traits véritablement populaires, comme la marche sur les
eaux des statues, et d'un récit que les vieillards faisaient autrefois sans
y mêler aucune intervention surnaturelle : Le jour de la bataille de
1758, un brouillard très bas se leva entre les vaisseaux et la terre,
produisant une espèce de mirage que les Anglais prirent pour la crête
des dunes, et c'est pour cela que les canonniers visèrent trop haut*. A
Audierne, on donne le nom de chenal de la Vierge à un ruban plus clair
qui se détache parfois très nettement sur l'azur ; mais on ne dit rien de
son origine *.
Les pêcheurs de la baie de Saint-Cast rattachent, le plus souvent, ces
1. Paul Sébiltot. Légendes de la Mer, t. I, p. 184.
2. E. Herpin. La Côte d'Emeraude, p. 211-213.
.S. François Marquer, in Rev. des Trad. pop., t. XVI, p. 337.
4. Jos Le Carguet, ibid., t. XVII, p. S74.
22 LA SURFACE ET LE FOND DE LA MER
raies claires à des épisodes de la légende de sainte Blanche, née dans
leur principal village, où elle est l'objet d'un culte. Les Anglais l'y ayant
surprise et emmenée sur un vaisseau jusqu'à Londres, elle leur échappa,
et, cheminant sur l'eau, elle revint en quelques heures à son pays natal.
Son parcours, qui est parfois encore visible, est le « Chemin de sainte
Blanche » ' ; suivant une autre version, c'est la trace du sillage du
bateau sur lequel ceux qui l'avaient enlevée furent obligés de la
ramener^. Plus tard, elle épousa un capitaine de vaisseau qu'elle suivait
à la guerre ; il fut tué dans un combat, et le découragement se mettait
dans l'équipage, lorsque l'héroïne sauta à la mer, et se dirigea à pied
sec vers les Anglais qui, effrayés de ce prodige, s'enfuirent [en toute
hâte. Sa statue semble avoir eu le même privilège : prise dans sa
chapelle par les ennemis, elle s'anima tout à coup lorsqu'ils l'eurent
insultée, s'élança du vaisseau, et, traversant la mer où elle laissa un
chemin, elle vint se replacer dans sa niche ^ Comme le nom et les
gestes de cette sainte, à peu près ignorée en dehors de la région, sont
le plus fréquemment en rapport avec ces taches, on peut supposer que,
suivant un processus dont on a d'autres exemples, l'association d'idées
entre son nom de Blanche et la couleur, relativement blanche, de ces
raies, n'a pas été étrangère à l'appellation par laquelle on les désigne,
et à la formation des légendes qui les expliquent.
Le « Sillon de saint Germain », dans la baie de la Fresnaye, séparée
de l'anse de Saint-Cast par une simple presqu'île, commémore le passage
de la statue de ce bienheureux. Elle se trouvait à Plévenon, sur la côte
en face de celle où est située l'antique église où on la voit encore,
lorsqu'arriva le jour du pèlerinage annuel ; mais le temps était si mau-
vais qu'aucun bateau n'osa sortir pour Ty reporter. Afin de ne pas
contrarier les fidèles qui allaient venir à son sanctuaire, la statue se
mit en mouvement et traversa toute seule la mer. Au « Chemin de
saint Jean » que l'on montre dans la même baie, s'attachait proba-
blement quelque légende analogue*. Mais elle est oubliée, comme
celle que suppose « 1' Quémin de Saint-Martin-ye » par lequel les
pêcheurs de Boulogne désignent les graissins à fleur d'eau que laisse
le frai du hareng ^ A Diélette, le « Chemin de saint Germain » per-
pétue le souvenir du trajet que fît un saint Germain, différent de celui
de la Fresnaye, lorsqu'il vint délivrer ce pays du tribut que l'on payait
au Serpent du Trou Baligan. Un jour qu'on amenait un enfant au
1. Paul Sébillot. Petite Légende dorée de la Haute- Bretagne, p. 2-3.
2. Paul Sébillot. Traditions de la Haute-Bretagne, t. I, p. 323.
3. Paul Sébillot. Petite Légende dorée, p. 4, 5, 7.
4. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. 1, p. 184.
5. E, Deseille. Glossaire des matelots boulonnais, supp', v. frequn.
LES CHEMINS SUR LA MER 23
monstre, on vit sur la mer, alors calme et unie ,im homme qui se
tenait debout, une crosse d'évôque à la main, une mitre sur la tète et
une grande chape sur le dos. Il semblait glisser, et, quand il s'approcha
on s'aperçut qu'il était porté sur une rouelle de charrue. C'est en
raison de cette circonstance qu'on l'appela saint Germain de la
Rouelle*.
En Basse-Bretagne, les personnages sacrés n'ont pas marqué leur
passage sur la surface de la mer, quoique plusieurs l'aient parcourue
à pied sec, soit après l'avoir rendue solide, comme saint Guénolé, qui,
la frappant de son bourdon, s'avança sur les ondes avec ses compagnons,
aussi aisément que sur une route ordinaire, soit en se servant de mon-
tures merveilleuses ou de talismans-. Le nom de Hent ar Santez^
chemin des saintes, par lequel on désigne parfois ces taches dans le
nord du Finistère, indique le trajet d'esprits de l'autre monde. Après
le naufrage où périrent sainte Ursule et ses compagnes, les cadavres
de celles-ci furent portés sur le rivage et on en enterra 7.777 dans le
cimetière de Lanrivoaré. Mais le corps de leur reine est resté sous les
eaux ; parfois les saintes sortent de leur tombe, et, pour essayer de le
retrouver, se promènent sur la mer où leurs pieds laissent leur
empreinte. Dans les mêmes parages, on appelle aussi Hent ar Devet^
chemin des moutons, les raies blanches qui s'entrecroisent à la
surface des eaux ^ S'il y a eu une légende, elle semble oubliée, et
peut-être ce nom vient-il d'une assimilation entre ces parties écheve-
lées, et les flocons de laine que les troupeaux laissent en passant aux
ronces des sentiers. Sur le littoral de la Camargue, une ligne sinueuse
qui apparaît parfois sur la mer, s'appelle Lou Camin di Santi Mario^
le chemin des saintes Maries ; il marque la route que les saintes ont
suivie pour arriver en Provence ^. « Le « Chemin de Saint-Jacques »
dans la Vilaine maritime n'est plus une sorte de sentier caractérisé par
une teinte claire, mais un large ruban d'écume, que l'on voit surtout
1. Société archéologique d' Avranches , t. V, p. 153 ; Jean Fleury. Lillérature orale
de la Basse-Normandie, p. 18.
2. Albert Le Grand. Vies des saints de Bretagne ; saint Guénolé, § 7 ; IL Le Carguet.
Légendes de la ville dis, p. 34.
3. Elvire de Cerny, in Bev. des Trad. pop., t. XIV, p. 133. Ce nom de chemin
des saints est ancien, et on le retrouve dans la légende de saint Paul Aurélien.
Avant de quitter l'Angleterre pour venir en Armorique, il planta devant le monas-
tère de sa sœur des cailloux qui devinrent des rochers ; il y demeura seulement
une petite voie, au lieu oil le saint et sa compagne avaient passé, et il s'appelait
Hent sant Paul, c'est-à-dire le chemin de saint Paul (Albert Le Grand. Saint Paul,
§ 5).
4. Mistral. Trésor dou Felibrige ; Gaston Jourdanne, in Rev. des Trad. pop., t.
XVI, p. 630.
24 LA SURFACE ET LE FOND DE LA MEB
après les tempêtes. Il occupe tout le milieu du lit, et se dirige, avec le
flot, vers l'amont. Les gens du voisinage disent qu'il se produit aux
endroits où ce saint remonta le fleuve en marchant sur les eaux *.
A celte exception près, celle du Chemin de Saint-Martin, dans le
Pas-de-Calais, et du Camin di santi Mario, toutes les légendes de traces
sur la mer attribuées aux gestes de personnages surnaturels ont été
relevées sur les côtes de la Manche, et surtout dans les parages de
Saint-Malo. Ailleurs elles paraissent inconnues. Depuis la publication
du premier volume de mes Légendes de la Mer (1886 où j'en avais
rapporté quelques-unes, j'ai attiré à maintes reprises l'attention toute
particulière de mes correspondants sur ces taches blanches, leurs noms
et les idées populaires qu'elles éveillent. Tous, après une enquête
faite autour d'eux, après avoir essayé de réveiller les souvenirs de
leurs compatriotes en citant les croyances des pêcheurs de la baie de
Saint-Malo, m'ont assuré que, si des traditions analogues avaient
existé, les plus vieux marins ne les connaissaient plus. On peut
ajouter qu'en dehors de la France, elles sont à ce point rares, que deux
similaires étrangers seulement sont venus à ma connaissance : en Fin-
lande, le peuple nomme les raies claires et luisantes que l'on voit sur
la mer après un orage, la « Voie de Vainamoinen », ou plus exactement
le « sillage du bateau de Vainamoinen » - qui rappelle la trace laissée
parcelui qui rapportait sainte Blanche à son village natal. Sur le littoral
de la Belgique, ce sont les chemins qui conduisent soit à Gibraltar,
soit en Amérique ^
La faculté attribuée aux saints de marcher sur les eaux, qui figure
déjà dans plusieurs légendes du moyen âge ^, dérive peut-être du trait
célèbre de la vie du Sauveur qui s'avança, sans y enfoncer, sur les flots
du lac de Génésarelh = ; toutefois cette donnée n'appartient pas en
propre au cycle chrétien et il lui est antérieur : Neptune avait accordé ce
privilège à Orion, et le dieu finnois Vainaimoinen l'avait également.
Dans les légendes contemporaines, des entités qui n'ont aucun rapport
avec le christianisme le possèdent aussi. Les pêcheurs de la Manche
assurent qu'ils ont vu se promener sur les vagues des êtres à apparence
humaine, revêtus d'herbes marines, dont la résidence est au-dessous
des flots, et qui semblent apparentés à l'homme de mer des grottes, et
aux Tud-gommon. nains habillés de goémon, dont on parle aux environs
1. Ogée. Dict. de Bretagne, art. Fégréac ; Cayot-Delandre. Le Morbihan, p. 276.
2. Eliel Espelin. in Mélusine, t. 11, col. 209.
3. Alfred Harou, in Rev. des Trad. pop., t. XVll, p. 412.
4. Cf. .\lfred Maury. Croyances et légendes du moyen âge, p. 102-103.
5. Evangile de Saint Jean ; ch. VI, Saint Matthieu, ch. XIV : Saint Marc, ch. XV
PERSONNAGES QUI 51ARCHENT SUR LES EAUX 25
de Tréguier ' ; sur le littoral du Morbihan, on disait que des sorciers,
isolés ou par légions, se rendaient à l'île d'Ârz en cheminant sur les
eaux^.
Parfois ces apparitions se montrent seulement pendant la tempête
ou lorsque les navires courent des dangers : quand les marins du pays
de Tréguier sont entourés, en pleine mer, de brumes si épaisses qu'ils
ne peuvent reconnaître leur route, de petits démons noirs, Diauwlo
bihan dû, ou des lutins noirs, Cornandonet dû, dansent autour d'eux
pour les amuser et ils poussent tout doucement les barques vers les
écueils ^ Victor Hugo a décrit avec détails un génie, moitié homme et
moitié poisson, qui est surtout visible dans la mer violente^ se dresse
debout au milieu des vagues roulées, se tient tout entier hors de l'écume
et se met à danser s'il y a à l'horizon des navires en détresse *. D'après
sir Edgar Mac Culloch, bailli de Gueruesey, personne n'a jamais, dans
les îles, entendu parler de ce monstre, et il suppose que, si le poète
ne l'a pas créé de toutes pièces, il a fortement arrangé ce qui avait pu
lui être conté ^.
Suivant une tradition évidemment poétisée, mais dont on peut retenir
quelques traits, on voyait autrefois dans la Rance maritime, des créa-
tures gracieuses, vêtues des couleurs de l'arc-en-ciel, qui formaient
des rondes sur les vagues. Le courant les portait vers les criques, d'où
bientôt elles sortaient plus nombreuses en marchant à la suite d'une
femme plus belle encore. Celle-ci, montée sur une barque faite de la
coque d'un nautile des mers du sud, traînée par deux écrevisses, était
leur reine, et ses compagnes les fées qui ont l'empire de la mer : elle
commandait aux vents de souffler moins fort, et à la Rance de rejeter
sur le rivage les corps des hommes que la tourmente avait engloutis
dans la mer ^.
Les héros des contes populaires, qui passent assez souvent la mer
au moyens de talismans, ou portés par des oiseaux merveilleux, ont
rarement le privilège de marcher sur ses eaux ; voici les seuls exemples
que j'aie relevés : une fée prend par la main un capitaine de la baie
de Saint-Casl, et tous deux s'avancent sur les flots, sans même mouiller
leurs semelles ; un drac, qui a sa résidence au fond de l'Océan, attache
avec une chaîne d'or, longue et légère, une jeune fille qu'il a enlevée, et
1. Paul Sébillot, in VRomme, t. III, p. 185 ; Contes populaires, t. II, p. 59 ; G. Le
Calvez, in Rev. des Irad., t. I, p. 145.
2. Vérusmor. Voyage en Basse-Bretagiie, p. 62.
3. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. II, p. 72.
4. Victor Hugo. Les Travailleurs de la mer.
5. Edgar Mac Culloch, in Revue des Trad. pop., t. III, p. 160.
6. Elvire de Cerny. Sainl-SuUac et ses traditions, p. 58.
26 LA SURFACE ET LE FOND DE LA MER
lui donne le pouvoir de marcher à pied sec sur la mer ; le héros d'un
conte lorrain la traverse quand il a entendu le chant d'un oiseau
magique; suivant un récit du Finistère, un jeune homme^ protégé du
roi des poissons, accomplit, sans y enfoncer, un assez long trajet sur
les flots '.
Des personnages qui ne sont plus de ce monde, bienheureux sortis
du Paradis, ou revenants condamnés à des pénitences posthumes, se
promènent aussi sur les flots. Leur marchera le même caractère mer-
veilleux que celle des saints en chair et en os ou des génies. D'après
la conception populaire actuelle, très nettement indiquée, surtout
dans les récits bretons, les morts ne sont point, comme ceux de l'anti-
quité classique, des ombres impalpables et légères, mais des êtres
aussi matériels et aussi lourds que les vivants, et qui peuvent accomplir
les mêmes actes ; un cantique, composé au xvii° siècle par le P. Mau-
noir sur le thème populaire de Jean de Calais, en présente un exemple
typique : un mort qu'un jeune homme avait fait enterrer par charité
vient le trouver dans i'ile ou il était abandonné, en marchant sur la
mer comme sur la terre ferme, et c'est de la même manière qu'il le
transporte au rivage en le portant sur son dos -. Cet épisode figure
aussi dans une version romantique de Jean de Calais : le revenant est
précédé d'une colonne d'écume blanche qui lui montre sa route \ un
revenant dune légende bretonne prend sur son dos un homme qui
l'avait fait enterrer, et lui fait traverser un bras de mer ^.
Plusieurs récits parlent de ces promenades de personnages d'outre-
tombe. Une ancienne légende poitevine raconte qu'un pécheur, ayant
été tendre ses filets la nuit, vit se dérouler une immense procession
de vieillards et de jeunes gens, vêtus de blanc, qui semblait se diriger,
en cheminant sur les flots, du côté de Saint-Michel de l'Herm ; la troupe
grossissait sans cesse, et un vieillard vénérable, qui n'était autre que
saint Giraud, se détachant du cortège, s'approcha du rivage pour
parler au pêcheurs Les noyés font aussi à la surface de la mer la
procession de la nuit de Noël ®.
Les marins du Morbihan disent que l'on aperçoit de temps en temps,
entre Locmariaker et l'Ile aux Moines, un berger en soutane noire qui
1. Paul Sébillot. Contes des provinces de France, p. 106 ; J.-F. Bladé. Contes de
Gascogne, t. I, p. 2.'^o : E. Cosquin. Contes de Lorraine, t. I, p. 34 ; Henri de
Kerbeuzec. Cojou-Breiz, p. 120.
2. F. M. Luzel. Légendes chrétiennes de Basse-Bretagne, t. II, p. 50.
3. A. Le Braz. La Légende de la Mort, t. II, p. 222-226.
4. F.-M. Luzel, 1. c, t. I, p. 77.
0. Louis Duval. Cartulaire de l'abbaye des Châteliers. Introduction, p. XL-XLII,
in Mém. de la Société de statistique des Deu.r-Sevres, 1867.
6. A. Le Braz. Vieilles histoires du pays breton, p. 196-201.
PERSONNAGES QUI MARCHENT SUR LES EAUX 27
s'avance sur les lames sans y enfoncer ; le fouet ti la main, il conduit un
nombreux troupeau. C'est un vieux recteur de Baden, dont l'âme est en
peine, faute de messes et de prières *. Trois ou quatre fois l'an, quand la
lune est haute sur le ciel, un moine sort de l'ancienne abbaye du Guildo
(Côtes- du-Nord) descend vers l'Arguenon, et après avoir traversé, en
cheminant sur les eaux, le bras de mer que forme l'embouchure du
petit fleuve, il disparaît derrière les blocs de rochers qu'on appelle les
Pierres sonnantes, et qui passent pour fermer l'entrée du trésor du
diable "^
D'après un récit du pays de Tréguier, lorsque les noyés que la
princesse rouge retenait dans son étang magique, eurent été délivrés
par une mendiante qui en ouvrit les écluses, celle-ci les vit se lever,
et, comme ressuscites, marcher sur les flots \ Les femmes qui, la
nuit, partaient d'une île voisine d'Arz et traversaient la mer à pied sec,
appartenaient aussi au monde des morts, comme les deux fantômes
enlacés que les pécheurs de Piriac voient parfois, le soir, courir sur la
cime des vagues. Ce sont ceux d'une dame et de son époux ; celui-ci
s'étant noyé sous les yeux de sa femme, elle devint folle de douleur et
se laissa surprendre par la mer dans une grotte de la falaise ^ On peut
rattacher à ces promenades d'habitants de l'autre monde, bien que la
manière dont ils se tiennent au-dessus des eaux soit assez peu claire-
ment indiquée, l'assemblée annuelle des noyés dans la baie des Tré-
passés dont un écrivain romantique nous a laissé une description,
évidemment très poétisée, que voici en substance. Le jour des Morts
les âmes des noyés s'élèvent sur le sommet de chaque vague et on les
voit courir à la lame comme une écume blanchâtre et fugitive. Toutes
celles qui habitèrent le doux pays et eurent les flots pour linceul se
rencontrent en cet endroit. Chaque vague qui passe porte une âme,
cherchant partout l'âme d'un frère, d'un ami ou d'une bien aimée ;
quand elles se rencontrent face à face, elles jettent ensemble un triste
murmure, et passent, forcément entraînées par le Ilot qu'elles doivent
suivre. Quelquefois aussi un bruit confus et prodigieux frémit sur la
baie, mélange inexplicable de doux soupirs, de rauques gémissements,
de cris plaintifs qui sifflent sur la houle. Ce sont les âmes qui conversent
et racontent leur histoire '.
Ceux qui traversaient la mer sans y enfoncer ne la touchaient pas
toujours directement : leurs pieds posaient sur des objets, parfois peu
1. Du Laurens de la Barre. Les Veillées de VAt^mor.
2. Lucie de V. H. in Revue des Trad. pop., t. XVI, p. 9.3.
3. A. Le Braz. La Légende de la Mort, t. II, p. 303.
4. Abbé Mahé, Antiquités du Morbihan, p. 164; Blanlœil. Récits bretons, p. 181.
5. E. Souvestre. Les Derniers Bretons, t. 1, p. 37-38,
28 LA SURFACE ET LE FOND DE LA MEH
consistants il est vrai, mais sans Taide desquels il semble qu'ils n'au-
raient pu accomplir leur voyage. Cet épisode est assez fréquent dans
les vies légendaires des saints de France. Sainte Marguerite, sœur de
saint Honorât^ franchissait l'espace entre l'île qui porte ce nom el l'île
sainte Marguerite, en étendant son voile sur l'eau ; la légende proven-
çale de sainte RossoUine raconte qu'au moment où elle mourut,
elle apparut à son frère Hélion, prisonnier des Sarrassins, le délivra
de ses chaînes, et l'ayant fait placer à côté d'elle sur son voile déroulé
sur la mer, le ramena miraculeusement dans son pays '. Saint Gildas,
voyant disparaître le navire sur lequel.il était monté, se met sur son
manteau, et l'attache à son bourdon pour « cueillir le vent ^ ».
Quelques personnages, qui n'appartiennent pas à la légende dorée,
ont le même privilège que les saints. Des femmes, probablement de
l'autre monde, traversent le golfe du Morbihan, n'ayant sous leurs
pieds qu'un tablier^. Dans un récit breton, Jean Rouge-Gorge, l'oiseau
de la Passion, fait chausser à la bergère Blanche Epine des sabots de
hêtre qui lui permettent de marcher sur les flots et d'aborder à une
île où elle trouvera la vache dont le lait est inépuisable*. Une fée
donne à un capitaine de la baie de Saint-Malo des bottes magiques
grâce auxquelles il peut passer la mer sans se mouiller ^
Parfois, les objets sur lesquels sont portés les bienheureux ou les
héros sont plus matériels el plus lourds : saint Gravé, comme saint
Germain de la Rouelle, traverse la Manche sur une roue qui allait
aussi vite que l'éclair; sainte Nennok, saint Budoc, sainte Evelte
montent sur une auge de pierre qui se met à flotter comme une
barque ; lorsque cette sainte eut touché la terre, son auge s'éloigna de
la côte et s'enfonça dans la mer où on la voit encore au moment des
grandes marées ; le jour du pardon annuel, elle quitte son lit humide
et remonte sur l'eau ; sainte Evette vient s'y replacer, et pendant la
procession, elle fait le tour de la baie d'Audierne. Saint Youga s'as-
sied sur un gros rocher qui se met incontinent à flotter, et la table de
marbre destinée à lui servir d'autel permet à saint Martin de Yertou
et à son compagnon d'arriver au but de leur voyage*^. Lorsque le maître
de saint Gerbold, après lui avoir attaché au cou une meule de moulin,
l'eut jeté à la mer, aussitôt la pierre devint légère comme du liège,
1. Bérenger-Féraud. Superstitions et survivances^ t. IV, p. 2D5-204.
2. Albert Le Grand. Saint Gildas, § 5, 6.
3. Abbé Mahé. Antiquités du Morbihan, p. 164.
4. E. Souvestre. Le Foyer Breton, t. 1, p. 108.
5. Paul Sébillot. Contes des provinces de France, p. 108.
6. Albert Le Grand. Sainte Nennok, § 7 ; saint Budoc, § 20 ; H. Le Garguet, in
Soc. archéologique du Finistère, 1899, p. 195, 199; Albert Le Grand. Saint
Vouga ; Saint Martin de Vertou, § 7.
LES EAUX QUI S'ÉCARTENT 29
la corde se détacha, et le saint, assis sur sa meule, vogua paisiblement
vers les côtes du Bessin *. Dans un conte flamand qui fait partie d'un
recueil très arrangé, le carrosse qui emporte une princesse au grand
galop de ses chevaux, arrivé au bord de la mer, entre dans les flots
et glisse sur la plaine liquide comme il avait roulé sur la terre ferme'-.
Il est aussi des personnages, sacrés ou diaboliques, qui enfourchent
des coursiers, auxquels ils ont donné le pouvoir de marcher sur les
flots. Les gens de Carnoët racontaient que jadis saint Maudé se
rendait régulièrement le jour de sa fête, à la chapelle qu'il possède
dans cette commune, monté sur un cheval blanc, et traversant la
mer, depuis l'Irlande jusqu'en Bretagne ^ Un célèbre sorcier de La
Tranche (Vendée), après avoir cueilli un peu de mousse à la porte du
cimetière à minuit, était emporté comme un éclair, à l'île de Ré, sur
un cheval blanc ; il revenait sur le même coursier, avec une telle
rapidité qu'il ne faisait qu'effleurer les eaux ^. Les sorciers d'outre-
mer, appelés par rA.nkou, qui est, comme on sait, la personnification
de la Mort, arrivent sur les côtes de Bretagne et poursuivent les saintes
blanches, en roulant devant eux un char flamboyant attelé de quatre
chevaux noirs qui lancent le feu par les naseaux ; ils projettent une
épouvantable lumière, qui va s'éteindre dans la route suivie par les
saintes"'. Certain soir, un pêcheur des environs de Morlaix, seul dans sa
barque, songeait à son malheureux sort, lorsqu'il entendit un grand
bruit : il vit venir du côté du couchant un cavalier tout habillé de
rouge, monté sur un beau cheval noir qui, faisant jaillir le feu de ses
quatre pieds et de ses narines, marchait sur la mer comme sur une
route bien solide. Ce cavalier était le diable qui, ayant entendu les
plaintes du pécheur, venait lui proposer de lui acheter son âme ".
Plusieurs légendes, dont quelques-unes rappellent le souvenir du
passage de la mer Rouge par les Hébreux, et qui parfois en semblent
dérivées, racontent que les eaux s'écartèrent devant des personnages
ou des objets sacrés, ou qu'elles obéirent à l'ordre des saints. Un sei-
gneur provençal ayant, sur les sollicitations d'une marâtre, fait jeter
son fils dans les flots, ne tarda pas à être pris de remords, et il se ren-
1. Frédéric Pluquet. Contes populaires de Bayeux, p. 18.
2. Charles Deulin. Contes d'un buveur de bière, p. 25.
3. L.-F. Sauvé, in Mélusine, t. 11, col. 208.
4. Abbé F. Baudry. 3™e Mémoire sur les antiquités celtiques de la Vendée. La
Roche-sur- Yod, 1864, p. 12.
5. Elvire de Cerny. Contes et légendes de Bretagne, p. 88. A la fia du XYIll^ siècle,
lorsque le Teus ou Buguel Nos mettait eu fuite le chariot du diable, celui-ci allait
parfois s'abîmer dans la mer ; (Gambry. Voyage dans le Finistère, p. 248).
6. F. -M. Luzel. Veillées bretonnes, p. 106.
30 LA SURFACE ET LE FOND DE LA MER
dit sur le rivage pour rechercher son cadavre; il y rencontra un moine
qui, après lui avoir dit qu'il le lui ferait retrouver, frappa la mer avec
une branche d'olivier: elle s'entr'ouvrit, et tous deux, marchant à pied
sec^ arrivèrent, bien loin sous les eaux, à une grotte où le seigneur
vit son fils, paisiblement endormi V Dans un conte de la Gascogne, qui
ne se rattache pas à la légende dorée, un petit garçon frappe par trois
fois la mer avec une gaule, et elle se sépare par le milieu pour qu'il
puisse la traversera Une filleule de la Vierge, par la seule vertu de la
baguette qui lui a été donnée par un ermite, force la mer à entourer
un château, et la contraint ensuite à se retirera Kerdanet cite une tra-
dition d'après laquelle la mer s'ouvrit d'elle-même pour laisser passer
saint Guénolé. Dans une version bretonne de voyage vers le Paradis,
la mer en fureur se sépare devant la baguette de Jannik*.
11 arrive parfois que la mer devient extrêmement lumineuse ou que
les vagues semblent tout en feu, bien que cependant elles ne brûlent
pas. C'est ce qu'on appelle la phosphorescence de la mer. Elle est
populairement désignée par des termes, qui, pour la plupart, se rat-
tachent à l'aspect de ce phénomène. Lorqu'il se produit, on dit en Pro-
vence, La mar cremo, la mer brûle ; on l'y appelle aussi l'Ardent de la
mer, le brasillement ; en Haute-Bretagne, c'est le Brâsi, le charbon
ardent ; en français vulgaire les Flammes marines, le Cordon de feu ;
en français du Finistère, le Mordant dans l'eau. Les termes : la mer
lumineuse, la mer qui lampe, usités en français vulgaire, le breton
Lampr, font allusion à sa brillante clarté ^.
Ce météore est l'objet de plusieurs légendes explicatives: s'il en
faut croire un romancier breton qui avait été officier de marine, c'est
la longue traînée de feu rouge laissée par le navire du diable fuyant
devant l'auge de saint Houardon ^ ; d'après un autre romancier, saint
Elme a coulé le trois-mâts que le diable avait construit avec le bois des
forêts infernales ; mais parfois quand la nuit est noire et l'atmosphère
chaude, le navire se reprend à brûler, et ses flammes soufrées montent
jusqu'à la surface de l'eau ^ On dit en Haute-Bretagne que lorsque le
diable des eaux, énorme poisson qui habite le fond de l'Océan, fait
la guerre aux autres poissons, il lance par la bouche un feu qui, en
1. BéreDger-Féraud. Légendes des Provençaux de l'antiquité, p. 251-252.
2. J.-F. Bla>dé. Contes de la Gascogne, t. II, p. 171.
3. F. -M. Luzel. Légendes chrétiennes de la Basse-Bretagne, t. II, p. 288.
4. Albert Le Grand, éd. Kerdanet. Vie de saint Guénolé; A. Le Braz. La Lé-
gende de la Mort, t. II, p. 387.
5. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. II, p. 110.
6. G. de la Landelle. Derniers quarts de nuit, p. 191.
7. Armand Dubarry. Le roman dhm baleinier, p. 246-248.
LA MER PHOSPHORESCENTE 31
un instant, semble couvrir de flammes la surface de la mer * ; aux
environs de Sainl-Malo, cette lueur est produite par la lanterne du
sorcier qui cherche le moulin magique qu'on lui a dérobé^; quelques
marins de la Manche disent que les diamants et les pierres précieuses
qui ornent le jardin du dieu des eaux reluisent dans l'obscurité, et
font paraître la mer toute en feu, ou bien que le brasier de l'enfer des
noyés est en pleine activité, et que les sourds gémissements que Ton
entend alors sont les plaintes de leurs âmes ^
Quelquefois les pêcheurs de la Manche content que le brâsi est
produit par de petits poissons bleuis par les étoiles *; d'autres, lorsque
ces lueurs ondulent ou dansent sur les flots, prétendent que ce sont les
éclairs du hareng'^ ; en Haute-Bretagne, si le poisson se met alors à
sauter, les pêcheurs disent que le feu est dans la mer et qu'il veut
s'en aller de peur d'être brûlé. Les pêcheurs de Normandie et ceux de
la Haute et de la Basse-Bretagne prétendent que quand lamer brasille,
on ne prend pas de poissons. Ils tirent aussi des présages de beau
et de mauvais temps de ce phénomène ^.
Dans le pays de Tréguier les lueurs de la mer sont, comme les
aurores boréales, l'annonce de guerres qui doivent arriver dans un
temps plus ou moins rapproché, et qui est indiqué par leur degré
d'intensité \
§ 5. LE MONDE SOUS-MARIN ET LES GÉNIES
La croyance à l'existence, même contemporaine, des sirènes, n'est
pas complètement éteinte ; des gens prétendent les avoir vues ou plus
souvent les avoir entendues. A Guernesey, où elles ne sont l'objet
d'aucune légende, un vieillard de La Forest assurait qu'étant sur les
falaises, il avait vu une compagnie de six Seirènes, qui se reposaient
en bas sur la grève, et qui étaient moitié femmes et moitié poissons.
Il se hâta de descendre pour les voir de plus près, mais à son approche,
elles se jetèrent dans la mer et disparurent ^ On disait naguère en
Bretagne que plusieurs de ces sirènes avaient une demeure sous-
marine non loin du rivage et qu'elles se montraient parfois à peu de
distance de la côte ; quelques-unes semblaient affectionner un endroit
1. Paul Sébillot, Légendes de la Mer, t. II, p. 113.
2. H. Harvut, in Mélusine, t. II, col. 198.
3. Paul Sébillot, 1. c, p. 111 ; Paul Sébillot, ia Arckivio, t. V, p. 522.
4. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. II, p. 111,
5. J. Michelet. La Mer, p. 101.
6. Paul Sébillot, 1. c, t. II, p. 113-114,
7. Paul Sébillot, 1. c, p, 115.
8. Edgar Mac Culloch, Guemsey folk-lore, p, 224-225.
32 LA SURFACE ET LE FOND DE LA MER
déterminé. Il y a une quarantaine d'années, une de leurs familles,
dont les pécheurs trécorrois entendaient souvent le chant, se tenait
entre Riouzie et Melban, deux des Sept-Iles '. La sirène de la Fresnaye
se plaisait tout particulièrement dans la baie dont on lui avait donné le
nom, et surtout à l'embouchure d'une petite rivière qui se jette dans
une de ses anses. C'est là qu'on écoutait sa voix mélodieuse, lorsque,
à mer montante, elle glissait sur les flots : partout où elle avait passé,
elle laissait une traînée lumineuse. Prise par un sabotier un jour que,
bercée sur les vagues, elle s'était endormie, elle le comble de ses dons,
pour le remercier d'avoir consenti à la reporter dans son élément
naturel, et quand elle quitte la Bretagne pour aller dans l'Inde, elle
fait présent à ses enfants d'une bourse inépuisable ; une autre sirène
donne une flûte à un petit pêcheur qui l'avait remise à l'eau, et elle
vient à son secours toutes les fois qu'il en joue ^. Les sirènes de l'île
de Noirmoutier et du littoral vendéen s'approchent en chantant, et
offrent à ceux qui les rencontrent ou les reportent à l'eau quand elles
sont échouées^ de l'argent ou un trésor caché sous une pierre ^ Une
sirène, restée à sec sur la plage, donne à la mère du héros breton
Rannou, qui l'avait aidée à regagner le flot, une conque pleine d'une
liqueur magique, en lui disant de la faire boire à son fils, qui^ grâce à
elle, deviendra le plus fort et le plus puissant des hommes^ La ville de
Châtellaillon fut florissante tant que l'on respecta la sirène qui habi-
tait un rocher du voisinage, qu'on appelle encore son hôte ; mais un
pêcheur l'ayant blessée, elle annonça avant de mourir, que la capi-
tale de l'Aunis s'en irait tous les jours à la mer d'un sillon et d'un
denier ^.
Toutes ces sirènes récompensent les gens qui les ont épargnées ou
leur ont rendu service, et d'ordinaire celles dont parlent les pêcheurs
de la Manche ne noient pas les hommes et viennent parfois à leur
secours. En Basse-Bretagne les gwerziou et les contes non localisés
leur attribuent un rôle analogue : une demoiselle du fond de la mer
vient chaque jour démêler les cheveux blonds du roi de Romanie qui
était tombé à l'eau ; une sirène emmène dans son palais une jeune
fille jetée à la mer par une méchante nourrice, et elle lui donne un
onguent magique pour ressusciter son frère ; une autre sauve aussi
1. G. Le Calvez, in Revue des Trad. pop., t. XII, p. 392.
2. Paul Sébillot. Contes de la Haute-Bretagne, t. II, n» 293 ; Contes de Marins,
p. 13.
3. Piet. Mémoires laissés à mon fils, p. 433 ; G. Boisson. Veillées vendéennes,
p. 166.
4. Kerambrun, in Le Collectionneur breton, t. I, p. 94.
5. G. Musset. La Charente-Inférieure avant l'histoire, p. 124.
LES SlUÈNES 33
une jeune fille et la recueille clans sa grotte, où toutefois elle l'attache
à un rocher avec quatre chaînes d'or ',
Mais dans ce pays, comme sur la plupart des côtes de France, les
dames de mer qui se montrent bienveillantes forment une exception ;
des témoignages plus nombreux les représentent comme des créatures
perfides, malfaisantes ou cruelles; c'est sous cet aspect qu'elles
figurent dans les proverbes et dans les légendes. Sur le littoral du
Finistère le nom de la sirène est Macharil an givall amzei\ Marguerite
mauvais temps ; lorsqu'on entend sa voix, il faut se hâter de rentrer au
port ; quand elle est en train de chanter, le pauvre matelot peut
pleurer *. Un dicton que l'on trouve dans beaucoup de recueils de
proverbes du midi, prie Dieu de garder les matelots du bruit de la
baleine et des chants de la sirène ; en Gascogne, c'est par ce souhait que
se termine l'oraison des marins prêts à s'embarquera Dans une chan-
son du Poitou, l'une des seules de France où il soit parlé de la sirène,
on l'accuse de méchanceté et même d'anthropophagie ; quand le plon-
geur s'est noyé eu cherchant les clés d'or de la princesse :
N'y a ni poissons ni carpes
Qui n'en aient pas pleuré.
N'y a que la sirène
Qui a toujours chanté.
, Chante, chante, sirène,
T'as moyen de chanter,
Tu as la mer à boire
Mou amant à manger*.
Les quatre derniers vers se retrouvent b. peu près exactement dans
un fragment patois de l'Albret".
Les dames de mer employaient parfois des procédés plus matériels
pour attirer dans leur séjour mystérieux les gens qui leur plaisaient.
Une vie de saint Tudual, composée au XP siècle, raconte que des
écoliers se promenaient sur les bords de la rivière de Tréguier, quand
le dernier de la troupe, qui était d'une beauté remarquable, s'inter-
rompit au milieu d'une phrase, et lorsque ses compagnons se
retournèrent, ils ne le virent plus. Après l'avoir appelé et cherché
vainement, ils invoquèrent saint Tudual, et un instant après, le jeune
homme sortit de l'eau, le pied droit embarrassé dans une ceinture de
1. F. -M. Luzel. Gwerziou Dreiz-Izel, t. I, p. 187; Contes de liasse-Brelagtie, t. II, p.
374-380 ; Mary et }von et la sirène, ext. du Bull, de la Soc. arch. du Finiilère,
mars 1888, p. 9.
2. Gomm. de feo l^.-F. Sauvé; L.-l'\ Sauvé. Lavarou Koz, p. 145.
3. Mistral. Trésor dou felibrù/e ; J.-F. Bladé. Poésies pop. de la Gascogne, t. 1,
p. 38.
4. J. Bujeaud. Chansons populaires de l'Ouest, t. II, p. 161-162.
5. Abbé L. Dardy. Anthologie de lAlbrel, t. I, p. 114-115.
3
34 LA SURFACE ET LE FOND DE LA MER
soie. On lui demanda ce qui lui était arrivé et il répondit : « Des
femmes de mer m'ont saisi, entraîné sous les roches de l'Océan. Enlevé
par elles et bien loin, j'entendais pourtant vos voix. Alors s'est dressé
devant moi un personnage de figure vénérable, revêtu d'ornements
sacerdotaux. D'un bras puissant, il m'a arraché aux femmes de mer,
et, à travers les ondes refoulées, il m"a ramené au rivage. A sa vue,
les nymphes ont fui, mais l'une d'elles a oublié de détacher la ceinture
dont elle m'avait enlacé ; en preuve de mon enlèvement, la voici *. »
Le simple attouchement d'une sirène, le frôlement d'une partie de son
corps sulTisait pour forcer un homme à se précipiter irrésistiblement
dans la mer. C'est ainsi que la « Seraine « du Fort La Latte avait enlevé
un grand nombre de jeunes gens : dès qu'elle avait réussi à toucher
l'un d'eux seulement du bout du doigt, il ne pouvait éviter de la
suivre dans son palais sous-marin-. Bien que le trait qui suit figure
dans un recueil de vers, il semble emprunté à la tradition. Un
pêcheur vendéen s'apprête à remettre à l'eau une sirène, lorsque celle-ci
lui dit :
Porte-moi dans tes bra?. Pourvu que mes cheveux
Ne touchent pas ta main, sois sans inquiétude.
Mais tes doigts ne pourraient jamais s'en détacher
S'ils effleuraient, hélas ! ma chevelure blonde ;
Je devrais, malgré moi, dans ma grotte profonde
T'entrainer sans que rien puisse m'en empêcher ^
La croyance à un monde sous-marin, d'une nature particulière, où
résident des génies, et dans lequel les hommes peuvent parfois pénétrer
sans se noyer, est très répandue, et on l'a constatée à peu près sous
toutes les latitudes ". Sur nos côtes elle était connue, ainsi qu'on l'a
vu, au moyen âge ; au XVII* siècle, on la rencontre dans un conte
littéraire où figurent des éléments traditionnels: un certain eudroit
de la mer est de l'empire des Syrènes ; leur reine voyant un prince
à bord d'un navire, l'assoupit par ses chants, puis elle l'enlève et le
conduit dans son palais bâti sous les flots sur le sable de la mer^
Les récits qui parlent de la sirène comme d'un être existant encore,
et que l'on peut rencontrer en mer. lui assignent aussi un rôle malfai-
sant. Les marins trécorrois assurent qu'ils l'ont vue quelquefois, et
plus souvent entendue : elle a la tête et la poitrine d'une femme, le
reste du corps est en poisson. C'est Dahut, la lille du roi Grallon, que
saint Guénolé, pour la punir d'avoir vendu la ville d'Is au diable,
1. k. de la Borderie, in Méhishie, t. II, col. 378-319.
2. Paul Sébillot, in Annuaire de Bretagne, 1897, p. 342.
3. G. Boisson. Veillées vendéennes, p. 165.
4. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. I, p. 193-207.
5. Les Illustres fées, in Cabinet des Fées, t. V, p. 64, 66.
LES SIRÈNES 3o
obligea de se jeter dans la mer à Poul-Daluid en Trestel. Toutes les
sirènes sont nées de celle-là. Leur chant est mélodieux, mais il ne faut
pas rester à l'écouter, parce qu'elles attirent les marins pour les
perdre '. Au cap Sizun, une sirène, qui est aussi une incarnation de
Daliut, paraît assez fréquemment auprès des bateaux ; elle annonce
toujours la tempête, et on lui donne le nom de Marie du Cap -. Maint
pêcheur du Finistère prétend avoir vu au moins une de ces divinités
de la mer: elles sont belles comme le jour; leur occupation favorite
semble être de démêler avec un peigne d'or leurs longs et épais
cheveux blonds. On vante aussi la douceur pénétrante de leur voix,
la puissance de séduction de leurs chants : elles connaissent de mer-
veilleux soniou qui feraient oublier père, mère, femmes et enfants
si on s'attardait à les écouter ^ Dans les environs des îles d'Hyères,
s'il y a tant de naufrages, c'est que les marins ne songent plus à
s'orienter quand ils sont fascinés par le chant si doux et si mélodieux
de ces charmeuses ^. Les pêcheurs de la baie de Sainl-Malo aimaient à
entendre pendant le jour la chanson de la « seraine », mais ils la
redoutaient la nuit, car c'était un présage de tempête et de. mort '^.
Les Mari Morgan ont de nombreux points de ressemblance avec les
sirènes, et vers la fin du XIX^ siècle on les confondait généralement
avec elles, bien qu'elles n'eussent pas le corps terminé en poisson.
Suivantropinionlaplus commune, elles ont disparu depuis longtemps''.
Une légende, qu'on lira au chapitre des grottes, assure pourtant qu'il
y en a encore dans une caverne près de Crozon ''. Il était rare de les
rencontrer en pleine mer ; elles se tenaient de préférence dans le
voisinage des côtes, à l'entrée des cavernes, à l'embouchure des rivières.
Très effrontées et versées dans la science des maléfices, elles poursui-
vaient les jeunes pécheurs de leurs sollicitations amoureuses : ceux
qu'elles parvenaient à séduire étaient entraînés sous les eaux et on ne
les revoyait jamais ^
Cette conception se retrouve dans plusieurs récits contemporains,
dont quelques-uns décrivent même, avec une certaine précision, le
séjour des divinités marines : en Haute-Bretagne, c'est parfois toute
une contrée que la mer, rendue solide par une puissance magique,
enveloppée d'une voùle transparente, à travers laquelle on voit presque
1. G. Le Galvez, in Hev. des Trnd. pop., t. Il, p. 293.
2. H. Le Carguet, ibid, t. VII, p. 388.
3. Comm. de feu L.-F. Sauvé.
4. A. de Larrive, in Revue des Trad. pop., t. XVI, p. 203.
5. Paul Sébillot, in Annuaire de Brelagiie, 1891, p. 342.
6. Comm. de feu L.-.F Sauvé.
7. Lucie de V.-H. inRev. des Trad. pop. t. XVI, p. 203.
8. Comm. de feu L.-F. Sauvé.
36 LA SLRFACE ET LE FOND DE LA MER
aussi bien que sous notre ciel. Elle contient des campagnes étendues
où croissent des arbres et des plantes étranges, qui tiennent de la flore
terrestre et de la flore maritime : de longues avenues conduisent à de
beaux châteaux, ornés de toutes les richesses de l'Océan. C'est là que
les dames de la mer, auxquelles on attribuait des passions amoureuses,
attiraient ceux qui leur avaient plu, ou même recueillaient des nau-
fragés. A part la liberté de revenir à terre, ils y avaient tout à souhait;
parfois même elles laissaient retourner à leur village les pêcheurs qui
regrettaient trop leurs femmespauvremont vêtues etleurs petits enfants*.
Lorsque les marins de Basse-Bretagne avaient cédé à la séduction des
Mari Morgan, ils arrivaient aussi dans un palais de nacre et de cristal
où les attendaient des plaisirs de toutes sortes. Ils épousaient la Mari
Morgan qui les avaient enlevés, et si l'espoir de reprendre leur place
parmi les hommes leur était interdit, ils finissaient par ne pas trop s'en
plaindre. Riches, choyés, servis à souhait, ils vivaient heureux, gras-
sement, longtemps, et avaient beaucoup d'enfants •.
Ordinairement c'étaient des hommes qui étaienlattirés dans ce monde
enchanté, parcf qu'il est le plus souvent habité par des personnages
féminins. Parfois aussi des génies mâles y emmenaient des femme* :
en Gascogne, un drac saisit une jeune tîUe qui se baigne et l'emporte
dans son beau château, construit sous la mer, au milieu d'un jardin
planté d'arbres et de tleurs marines ^ Les Morgans y entraînaient
aussi les tilles de la terre ; Il va une trentaine d'années, les habitants
d'Ouessant plaçaient encore sous les eaux, à peu de distance de leur
île, la résidence de tout un groupe de ces génies, dont le nom se rap-
proche de celui de Mari Morgan, mais qui formaient une tribu distincte,
plus bienveillante à l'égard des humains. Elle se composait de mâles
et de femelles, alors que, presque toujours, les Mari Morgan sont des
femmes. Sans être à proprement parler des nains, ils étaient de petite
taille, mais gracieux. On disait qu'ils avaient les joues roses, les che-
veux blonds et bouclés, de grands yeux bleus et brillants ; bien que
gentils comme des anges, ils ne pouvaient aller au ciel, parce qu'ils
n'avaient pas reçu le baptême. Les hommes s'appelaient Morgans [Mor-
ganed), les femmes Morganes [Morganezed, pluriel de Morganès). Les
traditions qui les concernaient, bien que déjà en voie d'effacement,
étaient encore connues des vieilles femmes, lorsque F. -M. Luzel visita
l'ile en 1873 ^ Voici le résumé de l'une de celles qu'il y recueilUt, et
qui indique nettement leur vie sous-marine. On en lira une autre au
1. Paul Sébillot, in niomme. )88o, p, 583-4.
2. L.-F. Sauvé, iu Mélusine, t. 11, col. 281.
3. J.-F. Bladé. Contes de Gascogne, t. 1, p. 234.
•». F. -M. Luzel. in Soc. arch. du Finistère, t. IX, p. "2-73.
LES MORGANES 37
chapitre du rivage. Une jeune fille élait sur la grève avec ses compa-
gnes, et comme elles parlaient de leurs amoureux, Mona déclara qu'elle
était aussi belle qu'une Morganès, et qu'elle n'épouserait qu'un seigneur
ou un Morgan. Un vieux Morgan, qui était caché dans les rochers,
l'entendit, et, se jetant sur elle, l'emporta au fond de l'eau ; c'était le
roi des Morgans, et son palais était plus heau que toutes les habitations
royales qu'il y a sur la terre. Son fils devint amoureux de Mona, et
pria son père de la lui donner en mariage ; mais il refusa, et le força
à se marier avec une Morganès. Les fiancés se mirent en route pour
l'église, car ces hommes de mer ont aussi leur religion et leurs églises
sous l'eau, bien qu'ils ne soient pas chrétiens ; ils ont même des
évèques à ce qu'on dit. Mona reçut l'ordre de rester à la maison, pour
préparer le festin ; mais on ne lui donna que des marmites vides, qui
étaient de grandes coquilles marines, et on lui dit que si tout n'était
pas prêt pour un excellent repas, on la mettrait à mort. Le fiancé,
feignant d'avoir oublié son anneau, s'enfuit et courut tout droit à la
cuisine, où, en prononçantquelquesmots, eten touchantsuccessivement
les objets, il produisit un repas, tout ce qu'il y avait de plus beau. Le
vieuxMorgan dità la jeune fille qu'elle avait été aidée, mais qu'il ne la
tenait pas quitte. Lorsque les mariés se retirèrent dans la chambre
nuptiale, il ordonna à Mona d'y entrer, de prendre un cierge allumé, et
de l'avertir, quand il serait consumé jusqu'à sa main. Lorsqu'il fut près
de s'éteindre, le jeune Morgan dit à sa femme de tenir un moment le
cierge de Mona et quand on eut appris au vieux Morgan qu'il était
consumé, il entra, et sans regarder, abattit d'un coup de sabre celle
qui tenait le cierge. .\u point du jour, le Morgan vint dire à son père
qu'il était veuf, et lui demanda la permission dépouser la fille de la
terre. Le mariage eut lieu, et le jeune Morgan était rempli de préve-
nances pour sa femme. Malgré cela, Mona avait envie de retourner
chez ses parents ; mais son mari ne voulait pas la laisser partir, car il
craignait qu'elle ne revînt pas. Comme il la voyait triste, il lui dit un
jour: «Suis-moi, et je te conduirai à la maison de ton père». Il
prononça un mot magique, et aussitôt parut un beau pont de cristal,
pour aller du fond de la mer à la terre. Le vieux Morgan voulut suivre
les deux époux ; lorsqu'ils eurent mis pied à terre, le jeune Morgan
prononça un mol^ et le pont s'enfonça, entraînant avec lui le vieux
Morgan au fond de la mer. Le mari de Mona lui recommanda de
revenir au coucher du soleil, et d'avoir soin de ne se laisser embrasser
ni même toucher la main par aucun homme. Elle oublia sa recom-
mandation, et perdit la mémoire de tout ce qui s'était passé depuis son
départ pour le pays des Morgans. Cependant, elle entendait souvent
des gémissements, et une nuit, elle reconnut distinctement la voix de
38 LA SURFACE ET LE FOND DE LA MER
SOI) époux qui lui reprochait de l'avoir quittée. Elle se rappela tout et
trouva son mari qui se lamentait derrière la porte. Elle se jeta dans
ses bras, et depuis, on ne l'a plus revue '.
Les récits du littoral, qui mentionnent assez souvent des endroits
dangereux hantés par le diable, lui attribuent rarement une résidence
sous-marine analogue à celle des fées ou des sirènes ; je ne trouve ce
trait que dans les récits qui s'attachent à des bancs dangereux de la
Bretagne, et dans un conte mentonuais assez obscur, où l'ange déchu
paraît avoir été substitué à une divinité : un pêcheur de Roquebrune
essaie de détourner son fils d'aller tendre ses filets dans un endroit
poissonneux, en lui disant que le diable y habite. Un matin qu'il n'y
avait plus de pain à la maison, l'enfant va y pêcher, et le diable l'em-
porte dans son palais-.
Le roi des Poissons, qui, dans les contes populaires, parle comme
une personne, semble un homme métamorphosé ou un génie ; les
poissons ont un pays où se voit même une capitale bâtie sous les
flots, dans le monde indéterminé de la féerie : un pêcheur de la
Manche, qui avait rendu service au roi des Poissons, reçoit de lui une
liqueur magique, grâce à laquelle, lors d'un naufrage, il descend
sous les eaux sans se noyer, et arrive dans la capitale du roi, si somp-
teuse que les rues sont pavées d'or, de pierreries et de diamants ;
lorsqu'il s'y ennuie, un llion le rapporte sur son dos jusqu'auprès
de son village ^
Le fond de la mer porte dans le Pas-de-Calais le nom de Tirfond
de Vmer ^, en Haute-Bretagne de Terfond, qui éveillent;, comme tréfond
dont ils sont des formes dialectales, l'idée de profondeur extraor-
dinaire. On l'appelle aussi absolument, l'abîme, et d'une manière
plaisante : le fond de la grande marmite ou de la grande tasse. Les
noms de Caveau de Dieu et de cimetière des marins, qui figurent
parmi les surnoms de la mer, s'appliquent plus particulièrement encore
au fond de l'Océan. Dans l'opinion de plusieurs groupes, il est béni,
et sur le littoral de Tréguier on assure que le corps des matelots noyés
y repose dans un endroit aussi sacré qu'un cimetière. Suivant une
opinion familière aux marins, il contient autant d-^ morts que la terre,
et certains prétendent même qu'à la fin du monde, la mer devra
fournir au bon Dieu une âme de plus que la terre'.
Suivant une croyance assez répandue chez les marins, le fond de la
1. F. -M. LuzeL Contes de Basse- Brelufjne, t. II, p. 237-268.
2. J.-B. Andrews. Contes lir/ures, p. l.o5.
3. Paul Sébillot. Contes des Landes et des Grèves, p. 76.
4. E. Deseille. Glossaire boulonnais.
5. Paul Sébillot. Légendes de la Me>\ t. I, p. 189, 198, 199.
LES NAVIRES SOUS LES EAUX 39
mer n'est pas salé ; ceux du pays de Tréguier prétendent qu'au large,
mais bien loin des côtes, on peut se procurer de l'eau douce en plon-
geant au fond de la mer un seau chargé d'une pierre pesante. Lorsque
les poissons ne mordent pas, les pécheurs du Finistère disent que la
mer n'est pas salée à l'endroit oîi se trouve leur bateau, et que leurs
lignes sont descendues dans un puits '.
Les marins parlent assez rarement des navires ou des objets qu'une
puissance surnaturelle retient au fond de la mer. Pourtant on raconte,
aux environs du Cap Fréhel (Côtes-du-Nord), qu'un vaisseau enchanté
se conserve intact sous les eaux de la baie de la Fresnaye ; plusieurs
récits, dont voici le plus complet, racontent à la suite de quelles cir-
constances il se trouve sous les eaux. Un capitaine avait enlevé une
jeune fille anglaise et l'avait cachée dans son bateau. Une fée, qui était
sa marraine, voulut la délivrer, mais elle n'y réussit pas, car le capi-
taine était protégé par le diable, et le diable est plus puissant que les
fées. Voyant que tous ses efforts étaient inutiles, la fée changea le
ravisseur en chien et l'attacha au fond du navire avec une énorme
chaîne, puis elle endormit sa filleule, la para de beaux vêtements, de
bijoux précieux, et elle fit descendre le vaisseau au fond de la mer. Le
diable, qui était présent à tout cela et ne pouvait l'empêcher, assura
l'immortalité au capitaine, et lui promit que jamais celle qu'il aimait
n'appartiendrait à un autre. Les gens disent que si un prêtre, portant
l'hostie, consentait à descendre sur la grève, un jour de grande marée,
il pourrait délivrer la jeune fille. De temps en temps, quand la mer est
très basse, on aperçoit quelque chose du navire ; mais on entend
souvent les hurlements du chien ; ils font rage lorsqu'un bateau s'ar-
rête à pècherau-dessus du vaisseau où il est enchaîné ; il croit que l'on
veut lui ravir celle qu'il aime, et il est prêt à dévorer les imprudents-.
D'après une croyance de la côte morlaisicnne, rapportée il est vrai
dans un recueil de nouvelles, les navires sombres grandissent d'année
en année au fond de la mer ^ ; dans le pays de Tréguier on croit qu'à
l'endroit où ont coulé des vaisseaux richement chargés vivent des
dragons qui les gardent*.
Les habitants du littoral, voisins des endroits oîi se sont livrés des
combats, connaissent des navires qui se découvrent aux très grandes
marées seulement ; à Erquy (Côtes-du-Nord), vers 1850, c'était la
corvette la Salamandre^ qui s'était jetée à la côte pour échapper aune
croisière anglaise, et dont la carcasse était hantée ; au milieu des
1. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. I, p. 82.
2 Lucie de V. H., in Revue des Trad. pop. t. XV, p. 139.
3. Félix Frank. Lu Danse des fous. Paris, 1885, in-iS, p. 216.
4. Paul Sébillot. Léq. de la Mer, t. I, p. 197.
40 LA SURFACE ET LE FOND DE LA MER
récifs de la poinle du Raz, les pêcheurs croient voir la coque du
Vengeur, bien que la bataille du 13 prairial ait eu lieu assez loin de là ^
Les matelots boulonnais disent que l'ancienne statue miraculeuse de
Boulogne est retenue par le diable dans un port sous-marin qui se
trouve à quelque distance de leur rivage ; elle ne sera rendue aux
hommages de ses fidèles que lorsqu'une jeune fille, absolument pure,
et aimant un marin qui ne l'aimera pas, aura le courage de se
dévouer pour l'enlever au démon. Elle y laissera la vie, mais la statue
reprendra sa place, et Boulogne deviendra une ville plus importante
que Marseille^. On retrouve ici, sous une forme un peu diflérente,
l'idée daprès laquelle un événement heureux pour une ville a, comme
contre-partie, la décadence d'une cité rivale.
1. Ernest Daré. in Rev. des Trad. pop., t. XVI, p. 309.
2. Albert de Larrive, ibid.. t. XVI, p. 202.
CHAPITRE DEUXIÈME
LES ENVAHISSEMENTS DE LA MER
Les légendes qui racontent la submersion de vastes étendues de
terrain ou de villes florissantes sont nombreuses sur les côtes de France;
mais la répartition, en quelque sorte géographique, de celles qui ont
été notées, montre qu'on est loin de les avoir recueillies toutes, ou que
sur beaucoup de points, elles sont maintenant oubliées. Ni la lecture
des monographies locales, ni les appels réitérés que j'ai adressés aux
savants et aux revues provinciales, ne m'ont révélé une seule tradition
de ville engloutie, de Dunkerque k l'extrémité ouest de la presqu'île
du Cotentin ', quoique sur cette longue bande de littoral de grands
changements se soient produits depuis les époques historiques.
C'est seulement versGranvilie que commencent les légendes des enva-
hissements delà mer: on les rencontre, souvent assez détaillées et
presque sans interruption, de l'embouchure du Couesnon au Raz de
Seiu ; de cette pointe à la Gironde, on constate encore des souvenirs,
presque toujours assez frustes; au sud de ce fleuve, on n'en a relevé
aucun, et sur la Méditerrannée, on ne les retrouve que dans le
voisinage de Toulon.
§ 1 . LA VILLE d'iS
De toutes les légendes maritimes, celle d'Is est la plus universellement
connue ; elle était contée dans les villages de la Basse-Rretagne, et
vraisemblablement chantée, avant de pénétrer dans les autres pays de
France sous la forme littéraire que lui ont donnée Souvestre et Brizeux.
Depuis elle a inspiré de belles pages à Renan, les peintres y ont puisé
des sujets de tableaux, les musiciens des thèmes mélodiques, et
d'innombrables poètes, qui tous n'étaientpasbretons, l'ont célébrée dans
1. Sur la cftte du Calvados on parle de la forêt de Hautefeuille qui s'étendait
depuis ABuelies jiisquà Luc-sur-Mer, et qui a été engloutie ; s'il y a eu une légende,
elle semble oubliée. Les gens du pays disent seulement que la charpente de l'église
de Berniéres et celle d'un château voisin ont été construites avec des bois qui
en provenaient. (Com. de M. Quesneville).
42 LES ENVAHISSEMENTS DE LA MER
leurs vers. C'est ce rayonnement exceptionnel qui m'a conduit à la
traiter à part, à reproduire, ou à résumer, d"assez nombreux textes :
quelques-uns sont au reste relativement anciens et ils aident à suivre
les étapes de la tradition avant les embellissements du siècle dernier ;
quant aux témoignages recueillis depuis, ils sont dispersés dans des
ouvrages variés et parfois assez rares, et jusqu'ici personne ne les a
réunis et comparés.
Les villes dont les récils traditionnels racontent l'engloutissement
ne sont pas purementimaginaires : enobservant avec un peu d'attention
les endroits où ils les localisent, ou en consultant l'histoire du pays, on
rencontre une circonstance physique ou un événement qui a pu
contribuer à la formation, au développement ou à la conservation de
la légende. 11 est certain^ par exemple, que la baie de Douarnenez n'a
pas toujours eu sa configuration actuelle, et qu'elle s'est agrandie aux
dépens du littoral voisin : on voit sur l'emplacement de l'isthme qui
réunissait l'île Tristan à la terre ferme, un dolmen qui ne découvre
qu'aux grandes marées' ; une voie l'omaine, dont naguère encore on
reconnaissait les traces jusqu'au bord de l'eau, conduisait sans doute
aune agglomération, il est fort probable en efTet qu'une ville bâtie
dans ces parages a disparu sous la mer. S'appelait-elle Is ou Keris?
c'est ce que nous ne savons pas au juste. Ker-Is n'est pas nécessai-
rement un nom propre : tout Breton qui l'entend prononcer sans être
prévenu, le traduit mentalement par: ville basse, et c'est en effet sa
signification littérale. Elle indique la situation d'une ville bâtie sur les
bords de la mer, presque à son niveau, ou même au-dessous, qui aurait
été appelée ainsi à cause de cette circonstance, ou dont le vrai nom a
pu être oublié, alors que l'on continuait à la désigner par sa particu-
larité topographique-.
L'existence d'une ville engloutie dans cette baie, où les témoignages
les plus anciens et les plus nombreux placent Keris, semble donc très
probable. Quant aux autres cités homonymes dont les traditions
contemporaines connaissent au moins une douzaine, de Tréguier à
Quiberon, si quelques-unes correspondent à des villes détruites, comme
à Coz Guéodet, où des ruines sont encore apparentes^, il en est d'autres
dont on ne retrouve plus aussi facilement les débris ; mais près de
l'endroit où les récits populaires les localisent, se dressent des rochers,
i. FrémiQville. Guide du voyaç/eur dans le Finistère, p. 109-110.
2. L'amiral Thevenard dans ses Mémoires relatifs à la marine, publiés en 1804,
disait avec raison que le mot Is signifie bas, et que Ker-Is, ville basse, fut vraisem-
blablemnnt détruite par la mer poussée par un furieux ouragan, qui, ayant délayé
et dégradé le terrain bas sur lequel elle était assise, renversa et flt disparaître
cette habitation qui n'était peut-être qu'une bourgade.
3. B. Jollivet. Les Côtes-du-Nord, t. IV, p. 53.
LA VILLE d'iS 43
loujour» visibles, ou découverts seule menUlans les basses marées, dont
les formes ont pu suggérer l'idée de murailles ruinées. Les Sept Iles
et les îlots de Cliausey, pour ne parler que des plus connus, présentent
cet aspect, qui a dû contribuer à les faire considérer comme des vestiges
de cités submergées.
La silhouette de la pointe du Raz, qui rappelle grossièrement des
constructions en ruines, n'a probablement pas été étrangère à la
tradition qui, au XVI" siècle, y plaçait la ville d'Is, alors qu'une aulre^
plus répandue, assui'ait qu'elle était ensevelie sous les eaux de la baie
deDouarnenez'. Deux cents ans après, les habitants d'Audierne préten-
daient qu'un grand écueil, appelé leCammer ou la Gamelle, à une lieue
de la côte, était un des débris d'une cité fameuse qui s'étendait de
Penmarc'h à la pointe du Raz, sur un espace de plus de cinq lieues ; il
est vraisemblable qu'il s'y attachait une légende analogue à celle d'Is,
puisqu'on voyait, sur un rocher éloigné du rivage, les âmes du roi
Grallon et de Dahul sous la forme de deux corbeaux -,
Tous les écrivains antérieurs au XIX'' siècle placent la ville d'Is au
sud du Finistère, dans la baie d'Audierne, et plus habituellement dans
celle de Douarnenez. Boucher de Perthes qui, de 1816 à 1825, habita le
pays de Morlaix, constate, le premier, qu'à cette époque, suivant les
dires populaires, cette ville avait été entre Saint-Pol et Brest, sur la
côte de Pontusval. D'autres voulaient qu'elle eût été entre Perros et
Morlaix, car chacun réclamait l'honneur de l'avoir eue dans son
voisinage^.
A part cette brève mention, on ne trouve, jusque vers 1880, aucune
trace écrite des diverses Keris légendaires du Nord de la Bretagne. On
peut supposer qu'elles n'ont pas toujours été désignées comme aujour-
d'hui, et que la renommée de la fabuleuse capitale de Grallon a fait
substituer à leur nom primitif un nom plus célèbre; c'est ainsi que Gar-
gantua, devenu le géant par excellence, a fini par faire oublier d'anciens
héros dont on lui a attribué les gestes. Les légendes elles-mêmes qui
racontaient diverses catastrophes, ont dû subir, tout en conservant
quelques traits particuliers et anciens, une certaine déformation sous
l'influence de celle qui avait acquis la plus grande popularité.
En ce qui concerne l'Is de Douarnenez, on a supposé qu'une ville,
bâtie sur un terrain peu élevé au dessus de la mer, i^Ker-is, ville basse)
avait été détruite par un ras-de-marée soudain. Mais Thistoire est muette
sur la date et les circonstances de cette submersion, et l'on ne peut
expliquer, sinon d'une façon hypothétique, comment un simple port,
1. Moreau. Histoire de la Ligue en BreLagne, p. 11-12.
2. Cambry. Voyage dans le Finistère, p. 295-296.
3. Boucher de Perthes. Chants armoricains, p. 94, note.
44 , LES ENVAHISSEMENTS DE LA MER
inconnu des géographes, a pris dans l'imagination populaire, Timpor-
tance de Paris ou de Rome, et comment sa ruine a fini par être
regardée comme une espèce de catastrophe nationale. Ce grossissement
a eu sans doute des étapes successives : an début, la légende d'Is,
comme celle de la plupart des villes englouties par punition divine,
se rapprochait de la version biblique; elle commença peut-être à se
former le jour où, pour exciter les fidèles à la pénitence, quelque
moine de Landevennec compara le cataclysme de la cité bretonne,
sourde aux prédications de saint Guénolé, à celui de Sodome et de
Gomorrhe, qui n'avaient point non plus écouté les avertissements du
ciel. C'est la forme qu'elle a dans tous les écrivains antérieurs à
Albert Le Grand, et c'est celle que présente, à l'autre extrémité de la
Bretagne, la submersion d'Herbauges : saint Martin de Vertou y joue
un rôle parallèle à celui de saint Guénolé, dans une légende, proba-
blement presque aussi ancienne, mais qui a beaucoup moins évolué.
Pendant longtemps on ne constate aucune trace écrite de la cité
légendaire. M. de la Villemarqué s'est trompé en affirmant, dans l'ar-
gument de la Submersion de la ville d'Is, qu'il existait en Ârmorique,
aux premiers siècles de l'ère chrétienne, une ville, aujourd'hui détruite,
à laquelle l'Anonyme de Ravenne donne le nom de Chris ou de Keris '.
Le géographe qu'il cite ne dit rien de semblable : il parle seulement
d'une île appelée Chrisi, qu'il traduit par Anrosa ; mais il la
place dans le voisinage de Taprobane, aujourd'hui Ceylan -. M. de
Kerdanet faisait aussi erreur quand il disait que la première mention
de la légende d'Is se lit dans les Vies des saints de Bretagne ^ et, lorsque
M. A. de la Borderie répondait à la question que je lui avais posée
relativement à cette assertion de Kerdanet, par la curieuse note qui
suit, il ne songeait sans doute qu'aux hagiographes, et non aux histo-
riens, car il était trop bien informé pour ignorer les passages, très
succints il est vrai, de Le Baud (f 1505) de l'Argentré [f 1590) et du
chanoine Moreau (-f- vers 1620). Il n'est parlé, m'écrivait-il, de la ville
d'Is dans aucune des vies ou légendes anciennes de saint Guénolé, pas
plus dans la plus ancienne que l'on peut appeler la vie originale, rédigée
au IX' siècle dans l'abbaye de Landevennec, sur des documents primitifs
conservés en ce monastère, que dans les rifazimeyiti fabriqués au xii^
siècle. Non-seulement la ville d'Is n'y est point nommée, mais il ne s'y
trouve aucun épisode analogue à la submersion de la fameuse cité.
Albert Le Grand n'a pas connu la vie du ix' siècle, ni même celle du
XII'. Il a probablement tiré son récit de bréviaires légendaires de date
1. Barzaz-Breiz, p. .39.
2. Ravennnlia anonymi Cosmographiu, éd. Pinder. Berlin, 1860, p. 420.
3. Vieft des/saints de Bretagne, 1837, p. 53.
LA VILLE d'iS 45
plus récente '. Albert Le Grand s'était en réalité, servi aussi, puisqu'il
les énumère dans l'indication de ses sources, de Y Histoire de Bretagne
de d'Argentré et des Chroniques d'Alain Bouchart '.
Voici les passages de ces vieux historiens, que je reproduis in extenso,
bien que les deux premiers surtout ne diffèrent que par des détails.
Cirallon eut familier le benoist Corentin et luy donna son palais. Peu
après Corentin fut consacré evèque des Corisopitenses... et leur grande
cité d'Ys, située près la grandmer,si comme on dit, fut en celuy temps
pour les péchez des habitans submergée par les eauës issants de celle
mer qui trespasserent leurs termes, laquelle submersion le roy Grallon
qui lors estoit en celle cité eschappa miraculeusement : c'est à
sçauoir par le mérite de saint Guingalois. Et dit l'on que cncor en
appièrent des vestiges sur la rive de celle mer qui de l'ancien nom de
la cité est iusques à maintenant appelé Ys ^ Aucuns ont écrit, dit
d'Argentré, que durant la vie du roy Gralon, la ville d'Ys, près Quemper,
fut abysmée et submergée par la mer ; encor aujourd'huy les habilans
monstrent les ruines et le reste des murailles si bien cimentées que la
mer n'a peu les emporter, disans que le roy Gralon estoit lors dedans
quand elle ruina et que miraculeusement il fut préservé parles prières
de saint Guingaloy ; ce sont les accidents, lesquels par semblables
submersions de mer sont souvent advenus ailleurs, et Dieu conserva
Loth de semblable fortune, mais de cela, il n'y a pas de seurs témoi-
gnages ny aultre qu'un ancien bruit baillé de main en main*.
Le récit du chanoine Moreau, un peu plus développé, contient
quelques traits qu'on ne lit pas chez ses devanciers. Il y a là un pavé
conduisant de la ville de Carhaix jusqu'à ladite baie (Douarnenez).
Néanmoins ne s'en trouve rien par écrit ni aucun mémoire qui en
fasse foi, mais seulement une tradition ou peut-être une erreur popu-
laire ; ce sont les pavés qui aboutissoienl de tous côtés à cette très
célèbre et prétendue ville appelée [s en la bouche du vulgaire du pays,
qu'ils disent avoir été située où est présentement la baie de Douarnenez
ou à la pointe du Raz, et qui depuis a été par succession de temps
conquise par la mer il y a environ douze ou treize cents ans. Savoir
est du temps des saints personnages Corentin, Guénolé, Tadec, régnant
en ces temps là en Bretagne le grand roi Gralon... et le tout arrivé par
une juste punition de Dieu pour les péchés du peuple et de ladite ville,
se servant de ce furieux élément pour punir les iniquités des injustes.
1. Revue de Bretagne et de Vendée, octobre 1900.
2. Vies des saints de Bretagne, édition Salaiin, p. 69.
3. Le Baud. Histoire de Bretagne, 1638, p. 45-46. Cette édition ne fut publiée que
133 ans après la mort de son auteur.
4. Histoire de Bretagne, I. II, c. 9.
46 LES ENVAHISSEMENTS DE LA MER
Il se trouve encore aujourd'hui des personnes anciennes qui osent
bien assurer qu'aux basses marées, étant à la pèche, y avoir souvent
vu des vieilles masures de murailles. Une certaine personne m'a assuré
avoir vu et lu quelques pièces en vers bretons qui faisaient mention de
cette ville en écritures de main, ce que je n'ai su recouvrir quelque
diligence et recherche que j'aie su faire *.
Moreau est le premier qui ait mentionné des poésies bretonnes sur
la submersion d'Is : elles ne devaient pas être fort répandues, car il ne
put, malgré le désir qu'il avait, s'en procurer aucun manuscrit ; si elles
avaient été chantées habituellement, il aurait certainement noté cette
circonstance. Il ressort également de son récit que Dahut ne figurait
pas encore dans la légende à la fin du XVI* siècle, puisqu'il n'en parle
nulle part, pas même à l'endroit où il constate l'existence du pavé con-
duisant à Carhaix. Cette voie s'appelait vraisemblablement, bien avant
cette époque, Heni Ahès, chemin d'Ahès, comme plusieurs autres de
Bretagne, car on trouve ce nom sous la forme francisée, dans le Roman
d'Aquin^ dont la rédaction primitive est antérieure au XIV" siècle :
Vers Car (a) hès se sont acheminé
Tretouz ensemble, le grand chemin ferré
Que fit la femme Ohès le veil barbé ^.
On peut remarquer ici que la bâtisseuse de routes n'est pas désignée
par son nom, mais par celui de son mari, qu'on oublia, et qui devint
plus tard le sien. Environ un siècle après Moreau, elle est expressé-
ment appelée Dahut, nom qui était peut-être celui de la femme « d'O-
hès, le veil barbé », dans la version de la catastrophe qui est ainsi
racontée dans les Fies, des saints de Bretagne : Saint Guennolé alloit
souvent voir le roy Grallon en la superbe cité d'Is et preschoit fort
hautement contre les abominations qui se commettoient en cette gran-
de ville, toute absorbée en luxe, débauches et vanitez, mais demeurans
obstinez en leurs pcschez. Dieu révéla à Saint Guennolé la juste pé-
nitence qu'il vouloit faire. Saint Guennolé estant allé voir le roy,
comme il avoit de coustume, discourant ensemble, Dieu luy révéla
l'heure du chasHmeiit exemplaire des habitants de cette ville estre ve-
nue. Le saint retournant comme d'un ravissemant et extase dit au roi:
« Ha ! sire, sortons au plustost de ce lieu, car Tire de Dieu le va présen-
tement accabler. Vostre Majesté sçait les dissolutions de ce peuple : on
a eu beau le prescher, la mesure est comble, faut qu'il soit puny ;
hâtons-nous de sortir, autrement nous serons accueillis et envelopez en
ce mesme malheur ». Le roy fil incontinent trousser bagages et ayant
1. Moreau. Histoire de ta Ligue en Bretagne, p. 8-12.
2. Le Homan iVAquin, vers 2824 et suiv.
LA VILLE d'iS 47
fait mettre hors ce qu'il avoit de plus cher, monte à cheval avec ses
officiers et domestiques, et à pointe d'éperon se sauve hors la ville. A
peine eust-il sorti les portes, qu'un orage violent s'élève avec des vents
si impétueux que la mer, se jetant hors de ses limites ordinaires et se
précipitant de furie sur cette misérable cité, la couvrit en moins de
rien, noyans plusieurs milliers de personnes. Maison attribua la cause
principale à la princesse Dahut, fille impudique du bon roy, laquelle
périt en cet abysme, et cuida causer la perte du roy en un endroit
qui retient le nom de Toul-Dahut ou Toul-Al-c'Huez, c'est-à-dire le
Pertuis-Dahut ou le Pertuis de la Clef, pour ce que l'histoire assure
qu'elle avoit pris à son père la clef qu'il portoit pendante au col,
comme symboUe de la royauté *.
Nous rencontrons ici, pour la première fois, la princesse légendaire,
ignorée des auteurs précédents. La voie conduisant de Douarnenez à
Carhaix, s'appelait chemin d'Ahès, nom qui désigne aussi Dahut, et
l'on peut supposer que cette circonstance a contribué à l'associer à la
ruine de la cité ; sa qualité de bàtisseuse ayant été oubliée, le peuple
aura pensé que la voie portait son nom, parce qu'elle la prenait pour
se rendre à Keris ; de là à en faire sa résidence, il n'y a qu'un pas, et
les légendes en ont franchi de plus difficile. Toutefois son rôle, devenu
si considérable dans les versions postérieures, n'est ici qu'épisodique,
et il est même indiqué d'une manière assez confuse : le seul trait un
peu précis est celui des clés qu'elle dérobe à son père ; mais il n'est
point question des écluses qu'elles ouvrent. C'est vraisemblablement
plus tard, et lorsque leur signification symbolique fut oubliée, qu'on
chercha à leur trouver une destination pratique ; peut-être aussi une
tradition d'écluse fermée par des clés, analogue à celle recueillie à une
époque moderne dans la baie de Saint-Malo_, est-elle venue se souder à
l'ancienne légende.
L'édition des Vies des saints de Bretagne de 1837 contient une note
de Kerdanet, qui, indépendamment de sa date, antérieure aux embel-
lissements littéraires, est intéressante. Cambry ne parlant pas des clés,
je la donne ici avant son ordre chronologique. Des traditions expli-
quent ce passage d'Albert Le Grand : elles disent que la ville d'Ys n'é-
tait défendue des invasions de l'Océan que par une digue, au milieu de
laquelle des écluses, ingénieusement ménagées, livraient passage au
volume d'eau nécessaire pour alimenter les nombreux canaux. Le roi
Grallon faisait garder avec soin les clefs de ces écluses, et présidait
lui-même, chaque mois, à l'entrée des eaux dans la ville. Les intrigues
elles crimes d'Ahez ayant enfin arraché au roi les restes du pouvoir,
1. Vie de samt Guenolé, § 12.
4ô LES ENVAHISSEMENTS DE LA MER
elle s'empara des clefs ; mais dans le tumulte affreux qui s'éleva, au
milieu de cette licence effrénée qu'elle même avait excitée, elle ne put
conserver ce précieux talisman : il tomba dans des mains ignorantes et
barbares et les écluses furent ouvertes. Aussitôt, l'Océan se précipita
sur la ville coupable, et en peu d'instants elle fut submergée...
Lorsque Cambry visita le Finistère en 1794, il aurait, pu si la ques-
tion lui avait semblé importante, connaître ce qui se racontait alors sur
la ville d'Is en nombre de points du littoral, et nous saurions assez exac-
tement l'état de la légende à la fin du XVIIP siècle ; mais, ainsi qu'on
va le voir, il semble éprouver le besoin de s'excuser d'avoir pris la li-
berté grande de rapporter cette fable : La superbe ville d'Is, c'est ain-
si qu'en parlent les légendes, les cantiques et les bardes de la Bretagne,
était sous la puissance du roi Grallon ; toute espèce de débauches et
de luxe régnaient dans cette opulente cité. En vain les plus saints
personnages y prêchaient les mœurs et la réforme ; saint Guénolé lui-
même y perdait son latin. La princesse Dahut, fille du roi, y donnait
l'exemple de tout genre de dépravation. Le roi Grtdlon seul n'était pas
insensible à la voix du Ciel ; il assistait aux saints offices et fréquen-
tait les serviteurs de Dieu. Un jour Saint Guénolé prononça d'une voix
sombre ces mots devant le roi Grallou : « Prince, le désordre est au
comble, le bras de l'Eternel se lève, la mer se gonfle, la cité d'Is va dis-
paraître, partons ». Gralon, docile à la voix du saint homme, esta che-
val, s'éloigne à toute bride, sa fille Dahut le suit en croupe. La main de
l'Eternel s'abaisse ; les plus hautes tours de la ville sont englouties, les
flots pressent en grondant le coursier du saint roi qui ne peut s'en dé-
gager, une voix terrible se fait entendre : « Prince, si tu veux te sau-
ver, secoue le diable qui te suit en croupe ». Le prince obéit, et s'il
noya sa fille, si la princesse, se précipitant, se sacrifia pour son père,
^i Lucifer saisit Dahut pour épargner au prince le désagrément de la
aoyer, je n'en sais rien : les historiens du temps n'ont pas bien racon-
té le fait et les commentateurs ont oublié de l'éclaicir. La belle Dahut
perdit la vie, se noya près du lieu qu'on appelle Poul-Dahut. La tem-
pête cesse, l'air devint calme, le ciel serein ; mais depuis ce moment,
le vaste bassin sur lequel s'étendait une partie de la ville d'Is fut cou-
vert d'eau ; c'est la baie de Douarnenez '.
Cambry parle, comme le chanoine Moreau, de ce que l'on peut
appeler la partie poétique de la légende, mais sans beaucoup de
précision. Si elle subsistait encore au moment de la Révolution, elle
semble avoir disparu depuis; car on ne saurait considérer comme
réellement populaire la version du Barzaz-Breiz, que l'on n'a point
1 . Cambry. Voyage dans le Finistère, éd. Fréminville, p. 307.
LA VILLE d"iS 49
rencontrée, même à l'rlal fragmentaire, ni avant ni après ce livre ;
F. M. Luzel la rangeait parmi les pièces supposées ou entièrement
fabriquées, dont on ne trouve rien dans la tradition, comme vestiges
de chants ayant existé'. Il résulte aussi de ce passage du Voyage dans
le Finistère que l'épisode de la princesse qui se met en ci'oupe derrière
son père, ignoré des auteurs précédents, figurait dans la légende à la
fin du XVIIP siècle '.
Voici maintenant l'abrégé du long récit de Souvestre, rédigé plusieurs
années après la note de Kerdauet 1837) et le Barzaz-lireiz (1S39). Ou
remarquera que saint Corentiu y est substitué à saint Guénolé.
Toutefois une note assure que ce changement est dTi aux conteurs. La
ville d"ls était bâtie plus bas que la mer et défendue par des digues
dont on ouvrait les portes à certains moments pour faire entrer et
sortir les Ilots. La princesse Dahut, fille de Grallon, portait sans cesse
suspendues à son cou les clés d'argent de ces portes. Comme c'était
une grande magicienne, elle avait embelli la ville d'ouvrages que l'on
ne peut demander à la main des hommes. Les bourgeois étaient si
opultMils ([u'ils mesuraient le grain avec des hanaps d'argent. Mais la
richesse les avait rendus vicieux et durs ; les mendiants étaient chassés
de la vilh; comme des bêtes fauves : la seule église qu'il y eût dans la
cité était si délaissée que le bedeau en avait perdu la clé ; les habitants
passaient les journées et les nuits dans les auberges, les salles de
spectacle, uniquement occupés à perdre leur âme. Dahut donnait
l'exemple ; c'était jour et nuit des fêtes qui attiraient beaucoup de
monde. Si quelque jeune homme lui plaisait, elle lui donnait un
masque magique avec lequel il pouvait la rejoindre secrètement
dans une tour bâtie près des écluses ; le lendemain quand il prenait
congé d'elle, le masque se resserrait de lui-même et l'étranglait.
Un homme noir prenait alors le cadavre, le plaçait sur son cheval et
allait le j'Her au fond d'un précipice entre Iluelgoat et Poullaouën. Un
soir qu'il y avait fêle chez Dahut, un étranger se présenta, accompagné
d'un petit sonneur qui joua un passe-pied infernal si puissant que
Dahut et ses gens se mirent à danser comme les tourbillons de la mer;
l'inconnu en profita pour enlever les clefs d'argent des écluses et pour
s'échapper. C'est alors que saint Corentin vint trouver Grallon dans le
palais où il était isolé, et lui dit que la ville allait être livrée au démon.
1. De Vanthenlkilédes chants du Karzfiz Iheiz, Saint Brieuc, 1872, in-8". p.38-:i9 Le
gwerz du Fioi Grallon et de Keris, devenu trt's populaire en Ba^se-lîretHgiie, qui y a
été ctianté, qui y a circulé à l'état de plaquette, est un pastictie très bien fait, dont
l'auteur est, dit-ou, Olivier Souvestre, neveu d'Emile ; s'il n'a aucune importance
comme document, il a certainement contribué à la ditlusion de la légende (V.
Annuaire de Brelafjne, 1897, p. 350).
2. Cambrj'. Vo>/<ir/e dans le Finistère, éd. Fréminville, p. 307.
4
50 LES ENVAHISSEMENTS DE LA MER
Le roi appela ses serviteurs, prit son trésor, monta sur son cheval noir
et marcha à la suite du saint. Au moment où ils passaient devant la
digue, on entendit un sourd mugissement : l'étranger, qui a\ait repris
sa forme de démon, était occupé à ouvrir toutes les écluses, et la mer
descendait déjà en cascade sur la ville. Saint Corentin dit à Grallon de
fuir, et il s'élança vers le rivage : son cheval traversa ainsi les rues,
poursuivi par les flots et toujours les pieds de derrière dans la vague.
Quand il passa devant le palais de Dahut, celle-ci s'élança derrière son
père; le cheval s'arrêta subitement et l'eau monta jusqu'aux genoux
du roi ; il appela à son secours Corentin, qui lui dit : « Secouez le péché
que vous portez derrière vous, et par le secours de Dieu vous serez
sauvé. » Comme Grallon hésitait, le saint toucha de sa crosse d evêque
l'épaule de la princesse, qui glissa dans la mer et disparut au fond du
goutTre, appelé depuis le gouffre d'Ahès. Le cheval délivré s'élança en
avant et atteignit le rocher de Garrec où l'on voit encore la marque
d'un de ses fers. Le roi tomba à genoux pour remercier Dieu ; mais
quand il se retourna, à la place de l'opulente cité^ on ne voyait plus
qu'une baie profonde qui retlétait les étoiles '.
De tous les récits qui racontent la submersion de la ville d'Is, celui
de Souvestre (1844) est le plus complet et le plus connu. Il est même
si bien agencé, il contient tant de circonstances merveilleuses que si,
après en avoir goûté le charme littéraire, on l'examine d'un peu près,
on ne peut guère s'empêcher de le considérer comme une adaptation
d'un thème traditionnel, très travaillée, très ciselée, très bien venue, et
il semble légitime d'émettre des doutes sur la popularité de tous les
épisodes, et ils sont assez nombreux, que l'on ne rencontre ni dans
Albert Le Grand, ni dans Cambry, ni dans les écrivains qui, postérieu-
rement au Foijer breton, ont recueili, de bonne foi, sur le littoral de la
Bretagne, les traditions des villes disparues. On peut supposer que
\. Le Foyer Breton, éd. in-18, t. I, p. 235-243, l'« édit., p. 119-127.
Dana une version que l'auteur dit avoir recueillie oralement, on rencontra
dépouillés de leurs embellissements, plusieurs traits du récit de Souvestre; mais il
n'est pas certain que le livre de l'écrivain romantique, qui a été très répandu eu
Bretagne, n'ait pas influé quelque peu sur la tradition. Le diable sous la forme d'un
beau jeune homme, persuada à Dahut de soustraire à son père les clés d'or qui
fermaient les écluses, également en or, pratiquées dans une immense jetée qui
défendait la ville, en prétendant qu'il voulait faire une expérience sur la sécurité
que ces écluses pouvaient présenter pour la cité. D'après cet auteur, un vieux
gwers; disait que saint Guénolé avait assommé Dahut avec un bâton. (G. -P. de
Pitalongi. Les Bigoudens, p. 497-498.)
Suivant un passage de Guionvac'li, qui semble rapporter une tradition du Morbi-
han, il existait un puits merveilleux dans la ville d'Is, et ce fut lui qui lança des
montagnes d'eau, comme un volcan vomit des llammes, sur la ville coupable. (L.
Kerardven. Guionvacli, p. 298.) Une légende recueillie par M. Le Carguet dit qu'il y
avait douze écluses qui la défendaient contre la mer, et que la plus grande s'appe-
lait le Puits. [Légendes de la ville d'Is, p. 33).
LA VILLE d'iS 51
même en réunissant, avec un enchaînement logique, les versions dont
il avait puavoir connaissance, Souveslre ne serait pas arrivé à ren-
contrer une si grande abondance d'incidents merveilleux. 11 en est que
lui seul a rapportés, et dont l'origine bretonne est au moins probléma-
tique ; à d'autres il a fait subir, pour embellir son récit, une certaine
déformation. Tel semble être le cas d'un épisode que Boucher de Perthes
nous a conservé sans le rattacher à Keris : Ahès, et selon d'autres
Dahut, eut plusieurs maris : après la première nuit des noces, elle les
faisait jeter dans un goutTre qu'on voit encore à Pontaven, près
d'Huelgoat'. 11 n'est pas impossible que Souvestre, qui se préoc-
cupait avant tout de plaire au public, ait cru l'intéresser davantage
en transformant la princesse bretonne en une sorte de Marguerite
de Bourgogne ; le succès retentissant de la Tour de Nesle (1832) venait
justement de rappeler l'attention sur cette ancienne légende parisienne.
Le masque magique, qui après avoir servi de déguisement aux amou-
reux de Dahut, se resserre automatiquement pour les étrangler, ne figure
pas dans les traditions armoricaines, et je ne sais où Souvestre a pu
le prendre. Le déguisement du démon en beau prince était courant
dans la littérature romantique ; il figure dans l'opéra de Meyerbeer
(1831) et l'un des couplets de la ballade de Robert le Diable ressemble
assez à l'arrivée de l'étranger au palais de Dahut :
Quand viot à la rour de son père
Un prince, un héros inconnu,
Et Berthe jusqu'alors si fière,
Daniour sentit sou cœur ému ;
Funeste erreur, fatal délire,
Car ce guerrier, c'était, dit-on.
Un tiabitant du sombre empire.
L'épisode des clés est moins suspect, quant au fond, puisqu'elles
figurent dans la version d'Albert Le Grand, expliquée par la note de
Kerdanet, et dans le récit de la submersion d'une contrée de la Manche
que l'on verra plus loin ; mais, dans le Barzaz-Breiz lui-même, elles
ne sont pas en la possession de la princesse qui, avant d'ouvrir les
écluses, est obligée de les dérober à son père.
Postérieurement au Foyer Breton, la légende dis n'a été retrouvée
qu'à l'état fragmentaire, et F. -M. Luzel dans sa longue enquête, n'en a
rencontré que des débris, qu'il n'a pas jugés dignes de figurer dans ses
recueils. Gomme ces divers récits ont une grande parenté, que les
narrateurs placent la ville d'Is sur la côte de Tréguier ou dans la baie
de Douarnenez, je réunis les épisodes des deux groupes, en ayant soin
toutefois de dire celui auquel il se rattache.
1. Boucher de Perthes. Chants armoricains, p. 248.
52 LES ENVAHISSEMENTS DE LA MER
A Audierne on raconte que la merveilleuse cité occupait tout l'espace
compris entre Penmarc'h et le Raz, et qu'elle avait neuf lieues de tour ' ;
une femme de Penvenan (C6tes-da->'ord lui attribuait une étendue
encore plus considérable : elle allait de Douarnenez au Port-Blanc ; les
Sept Iles en sont les ruines ; elle avait cent cathédrales et dans chacune
d'elles c'était un évêque qui officiait"-. Les marins de Tréguier croient
qu'elle était située dans leur voisinage : quelques-uns la placent aux
Triagoz ; d'après les hajbitants de Penvenan, elle était à l'endroit où se
trouve maintenant la grève désolée de Trestel, et les empreintes qu'on
y voit sur les rochers sont, pour les uns les fers du cheval du diable,
pour les autf€s ceux du roi Grallon % ce qui suppose une légende ana-
logue à celle rapportée par Cambry.
Si les récits populaires parlent avec peu de détails des débordements
d'Ahès, que le P. Albert Le Grand appelle pourtant, sans rapporter
aucun fait, la fille impudique de Grallon, elle aurait été, d'après un
livre récent, impie et magicienne, comme l'Héloïse du Barzaz-Breiz :
quarante seigneurs aux manteaux de pourpre se rendaient chaque
matin à la messe de Lanval et communiaient tout exprès pour lui
rapporter des hosties *.
Suivant une opinion qu'on retrouve au sud du Finistère et sur le
littoral de la Manche bretonne, la ville d'Is n'a pas été bouleversée
par la mer, mais seulement recouverte par ses eaux ; elle subsiste
enchantée au-dessous des flots, qui semblent même former au-dessus
d'elle une sorte de voûte. Bien que cette conception soit vraisembla-
blement plus ancienne, la première trace écrite ne remonte guère qu'à
1830: ses habitants passaient alors pour y jouir depuis plusieurs siècles
d'une jeunesse éternelle ■. D'après les traditions postérieures, ils n'ont
pas changé depuis le moment de la catastrophe ; dans le Trécorrois on
dit que lorsqu'elle fut engloutie, chacun garda l'attitude qu'il avait et
continua de faire ce qu'il faisait à ce moment, et cela durera ainsi
jusqu'à ce que la ville ressuscite et que ses habitants soient délivrés ^ .
On pourrait, au moyen de certains actes, difficiles, il est vrai, la
faire redevenir ce qu'elle était à l'époque lointaine de sa punition.
D'après une légende qui fut racontée vers 1830, par un vieillard, à
un homme aujourd'hui sexagénaire, cette résurrection aurait été prédite
le jour même du désastre. Lorsque Grallon eut pris pied sur un rocher
avec saint Guénolé, le saint dit la messe sur Técueil. et le roi la lui
1. H. Le Carguet, in Revue des Trad. pop., t. VI, p. 65i.
2. A. Le Braz. Im Léginde de la Mort, t. II. p. 38.
3. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. I, p. 299-300.
4. Ch. Le Goffic. Sur la côte, p. 131.
5. Boucher de Perlhes. Chants armoricains, p. 94.
6. A. Le Braz, t. II, p. 39.
LA VILLE D IS 53
répondit. A la communion, le saint, inspiré, dit à Grallon : « Le
sang du Christ a sauvé le monde, une goutte de sang divin pourra
aussi racheter la ville d'Is ». Et il lança le calice à la mer. Le saint eut
alors une révélation ; La ville d'Is resterait vivante sous les flots, dans
Tétat où elle se trouvait lorsque Grallon l'avait quittée. Elle reparaîtrait
pour faire pénitence, après que le sang du Christ, répandu par Guénolé
dans la mer, aurait été recueilli et sa messe achevée. Après la mort
du saint, le jour anniversaire de la catastrophe, on la recommençait
dans la cathédrale, et à la communion, l'officiant se rendait sur la
plate-forme, puis, après avoir achevé la communion, il lançait dans
l'espace le calice portant les traces du précieux sang. La foule se
précipitait pour le recevoir. Si l'on avait pu atteindre le vase avant
qu'il eût tombé à terre et le porter intact jusqu'à la baie de Douarnenez,
pour le précipiter dans la mer, le prêtre eût achevé la messe de
saint Guénolé, et Is serait revenue à la vie, aussi belle qu'elle était
autrefois '. La dernière partie de ce récit est la déformation populaire
d'une cérémonie qui avait lieu avant la Révolution, le jour de la Sainte
Cécile. A deux heures de l'après-midi, le clergé se rendait sur la plaie-
forme où se trouvait la statue équestre de Grallon, et y chantait un
hymme, pendant que le valet de ville, monté en croupe, versait une
rasade, la présentait au roi, l'avalait, puis lançait le verre dans la
place. On se précipitait pour le recevoir. Celui- qui le rapportait sans
qu'il fût rompu devait avoir une gratification de cent écus-.
Le plus ordinairement, la résurrection d'Is est subordonnée à l'achè-
vement d'une messe sous-marine. On raconte à Audierne qu'un prêtre
lisait la messe au moment de la catastrophe; il la continue
encore; mais il ne peut la terminer, car il n'y a personne pour la lui
répondre. Si un vivant faisait le répons au verset où il s'est arrêté, la
cité d'Is reviendrait sur l'eau dans l'état où elle se trouvait au moment
du désastre •'.
Quelques vivants ont pu, en pénétrant sous les eaux d'une façon
miraculeuse, assister à la messe qui se célèbre encore dans la ville
enchantée. Suivant une légende recueillie en 1885, un bateau pêcheur
de Douarnenez avait mouillé l'ancre au milieu delà baie des Trépassés,
et n'avait trouvé de fond qu'en mettant bout à bout toutes les cordes
du bord ; après de vains efforts pour la retirer, comme le patron était
bon nageur, il se laissa glisser le long du câble, et après une longue
descente, il vit son ancre accrochée à la queue du coq doré d'un clocher.
L'idée lui vint d'entrer à l'église pour y dire ses prières ; elle était
1. H. Le Carguet. Légendes de la ville d'Is, p. 31-33.
2. Cambry. Voyage dans le Finistère, p. 329.
3. H. Le Carguet, in Rev. des Trad. pop., t. Vi, p. 654.
54 LES ENVAHISSEMENTS DE LA MER
pleine de monde et un prêtre y célébrait la messe. Il le vit se détourner
en disant à diverses reprises : Dominus vobiscum ; personne ne lui
répondant, le marin se pencha vers son voisin de stalle pour lui
demander pourquoi lenfant de chœur ne faisait pas le répons : il était
en face d'un mort, et tout autour de lui étaient des morts, habillés
comme des gens d'autrefois. Le prêtre lui-même, un mort, s'était
avancé au coin des marches de l'autel, répétant toujours, mais cette
fois sur un ton de menace, et en semblant s'adresser au patron: Domi-
nus vobiscum. Celui-ci se sauva épouvanté, et comme il arrivait sous le
porche, une vieille lui saisit le bras en lui disant avec un air irrité que
s'il avait répondu au prêtre lorsqu'il était dans l'église, il aurait sauvé
tous les assistants. Ceux-ci étaient à la messe quand la ville d'Is avait
été engloutie pour ses péchés. Quand cette messe sera achevée, Is
reparaîtra pour faire pénitence '. D'après une variante de Douarnenez,
c'est un plongeur qui trouve l'ancre engagée dans les barreaux de la
fenêtre d'une église, et qui voit par le vitrail la foule agenouillée, et le
prêtre à l'autel qui demandait un enfant de chœur pour répondre la
messe. Les marins ayant été raconter la chose au recteur, celui-ci
répondit: « Vous avez vu la ville d'Is; si vous vous étiez proposé au
prêtre pour répondre la messe, la ville d'Is toute entière serait ressus-
citée des flots et la France aurait changé de capitale^ ».
D'autres actes peuvent amener la résurrection de la cité enchantée ;
on raconte dans la baie d'Audierne qu'elle se produirait si un
vivant, descendu sous les flots, mettait une pièce de monnaie réelle
dans la lasse que lui présente le bedeau vers la fin de la messe.
Un navire chargé de vin était en panne, faute de vent, dans la baie
des Trépassés, lorsqu'on vit sortir de l'eau un homme vêtu d'un cos-
tume que personne ne connaissait. Il monta à bord, et, s'adressant au
capitaine, demanda à acheter une barrique devin; le marché conclu, il
lui dit de jeter la barrique à l'eau, pour qu'elle aille chez lui au fond de
la mer, et que c'est là qu'il recevra son paiement. Il se précipite alors
dans les flots, et le capitaine s'y lance à sa suite : après une longue
descente dans les ténèbres, il finit par voir au-dessous de lui une
petite lumière qui grandit peu à peu ; ils continuent à plonger, et
bientôt, comme dans un brouillard, apparaissent des clochers et des
maisons ; ils descendent toujours, le brouillard se dissipe, età leurs yeux
se montre une ville éclairée, plus grande même que Paris. Us entrent
dans une cathédrale dont le portail était ouvert ; elle était pleine de
monde et à l'autel un prêtre disait l'office des morts. Il était rendu à la
Préface, mais personne ne répondait à VOrate fraires. Le bedeau com-
1. H. Le Carguet. Légendes de la ville dis, p. 1-5.
2. A. Le Braz. La Légende de la Mort, t. II, p. 37.
LA VILLE d'iS 55
mença la quête pour les lr('passés, et chacun des assislanls mit dans la
tasse des sous, de l'argent et de for, mais ces pièces ne faisaient aucun
bruit en tombant. Quand le bedeau passa devant le marin, colui-ci ne
donna rien, n'ayant pas d'argent dans ses poclies, et alors il entendit
des cris lamentables et vit pleurer tous les assistanis. Lorsque le
prêtre eut chanté Vite missa est, auquel personne ne répondit, il vit
tout le monde sortir de l'église, et il interrogea son compagnon, qui
lui dit : « C'est ici la ville d'Is ; quand elle fut engloutie, nous étions
en prières, et elles furent exaucées. Is ne doit pas périr. Elle restera
sous les flots jusqu'à ce qu'un vivant vienne la délivrer. J'étais allé te
chercher pour cela. Si tu avais mis à la quête seulement un liard, ton
oCfrande eût sufli pour finir de racheter les crimes d'Is, et elle serait
revenue sur l'eau avec toute sa splendeur, dans l'état où elle se trouvait
quand elle fut engloutie ' ». La possibilité de racheter la ville submergée
au moyen dune pièce de monnaie réelle est aussi connue au nord de
Bretagne. Une femme de Pleumeur-Bodou, qui était allée puiser de
l'eau de mer dans la grève, vit tout à coup surgir devant elle un por-
tique immense. Elle le franchit et se trouva dans une cité splendide,
où les marchands se tenaient sur leurs portes en lui ofîrant des mar-
chandises. Elle finit par répondre à l'un d'eux qu'elle n'avait pas un
liard en poche ; le marchand lui dit que si elle avait acheté seulement
pour un sou de quelque chose, tous auraient été- délivrés. Dès qu'il eut
parlé la ville disparut. Suivant deux légendes, il semble que l'enchan-
tement peut être détruit par une simple parole prononcée en certaine
circonstance par un vivant. Deux jeunes gens qui coupaient du
goémon sur la grève ayant refusé à une très vieille femme de porter
à sa demeure un faix de bois mort, elle s'écria : « Maudits soyez-vous!
si vous m'aviez répondu : oui, vous auriez ressuscité la ville d'Is - ». Une
femme de Lannion racontait que Keris était à Jeaudit. Un jour que le
Juif- Errant faisait sa tournée en Bretagne, il rencontra sur la route
de Koz-Guéodet un paysan qui se rendait au marché ; ils lièrent
conversation et arrivèrent au milieu d'une grande foire, où le paysan
vit des merveilles. L'heure vint à sonner, et le Boudedeo disparut
soudain, pendant que son compagnon considérait les marchandises et
le marché. Sept ans après repassa le Juif-Errant, et revoyant le paysan
à l'endroit où il l'avait quitté, il lui dit: « Sais-tu qu'il y a sept ans
que je t'ai laissé là ? — Alors, repartit l'autre, on doit être chez moi
bien inquiet. » Le charme cessa tout-à-coup, et ils se retrouvèrent sur
le chemin de Koz-Guéodet, revenant de la ville dis. Elle est restée
depuis sous les flots, parce que le visiteur, muet d'étonnement, n'avait
1. H. Le Carguet. Légendes de la ville dis, p. 6-12.
2. A. Le Braz. La Légende de la Mort, t. II, p. 42, 44.
56 LES ENVAHISSEMENTS DE LA MER
pas eu la pensée d'en interroger les liabilanls et de rompre le charme
en faisant retentir dans ce lieu une voix humaine, pendant rabséncê
fatidique du Juif-Errant*.
Ailleurs on assure que s'il se trouvait un plongeur assez audacieux
pour aller mettre en branle le bourdon de Ker-Is, la ville renaîtrait
dans toute sa splendeur à la surface des flots qui l'ont engloutie "^
A l'époque des grandes marées, il peut être donné de voir émerger
tout à coup, mais pour un instant seulement, des cheminées, des
pignons de maisons et jusque des escaliers tournants dont chaque
marche est pour le moins haute d'une coudée '. D'autres ont vu s'élever
la cité au-dessus des eaux ; la mère d'une femme du Port-Blanc qui
jouit de ce spectacle, entendait distinctement le son des cloches et le
murmure de la foule dans les rues. Un marin qui naviguait avec un
mousse dans une bar([ue, jeta l'ancre à mi-chemin de la côte aux Sepl-
Iles ; le patron s'endormit, et le bateau se trouva à sec. Le mousse fut
bien surpris en voyant tout autour, non pas des goémons, mais un
champ de petits pois. Il cueillit un grand nombre de cosses vertes, et
quand le patron se réveilla, il comprit qu'il avait mouillé dans la ban-
lieue de Ker-Is, là où les maraîchers de la grande ville avaient autrefois
leurs cultures ^.
Il semble, d'après la plupart des légendes que la cité d'Is soit en
quelque sorte prisonnière sous les eaux, et que si certaines conditions
s'accomplissaient, elle reviendrait à son état primitif, telle qu'elle se
trouvait lorsqu'elle fut engloutie. Elle subit un enchantement analogue
à celui que la Belle au bois dornianl a rendu célèbre. Dans son intro-
duction à la Légende de la Mort en Basse-Bretagne, Léon Marillier
avait émis sous une forme hypothétique l'idée que la ville d'Is pouvait
bien être une demeure sous-marine des morts *. Une légende, isolée il
est vrai, publiée postérieurement, se rattache à cette opinion : d'après
elle, les morts habitent sous les eaux une grande ville engloutie, dont
les palais et les clochers reparaissent une fois tons les sept ans, le
matin de Pâques, au moment de l'élévation ; c'est la ville d'Is, si vaste
et si peuplée, qu'elle allait de l'île de Batz aux Epées de Tréguier.
1. N. Quellieo, Chansons et danses des Bretons, p. 27.
2. A. Le Braz. Au pays des pardons, p. 152. Bien des geos prétendent entendre
les cloches dis ; elles ne figurent que dans des légendes modernes, qui se sont
formées peut-être depuis qu'on a placé des .signaux sonores dans la baie de D.juar-
nenez et aux autres endroits où la légende place Ker-ls.
3. L.-F. Sauvé, in Mélusine, t. 11, col. 331.
4. A. Le Braz, l.a Légende de la Mort, t. Il, p. 40-41.
5. Les bateaux dans le Haz-de-Sein naviguent au-dessus d'Is et de ses habitants
noyés comme au-dessus d'un cimetière. (H, Le Carguet, in Reo. des Trad. pop,, t
VI, p. 655).
LA VILLE d'iS 57
Trente évêques la desservent, et quand ils disent la messe, on entend
distinctement le son des cloches sous la mer '.
Dans ce récit, comme dans deux versions rapportées ci-dessus, les
évêques ou les prêtres d'Is célèbrent sous les flots une messe qui
présenté des analogies avec celle que, sur terre, des prêtres fantômes
sont condamnés à revenir dire dans des églises, parfois en présence
d'une nombreuse assemblée de trépassés. Or aucun d'eux ne peut
répondre cette messe, et le prêtre n'est relevé de sa pénitence que
orsqu'un vivant, qui seul a qualité pour lui donner la réplique, a eu
ïe courage de lui rendre ce charitable service. Dans cette conception,
qui n'est pas indiquée avec une grande netteté, la ville engloutie est
une cité où les morts restent jusqu'à la fin des temps, dans un état
qui n'est pas tout à fait la mort réelle, mais une période de transition
entre une vie en quelque sorte suspendue et la mort définitive. Une
autre idée, chère au patriotisme des Bretons, et qui est plus répandue,
leur fait espérer une résurrection totale de la superbe cité d'Is, égale
au moins à Paris, qui gît sous les flots, dans une sorte de catalepsie
enchantée. On disait même au commencement du xix* siècle que celui
qui aurait le bonheur d'apercevoir le premier sa- tour deviendrait
souverain de la ville et de tout son territoire-. D'après une note, sans
indication de provenance locale, cette royauté est promise à celui qui
verra alors la flèche ou qui entendra le son des cloches de la Ker-Is
ressuscitée *.
D'autres légendes, assez frustes, apparentées à celle d'Is, ont été
recueillies sur la côte bretonne, entre Douarnenez et l'embouchure de
la Loire. On raconte à Quiberon que la ville dAise, nom qui est une
déformation d'Is, se trouvait sur le plateau des Bervideau.x, à l'Ouest
et à dix kilomètres de Port-Blanc, aujourd'hui couvert de trois mètres
d'eau par les plus basses marées. Les habitants venaient à la messe, k
Kermorvan, dans la presqu'île, montés sur des ânes, en passant sur une
chaussée de galets. Dans quelques villages du Morbihan, on dit encore
en proverbe, pour désigner un homme robuste : Fort comme un gars
de Berbido ^.
Suivant une tradition des environs de Lorient, les rochers « les
Errants » situés à l'entrée de la rade, étaient autrefois réunis à la
pointe de Gàvre par une langue de terre sur laquelle s'élevaient
quelques maisons et une église. Le village fut englouti sous les tlots,
1. Gh. Le Goffic. Su)- la côte, p. 61.
2. Boucher de Perthes. Chants armoricains, p. 94. note.
3. A Le Braz. La Léç/ende de la Mort, t. II, p. 41.
4. Z. Le Rouzic, ia Revue des Trad. pop., t. XVI, p. 142 ; L.-F. Sauvé, in Mélu-
sine, t. H, col. 332.
58 l'KS ENVAHISSEMENTS DE LA MEIl
ol Ions les ans à la Cliaiuh'lciir, los rcinnics (|ui y liahilaioiil an iiioincnl
de la calaslrophe rovonaicnl à l*oii-Louis vemlre (h^s ciiaiulellcs de
résine '.
Knlre la pointe de Caslelii, reinhoiiclinre de la Vilaine et l'île Dumet,
une ville lut jadis snhinergée dans des eireonslancos analogues à celh^s
qui anienèrenl la dcslrnctiondis-. Les pèclienrs de la Turhalle racontent
qu'une ville, plus grande (pie l'ai'is, existait à Ur'anda, à peu de dislance
de leur i)orl, el ils nionlrent, à des endroits (|ne l'eau recouvre, des
éeueils (jui sont le clocher de l'église el les murs de la cité ; l'ancien
Piriac est sous les eaux, mais ruiné ; seul le tombeau du i-oi Salomon
a été épargné, et il est gardé par une armée de Korrigans''.
l)es légemles, jthis rares sur le littoral hiclon (ju*' sur ccdui de la
Manche française, iiarlent d'auli'es envahissements où la mer l'ait
disparaître, non plus seulement une cité, mais tout un pays: une
contrée fertile et peuplée fut submergée à cause de la corruption de ses
habitants, el on voit encore les débris de leurs maisons entre la terre
ferme el l'archipel des (.llt'nans \ Le château de Trémazan, bàli à sept
lieues du rivage, n'en est plus aujourd'hui qu'à, sept cents pas ". La mer
n'a pas an reste achevé son oMivre de deslrnclion, et plusieui-s cités
sont menacées d'une catastrophe analogue ti celle de Keris. C'était pour
la conjurer qu'une bougie brûlait jour el nuit ù Notre-Dame de (înéodel
de Quiniper, et l'on croyait au xviir siècle, qu(> si elle venait ;\
s'éteindre, la ville disparaîtrait sous les ean.v''. Llle a cessé d'être
allumée en 17*>3, sans amener l'événement redouté ; mais Qnimper est
toujours en danger : la ville repose sur trois piliers de sureau ; (juand
ils viendront i\ manquer, elle sera submergée''. Celle croyance semble
se rattacher ii celle d'après hupielle la l<r(>tagne est sur une mer
intérieure (cf., T. l, p. 417).
Les vieux marins de Locmaria(iuer prédisent que leur pays sei-a un
jour sous les eaux *, et un dicton assure que " (Ji'i vivrait assez vieux,
verrait faire de IMogoir une île >^ Un autre annonce la ruine de trois
villes bretonnes :
1. Paul Diverrt's, in Hev. des Trad. pop., t. XIX, p. 20.
•2. Paul Sébillot. Léi/einles de la Mer, t. I, p. 301.
3. Henri (Juilgars, in Heviie des Trad. pop., t. XIV, p. 614.
4. Comin. lU' feu 1..-K. Sauvé.
5. Paul Sébiliot. Lé(/endes de la Mer, t. 1, p. 305.
6. Caniliry. Voyage dans le Finistère, p. 331.
7. Paul Si'>billot. i. c, p. 305.
8. Société polyinathi(it/e du Morbihan, 1867, p. 29 ; cf. aussi la légende de l'enfant
que l'on doit sacrifier à la mer pour empêcher le pays de Vannes détre submergé
(H. Le Norcy, in Hev. des Trad. pop., t. XVlll, p. 20).
LES nNVAHissrajhs de la manche i)9
|{re«t périra submer^çé,
iVlorlaix incenrlié,
Saint- l'ol ormahlé '.
On u vu, p. 54, que si la ville d'Is reparaissait au jour, la France
changerait de capit.'ile ; suivant un dire populaire :
(jiiiiiii] rie» flots 1» érrierfçcra,
l'aris submerge; sera^
A Ouessant, on croit que cette île pîirtaf^'ira le sort de la capitale de
la France, et dans le même moment; la traditifjn ajoute que lirest et
Quimper, lors du même événement, disparaîtront sous les flots ; elle
est constatée par ce proverbe :
Quand la ville d'Is des Ilots sortira,
Brest airifi quOiiessant H'aijiinera,
Kt Quimper submergé sera'.
§ 2. LKS ENVAHISSEMENTS DE LA MANCFIE
Sur le littoral de la Manche, aujourd'hui de langue française, mais
où un dialecte cfdtique a ét<i parh' jusque vers h; dixième siècle, les
légendes des envahissements de la mer sont aussi nombreuses qu'en
pays bretonnant : elles ne parlent pas seulement de villes englouties
dans des circonstances qui raf)pellent la submersion d'Is ; mais aussi
de vastes étendues de terrain que les (lots sont venus recouvrir. ]Ji
aussi les récits populaires ont comme point de départ des faits réels.
De la presqu'île du Cotentin à la baie de Saint-Hrieuc, le rivage a subi,
à diverses époques, lointaintîs déjà, mais pourtant historiques, de
profondes modifications. Le souvenir en est resté vivant sur nombre
de points de cette longue étendue de côtes. Au cap Fréhel, on conserve
la tradition du temps où l'Amas du Cap, îlot maintenant en pleine mer,
et le rocher du Jars se touchaient : alors toute cette falaise abrupte et
dénudée était habitée et cultivée : on montre sur un rocher l'empreinte
d'une charrue qui y a passé autrefois. Four se rendre à leur demeure
les habitants prenaient un sentier qu'on appelle Sous la Rue. Ailleurs
on prétend qu'une grande route allait du cap Fréhel à Avranches, en
suivant un tracé au-dessus duquel peuvent aujourd'hui naviguer les
plus gros vai.sseaux K
Des récits en assez grand nombre parlent de forêts qui occupaient
1. Paul Sébiliot, Légendes de la Mer, t. I, p. 303, 304.
2. L.-K. Sauvé. Lavarou Koz, p. 165.
3. Paul Sébiliot, 1. c, p. 304.
4. Paul Sébiliot, 1. c, t. 1, p. 234, 301, 306.
60 LES ENVAHISSEMENTS DE LA MER
autrefois le pays que recouvre maintenant la mer ; parfois, surtout
aux grandes marées d'équinoxe, on en voit des vestiges au milieu des
sables qu'elles mettent au jour. A Saint-Briac (lUe-et-Vilaine), le Juif
Errant, qui y passa naguère, dit à plusieurs personnes que, lors de sa
précédente visite, plus de mille ans auparavant, on y voyait une
immense forêt. A Châteauneuf, sur l'autre rive de la Rance, le même
personnage parla de celle qui s'étendait aussi dans ces parages et qui
fut engloutie, parce que le gouvernement d'alors, pour délivrer le pays
des animaux féroces et des brigands qui l'habitaient, fit couper la digue
qui la bordait du côté de la mer. On raconte à Lancieux qu'il y a bien
longtemps, tout l'espace compris entre les Ebihens et l'île Agot vers
le nord, et les miellés de Lancieux vers le sud, était occupé par une
forêt qui s'appelait le Bois-Talard. Le sol en était plus bas que le
niveau de la mer ; mais il y avait des Ebihens à l'île Agot^ une bande
de terrain plus élevée, qui formait comme une digue naturelle. La forêt
était remplie de bêtes féroces qui ravageaient tout, et l'on ne savait
comment s'en débarrasser. On fit une coupure dans la digue, à l'en-
droit où est maintenant la Passe Charlemagne. La mer s'y précipita,
inonda le pays, et noya presque tous les fauves. Mais on essaya en
vain de fermer le passage qu'on avait ouvert. L'eau continua d'aller
et de venir, agrandissant l'ouverture et rongeant la terre et les rochers.
C'est alors qu'elle forma les Ebihens, les rochers des Portes, l'islet
de Saint-Briac et celui de Lancieux'.
Une autre rupture de digue causa la ruine d'une ville appelée Is, qui
se trouvait entre Cézambre et Saint-Malo. Une digue la protégeait
contre la'mer, qui bordait le pays où est maintenant le bourg de Cor-
seul ; elle longeait la Jorêt de Siscey dans presque toute sa longueur,
puis tournait un peu à gauche pour aboutir au rivage de Corseul. 11 y
avait entre elle et la forêt un bras de mer qui formait comme un canal
assez large, et ceux qui allaient d'une ville à l'autre en passant sur
cette digue, bordée de chaque côté par l'eau, n'avaient rien à craindre
des bêtes féroces, fort nombreuses dans la forêt. Les habitants de
Corseul, qui étaient soumis au roi d'Is, se révoltèrent contre lui. Ils
massacrèrent même ses officiers venus pour les faire rentrer dans le
devoir, puis, lorsqu'ils surent que le roi s'apprêtait à venger leur mort,
ils firent une trouée dans la digue ; la mer s'y engouCFra, emporta la
levée, submergea la ville en faisant périr presque tous ses habitants et
détruisit la forêt. On voit encore, dit-on, au large des Ebihens et de
l'Ile .\got, lorsque l'eau est claire, les ruines de la digue. Mais la mer
i. Paul Sébillot. Traditions de la Haute-Bretagne, t. I, p. 364 ; Légendes de la Mer,
t. 1, p. 306.
J
LES ENVAHISSEMENTS DE LA MANCHE 61
ayant gagné d'un côté par cet envaliisscment, fut obligée do perdre do
l'autre ; c'est depuis cette époque que Corseul n'est plus baigné par la
mer qui ne va plus aujourd'hui que jusqu'au Guildo '.
De nombreux débris, bien connus des archéologues, attestent qu'une
ville importante s'élevait non loin de l'emplacement actuel de Corseul ;
le bourg est à 80 mètres au-dessus du niveau de la mer, et les cotes les
plus basses de cette commune sont supérieures à 30 mètres : Corseul
port de mer ne peut appartenir qu'à la légende ; pour la cité entre
Saint-Malo et Cézambre, son existence est moins problématique, sur-
tout si l'on admet, avec quelques auteurs, qu'à l'île Harbour se trouvait
le havre d'Aleth. Il est vraisemblable que le nom d'Is donné à cette
ville est tout moderne, et qu'il lui a été arbitrairement attribué par des
marins qui avaient entendu parler de la capitale fabuleuse du roi
Grallon.
Dans presque toutes ces légendes, les irruptions de la mer sont cau-
sées par des ruptures de digues, pratiquées volontairement ; mais dont
les auteurs ne semblaient pas avoir prévu les conséquences. Je ne
connais aucun fait historique dont la tradition ait pu s'inspirer, même
en le déformant. Mais il existe, du Couesnon à la baie de Cancale, sur
une étendue de 30 kilomètres, des digues élevées pour reprendre à la
mer des terrains envahis par elle. Peut-être, antérieurement à l'époque
où elles out été entreprises, s'est-il produit des ruptures dans d'autres
levées destinées à protéger contre les flots des terrains peu élevés au-
dessus d'eux. Quant à la digue bordée sur ses deux côtés par les eaux,
elle a pu être suggérée aux conteurs par le Sillon de Saint-iMalo, qui
jadis présentait cette particularité.
Bien que l'épisode final du récit qui suit rappelle l'acte coupable de
Dahut, je ne pense pas qu'il ait été emprunté à la fable d'Is, mais qu'il
fait partie d'une légende parallèle. Les pêcheurs de Cancale disent que
lorsque la mer est belle et claire, on voit entre le Mont Saint-Michel et
les îles Chausey, des débris de murailles, qui sont les restes d'une
ville disparue. D'après les vieux marins de Saint-Malo, elle s'appelait
Chausey et elle était bâtie sur trois cents collines, devenues trois cents
récifs. Aux marées d'équinoxe on peut apercevoir les toits de ses
maisons, et les clochers de ses églises ^ Voici, suivant les Cancalais,
comment elle fut submergée : autrefois la Manche n'était pas aussi
grande que maintenant; l'on pouvait aller à Jersey sans rencontrer
d'autre obstacle qu'un ruisseau d'une faible largeur. Pourtant il y avait
une anse qui s'avançait dans les terres du côté de Granville. Le roi de
1. F. Marquer, in Revue des Trad. pop., t. Vfl, p. 213. D'après la croyance popu-
laire, quand la mer avance d'un côté, elle recule nécessairement sur un autre.
2. Eugène Uerpin. La cathédrale de Saint-Malo, p. 59.
62 LES ENVAHISSEMENTS DE LA MER
ce pays avait fait construire une digue qui en barrait le fond, et son
château s'abritait derrière elle. Cette digue était fermée par une porte
qui donnait dans le château même et le roi en gardait soigneusement
la clé. Il avait une fille, mariée à un seigneur du voisinage, et celui-
ci voulait détrôner son beau-père. Il engagea sa femme à prendre les
clés, afin que la mer noyât le château et le roi, et ils avaient préparé
une barque pour s'échapper au moment de l'irruption des eaux. La
princesse fit boire à son père une infusion d'herbes narcotiques, et, à
minuit, elle et sou mari ouvrirent les portes. Alors les flots entrèrent ;
mais leur fureur était si grande qu'ils noyèrent le seigneur et sa
femme et submergèrent le pays environnant *.
Des villes perverses ou des forêts disparaissent aussi sous la mer à
la suite d'une malédiction : ce thème était connu dès le moyen âge sur
les côtes de la Manche. Un passage du Roman d'Aquin, dont la coni-
position primitive parait remonter au XIV' siècle, parle d'une ville,
ignorée de la légende contemporaine, qui, maudite par son roi, fut aus-
sitôt submergée. Elle se trouvait précisément aux environs de Saint-
Malo, à peu de distance de la mare de Saint-Coulman, dont il sera
question plus loin.
Gardayne la mirable cité
Qui est assise sur un fleuve desrivé.
Bidan a nom celle (esve) en ceul régué ;
Jouste la ville avoit ung grant foussé,
Jusqu'à la mer est fait et compassé,
Plus de XX piez et la dousve de lé
Et bien LX de hautour et d'esté,
Ly roys a moult Damme Dieu réclamé,
Par moult grand ire a maudit la cité.
Tantost fist (il) un si (très) grant oré
De vent, de pluye, et de (granl) tempesté ;
Ly air espart, moult forment a trouvé,
A mesnuit, quand le coq a chanté,
De maintenant tribucha la cité,
Les fortelessez, la mer et le fousé ;
La mer salée essaut par le régné,
Et est issue de son mestre chané
Jusqu'au Terren, bien fix leuez de lé,
Et deux de long, ce dit (l'en) de verte -.
A Erquy, dont la rade occupe l'emplacement d'une grande forêt en-
vahie par la mer, plusieurs traditions racontent qu'il s'y trouvait aussi
une cité qui fut noyée à cause de la corruption de ses habitants ; la
plus ancienne dit simplement que le ciel la fit disparaître en ordon-
nant à la mer de monter plus haut que d'habitude ^ Suivant d'autres,
1. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. I, p. 300.
2. Le Roman d'Aqtiin, v. 7"31 et suiv.
3. Habasque. Notions hist. sur les Cùies-du-Nord,, t. III, p. 110.
LES ENVAHISSEMENTS DE LA MANCHE 63
elle s'appelait Nasado, et au lieu qui porte en effet ce nom on a trouvé
des ruines gallo-romaines ; les femmes de cette ville élaienl C(51èbrcs
par leur beauté et par la finesse de leur peau ; on disait même que,
quand elles buvaient du vin, on le voyait couler à travers leur épi-
derme. Les officiers et les soldats de la garnison, trop empressés
autour d'elles, n'obéissaient plus à leurs chefs, et ceux-ci, irrités de
cette indiscipline, maudirent la cité perverse, qui fut engloutie par les
eaux'. D'après un troisième récit, Gargantua y vint avec son armée,
et ses soldats se laissèrent tellement séduire par les femmes de Nasado,
qu'ils ne voulaient plus en partir. Le géant sortit de la ville, et ayant
vainement appelé ses troupes, il maudit la cité, que la mer ensevelit
sous ses ondes '-.
Dans les deux légendes qui suivent, l'impatience d'un prêtre qui,
troublé pendant sa messe, prononce une malédiction, suffit pour pro-
voquer un cataclysme, dans lequel il est lui-même enveloppé. Il y avait
autrefois sur les côtes une immense forêt remplie d'oiseaux, et au
milieu, à l'endroit même où s'élève le village de la Chapelle en Saint-
Bi-iac, une église où un vieil ermite célébrait chaque jour l'office. Un
matin, au printemps, les oiseaux chantaient tous à la fois, et faisaient
un tel vacarme, que le prêtre assourdi, s'impatienta, et s'oublia jusqu'à
interrompre ses oraisons pour maudire les oiseaux et la forêt où ils
abritaient leurs nids. Aussitôt il s'éleva un furieux vent du large ; la
mer montait et c'était un jour de grande marée : les vagues s'élancèrent
à travers la forêt, renversant les arbres, la chapelle et jusqu'au vieil
ermite. Quand la mer se relira, il n'y avait plus que la baie et les
miellés que l'on voit aujourd'hui *. Une variante de cet épisode figure
dans une très longue légende, localisée sur l'autre rive de la Rance, et
que l'on peut résumer ainsi. Les habitants d'un grand village, bâti près
du tombeau de Saint-Coulman, vivaient en paix, lorsque Satan obtint
de Dieu la permission de les tracasser, il leur envoya des milliers de
corbeaux qui prirent possession des arbres dont la chapelle était
entourée, et assourdirent les habitants de leurs croassements. Ils les
redoublaient les jours de fête, si bien que l'on n'entendait plus la parole
de Dieu. Le prêtre chargea des hommes de les éloigner ; mais un jour,
étourdis et fatigués, ils s'endormirent, et les corbeaux vinrent se percher
sur la chapelle et les arbres du voisinage. Le prêtre, ennuyé de leur
vacarme, et, emporté par la mauvaise humeur s'écria à haute voix :
« Que maudits soient à jamais les corbeaux ! » .\ l'instant même, il
1. Elise Binard, iu lîevite des Trad. pop., t. XII, p. 219.
2. Paul Sébillot. Garf/antua, p. 78.
3. Paul Sébillot. Traditions de la Haule-Brel.ar/iie, t. 1, p. 353.
64 LES ENVAIIISSEMEMS DE LA MER
s'éleva une grande tempête, et Téglise, le village et la forêt disparurent
sous les flots: à leur place est la lugubre mare de Saint-Coulman '.
Suivant des traditions locales, qui rappellent celles de la résurrection
de la ville d'Is, le village^ la chapelle et la forêt pourraient aussi
revenir à leur étal primitif. Un mugissement lugultre auquel on attribue
plusieurs causes et qui s'entend à plusieurs lieues à la ronde, est le cri
de détresse du prêtre qui remonte chaque nuit à la surface du lac,
cherchant à dire les paroles sacrées que les corbeaux lui tirent oublier;
s'il parvenait à prononcer distinctement : Dom'nnis coOiscum, sa puni-
lion prendrait fin et l'enchantement serait détruit"-. D'après une version
lecueillie en 1904, postérieure de plus d'un demi-siècle à celle de M'"*
de Cerny, ces cris sont ceux d'une ville engloutie dans la mare. Si
quelqu'un avait le courage d'aller sur la rive au moment où ils se font
entendre, les habitants sortiraient les bras hors de l'eau, en tendant,
l'espace d'une minute, une pierre à celui qui vient les secourir.
l/hoiiimc qui pourrait la prendre ferait revivre cette cité qui est la
plus belle du monde et en deviendrait roi "'.
Aux environs de Saint-Brieuc, où l'on parle aussi, mais sans donner
de détails, des envahissements de la mer, on dit que les herbiers qui
découvrent à marée basse sont d'anciennes prairies submergées \
Le thème, si fréquent ailleurs, des villes punies par la divinité à
cause de la corruption de leurs habitants, est fort rare sur les côtes de
la .Manche, où il n'a été relevé que deux fois; il figure dans une des
versions de la submersion d'Erquy (p, 62) et dans un récit des environs
de Dol. On raconte à Saint-Brolade qu'il y avait des villes tlorissantes sur
les rivages voisins. On y dansait tous les soirs, et il s'y commettait des
crimes sans nom. Un jour les flots les détruisirent, en n'épargnant
qu'une statuette de sainte Anne, pour laquelle on construisit une
chapelle ; à la Révolution, les vagues, irritées des événements d'alors,
brisèrent leurs digues, mais laissèrent la chapelle debout, en prati-
quant toutefois au-dessous une cave énorme où l'on entend parfois des
bruits souterrains de tempête^.
1. Elvire de Cerny. Sainl-Suliac, p. 63-68.
2. Elvire de Cerny, 1. c, p. 68.
3. Comm. de .V'"" Lucie de V.-H.
4. Paul Séblllot, in lUornuie, t. 111, p. 584.
5. F. Duine, in Annales de Bretagne, t. XV (1899). p. 192. Au XVIlIe siècle, il y
eut des irruptions de la mer en 1708, 171o, 1733, 1785, 1791, 1792, 1791. 1794.
(Comm. de M. F. Dulne.)
AUTRES ENVAHISSEMENTS SUR l'oCÉAN ET SUR LA .MÉI)ITERRANÉE Gî)
^ 3. AUTRES GROUPES DE l'OCÉAN ET DE LA MÉDITERRANÉE
Kn dehors de la péninsule armoricaine, les légendes de villes englou-
ties sonl assez clairsemées, et encore celles qui suhsislent conslalent
parfois simplement la catastrophe, sans dire les circonstances merveil-
leuses qui l'ont précédée ou accompagnée.
I/une des moins frustes est celle qui raconte la ruine de la cité de
Beleshat en Vendée ; mais comme elle est ensevelie sous les sables et
non sous les eaux, c'est au chapitre des dunes que je reproduirai le
récit qui la concerne. Il présente cependant un épisode en relation
directe avec la mer, et qui rappelle un incident assez fré([uent dans les
traditions de la Bretagne française: c'est à la suite de la malédiction
prononcée par les prêtres que l'Océan se gonfla et détruisit lu ville,
qu'il abandonna après l'avoir couverte de monceaux de sable'. Au xviii*
siècle, on conservait sur le littoral de la Vendée le souvenir d'une
rangée d'îlots placés entre l'île de Noirmoutier et l'embouchure de la
Loire, et qui avaient disparu. La tradition raconte mesme, dit Jousse-
met, qu'une de ces isles avoit assez d'étendue pour contenir une foiét
de chesnes où des sorciers avoient leur résidence '-.
Sur les côtes de la Saintonge, qui ont en effet subi de profondes
modifications, plusieurs légendes parlent des envahissements de la
mer; mais quelques-unes seulement rapportent l'origine de la catas-
trophe. Un riche habitant, qui avait une belle propriété, et était père
de plusieurs enfants, était un jour à la pêche avec sa femme, lorsqu'il
prit une sirène dans ses filets : elle le supplia de la rendre à la liberté,
et il y était disposé; mais sa femme insista pour garder la curieuse
capture qu'ils venaient de faire. La sirène la menaça de l'en faire
« repentir », mais, malgré ses pleurs et ses menaces, elle fut conduite
à la maison. Quelque temps après, la mer envahit le rivage et détruisit
la propriété, en enlevant le mari et les enfants avec la sirène, qui
laissa ainsi veuve, ruinée et repentie, la femme qui n'avait ])as voulu
la remettre à l'eau ^ Ici encore on peut supposer qui' le nom de La
Repentie, que portait le château détruit, a eu quelque influence sur la
formation de la légende. La ruine de la forteresse et de la ville de
Châlelaillon eut lieu aussi à la suite de la mort d'une sirène, tuée par un
pêcheur ; suivant une autre version, elle est due à la vengeance d'une
fee qui, déguisée en mendiante, supplia vainement le seigneur du
1. Abbé F. Baudry. in Annuaire de la Vendée, 1862, p. 173.
2. Jou?semct. Mémoire sur la co/ifir/uratiou du Ulloral poilevin, 175o, p. 3.
3. G. Musset. La CliareiUe-Inférieure avant l'hisloiie, p. 124.
5
66 LES ENVAHISSEMENTS DE LA MER
château de lui donner asile. Ce n'élait autre que la puissante Mékisine :
elle lui jeta sa malédiction, puis, arrachant quelques pierres de la
falaise, elle adjura la mer de continuer son œuvre, et de détruire cet
arrogant donjon. Depuis ce temps, Mélusine revint souvent joindre
son eCfort à ceux de TOcéan *. C'est avec l'engloutissement de Belesbat,
le seul exemple que j'aie relevé en France d'une cité maritime détruite
pour punir ses habitants de leur manque de charité, alors que, dans
les légendes des lacs, le cataclysme à la suite duquel ils se forment est
dû, la plupart du temps, au refus d'hospitalité.
Suivant une tradition charentaise qui place une cité d'Antioche près
des écueils redoutés de Chancardon, dans les parages de l'île de Ré,
elle aurait été engloutie pendant une tempête-. D'après une version
moderne, fort suspecte d'embellissements romantiques, Barbovir, le
chef de cette ville, allait mettre à mort l'apôtre Cœlestius, lorsque la
terre trembla, et une crevasse s'ouvrit sous la cité, qui est à jamais
ensevelie au fond de l'Océan^. La ville des Olives, à l'embouchure de la
Gironde, a été abîmée sous les flots, et l'on assure que, par un temps
calme, on aperçoit ses maisons à travers les eaux *.
ÎS'i mes lectures, ni les enquêtes que plusieurs folkloristes de la
Gascogne et du pays basque ont bien voulu entreprendre, ne m'ont
révélé la moindre légende de ville submergée, de l'embouchure de la
Gironde à celle de la Bidassoa. Sur la Méditerranée, la même lacune
paraît exister enti'e la frontière espagnole et les environs de Marseille.
C'est seulement à l'est de ce poi't que l'on rencontre quelques souvenirs
de cités englouties. Ils sont assez peu précis, et le nom même de celles
qui ont disparu, et que l'on place d'ordinaire dans le voisinage de villes
réellement ruinées jadis, semble aujourd'hui oublié.
Non loin de La Ciotat, près du lieu oii s'éleva Tauroentum, on raconte
qu'une irruption de la mer ht disparaître une ville. Lorsque l'eau est
bien tranquille, on voit au fond des traces de murs, de maisons et de
jardins ; seule l'église n'a pas subi de dégradation, et on l'aperçoit
toute entière avec son clocher. Dans son roman de la Chèvre d'or, Paul
Arène a rapporté une légende semblable qui est populaire chez les
pêcheurs des environs de Fréjus'. Près de Saint-Raphaël on parle aussi
d'une cité ensevelie sous la mer, et la croyance est assez enracinée
pour que des marins aient plongé pour s'assurer de sa réalité ; ils
n'ont point vu la ville, mais ils ont rapporté des briques. Il semble
1. Léo Desaivre. Le Mythe de la Mère Lusine, p. 90.
2. Elisée Reclus. Géof/raphie, t. II, p. ."iOS.
3. L'hiiermédialre, 1 lévrier 1900.
4. Paul Sébillot. Lé;/endes de la Mer, t. 1, p. 301.
ô. lîérengerFéraud. SitpersLition.s el sui'vivances. t. 111, p. 7.
LES CLOCHES SOUS l'eAU 67
qu'elle est vivante au-dessous des flots ; car il en sort quelquefois des
bruits de cloches, et on y entend même tirer le canon, circonstance qui
est due à un phénomène d'acoustique dont l'explication, assez simple
pourtant, échappe aux gens du voisinage ; elle est peu distante des
endroits où la flotte de la Méditerranée vient faire ses exercices à feu '.
Le trait des cloches dont le carillon semble partir du fond des eaux
est commun à plusieurs villes légendaires;, mais les marins en entendent
d'autres qui sont tombées à la mer dans des circonstances difTérentes.
Celles du Port-Blanc, enlevées jadis par les Anglais, et qui, malgré
eux, se précipitèrent dans les flots au large des Sept-Iles, sonnent
au fort de la tempête : c'est le signe qu'elle sera de longue durée ; il en
est de même' de celle de Saint-Gildas, volée par les Anglais avant la
Révolution, qui gît sous la mer avec le navire que le saint fit couler,
et de celles de la ville d'Is -.
A Jersey, le son de cloches englouties autrefois présage aussi du gros
temps ; elles faisaient partie du beau carillon que possédaient chacune
des douze paroisses de l'île : au cours d'une longue guerre civile, les
Etats les vendirent pour être expédiées en France, mais le navire qui
les portait coula. Depuis, quand souille la tempête, elles ont toujours
sonné dans les profondeurs de l'abîme. Naguère encore, les pêcheurs
de Sainl-Ouen avant de s'embarquer, allaient au fil de l'eau écouter si
le vent ne leur apportait pas le son des cloches, et s'ils l'entendaient,
ils se gardaient bien de sortir '. Sur les côtes de Chiratz (Charente-Infé-
rieure), surtout pendant les nuits d'orage, les tintements d'une cloche
appelaient à un olfice nocturne dos moines et des fidèles qui se glis-
saient sous la mer pour y assister '\ Dans les mêmes parages, on voyait
autrefois, lors des grandes marées, la grosse cloche de la ville de
Chatellaillon : un jour on y attela tons tes bœufs du prieuré de Saint
Romuald, et il fut convenu que sur un signe, « les bistrauds » feraient
partir leurs bêtes : tout allait bien, lorsqu'un bo'uf ayant fait un écart,
un conducteur jura le nom de Dieu, et la cloche disparut".
\. Albert de Larrive, in Bev. det Tiad. pop., t. XVI, p. 183.
2. Paul Sébiilot. Légendes de. la Mer, t. 1, p. 206 ; t. Il, p. 213.
3. W. Jnnes. Credulilies, p. 405.
4. G. .Musset. La Charente-Inférieure auanl Vhiaioire, p. 140.
5. Paul Sébiilot, 1. c, t. I, p. 206.
68 LES ENVAHISSEMENTS DE LA MER
Les eaux de la mer recouvrent non seulement les villes et les pays
engloutis, dont les légendes sont si nombreuses et parfois si détaillées,
mais des châteaux qui s'y trouvent à la suite d'une sorte d'enchante-
ment; les idées populaires qui s'y rattachent sont assez ditlerentes pour
permettre de les considérer comme un groupe apparenté, mais non
semblable à celui des envahissements de l'Océan. A Saint-Michel-en-
Grève, un château hal)ité par une belle princesse était retenu au fond
de la mer par les esprits malins. La nuit de la Saint-Jean, pendant que
l'horloge sonnait les douze coups de minuit, les eaux s'écartaient et
laissaient voir le château; celui qui, pendant ce court espace, aurait
pu y pénétrer et s'emparer de la baguette magique qui y était cachée,
serait devenu maître de la princesse et de ses richesses Un garçon du
pays, rebuté à cause de sa pauvreté par les parents d'une jeune lille
qu'il aimait, se rendit sur la grève, la nuit de la Saint Jean. Au pre-
mier coup de minuit, la mer s'ouvrit et laissa voir un superbe château
éclairé de mille lumières, et sur le balcon une belle princesse qui lui
tendait les bras et im[)lorait son secours II courut vers le château et
en franchit le seuil au moment où sonnait le sixième coup. Sans écou-
ter la princesse qui l'appelait de sa plus douce voix, il continua ses
recherches, et mit la main sur la baguette à l'instant où retentissait le
douzième coup. Par la puissance île ce talism m, il commanda à la mer
de se retirer et chassa du château les mauvais esprits. La princesse fut
heureuse d'être délivrée par un joli garçon, et elle l'épousa. Pour re-
mercier la Providence, il lit construire à Saint-Michel une chapelle qui
existe encore '. Souvestre place au même lieu une ville engloutie sous les
sables qui se montrait la nuit de la Pentecôte, pendant que sonnait
minuit: dans le palais du roi se trouvait aussi une baguette qui don-
nait tout pouvoir à son possesseur'^.
Sur le littoral de la Manche française, le retrait des eaux met aussi
parfois â découvert, dans des circonstances moins merveilleuses, un
château qui, le reste de l'année, est caché sous leurs profondeurs. 11
était situé à l'endroit où se trouve aujourd'hui la baie de la Fresnaye
(Côtes-du-Nord) Jadis, le grand enchanteur de Bretagne, ayant eu à
se plaindre du seigneur qui l'habitait, résolut de se venger de lui. Mais
comme il nétail pas au fond méchant, il ne voulut pas le faire mourir;
il l'endurtuil. puis il hiiicha^^la mer avec sa baguette, et elle recouvrit le
1. J.-M. Comault, in Hevue des Trad. jiop., t. 111, p. 103.
2. E. Souvestre. Le Foyer lirelon, t. Jl, p. 212.
LES ENCHANTEMENTS SOUS LA MER 69
beau château avec lous ses habitants. Dans les grandes marées on voit
très bien, vers l'entrée de la baie, les marches d'nn escalier ; ceux qui
sont assez imprudents pour se risquer aies descendre ne reviennent
jamais. Il y en a (|ui croient qu'ils ont dispaïai dans la vase ; mais ils se
trompent : ils sont descendus dans le château, car ces marches sont cel-
les qui parlent de la plate-forme delà plus haute tour. Lorsqu'ils y ont
pénétré, ils s'endorment et ne se réveillent qu'une l'ois l'an. A la marée
de mars, tout un vol de corbeaux vient se percher sur les marclies et
aux environs du château englouti. Un de ces oiseaux descend Tescalier,
puis remonte une heure après : on croitqu'il parle aux dormants, éveil-
lés à cette heure seulement : l'on dit aussi que la garde du château
sous-marin est confiée aux corbeaux, et que c'est pour cela qu'on en
voit une si grande quantité dans les bois du Vaurouault au fond de la
baie, d'où ils sortent en foule pour aller le surveiller '.
1. Lucie de Y.-H, in Hevue des Trad. pop., t. XV, p. 173.
CHAPITRE III
LES ILES ET LES ROCHERS EN MER
§ 1. ORIGINE
Les traditions sur Torigine des îles sont moins nombreuses et moins
détaillées que celles des engloutissements des villes et des pays;
quelquefois au l'este elles n'en forment qu'un épisode, et certaines îles
sont les débris de cités ou de contrées que la mer a submergées. Ainsi
qu'on a pu le voir au chapitre précédent, lile de Sein, les Triagoz, les
Sept-Iles tirent partie des diverses Keris, les récifs de Chausey étaient
les points culminants d'une énorme ville, plusieurs îlots de la baie de
Saint-Malo, les Glénans dans le Finistère, sont les fragments de pays
disparus. Le souvenir du temps où cet archipel tenait au continent
n'est pas encore effacé : sur la côte de Fouesnant on dit qu'on allait
autrefois à pied de Becmeil à l'île aux Moutons, aujourd'hui à une
grande lieue en mer; la pointe de Trévignon touchait à l'île de la
Cigogne, et à chaque printemps une procession sortie de l'église de
Loctudy se rendait à l'une des îles, en suivant une allée de grands
arbres '. On raconte à Carnac que jadis il n'y avait qu'un saut de cheval
entre l'île de Houat et la pointe de Quiberon, séparées maintenant par
huit kilomètres d'eau salée -.
En plusieurs endroits on peut se rendre compte de ces ravages de
la mer; car l'espace qui s'étend entre quelques-unes de ces îles et le
continent auquel elles tenaient jadis est pour ainsi dire jalonné par
des hauts-fonds et par des écueils : parfois ils conservent même les
noms significatifs de chaussée ou de pont ; mais, tout au moins en
Vendée, la tradition explique leur présence par des causes diamétra-
lement opposées à la réalité. Le Pont d'Yen, appelé également Pont
Saint-Martin, est une longue chaîne de rochers, entre l'île d'Yeu et
Saint-Jean des Monts, qui ne découvre qu'aux basses marées ; il est
1. Canibvy. Voyage danft le Finistère, p. 3fi6, Vérusmor. Voyar/e en Basse- Brelaf/ney
p. 298: Vallin. Voywje en Bretayne, Finistère, Pa.Tis, 1859, p. 260.
2. Z. Le Rouzic, in Bévue des Trad.pop. t. XVI. p. 142.
I
ORIGINE 71
dû au saint dont il porte le nom. Un jour que, n'ayant pas de bateau,
il était embarrassé pour se rendre à l'île, il accepta l'olTre de Satan,
(|ui promit de lui bâtir un pont en une seule nuit ; il allait être achevé,
lorsque le coq chanta: les rochers transportés en l'air par les démons
leur échappèrent et vinrent tomber à la place qu'ils occupent encore
aujourd'hui '. Dans l'île, on raconte que le pont fut construit par le
diable, à la demande des habitants qui, pour son salaire, devaient lui
abandonner corps et âme, le premier être qui y passerait. Saint Martin,
sitôt l'œuvre terminée, y fit lancer un gros chat : le diable dut s'en
contenter ; mais la nuit suivante, il donna un violent coup de pied au
pont et il s'écroula -.
D'après une troisième version, recueillie il y a une trentaine d'années
dans l'île de Mont, saint Martin de Vertou qui y était débarqué voulut
poursuivre le diable. Celui-ci, pour lui échapper, ramassa toutes les
grosses pierres de la région, et se mit à construire, afin de gagner
l'île d'Yeu, une sorte de pont ou de jetée. Mais Dieu intervint, fit
tomber la jetée et le diable fut englouti dans les tlots ^
Les habitants de l'île de Sein connaissent aussi la tradition d'un
pont miraculeux qui la réunit pendant peu de temps à la terre ferme,
mais qui s'écroula sans laisser de traces : Le diable n'aimait pas à
s'embarquer pour aller tenter les gens de Sein, car tous les bateaux
étaient sous la protection de saint Pierre. Il faisait des projets pour
établir une autre communication entre l'île et le continent lorsqu'il
rencontra saint Guénolé, et lui demanda s'il ne pourrait pas construire
un pont sur la mer. « Rien de plus facile », répondit le saint, et il
prend dans sa main gauche un peu d'eau salée et souffle dessus en
faisant le signe de la croix : aussitôt elle se répand en l'air, se solidifie
et forme une arche de glace, de la pointe du Raz à l'île. Le diable
émerveillé s'avance dessus, suivi de saint Guénolé. Mais lorsque Satan
arriva au milieu, le pont s'effondra sous lui, parce que la corne brû-
lante de ses pieds avait fait fondre la glace, et il tomba à la mer. Le
saint y descend aussi, et marche tranquillement sur les eaux. Le
diable, ayant peur d'être noyé, implore Guénolé, qui le dépose sur la
pointe du Raz, à la condition qu'il jure de ne plus jamais remettre les
pieds dans l'île de Sein *.
Des légendes assez nombreuses font remonter l'origine des îles à des
circonstances étranges ou surnaturelles, ou aux gestes des personnages,
presque toujours gigantesques, parmi lesquels (iargantua tient, comme
\. Le Pays Poilevin, mars 1900.
2. Paul Bourgeois. La Vendée d'au Ire fois, les îles p. 52.
3. Marcel Baudouin, in Revue des Trad. pop. t. XVI. p. 553 et suiv.
4. H. Le Carguet. Les léf/endes de la ville d'Js, p. 22-25.
72 LES ILES ET LES ROCHERS EN MER
toujours, le premier rang. Parfois ils posent des rochers si grands que
la mer ne peut les recouvrir entièrement, et qu'ils deviennent des îles
habitées par les hommes. Cette donnée est ancienne, et on la trouve
au XVI® siècle dans les Grandes chroniques de Gargantua, que plusieurs
critiques attribuent à Rabelais : Grant-Oosier et Galemelle, se disposant
à passer la Manciie sur les confins de la Normandie et de la Bretagne,
placèrent chacun sur leur tête le rocher qu'ils avaient apporté d'Orient,
et cheminèrent dans la mer. « Et quant Grant-Gosier fut assez avant,
il mist le sien sur la rive de la mer, lequel rochier est à présent appelé
le Mont Sainct Michiel. Galemelle vouloil mettre le sien contre, mais
Grant-Gosier dist qu'elle n'en feroit riens et qu'il falloit porter plus
avant et est le dict de présent appelé Tombelaine ». D'après la tradition
contemporaine de la Basse-Normandie, c'est Gargantua qui a posé en
passant ces deux célèbres îlots '. Un vieux capitaine de Saint-Malo
racontait en 1839, que plusieurs îles de la baie avaient été aussi formées
par l'accumulation des pierres déposées, non par des géants, mais par
les moines de Saint-Jacut. Lors d'une réforme introduite dans cette
abbaye, où les mœurs étaient fort relâchées, chaque moine fut con-
damné àtransporter par pénitence, à des endroits désignés, autant de
pierres qu'il avail commis de péchés^.
Au cours de leurs voyages, les gt-anls ôlent de leurs chaussures des
graviers qui les blessent, et qui ne sont autre chose que des mégalithes
ou d'énormes rocs. Lorsque Gargantua se promenait sur les côtes de
la Manche, ou dans la mer qui les baigne, il se sentait ainsi incommodé;
et il retirait de ses souliers des rochers ou même de véritables îlots ^
D'autres, et parmi eux le Grand Bé, où se trouve le tombeau de Chateau-
briand, ont été vomis par lui ; quand il avait envie de tuer des bernaches,
il lançait des rochers que l'on voit en pleine mer, ou des îlots ^, comme
Minerve jeta l'ile de Sicile sur Encelade, et Neptune Nisyre sur le
géant Polybotes '.
Des îles s'élèvent aussi du fond de la mer pour donner asile à des
personnages en péril. Une tradition normande, qui explique par un
jeu de mots le nom d'une île, raconte en quelles circonstances elle se
montra. Le bon Dieu était en mer avec saint Pierre le pêcheur, portés
sur un manteau qui leur servait de barque ; un jour que le saint était
efï'rayé à la vue de grandes lames qui tourbillonnaient près d'eux, son
maître lui dit: u Homme de peu de foi, lève le manteau et repose-toi
t. Paul Sébillot. Gargantua, p. 15, lui.
2. François du Breil de Marzan, in La Vigie de iOiiest, 2 avril 1839.
3. Paul'Sébillot. Gargantua, p. 25, 31, 32, 40,63, 14.
4. Paul Sébillot, 1. c. p. 31, 40, 72, 73.
5. Bibliothèque d'Apollodore, trad. Clavier, t. I, p. 3t.
I
ORIGINE "3
sur le roc. — Mais, mon Dieu, gémit saint Pierre, il n'y a que la mer
autour de nous. — Homme incrédule, répliqua le Seigneur, tâle-y où^
et dis-moi si tu ne trouves pas le roc ! » Suint Pierre souleva le
manteau, et constata que l'eau liquide s'était transformée en rochers
solides ; c'est l'ile qui s'appelle Tatihou, en souvenir de l'interpellation
du bon Dieu à saint Pierre \ La petite ile de Verdelet, près de Daliouet
fCôtes-du-Nord) est l'une de celles que Gargantua relira de son soulier ;
mais une seconde légende plus gracieuse explique autrement son
origine : une fée qui traversait la mer, pour se rendre de Jersey au Val
André, avait trop présumé de ses forces, et un peu avant d'arriver au
but de son voyage, elle n'en pouvait presque plus. Elle sentit alors
dans son soulier une pierre qui la blessait ; elle se déchaussa pour
t'ôter, et la laissa tomber à l'eau : la pierre grossit aussitôt et forma un
îlot où la fée put se reposer avant de continuer sa route. Un rocher de
la côte de Tréguier qui disparaissait jadis à la mi-marée, émerge
toujours, même par les plus grandes eaux, depuis que saint Gildas,
surpris par la marée, y trouva un refuge -.
Les, Setle riavi, les sept navires, rochers à l'entrée de la baie de
Chiavari, sont dîis à une métamorphose analogue à celle du vaisseau
qui avait reconduit Ulysse dans sa patrie, et que Neptune, irrité contre
les Phéaciens, transforma en pierre. Un matin, des pécheurs d'Ajaccio
virent une flotille de sept coi'saires qui attendaient h l'ancre le lever de
la brise de mer pour s'emparer de la ville. Les femmes vinrent implorer
Notre Dame de Miséricorde, et la prièrent de se laisser porter à un
endroit d'où elle pût, par sa présence, paralyser les intidèles qui
menaçaient son sanctuaire. Elle fut amenée processionnellement sur la
place voisine de la citadelle, qui est tournée vers la baie de Chiavari.
Lorsque la brise se leva, les navires restèrent immobiles. Il en fut de
même le lendemain. Quelques jours après, des pêcheurs s'étant risqués
de l'autre côté du golfe, accompagnés d'un exorciste, constatèrent que
les sept navires avaient été changés en rochers '.
Ce n'est plus l'assimilation d'aspect à des objets connus, mais des
particularités de couleur ou de stratification qui ont suggéré les expli-
cations légendaires qui suivent : Dans le pays de Tréguier, les grands
écaeils des Triagoz sont, comme la flèche de sable du Talbert, formés
par les squelettes do noyés * ; en Corse, l'île des Pêcheurs, dans un étang
qui fut le port de l'ancienne ville d'Aléria, et qui semble composée
1. Victor Brunet. Contes pop. de la Basse-Normandie, p. 13.
2. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. I, p. 321-322.
3. Edouard Ghanal. Voyages en Corse, p. 15-17.
4. Paul Sébillot. Légendes de la mer, t. I, p. 323.
74 LES ILES ET LES ROCHERS EN MER
d'écailles d'huilres, a élé, dit-on dans le voisinage, constituée par les
débris des huitres marinées que Ton expédiait jadis à Rome '.
Des îles qui, originairement, n'en formaient qu'une, ont été séparées
par un cataclysme, comme le furent celle de Ré et celle d'Oléron, lors
de l'engloutissement de la cité qui occupait l'espace appelé aujourd'hui
Pertuis d'Antioche-. L'île Sainte-Marguerite et l'île Saint-Honorat étaient
réunies autrefois, et les vieillards disent encore l'île Lérins en parlant
des deux. Elle appartenait au diable qui y enfermait les lutins dont il
n'était pas content. Un saint, dont on a oublié le nom, reçut de Dieu la
mission de détruire le temple que Satan avait bâti dans l'île, et de la
submerger. Plus tard, par une nouvelle permission du ciel, elle revint
au-dessus de la mer^ coupée en deux, et l'île Saint-Honorat était même
couverte d'une belle forêt, où l'on voit les débris du temple du
diable \
§ 2. PARTICULARITÉS ET UANTISES
La violence des courants, parfois terribles aux abords de certains
rochers ou de quelques îlots, est attribuée par les marins à la présence
de génies malfaisants ou à diverses circonstances surnaturelles. Le
diable fait sa demeure sur le Rocher-Maudit, au ras de Rréhat, et les
bateaux qui s'en approchent, aspirés en quelque sorte par lui, sont
perdus sans ressource ; les mauvais génies qui habitent un îlot très
sauvage, appelé le Rruck, l'inculte, près du Port-Blanc, tout entouré de
récifs, se plaisent aussi à entraîner les navires sur leurs pointes, et la
mer y est toujours en furie. D'autres écueils au nord de la petite île
Ar Cliastel^ le Château, dans les mêmes parages, exercent jusqu'à une
assez grande distance une attraction irrésistible^. Même par beau temps,
la mer est grosse aux abords du rocher de Félouère, non loin d'Erquy
(Côtes-du-Nord), un navire chargé d'aimant a coulé auprès, et les
bateaux qui n'ont pas soin de s'en tenir éloignés, viennent s'y perdre,
invinciblement attirés par cette cargaison ^ Le tourbillon du rocher de
la Fauconniére à Plévenon (Côtes-du-Nord) ; dont les marins s'écartent
avec terreur, s'est formé à l'endroit où disparut une fée qui se précipita
dans les flots, lorsqu'un pécheur y eut jeté le breuvage d'amour qu'elle
lui présentait •"'.
1. Léonard de Saint-Germain. Itinéraire de la Corse, p. 327.
2. L'Intermédiaire, 7 février 1900.
3. Albert de Larrive, in fiev. des Trad. pop., t. XVI, p. 185. Lépisode des lutins
enfermés a sans doute été suggéré par la destination du fort de l'île Sainte-Mar-
guerite, qui, à diverses reprises, a été prison d'étal.
4. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. I, p. 3.33.
r>. Paul Sébillot. Légendes locales t. 1, p. 13.
6. Lucie de V. 11., in Hev. des Trad. pop., t. XIV, p. 617.
I
PARTICULARITÉS ET HANTISRS 75
Des rochers^ ordinairement au fond de la mer, remontent parfois
tout exprès et se placent entre deux eaux, pour que les bateaux
viennent sans défiance se déchirer sur leurs pointes. Dans les parages
des Héaux et des Triagoz, au pays de Tréguier, des bancs de sable et
des écueils surgissent sur la route des navigateurs. Sables, pierres ou
marchandises, quand ils sont sacrifiés à temps, apaisent ces bancs qui
disparaissent ayant eu une proie. On racontait au Port-Blanc qu'en
1868, un navire long-courrier, chargé d'huile de palmes, se perdit sur
l'un d'eux, parce que l'équipage ne voulut pas jeter un baril à la mer,
comme offrande au mauvais génie qui hante cet endroits
La présence de bancs sablonneux, aussi redoutables que les rochers,
est expliquée par des légendes. Un écueil de sable se forma miracu-
leusement, à la prière de saint Gildas. pour faire échouer, à l'entrée
d'un port du pays de Vannes, les bateaux des pirates -. La Basse à
Chiambrée, au large de Saint-Cast (Côtes-du-Nord) doit son nom et son
origine à Gargantua qui s'accroupit un jour dans le voisinage et s'y
soulagea copieusement '. Dans les mêmes parages, des hauts-fonds sont
devenus dangereux à la suite de circonstances surnaturelles. Le Banc
maudit est la résidence du diable, depuis que des pécheurs ont injurié
la Vierge qui leur reprochait de violer le repos dominical ; celui des
Collets du Château après qu'un marin y eut pris une sirène qui avait
un anneau d'or à la queue. Lorsqu'il l'eut enlevé, la métamorphose
cessa; mais le dragon qui la gardait, furieux de l'avoir perdue, se
promène en tous sens à sa recherche, et fait trembler la mer, surtout
quand il aperçoit des bateaux '" .
Certains hauts-fonds sont le théâtre des ébats de Nicole, lutin
protéiforme qui s'amuse à enlever les ancres des bateaux, à les
entraîner à la dérive, à couper leurs amarres, à embrouiller si bien les
lignes, qu'on ne peut les démêler. Il se montre le plus habituellement
sous la forme d'un gros poisson ; parfois, il s'élève au-dessus des flots
pour se mettre à rire de ses tours, et il parle comme une personne ;
les pêcheurs sceptiques disent que c'est un marsouin qui, en
poursuivant les petits poissons, enlève les grapins ou brouille les
lignes ; pour beaucoup c'est une âme en peine, un ancien garde-pêche
trop dur aux pauvres gens, et qui les tourmente encore après sa mort;
d'autres le regardent comme le diable lui-même ; c'est en cette qualité
qu'il fut exorcisé par le recteur de Saint-Jacut, d'autres disent par
celui de Saint-Cast, qui monta sur son dos, et ne le laissa partir
1 . Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. 1, p. 324, 333.
2. Albert Le Grand. Vies des saints de Bretagne, saint Gildas, p. 12.
3. Paul Sébillot. (iargantua, p. 32.
4. Paul Sébillot. Légendes locales, t. Il, p. 8, il.
76 LES ILES ET LES ROCHERS EN MER
qu'après lui avoir fait signer un parchemin, par lequel il s'engageait à
ne plus tourmenter ses paroissiens'.
Sur la côte de Tréguier des bancs de sable et de coquillages se
montrent tout à coup, se forment en rond, sélè vent hors d(i l'eau et
gardent les bateaux au milieu de celle espèce d'entonnoir. De grandes
pieuvres attendent au passage les navires qui s'approchent de l'archipel
rocheux des Triagoz, pour les entourer de leurs longs tentacules.
Autrefois tout bateau ou navire qui s'aventurait trop près d'eux était
fatalement perdu, s'il ne jetait ;\ la mer un sabot ayant appartenu à
l'équipage, une coquille de noix ou une mèche de cheveux du plus
jeune matelot eu disant :
Botez, cogeu, cocjeu vifian.
Et da (javout an erouan,
El da gavant ar pot ru,
Kesset dezan ma blew dû.
Sabot, coquille, petite coquille, — allez trouver le diable (le génie du
mal), — allez trouver l'homme rouge, portez-lui mes cheveux noirs-.
Les traditions localisées dans les lies d'une certaine étendue diffèrent
en général assez peu de celles des rivages de la terre ferme de la
région voisine, et il est inutile de les traiter à part. Il n'en est pas de
même de celles qui s'attachent à des îlots isolés, peu ou point habités,
ou à de gros rochers en pleine mer. Les pêcheurs en font la résidence
de personnages surnaturels, presque toujours redoutés, dont ils rap-
portent les gestes avec détail.
Si les îles un peu grandes sont, comme le littoral, peuplées de fées
et de sirènes, ces dames de la mer résident assez rarement sur les
îlots. Pourtant les fées de Dinard se rendaient quelquefois à celui de
l'Ebihen (Côtes du Nord) ; l'une s'est endormie dans un souterrain qui
s'y trouve. Celui qui pourrait arriver jusqu'à elle, serait à même de
l'épouser et vivrait heureux à jamais ; mais il faut, pour la réveiller,
traverser l'eau, la terre et le feu ^ Une Groach vor ou femme de mer,
habitait une caverne à l'île de Groagez, l'île aux femmes, près du Port
Blanc ^. La reine de fées de la Rance venait parfois dans sa nacelle à
l'île Notre-Dame, dans la partie maritime du fleuve ; un jeune can-
didat au long cours qui, un jour d'orage, y avait amarré son bateau
en attendant que la mer fût calmée, la vit aborder et s'étendre sur le
gazon ; quand elle fut endormie, il s'approcha pour mieux la regarder.
1. François Marquer, in Rev. des Trud. pop., t. XII, p. 268; F. Duine, ibid, t. XVI,
p. 479.
2. Paul Sébillot. Légendes de fa Mer, t. I, p. 325.
3. Lucie de V. H. iu lievue des Trad. pop., t. XIII, p. 546.
4. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. 1, p. 239.
PARTICULARITÉS ET HANTISES 77
Mais les compagnes de la fée survinrent, se saisirent de l'indiscret et
allaient le jeter à l'eau, quand leur reine s'éveilla, et leur ordonna de le
laisser ; puis, après lui avoir adressé quelques paroles gracieuses, elle
s'envola dans un char traîné par des papillons '. Lorsque les Chaises de
Primel, rochers en pleine mer au large de Plougasnou (Finistère) ont
une teinte blanche qui miroite sous le soleil, on dit que Mary Morgan
y sèche sa lessive -.
S'il en fallait croire Victor Hugo, les rochers des environs de Guer-
nesey auraient été le séjour d'êtres singuliers, qui tenaient de la
féerie et de la légende dorée ; d'après sir lîldgar Mac Culloch, bailli de
cette île, où il était né, et dont il avait bien étudié le folk-lore, on ne
les y connaissait guère, et la parfaite symétrie du quadrille des dames
de mer suffit d'ailleurs pour faire penser que l'imagination du poète
a considérablement transformé les fragments traditionnels dont il
avait pu avoir connaissance ^ Voici le passage du roman, qui, en effet,
est suspect d'embellissements. La Dame Blanche habite le Tau de Pez
d'Amont, la Dame Grise habite le Tau de Pez d'Aval, la Dame Rouge
habite la Silleuse, et la Dame noire habite le Grand Etacré. La nuit, au
clair de lune, ces dames sortent et quelquefois se rencontrent. On a cru
longtemps que saint Maclou haltitait le gros rocher carré Ortach, entre
Guernesey et les Casquets, et beaucoup de vieux marins d'autrefois
afTirmaient l'y avoir vu très souvent de loin, assis et lisant dans un
livre. Aussi les marins de passage faisaient-ils force génuflexions devant
le rocher Ortach, jusqu'au jour où l'on découvrit que ce qui habite
Ortach ce n'est pas un saint, c'est le diable. Ce diable, un nommé
Jochmus, avait eu la malice de se faire passer pendant des siècles pour
saint Maclou*. Le diable qui fut maître autrefois de l'île Saint-Honorat
(Var) essaie parfois de la reprendre ; c'est pour cela qu'on y entend à
certains jours des bruits terrifiants, produits par la lutte entre le
démon et le saint qui défend son île '.
Le souterrain de la petite île de l'Ebihen (Côtes-du-Nord), dans lequel,
comme on l'a vu, dormait une fée, était aussi, d'après une autre
légende, le lieu où était condamné à vivre au milieu des tourments,
un moine de l'abbaye de ïSaint-Jacut. Ayant refusé d'accomplir la
pénitence qui lui avait été infligée en punition d'un homicide, il y fut
englouti tout vif; les hiboux lui arrachent la barbe et les cheveux pour
en tapisser leurs nids, et il restera là, vivant, jusqu'au jour où une
\. Elvire de Cerny. Saint- Suliac, p. 59-61.
2. Henri de Kerbeuzec, in Hevue des Trad. pop., t. XllI, p. 432.
3. Edgar Mac Gullorh, in Hevue des Trad. pop., t. lit, p. 160.
4. Victor llogo. Les Travailleurs de la mer, I. I. ch. 2.
5. Albert de Larrive, in Revue des Trad. pop., t. XVI, p. 185.
78 LES ILES ET LES ROCHERS EN MER
colombe blanche, arrivant jusqu'à lui, déposera sur satêledes reliques
de sainte Anne'. On dit à Saint-xMalo que sur le grand Bé, oîi se trouve
le tombeau de Chateaubriand, commence un souterrain qui va jusqu'en
Angleterre ^.
Le plus ordinairement, les petites îles, peu ou point habitées, les
rochers isolés et battus par la mer, sont hantés par des personnages de
l'autre monde ; ceux qui passent auprès y entendent des cris épouvan-
tables ou voient passer les fantômes des âmes en peine. Sur les écueils
de Tévennec et de Creven Deiled, les morts conjurés sont si nombreux
que l'on ne pourrait y mettre le pied sans qu'une voix réclame : « A ma,
ma, ma [lac! C'est ici ma place ! » Les oiseaux même ne peuvent s'y
poser. Pendant que l'on construisait un phare à Tévennec, le jour, au-
dessus des travailleurs, tournoyaient des oiseaux de mer, surpris de
voir des êtres vivants à un endroit où ils ne pouvaient se reposer à
cause des morts. Par leurs cris : « A'erskuit : va-t-en ! » ils semblaient
prévenir les ouvriers des dangers qui les menaçaient. La nuit, c'étaient
des bruits de gens qui se querellaient ; on aurait dit que tout aurait été
bouleversé. Des vieillards parcouraient la roche et le bâtiment, des
croix se dressaient, s'abattaient, des gens se suspendaient ; pour faire
cesser les apparitions et les bruits, on fut obligé d'ériger sur le roc
une croix en pierre ' . Lorsqu'enfin on put allumer le phare, on y mit un
seul gardien ; au bout de quelques jours, il déclara qu'il ne pouvait
rester, parce qu'il entendait des bruits terribles et surnaturels. Un gar-
dien marié qui vint y demeurer avec sa femme, dit que, toutes les nuits,
des voix lui répétaient : ((Kerscail ! Kcrscuit ! va-t'en, va t'en ! » C'était
le cri des mouettes qu'il interprétait ainsi. On lit bénir le phare qui,
jusque là, n'avait été l'objet d'aucune cérémonie religieuse, et depuis
les gardiens ne furent plus troublés '*. Les « conjurés » n'ont pas aban-
donné cet îlot, où les conduisait autrefois une barque spéciale ; un
gardien du phare étant descendu pécher à la ligne sur les rochers fut
rudoyé par une main invisible, et une voix en colère lui dit : « Retire-
toi de ma place** ».
Quand on aborde à un rocher au large de l'Ebihcn, qui ne découvre
que dans les très grandes marées, on entend les gémissements de trois
femmes de Saint-Jacut, noyées là il y a environ quatre vingts ans. Un
douanier les y avait conduites dans son bateau, pour pêcher des ormées
haliotis), puis il regagna l'île. Lorsque la mer monta, le vent se mit à
1. François du Breil de Marzan, in la Viqie de l'Ouesl, 2 avril 1839.
2. F. Duine, in Rev. des Trad. pop., t. XVI, p. 508.
3. 11. Le Garguet, in Revue des Trad. pop., t. V, p. 659.
4. i'aul Sébillot. Les Travau.r publics et les mines, p. 381. -^
5. A. le Braz. La Lér/ende de la Mort. t. Il, p. 319-320,
PARTICULARITÉS ET HANTISES 79
soufïïer avec tant de violence qu'il n'osa aller les chercher. Elles se
noyèrent, et, depuis, quand il fait gros temps, la patache de la douane
est secouée d'une façon extraordinaire : ce sont les trois mortes qui
agitent la mer et reprochent aux douaniei'sla lâcheté dont l'un deux s'est
jadis rendu coupahle '. Aux îlots de Bruck et du Château près du Port-
Blanc, des fantômes armés passent entre les rochers, et des trépassés
viennent s'y plaindre -. Les soirs de grand vent on entend à l'île Lern les
clairons et les tambours d'un corsaire hollandais qni se perdit autre-
fois sur les écueils du voisinage ^ A l'île Saint-Gildas, près du Port-
Blanc, les noyés débarquent souvent, assure-t-on, pour faire provision
d'eau douce. Ils cheminent silencieux, en une longue procession qu'une
femme conduit. Quelquefois ils chuchottent entre eux à voix basse; mais
on ne distingue de leur conversation qu'un seul mot la ! ia ! (oui, oui] !
La silhouette de leur navire s'aperçoit au loin, comme perdue dans les
nuages ^.
Les îlots et les rochers sont aussi fréquentés par des trépassés qui
s'y montrent sous forme animale : un âne rouge qui apparaissait à
l'île de l'Ebihen, dans le chemin d'Enfer, ainsi nommé à cause de son
escarpement, se voyait plus souvent encore, perché entre le ciel et la
mer, sur la crête dentelée des « Haches », redoutable suite d'écueils
au nord do l'île. Cet âne est un marquis, ancien propriétaire de
lEbihen, qui expie sa conduite scandaleuse dans Saint-Jacut. Sa
pénitence ne finira que le jour où une pêcheuse jaguine l'aura piqué
jusqu'au sang avec sa faucille à lançons*^. Le plus habituellement ces
âmes de l'autre monde ont l'apparence d'oiseaux : à la lin du XVIII''
siècle, on croyait aux environs de Brest que les goélands qui volaient
autour des écueils étaient des trépassés qui y avaient fait naufrage.
Ils indiquaient par leurs cris le voisinage des brisants et l'approche
de la tempête, et leurs présages étaient plus sûrs que ceux des
meilleurs marins ; aussi étaient ils placés sous la sauvegarde de la
vénération publique ; ceux qui les tuaient étaient maudits par les
oiseaux expirants et les eflfets de la malédiction ne se faisaient pas
attendre. Il était avéré, disait-on, que le matin de la terrible catas-
trophe du Républicain, le capitaine de ce vaisseau avait tiré des
goélands du haut de sa dunette ^. Les pêcheurs de la baie d'Audierne
assuraient que l'on voyait toujours sur un rocher éloigné du rivage les
âmes du roi (irallou et de sa fille Dahut, sous la forme de deux cor-
1. Lucie de V.-H., in Revue des Trad. pop., l. XIV, p. 546.
2. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. I, p. :{o4.
3. Ch. Le Goflic. Sur la côle. p. 64.
i. A. le Braz. La Léf/ende de la Mort, t. II, p. 8.
•^. Eugène Ilerpin. La Cote d'Emeraude, p. 458.
(j. .Moreau de Jounés. Aventures de guerre de la liépuhUque, t. il, p. 87.
80 LES ILES ET LES ROCHERS EN MER
beaux qui se hâtaient de disparaître quand on s'en approchait '. Bien
que Marchangy, l'auteur de la Gaule poétique , soit assez sujet à caution,
il est possible qu'il ait recueilli sur la côte de Genêts, en face de Tom-
belaine, où suivant E. Le Héricher, il séjourna quelque temps, la
substance de la légende qui suit : Les paysans racontent qu'une jeune
lllle du nom d'Hélène, n'ayant pu suivre Montgommeri, son amant,
qui allait avec le duc Guillaume conquérir l'Angleterre, mourut de
chagrin sur ce rivage, où elle fut ensevelie. Les pécheurs ont observé
que chaque année, le jour et l'heure où l'on dit qu'elle trépassa, quand
elle eut perdu de vue, dans la vapeur de l'Océan, le vaisseau qui
emportait sa vie, une colombe vient le soir sur les genêts de Tombe-
leine el ne s'envole que le malin, à l'aurore -. Les oiseaux fatidiques du
Phare du Jardin, dans la baie de Saint-Malo, semblent aussi représenter
des âmes, et la croyance qui s'y rattache est probablement plus ancienne
que cet édifice, construit seulement vers le milieu du XIX^ siècle. Lors-
qu'on voit des mouettes se percher sur sa tour, on est sûr d'apprendre
(ju'im bateau malouin s'est perdu, et le nombre de celles qui viennent
s'y reposer indique le chifTre des victimes du naufrage ^
C'est surtout dans le voisinage des rochers que les pécheurs sont
exposés à i-encontrer des êtres qui, sous l'apparence de poissons de
forte taille, sont en réalité des incarnations du diable, ou des moits.
Avant qu'on eût exorcisé celui que les gens de la baie de St-Malo
appellent Nicole, qui est pour eux, tantôt le démon lui-même, tantôt
un garde-péche sévère, tantôt un méchant pécheur qui a obtenu du
diahie, à son lit de mort, le pouvoir de se transformer ainsi pour tour-
menter ses anciens compagnons, il se montrait aussi bien près des
rochers que sur les hauts-fonds*. Les niarsouins que l'on voit vers
l'embouchure de la Rance, loin d'être désagréables aux hommes,
semblent, au contraire, avoir pour eux quelque ôlTection ; on dit que ce
sont d'anciens marins qui ont péri dans des naufrages, et qui, sous
cette forme, reviennent aux lieux qui leur sont familiers. 11 en est
même que leurs parents ou leurs amis ont expressément reconnus. Ils
ne quittent guère d'ailleurs les parages où ils exercèrent jadis leur
profession ; chaque bande a son chef, que Ton désigne sous le nom du
rocher qu'il pré l'ère ; il y a la Bête à Bizeux, dans la Rance, la Bête au
Décollé, la Béte aux Ebihens. S'ils jouent parfois des tours aux
pêcheurs, ils ne deviennent méchants que quand on leur fait du mal.
1. Canibrj'. Voyage dans le Fhiistère, p. 295.
2. E. Le Héricher. Hinéraire du Mont Saint-Michel, p. 108.
.'L Lurie de V.-H., in Rev. des Trad. pop., t. XV, p. 98.
4. Paul SiMiillot. Légendes locales, t. 1, p. 12 ; F. Duine, in liev. des Trad pop.
t. XVI, p. 419.
I
LES ÎLES PRÉSERVÉES DES SERPENTS 81
On raconte la punition exemplaire d'un pêcheur de Saint-Enogat, qui
d'un coup d'aviron avait crevé l'œil à un chef marsouin ; le lendemain,
il ne vit plus son bateau à la place où il l'avait amarré la veille : il ne
le retrouva que huit jours après, complètement brisé, dans une crique
de la Rance ; une autre barque qu'il avait achetée fut, un jour d'orage,
entourée de milliers de marsouins qui la poussèrent sur un rocher de
Sainl-Enogat, près de la Goule-aux-Fées, où elle fut mise en miettes,
et le marin se sauva à grand'peine '.
Suivant des croyances populaires assez répandues, des îles sont à
l'abri de certaines bêtes dangereuses. Quelques-unes ont été débarras-
sées, en des circonstances merveilleuses, des reptiles qui les infestaient,
et il en est plusieurs où ils ne peuvent vivre. Saint Hilaire de Poitiers
étant débarqué dans l'île de Gallinarie qui était pleine de serpents, ils
s'enfuirent à son approche et il planta un poteau au milieu de l'île, en
leur ordonnant de se contenter de la partde terrain qu'il leur laissait^.
Saint Honorât employa un moyen plus radical : lorsqu'il arriva à l'île
qui porte maintenant son nom, elleétait rem|)lie de reptiles venimeux
qui en défendaient l'approche. Le saint, montant sur un palmier dont
il existe encore un rejeton, invoqua la loute puissance do Dieu. A sa
voix, la mer envahit l'île et submergea la l'ace immonde qui la peu-
plait ; quand elle se relira, saint Honorât se mit à bâtir son monastère ;
et depuis, dit un vieil historien, en ceste Isle, il n'y a jamais eu ni
serpent ni lézard, ni autres bestes rampantes venimeuses^. Il en fut de
même à l'île d'Yen, après (]iie suint Arnaud eut forcé à se précipiter à
la mer un énorme serpent qui l'habitait'*. Saint Maudès ayant été dévoré
par des reptiles de toute sorte, demanda à Dieu, comme grâce spéciale,
que la terre qui renfermerait ses restes mortels possédât le privilège
d'en être à jamais débarrassée; c'est pour cela qu'on ne trouve à l'île
Maudès, ni couleuvre, ni salamandre, ni crapaud, et qu'un peu de terre
de ce lieu jetée sur l'un de ces animaux suflil pour le taire mourir ^
Saint Budoc fît disparaître pour toujours de l'île Verte, voisine de
Bréhat, las bêtes venimeuses, et lorsque les fr-ères quêteurs du couvent
qui y existait autrefois allaient sur le continent, ils distribuaient des
pincées de la terre de cette île, qui passait et qui passe encore pour guérir
de la morsure des serpents''. En quittant Guernesey, saint Patrick
1. A. Oraiu. Curiosités de Ville el-V daine, I880, p. 14.
2. Jacques de Voragine. Légende dorée, t. I, p. 78.
3. A.-L. Sanlou. tlisloire de Cannes, 189i, p. 100 ; Arrioux. Recueil et invenlion
des corps saints qui sont au pays de Provence. Aix, 1636.
4. Henri Bourgeois. La Vendée d'autrefois, les iles. p. 73.
5. F. -M. Luzel. L'Ile de Bréfiat en 1878, p. 18.
6. Habasque. Notions historiques sur les Côtes-du-Nord, t. I, p. 123 ; B. Jollivet.
Les Côtes du Nord, t. 1.
82 LES ILES ET LES ROCHERS EN MER
donna sa bénédiction à l'île et dit qu'on n'y verrait jamais de reptiles
dangereux '. On prétendait au XIV siècle qu'aucun animal rampant ne
pouvait pénétrer dans l'ile Liyennensis au diocèse d'Arles, où habitaient
autrefois de saints moines * .
Tous les chiens enra^^és qui mettent le pied dans l'ile de Saint Gildas.
près de Penvenan. y crèvent imm kliatement par le pouvoir du saint
qui y a une chapelle '. C'est peut être parce que. en réalité, le Fort la
Latte (Côtes-du-Nord) est sur un îlot que les chiens enragés du pays se
rendent à une peli le statue de saint Hubert placée dans l'une de ses tours.
Les tlos et les rochers ne paraissent pas être l'objet d'observances
se rapportant à un ancien culte, et l'on ignore pourquoi, le jour saint
Jean, les pêcheurs de la paroisse qui porte ce nom. ont coutume de
naviguer autour d'un certain rocher, appelé le Cheval Guillaume, qui est
à quel(}ue distance de la côte '\
Bien que je n'en aie trouvé qu'un seul exemple, il est probable que
les gens du voisinage avaient conservé l'habitude de se rendre, après
que l'eau les avait entourés, à des endroits où s'accomplissaient aupa-
ravant d'antiques cérémonies. Sur l'îlot du Pilier, séparé de NoirmoLi-
tier par un petit bras de mer. s'est longtemps tenue une assemblée
où les jeunes gens et les jeunes filles accouraient des villages danser
et festoyer les jours de l'Ascension et de la Pentecôte; quand on leur
demandait d'où venait celte coutume, ils répondaient qu'ils n'eu
savaient rien, mais que cela s'était passé de tout temps %
L'aspect de certains rochers leur a fait donner des noms en rapport
avec l'objet qu'ils rappellent. Un rocher près de Bréhat s'appelle Pen-
Aznn, tète d'âne '^. D'autres ont des noms d'animaux, tels que
chèvres, chevreaux, chevaux, juments, qui tiennent peut-être à leur
forme, mais qui peuvent leur avoir été imposés en raison de l'état
bondissant de la mer qui les entoure : c'est ainsi que le cheval est
souvent en rapport avec la mer agitée : par une tîgure assez naturelle,
on aura tran-;porté le nom de la vague aux rochers. Des écueils au
Décollé près de Saint-.Malo et sur la Chaussée des Pierres noises (Finis-
tère) s'appellent Cheminées, parce que la mer en s'y brisant fait une
espèce de fumée. D'autres noms signalent le danger: la langue de
c'tien ou langue de chien, est un banc de roches près d'Ambleteuse,
fort redouté : on trouve aussi les épées de Tréguier, les buissons, les
liaches. etc., le Trou de la Mnct près de Boulogne, le Trou du Diable,
1. -Muie .Murray Ayiisley, in Reu. des Trad. pop , t. 111, p. 483.
2. (iervasiiis de Tilbury. Otia imperialia, éd. Li'ibuiLz, t. 1, p. 983.
.î. G. L'i Calvez. in Rev. des Trad. pop., t. VII, p. 93.
4. Edgar Mac Cul'och. Guernesey Folk-lore, p. 34.
■"j. D"" Viaud-GraQd-MHr.iis. Guide à Soirmoutier. p. 131.
(i. Ilabasque. Notions historiques, t. 1, p. 214.
NOMS SINGULIERS DE ROCHERS 83
la Roque du Diable, etc. ' Une roche à la pointe de la Varde, dans la
haie de Saint-Malo, est si fortement secouée les jours de tempête que
les marins prétendent qu'on la voit remuer ; c'est pour cela qu'elle
s'appelle la Trembiouse. Le nom de la Teignouse, la Teigneuse, est
assez souvent appliqué à des rochers sur lesquels la mer se brise avec
tant de violence que nulle végétation marine ne peut y pousser. A
Granville, le Fainéant est un rocher qui a reçu ce nom parce qu'on
n'y voit pas un brin de varech-, A Basta près de Biarritz, un rocher,
tellen)ent battu par les vagues que les poissons s'en éloignent et
qu'aucun des crustacés ordinaires aux parages environnants n'ont pu
s'y accrocher, s'appelle le Misérable '.
D'autres noms semblent supposer des légendes ; il est probable que
celle (jui suit et qui explique pourquoi un rocher de la baie de Paimpol
s'appelle Plac'fi a deiou, les Fillettes, n'est pas la seule que l'on raconte
sur nos côtes. 11 y avait sur l'îlot de Saint-Rion, où l'on se rendait alors^
à ce (|u"on assure, à pied sec au moment des grandes marées, une
chapelle dédiée à ce saint. Un jour des jeunes filles de Plouézec
allèrent à l'île en partie de plaisir, pour y prendre le lait de mai. Après
en avoir bu, il leur prit fantaisie de barbouiller irrévérencieusement
la liguie du saint. Elles reprirent le chemin de la côte ; mais elles ne
tardèrent pas à être cernées par la mer qui, ce jour- là, montait plus
rapidement que de coutume. Elles allèrent se réfugier sur la roche la
plus voisine. Mais la mer continuant démonter, elles périrent victimes
de la vengeance du saint qu'elles avaient outragé. Le rocher sur lequel
elles moururent et qui couvre à mi-marée a pris depuis ce temps le
nom des Fillettes ^.
1. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, p. 309 et suiv. ; E. Deseille. Glossaire
boulonnais.
2. Le Vieur Corsaire de Saiut-Malo, février 1885.
i. H^nry Léun. Biarritz, (irèves et Rochers. Biarritz, 1903, in-8, p. 7.
4. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. 1, p. 315.
CHAPITRE lY
LA CEINTURE DU RIVAGE
§ 1. LES CAPS ET LES FALAISES
Aucun récit IradiUonuel ne parle de la formation des grands caps ;
mais l'origine de deux pi'omontoires secondaires de la baie de Sainl-
I\Jaio se lie, comme celle de plusieurs îles des environs, aux voyages
de Gargantua. Il vomit la pointe de la Garde en Saint-Cast, un jour
qu'au sortir d'un repas copieux il était écœuré par l'odeur des raies
pourries que le vent lui apportait de Saint-Jacut, village où naguère
on les mettait à sécher devant les maisons. Il éprouva encore, une
autrefois, un haut-le-cœur lorsque des bateaux Jaguens, empuantis
par les débris de poisson, passèrent entre ses jambes, pendant qu'il
traversait la mer, ayant de 1 eau jusqu'au genou : la pointe du Décollé
est le résultat de cette indigestion \
La ceinture de la côte est constituée en plusieurs endroits par des
masses de pierres presque droites, et leurs formes sont assez régu-
lières pour éveiller, sans grand effort d'imagination, l'idée de murailles
bâties par des géants ; des assises qui rappellent des maçonneries, des
brèches qui trouent les massifs, complètent parfois la ressemblance, et
font penser à des ruines. Pourtant, cet aspect ne paraît pas, en France
du moins, avoir suggéré des légend s explicatives ; une seule mention,
assez vague, rentre dans cet ordre d'idées : on disait à Penmarc'h vers
IcSoO, que certains rochers étaient des débris de monuments élevés
par des hommes- .
Quelques particularités des falaises se rattachent à des épisodes de
la légende dorée ; une traînée rouge sur le flanc de celle de Lancieux
est la marque du sang de saint Cieux qui y fut martyrisé \ Sur une
côte peu distante, entre la pointe de La Latte en Plévenon et la rade
d'Erquy, la falaise est formée de grès, dont la teinte rose ou brun
1. Paul Sébillot. Gargantua, p. 32, 72.
2. Vérusmor. Voyat/e en Basse-Brelagne, p. 2S3.
3. Paul Sébillot. Petile Légende dorée, p. 28.
LA TEINTE DES FALAISES 85
rouge contraste avec celle, généralement grise, des roches granito-
schisteuses de tout le voisinage. Ces pierres étaient aussi grisâtres
autrefois, et c'est à la suite de circonstances merveilleuses qu'elles
prirent la couleur qui les distingue aujourd'hui. Lorsque les
saints arrivèrent d'Irlande pour prêcher la religion chrétienne en
Bretagne, les hahilants d'une partie du littoral étaient encore païens,
el il fallait des miracles pour les convertir Un de ces apôtres, qui était
débarqué dans la baie de la Fresnaye, y commença ses prédications et
beaucoup de personnes le suivirent. Un jour qu'il avait rassemblé un
grand nombre de gens sur la lande de Fréhel, il leur montra du
doigt lîlot Saint-Michel, et leur parla longuement de l'archange et
des miracles qu'il avait faits. Alors un de leurs chefs lui dit: « Saint
Michel était un envoyé de Dieu, et l'on m'a raconté que lorsqu'il mit
le pied sur son île, les rochers qui étaient gris comme ceux-ci, devinrent
rouges. Si tu viens de la part de Dieu, fais comme lui, rougis ceux de
cette presqu'île ». Le saint se mit en prières, puis il se rendit au bord
de l'escarpement et jeta sur la pierre grise une goutte de son sang:
aussitôt toute la falaise prit une teinte rougeâtre semblable à celle de
la pointe du Folet et du Rocher Saint-Michel '. Cet îlot n'étant séparé
du rivage que par un intervalle de quelques mètres, sa légende, de
même que celle des tranchées étroites et escarpées qui forment un
couloir entre la côte et les rochers, m'a paru être ici plus à sa place
qu'au chapitre des îles: au temps où le diable voyageait en Bretagne,
saint Michel voulut l'en empêcher ; mais Satan, pour se débarrasser de
lui, se mit à sa poursuite à la tête de tous ses démons. L'archange
s'enfuit vers la mer, et arrivé sur le bord de la pointe que termine
aujourd'hui le Rocher Saint-Michel, il vit ses ennemis qui accouraient ;
il frappa la terre du pied, et au même instant s'ouvrit entre eux et lui
une tranchée par laquelle la mer entra. Les diables qui se trouvaient à
l'endroit où le sol s'effondra, furent engloutis par les eaux ; l'ilot et la
pointe du Folet qui lui fait face devinrent rouges quand l'archange eut
posé le pied dessus ; d'autres disent que ce miracle se produisii
lorsqu'on eut érigé là une chapelle^.
Le rocher sur lequel est bâtie la vieille forteresse de La Latte en
Plévenon, est sépar('î de la terre ferme par une coupure à parois
presque verticales, dans la([uelle la mer s'engouffre avec fracas. C'est
(iargantua dont on voit, à une petite distance, le bâton fiché en terre,
qui la lit en donnant un coup de pied ''. Suivant une autre tradition,
un jeune homme de Plévenon ayant enfonc(' sou couteau dans la poi-
1. François Marquer, in Rev. des l'iad. pop., t. Xil, p. 351 .
2. François Marquer, 1. c.
3. Paul Sébiilot. Gargantua, p. 63.
86 LA CEINTURE DU RIVAGE
Irine d'une « Seraine » qui voulait le loucher de sa main el l'entraî-
ner dans son palais enchanté, celle-ci, qui était une princesse méta-
morpliosée, reprit sa forme naturelle dès que son sang eut coulé, el
tous ceux qu'elle retenait captifs sous les tlots furent délivrés. Elle
i^ravil la falaise avec eux el son libérateur; quand ils arrivèrent à
l'endroit où se trouve maintenant le second pont-levis, la langue
de terre qui réunissait le rocher au rivage se rompit comme si elle
avait été coupée avec un couteau, et la mer se précipita dans la Iran
chée'. Une autre coupure, située non loin de là, a aussi sa légende. I.e
rocher de la Teigneuse, à côté du Trou d'enfer, résidence du diable,
est maintenant détaché de la falaise à laquelle il tenait autrefois : un di-
manche qu'un pécheur Jaguen fort impie naviguait auprès, une grosse
lame fit chavirer son bateau ; il se sauva à la nage, el aborda, en jurant,
sur l'étroite chaussée de terre qui reliait la Teigneuse à la côte ; mais
elle s'effondra presque aussitôt sous lui, el un petit homme, vilain
comme le diable, l'emporta"^.
Le trou que l'on remarque dans le Yoh, rocher en forme de pain de
sucre, à une centaine de mètres de l'île de Houat (Morbihan rappelle
une mésaventure du diable. Lorsqu'il s'élança à la suite de saint Gildas
qui, d'un saut, était arrivé à Houat, il prit mal son élan ; au lieu
d'atteindre le rivage, il se heurta contre le Yoh, et le perçant de part
en part avec sa tète, il alla tomber dans la mer. En passant aupiès les
pêcheurs prennent des précautions contre la rafale du trou du diable ^
Certains endroits, surtout ceux par lesquels on descend à la grève,
ont un mauvais renom ; il est parfois justifié par la nature du lieu et
les dangers qui s'y présentent. Bien des gens ne prennent pas volon-
tiers le sentier de Sous la Rue, près du cap Fréhel Côtes-du-Nord:, dont
le nom rappelle le souvenir des gens qui habitaient auprès, avant que
la mer eût rongé cette partie du pays. Il semble qu'il soit hanté, comme
l'est, non loin de là, celui qui conduit dans la baie des Cévenniers ; le
diable s'y lient, el l'on assure que pei'sonne n'y est descendu sans
éprouver queh]ue accident^. D'après une notice manuscrite qui accom-
pagne un dessin du Musée de Dieppe, exécuté à l'époque romantique,
un sentier qui serpentait sur le plateau opposé à celui de la cité de
Limes, était au contraire fréquenté par une fée aimable. Elle se montrait
à un pécheur, toujours au même tournant, el quand elle lui avait
1 Paul Sébillot, in Annuaire de Bretagne, 1897, p. 343.
2. François .Marquer, in Revue des Trad. pop., t. XII, p. 356.
3. P. -m'. Laveuot, ibid., t. VI, p. 414.
4. Paul Sébillût. Légendes de la Mer, t. I, p. 234.
LES SENTIERS DANGEREIX 87
souhaité le bonsoir, il était sûr de trouver ses filets remplis de poisson '.
De Bruck à Trestel, au pays de Tréi^uier, sur une étendue d'une
demi-lieue, la côte est maudite. Naguère personne ne s'y hasardait la
nuit, et un quatrain populaire y plaçait le domaine du mauvais ange ;
avant de passer, même de jour, par ce lieu, les gens se signaient, crai-
gnant quelque effrayante apparition ^ A l'ile dArzon voyait aussi le
diable assis sur un rocher du rivage; par les nuits de tempête, il
confondait sa voix avec le bruissement des vagues, et poussait de
terribles hurlements^
Il est rare que les fées qui venaient souvent vers les falaises étendre
leur lessive ou former des rondes, soient accusées de malveillance à
l'égard des passants. A Saint-Cast, les femmes menaçaient les enfants
indociles de les conduire à la pointe de l'isle pour y être fouettés par
les fées avec les longues lanières de fucus dont les bonnes dames se
servaient pour se battre lorsqu'elles étaient en colère ; mais c'était
sans grande conviction qu'on leur prêtait ce rôle de Croquemitaine\ Il
semble qu'à l'heure actuelle les idées soient en train de se niodilier à
leur égard, en même temps que l'on oublie leur rôle si gracieux dans
les légendes d'autrefois; je n'en connais cependant qu'un exemple
typique. La Goule-ès-Fées près de Dinard était habitée jadis, ainsi
qu'on le verra au chapitre suivant, par des fées bienveillantes : on
raconte maintenant que celui qui oserait s'aventurer, un soii- de clair
de lune, au-dessus de leur demeure, serait exposé à être saisi par un
tourbillon qui l'entraînerait dans la grotte, où il serait dévoré par les
méchantes fées qui y sont enchaînées^ Certaines fées normandes, d'une
nature indécise et quelque peu sataniquo, étaient aussi dangereuses
et malfaisantes. Lorsqu'elles tenaient leur foire dans la cité de Limes,
près de Dieppe, elles attiraient jusqu'au bord de la falaise ceux qui se
laissaient prendre à leurs agaceries, leur donnaient une poussée et les
précipitaient en riant dans la mer*'. Celles de Guernesey étaient au
contraire en bons termes avec les habitants dont elles empruntaient
les charrettes, et l'on entendait parfois, au milieu de la nuit, le bruit
d'une voiture sur les falaises et sur les bords des précipices du pro-
montoire de Pleinnont, dans des endroits où jamais un cheval n'aurait
pu mettre le pied '.
1. G. Fouju, in lîev. des Trad. pop., t. VI, p. 416.
2. Paul Sébillot, 1. c, t. I, 233.
3. Vérusmor. Voyage en Basse-Brelagne, p. 72.
4. Paul Sébillot. Le Folk-Lore des pécheurs, p. 13.
5. Lucie de V.-H., in Revue des Trad. pop., t. XV, p. 116.
6. L. Vitet. Histoire de Dieppe, p. 381.
7. Edgar Mac Culloch, in liev. des Trad. pop., t. IV, p. 107.
88
LA CEINTURE DU RIVAGE
A l'île d"Ouessanl_, les Tréo-fall, méchants esprits que l'on appelle
aussi Danserienn noz ou danseurs de nuit, sont des personnages assez
vaguement décrits, mais vraisemblablement de petite taille comme leurs
congénères de la terre ferme. Ils mènent leur ronde, au clair de la lune
sur les falaises, et invitent les passants à y prendre part, en leur pro-
mettant des trésors. L'homme qui accepte doit planter son couteau
dans le sol, puis, en suivant la danse, il faut qu'il le rase à chaque
tour, sans jamais le dépasser. Sil oublie cette précaution, les Danse-
rienn lui brisent les reins ; s'il remplit les conditions voulues, ils lui
accordent sa demande, quelle qu'elle soit'.
Les nains des falaises étaient presque toujours d'une humeur som-
bre : le Korandon que l'on vit se promener, même en plein jour, sur
celles de Bilfot, près de Paimpol, ne parlait à personne et ne répondait
pas à ceux qui le lièlaient- ; mais on ne l'accusait pas d'une foule d'ac-
tes méchants, comme le IN'ain Rouge du pays de Caux. Il a, disait-on
vers 1H40, une physionomie sévère en rapport avec la contrée abrupte
où il se montre. Il n'est pas difficile d'entrer eu communication avec
lui. Mais il punit cruellement ceux qui le dérangent par un simple mo-
tif de curiosité. Les habitants de la vallée de Veulettes disent que plu-
sieurs de leurs compatriotes sont borgnes, boiteux, contrefaits, et qu'ils
doivent ces infirmités aux mauvais traitemeuts du Nain rouge. D'au-
tres, plus heureux, ont su l'apprivoiser, et n'ont eu qu'à se louer de ses
bons procédés. Les pêcheurs de la vallée de Palluel passent la nuit à la
garde des fdets qu'ils ont tendus. Cependant cette précaution ne serait
pas suffisante peut-être pour les mettre à l'abri d'une attaque, si l'on
ne savait que la plupart d'entre eux sont en communication avec le
Nain rouge. A Dieppe et aux environs, le Nain Rouge est aussi parfai-
tement connu. Un jour deux pêcheurs qui allaient au fond du Pollet,
aperçurent, en approchant du sommet de la côte, un petit garçon,
assis sur le bord de la route, et lui demandèrent ce qu'il faisait là : a Je
me repose, dit-il, car je voudrais reprendre ma course jusqu'à Berne-
ville. — Bien ! répliqua un des pêcheurs, vous pouvez venir avec nous ;
c'est le chemin que nous suivons aussi ». Là-dessus, il se mirent tous
trois en marche. Cliemin faisant, le petit garçon inventait mille espiè-
gleries, pour amuser les pêcheurs. Cependant ils étaient arrivés à un
étang proche de Berneville. Là le malicieux garçon se saisit d'un des
pêcheurs et le lança en l'air comme il aurait pu faire d'un volant, et de
manière à ce qu'il dût retomber dans l'eau Mais ce fut une grande sur-
prise pour le méchant lutin de voir que le pêcheur était arrivé sain et
1. F.-M. Luzel, in Revue de France, 1874, p. 726 ; Contes de Dasse-Drelagne t. II,
p. 103, 115.
2. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. I, p. 240.
NAINS ET ESPRITS DU RIVAGE 89
sauf do Tautre côté do l'étang. « llomercicz votre patron, s'écria-t-il de
sa petite voix cassée, qui vous a inspiré ce matin de prendre de l'eau
bénite à votre lever; sans quoi il vous fallait essayer d'un bain de sur-
prise ' ».
Les feux-follets sont assez rares au bord de la mer et ordinairement
avant d'y arriver, ils ont commencé à se montrer à quelque distance du
rivage. A File de Batz, le Feu follet quis'y fait voir de temps en temps, est
une sorte d'esprit qui a une redoutable puissancede fascination. Ceux
sur lesquels il l'exerce, attirés par lui comme l'oiseau par le serpent, le
suivent partout sanspouvoir s'en défendre. Il les conduit sur les falai-
ses, d'où il les précipite de roche en roche dans quelque trou noir.
Pour se soustraire à son influence, il faut faire le signe de la croix dès
qu'on l'aperçoit, mais il est prudent de se hâter, car on n'est pas sûr
d'avoir à temps les mains libres'^
Je n'ai pas retrouve^ dans la tradilion contemporaine les lutins
naufrageurs et porte-feux dont un poète du XVI'' siècle raconte les
méfaits à la suite de son énuméiatiou des superstitions rurales. Ce
sont :
...Les raailins qui faignans de conduire
Au haure désiré la nuit quelque nauire
L'ont fait courir fortune et brisé rudemout
A 1 encontre un rocher sur lequel lui'samment.
Très meschaiis, ils nionstroient une clarté flambante
Paroislre sou^ couleur de quelque lampe ardente
Pendue en vne tour qui en^^eigne le port
La nuit à celuy qui en cherche l'abort ^.
Comme le seigneur de la Motte Messemé à habité l'Anjou, et
guerroyé dans le voisinage, il est vraisemblable qu'il rapporte une
croyance poitevine ; sur cette côte on a fait « tanguer Tàne » jusqu'àune
époque assez moderne, et il est possible que, pour ne pas être
dérangés, les pilleurs de mer aient propagé la croyance à ces esprits
porte-feux. On peut noter cependant que, ainsi qu'on le verra plus
loin, des feux follets qu'agitent des lutins apparaissant sur les dunes,
et qu'une légende provençale rapportée, par un écrivain romantique,
mais dont l'origine populaire semble probable, attribue à un revenant
mal intentionné un rôle analogue à celui des lutins du XVP siècle :
à Sainl-Mandry où apparaissaient les ombres d'un mari et d'une
femme dont un méchant ermite avait causé la mort, celui-ci, sous
la forme d'une flamme bleuâtre, attirait au milieu des écueils les
marins assez imprudents pour se fier à ce fanal im[)osteur *.
1. Amélie Bosquet. La Normandie romanesque, p. 135-137.
2. L.-F. Sauvé, iu MéLuaine, t. 111, col. 39.
3. Les Honnestes Loinirs de Messire François Le Poulc/ire, sei(/neiir de la Motte
Messe7né. Paris, 1587, in-i2 p. 84.
4. Eugène Sue. Le Coucaratcha, 1846, iD-12, t. II, p. 238.
90 LA CEINTURE DU RIVAGE
Les pêcheurs de la côte Ouest de Guernesey disaient qu'ils étaient
avertis de l'approche de la tempête par une lumière brillante qui
se montrait dans le Sud-Ouest, et aussi par un sourd rugissement,
comme celui d'une grande hèle en détresse, qui semblait partir d'un
rocher connu sous le nom de la Pendue, et ils parlaient de ce bruit
comme de celui de la Bête delà Pendue '.
Les spectres de ceux qui ont péri de mort violente se montrent sur
les falaises où a eu lieu la catastrophe. Un chevalier de Fréfossé,
ayant aperçu à l'église d'Etretat trois jeunes sœurs, modestes autant que
belles, les fit arrêter au sortir de la messe et conduire dans son châ-
teau. Mais n'ayant pu triompher de leur vertu, il ordonna de les trans-
porter au haut de la falaise, et de les lancer, dans un tonneau garni de
clous, à travers les rochers et les précipices. A partir de ce jour, les
pêcheurs d'Etretat crurent voir souvent les trois sœurs se promener
sur la plate forme, voilées de la robe blanche des fantômes et chantant
une hymme pieuse, comme au moment de leur martyre. Lorsque le
soir Fréfossé quittait son château, elles aussi quittaient leur chambre
de pierre, et accompagnaient tous ses pas. Ces apparitions répétées
finirent par amener la mort du coupable seigneur. Depuis lors, les
blancs fantômes des trois sœurs ne se montrèrent plus. La femme
grosse du Pollet qui, s'étant précipitée du haut de la falaise, se brisa
sur un rocher qui s'élève au-dessous, presque au sein des flots, n'a point
abandonné ce lieu : attirée par la tourmente des nuits orageuses, elle
vient encore, vêtue d'habits blancs flottants, et poussant des cris de
détresse^ errer sur le rocher auquel elle a donné son nom. Ce fantôme,
disent les femmes du Pollet, est pour celle qui l'aperçoit le signe
certain de la mort d'un de ses proches K
De nombreux récits de l'intérieur des terres racontent que des qua-
drupèdes diaboliques présentent leur dos aux passants, et vont ensuite
plonger dans l'eau, ou même noyer, ceux qui ont l'imprudence de se
laisser tenter. Cet épisode est assez rare sur les côtes ; on le retrouve
pourtant à La Ciotat : un soir six garçons de ce pays prirent place sur
le dos d'un âne qui s'allongeait complaisamment à mesure que l'un
d'eux y montait. Quand il y furent tous, il se mita trotter, puis, mar-
chant comme le vent, arriva au bord de la falaise du Bec de l'Aigle ; ils
eurent l'idée de faire tous ensemble le signe de la croix, et l'âne les
jeta par terre, puis il disparut en disant. « Vous avez eu raison de
vous signer ; car sans cela je vous aurais précipités du haut du Bec de
l'Aigle dans la mer\ »
l.EdgarMic Gulloch. Guermey Folklore, p. 249.
2. Amélie Bosquet. La Noriniiidie romanesque, p. 473, 27S.
3. Bérenger-FérauJ. Superslitions et survivances, t. I, p. 329.
LES PIERRES DU RIVAGE 91
Bien que certains promontoires battus parle vent soient, de même
que les abords de plusieurs falaises, des solitudes aussi propres aux
sabbats que les grandes landes, on ne voit pas qu'ils aient souvent
servi aux réunions du diable et de ses suppôts. Cependant, la pointe
du Devin à Noirmoutier passe pour être le rendez-vous des sorciers
dans la nuit du samedi au dimanche ; ils y allument des feux autour
desquels ils dansent et festoient, en s'oceupant des affaires de leur
communauté ; l'assemblée se disperse dès l'apparition de l'aube. Mais
aucun homme du pays n'a été témoin de ces choses, car dès que l'un
d'eux rencontre, le samedi soir, un sorcier ou un individu prétendu tel,
il se signe et se met sur la tête une motte de terre, parce que, suivant
la croyance populaire, les sorciers ne voient pas entre deux terres '.
§ 2 LES PIERRES DU RIVAGE
On voit au bas des falaises des roches qui en ont fait autrefois partie
et qui sont remarquables par leurs dimensions, leurs formes régulières
ou bizarres et par diverses autres particularités. Les riverains assignent
à quelques-unes une origine merveilleuse. Les « pierres dérublées »
qui s'entassent bizarrement sous le Cap Fréhel sont, ainsi que leur nom
rindique [dérubler, glisser, dégringoler), tombées de la falaise. A l'en-
droit où elles gisent s'élevait jadis une maison, dont les habitants
avaient, à plusieurs reprises, tracassé les fées des grottes voisines.
Pour se venger, elles tirent écrouler ces pierres et écrasèrent la mai-
son, le jour même où l'on célébrait les noces du fils aîné de leurs
ennemis '^ On désigne sous le nom de « Pierres sonnantes » les gros
blocs qui parsèment une des criques du Guildo (Côtes-du-Nord), au
dessous du bois du Val. Ce sont des roches amphiboliques, gént-ralement
arrondies, qui ont toutes une certaine sonorité ; elles sont semées sur
la grève, assez voisines les unes des autres, et à distance, elles éveillent
facilement l'idée d'un troupeau de moutons noirs qui se serait couché
pendant la chaleur du jour. La plus curieuse est celle qui repose,
presque en équilibre, sur deux énormes blocs, comme elle de forme
oblougue ; de temps immémorial on a, pour la faire résonner, frappé
sur l'une de ses extrémités avec un caillou rond, et le frottement a fini
par y creuser une sorte de cuvette \ C'est Gargantua qui les a dépo-
sées. Un jour qu'il était à Dinan, on lui dit que dans une carrière, on
avait trouvé des pierres sonnantes. Il demanda aux Dinannais de les
1. D' Viaud-Grand-Marais. Guide à Noirmoutier. Nantes, 1892, p. 146.
2. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. I, p. 221.
3. Paul Sébillot. Gargantua, p. 25.
92 LA CEINTURF DU RIVA(iE
lui donner, pour les emporter à Plévenon, où il voulait les faire sonner
pour s'amuser. Afin de les transporter plus commodément, il les avala,
et se mit en i-oute, en passant par la mer, car son intention était de
les placer sur le rivage, pour ne gêner personne. Malheureusement, à
l'embouchure de l'Arguenon, le vent lui porta l'odeur des raies de
Saint-Jacut, et il eut si mal au cœur qu'il vomit toutes ces pierres. 11
y eu a qui assurent qu'elles ne viennent pas de si loin ; mais que les
plus grosses se trouvaient dans la houle des fées du Val de l'Arguenon ;
quand elle s'écroula, à la suite d'un coup d'eau qui écrasa ou noya ses
habitants, elles restèrent au milieu des ruines, dans la position qu'elles
ont aujourd'hui Lorsque les fées de la grotte de la Chanouette, qui est
voisine, avaient dansé au clair de lune, et qu'elles avaient envie de se
rafraîchir, elles cognaient sur la pierre sonnante en criant: « Au bon
lait! à la bonne galette ! » et aussitôt, à son extrémité elles trouvaient
les mets qu'elles avaient demandés '. A Noirmoulier, une pierre en équi-
libre sur des blocs entassés, non loin de la grotte de saint Filberl, se
nomme la Roche qui sonne : fra{)pée par un caillou, elle l'endaitun son
argentin; il est vraisemblable qu'elle était autrefois l'objet de quelque
tradition oubliée aujourd'hui '-.
La légende, si fréquente dans l'intérieur des terres, des rochers qui
cachent des richesses, ne s'applique pas souvent à ceux du bord de
la mer. Cependant la résonnance métallique des pierres sonnantes du
Guildo est due à cette circonstance qu'elles ferment l'entrée du trésor
du diable : ce lieu s'apelle la Goule (gueule) d'enfer % à Noirmoutier, les
rochers du Lutin, à l'extrémité de l'anse de Luzeronde, recouvrent un
trésor gardé par un follet \
Bien qu'un grand nombre de rochers qui se voient sur les falaises
ou au bas de leurs escarpements aient un aspect anthropomorphe, il
est assez rare qu'ils passent, comme on le constate si souvent dans les
pays de montagne, pour être des personnages pétrifiés en punition de
leurs méfaits. On raconte pourtant au Port-Hlanc qu'un rocher qui
1. Paul Sébillot. Contes populaires, t. 11, p. 38 et 88. La formule était plus com-
plète; <( Au bon lait ! à la bonne galette ! mon cul brûle ! » Ne voyant dans cette
dernière phrase qu'uue grossièreté, je ne l'ai pas donnée dans mon récit. Elle est
cependant curieuse, comme exemple d'intercalalion dans un conte po|)ulaire, d'un
cri des rues contemporain, car elle reproduit e.xactement le cri dont se servaient, il
y a soixaute ans, les femmes qui vendaient de la gaUtte dans les rues de Saint-
Malo et dans celles de Dinan. Je tiens d'uue daine aujourd'hui presque octogénaire,
et qui appartient à une des plus vieilles familles de Saint-Malo, que dans son
enfance, lorsqu'il s'agissait de pénitences de jeux, garçons ou filles devaient aller,
en frappant sur une porte du salon, répéter cette fornmle naturaliste.
2. ly Viaud-Grand-.Marais. Guide à Noirmoutier, p. 94.
.3. Lucie de V.-H., in Rev. des Trad. pop., t. XVI, p. 91.
4. D"" Viaud-Grand-Marais, 1. c. p. 124.
LES PIERRES DU RIVAGK 93
représente, dil-on, un évèqne avec sa mitre et sa ci'osse, fui un prélat,
et qu'il a été changé en pierre pour avoir mené une vie fort peu
canonique. D'autres croient qu'il est enfoui dessous, et qu'il en sorties
jours de grande marée, pour s'agenouiller auprès, suppliant Dieu
d'abréger son supplice ; alors, quand la vague s'approche de lui, elle
adoucit toujours sa fureur; suivant une autre version, ce roc est une
fée qui, devenue folle, voulut anacher la mitre de saint Gildas pour
s'en coiffer : le saint étendit la main et elle fui sur le champ métamor-
ptiosée '. Les marins qui fréquentent l'embouchure de l'Aulne donnent
le nom de Moine de Landevennec k un bloc de granit qui se dresse au
bord de l'eau, et qui a en effet cette forme ; c'est un religieux de
l'abbaye qui, relégué dans une grotte voisine en expiation de ses
désordres, fut aussi péti-ifîé, et gardera cette attitude jusqu'au jugement
dernier-. A Penmarc'h un rocher fendu en deux a une légende qui
rappelle celles des Sauts de la Pucelle (cf. t. I, p. 371) ; le diable s'étant
retiré sous forme d'ermite sur cette côte, poursuivit un jour une jeune
fille et il arriva en même temps qu'elle sur ce roc ; il était sur le point
de la saisir lorsqu'elle fit un signe de croix et sauta sur l'autre bord. Le
rocher se fendit en deux et le faux moine fut englouti dans les lames :
son corps fut rejeté sur le rivage où il se pétrifia. On voit à quehiue
dislance de là un i-ocher qui présente la silhouette d'un moine, le
capuchon rabattu sur la face et les mains jointes ^
.\ Guernesey on raconte plusieurs légeniles sur l'origine d'un rocher
anthropomorphe qui se dresse au bord de la mer, non loin du Cap de
Jobourg,etqueron appelle le Petit fîonhomme Andriou,rBouannomme
Andriou ou simplement Andrillot. Suivant l'une il cherchait un trésor
caché parmi les rochers des Tas de Pois, lorsque le génie qui en avait la
garde le changea en pierre. D'autres disent que c'était le dernier Druide
qui ait lutté contre le christianisme ; mécontent de laposlasie de ses
frères, il vint vivre dans une caverne de la pointe de Jobourg, cl son
occupation favorite était de regarder la mer. Un jour, voyant un navire
en danger au milieu d'une violente tempête, il pria ses dieux d'arrêter
l'ouragan et de sauver le vaisseau. Ils ne tinrent pas compte de ses
prières et le navire s'approchait de plus en plus des récifs. Désespéré,
il promit au dieu des Chrétiens de se convertir et d'élever une chapelle
à la Vierge si le navire était sauvé. La tempête s'apaisa aussitôt et le
vaisseau put entrer dans le port. Andrillot accomplit sa promesse.
1. Lucie de V.-H., in Reuue des Trad. pop., t. XIV, p. 280 ; G. Le Calvez, ibid.,
t. H, 0. 367.
2. .Max Haiiguet. A travers la Bretagne, p. 30 ; Levot. E.rcurs'.ons dans la rade
de Brest.
3. G. -P. de Pitalongi. Les Bigoudens. Nantes, l(Sy4, p. 490.
94
LA CEINTURE DU RIVAGE
Quoi qu'il en soit, celte petite figure debout qui regarde la mer a été
pétrifiée en cet endroit pour porter chance à ses marins chéris, il est
encore regardé par eux avec respect, et, en passant auprès ils lui
ofTrent des spiritueux, et le saluent avec leurs pavillons '.
Voici le résumé d'une légende publiée récemment, fort arrangée,
mais dont le fond est probablement populaire ; elle a pu être imaginée
pour expliquer l'origine de la configuration d'une partie de la falaise
en granit rose de l'île de Bréhat, qu'on a surnommée l'Enclume et le
Marteau : les deux méchants fils d'un comte de Goello, ayant tué leur
père au moment où, porteur des trésors de l'abbaye de Beauporl qu'ils
avaient comploté de piller, il avait atteint l'île par un passage secret,
le chargèrent sur leurs épaules pour le précipiter dans les fiots. Mais
ils furent pétrifiés, et une voix leur cria du fond de la mer : « Durant
une éternité, voi:s porterez votre victime au bord de l'Océan, et ce
rocher, simulant votre père, retombera sur vous à chaque fiux de la
mer, comme le rocher vient frapper l'enclume'-. »
Sur la cote de Piriac (Loire-Inférieure), des rochers qui découvrent à
marée basse sont des géants métamorphosés dans des circonstances
aujourd'hui oubliées ^.
On voyait autrefois en bas de la falaise d'Arromanches (Calvados),
trois rochers peu distants les uns des autres et qui éveillaient assez
facilement l'idée de figures humaines. On les appelait les Demoiselles
de Kontenailles, du nom d'un village voisin, et aussi le Tombeau des
demoiselles de Fon tenailles ; la mer a rongé et renversé ces blocs l'un
après l'autre, et le dernier s'est couché en 19U2. Un écrivain local a
longuement raconté la légende, que voici en substance. Au temps de
la contrebande du sel, un pécheur qui venait puiser de l'eau de mer
fut dénoncé au monopolier par la fille de celui-ci, qui vint pour arrêter
le fraudeur; mais celui-ci s'élança, l'entraîna sous l'eau, et tous deux
se noyèrent. La tille du monopolier, la sœur et la fiancée du pêcheur
devinrent folles et passèrent toute leur vie au bord de la mer. Un jour
la falaise s'écroula sur elles ; mais trois rochers restèrent isolés au mi-
lieu des débris, et c'est sous leur masse que les jeunes filles sont
ensevelies *^. Je n'ai pris dans ce récit que les traits auxquels on peut attri-
buer, avec quelque vraisemblance, une origine populaire. On m'a assuré
qu'à l'heure actuelle, il était inconnu dans le pays. Suivant une autre
tradition, les demoiselles de Fonlenailles avaient été noyées dans leur
château sans qu'on ait pu leur porter secours. Une d'elles cria un jour
1. Edgar Mac Culloch. Guernesey Folk-lore, p. 146-147. Note de M»' Edith Carey.
2. Briik, in Le Chercheur de rOuesl, avril 1901.
3. Joanne. llrelagne.
4. Lavailey. Arromanckes et ses environs, p. 192-211,
LES PIERRES DL RIVAGE 95
et demi avant de mourir ; depuis, lorsque soufïluit la tempête, on
entendait des cris que les pêcheurs des environs assuraient être
poussés parles infortunées châtelaines'. Une troisième légende s'attache
à ces pierres : autrefois trois jeunes filles qui attendaient sur le rivage
le retour de leurs fiancés, les virent à bord d'un bateau, qui était aune
si petite distance, qu'ils pouvaient échanger des signaux avec elles ;
mais le navire se jeta sur les récifs et les marins se noyèrent; c'est
alors que leurs fiancées furent changées en ces trois Demoiselles de
pierre-. On parle à Guernesey d'une métamorphose analogue; un
vieillard et sa femme qui, pendant des années, vinrent dans hi baie du
Moulin Huel^ regardant toujours vers le large s'ils ne voyaient pas
revenir leur fils, furent à la lin, transformés en deux rochers anthro-
pomorphes'.
On disait autrefois qu'une pierre grosse comme sept chevaux, qui se
trouve dans la grève de Saint-Malo, était une dent de Gargantua ; une
autre molaire du géani, sous la pointe de Garot en Saint-Suliac (llle et-
Vilaine) était, non une simple roche, mais un menhir ''. A Préfailles
(Loire-Inférieure) un rocher s'ap[)elle la toupie du géant Périférigeliré-
mini ; ce nom bizarre, qui est celui du héros d'un conte de Ducray-
Duminil, est évidemment moderne, et en admettant que la légende qui
s'y rattache soit ancienne, il aura été substitué à un autre géant. On
raconte que lorsqu'il était jeune, il se promenait le long de la côte en
jouant à la toupie ; son jouet rebondit dans la mer qui était haute ; en
se retirant, elle laissa à découvert la toupie dont la pointe était prise
dans une fente de rocher '.
Certains rochers sont venus, à la suite de circonstances surnatu-
relles, se placer à l'endroit oîi on les voit aujourd'hui ; les vies des
saints de Bretagne en mentionnent plusieurs; mais ordinairement ils
ne sont pas restés sur le rivage comme le gros bloc de granit brut qui
supporte la chapelle de Saint Kirec en Trédarzec, sur lequel le saint
était assis quand il traversa la mer pour aborder en .Vrmorique ^
Une émergence rocheuse qui ressemblait à une sorte de haute borne,
au fond du petit port de Saint-Jacut (Cùtes-du-Nordj, était amincie vers
le milieu, et comme usée tout autour. On disait que le patron du lieu y
avait attaché son bateau, et que la dépression était due au frottement
de la corde. A Sainl-Lunaii'e, dans l'Ille-et-Vilaine, deux pierres voisines
du rivage, et qui n'avaient point cette circonstance, passaient pour
1. Louis Quesueville, in Rev. de.f Trad. pop., t. XVlil, p. 523.
2. Paimblant du Kouil, ihid., t. XVI, p. 555.
3. Louisa Lane Clarke. Folk-Lore of Guernsey, p. VI.
4. Paul Sébillot. Gan/anliia, p. 91 ; Elvire de Cerny. Sainl-Suliac, p. 76.
o. À. Gerteux, ia Rev. des Trad. pop., t. IX, p. 56.
6. B. Jollivet. Les Côles-du-Nord, t. IV, p. 89.
96 LA CELNTLRE DU RIVAGE
avoir servi à amarrer le baleau du saint quand il débarqua sur celle
côte^
Les empreintes légendaires semblent rares sur les falaises et sur les
rochers qui y tiennent, alors que dans l'intérieur des terres on les a
relevées par centaines. En raison de leur petit nombre et des ressem-
blances que leurs traditions présentent avec celles de l'intérieur, je les
ai données au chapitre du t. I" qui traite des empreintes.
On racontait au moyen âge une légende qui rentre dans la catégorie,
fréquente surterre, dessauts accomplis parbravade, etqui étailpeut-ôtre
attestée par une dépression. Dans un certain endroit de Normandie est
un lieu appelé le Saut Gautier, parce qu'un insensé appelé Gautier s'y
précipita du haut d'un rocher dans la mer, pour montrer à celle qu'il
aimait, que son affection était si grande pour elle qu'il ne reculait
devant aucun danger. De son côté elle avait promis de le suivre partout;
mais lorsqu'elle le vit se noyer, elle ne tint pas sa parole, et peu après
se maria à un autre ^.
Il ne semble pas que l'on donne en France à des cavités, généra-
lement d'assez grandes dimensions, de forme ronde, ou oblongue,
que l'on voit sur les rochers, le nom de Marmites des géants par lequel
elles sont désignées en Scandinavie, ou quelque nom similaire ;
cependant à Pontaven on appelait le bain de pied de Gargantua un trou
arrondi^ profond d'un mètre et large d'autant, que l'on remarquait sur
un gros bloc avant la construction du nouveau quai '. Deux baignoires
naturelles dans les rochers de la petite ile de Lihou, produites par le
frottement des cailloux ronds roulés par la marée, avaient autrefois
servi aux ablutions des nonnes du prieuré de Lihou *^ ; près de Plaçamen,
sur la côte de Clohars (Finistère), une sorte de bassin avait été creusé
par les fées que l'on voyait s'y baigner à l'aurore. Les sirènes venaient
aussi de bien loin s'y ébattre au soleil ■'.
Je ne connais pas de rocher au({uel on attribue, comme sur la terre
ferme, un rôle fatidique qui se lie à un cataclysme futur; on peut
toutefois citer, dans un ordr-e d'idées voisin, une croix de granit sur la
lieue de Grève, entre Saint-Michel en Grève et Plestin, dont le socle est
enfoncé dans le sable : elle avance vers la côte d'un pied tous les cent
ans, et elle a déjà fait un grand trajet. Quand elle aura franchi le petit
quart de lieue qui la sépare encore du rivage, la On du monde arrivera'''.
1. P. Bf'zier. Inventaire des Mégalithes de Ville- et-Vilaine, p. 70-71.
2. Jacques de Vitry. E.rempla, éd. Crâne, p. 89.
3. Flagelle. Notes arcliéoiogiques sur le Finistère, p. 66.
4. Louisa Lane Clarke. Folk-lore of (iuernesey, p. 21.
5. La France Maritime, t. 1, p. 384.
0. G. Le Galvez, in Rev. des Trad. pop., t. XII, p. 448.
LES PORTS ET LES BAIES 97
Suivant d'autres, elle s'enfonce, tous les cent ans, de la longueur d'un
grain de froment '.
§ 3. LES PORTS ET LES BAIES
L'origine des baies et des ports tient peu de place dans les légendes
françaises. Du Laurens de la Barre, qui embellissait volontiers ses
récits, raconte que le géant Hok-Bras, plus grand encore que Gar-
gantua, ayant eu envie de posséder un petit étang pour s'y baigner, se
mit à l'ouvrage en se servant de clialands en guise d'écuelles ; il creusa le
premier jour un bassin de Daoulas àLanvéoc, le second jour de Lanvéoc
à Roscanvel, le troisième jour il donna un grand coup de pied dans la
butte qui fermait le goulet de Brest, et la mer entra par cette ouverture ^
Ainsi qu'on le verra au chapitre des Eaux dormantes, Gargantua créa
de la même façon le lac de Genève, et c'est aussi en frappant du pied
qu'il enfonça la plaine de Mordrenc, qui forme une baie dans la Rance
maritime. Une autre fois il produisit, on urinant copieusement, la rade
de Paimbœuf (Loire-Inférieure) qu'on appelle la Goule de Mer •\
Quelquefois des rochers s'ouvrent pour permettre à des bateaux de
passer ou d'entrer dans un petit port. Une brèche se forma tout à coup
dans la chaussée de Beg ar Gador, la pointe de la Chaise, dans l'anse
de Morgate, devant une barque dont l'équipage en détresse avait
invoqué sainte Marine. Un rocher, heurté par le navire qui portait
saint Mathieu, se sépara en deux '-.
En Provence, le Port-Miou est une anse cachée dans la terre ; on
n'aperçoit qu'une ouverture étroite et peu profonde ; quand on s'ap-
proche du fond, elle forme un coude, et l'on pénètre dans une baie
assez longue, bordée de chaque côté de rochers à pic. La difficulté
apparente de son entrée adonné lieu à une légende qui fut racontée,
au commencement du siècle dernier, à un célèbre archéologue par les
matelots de la barque qui le conduisait dans ces parages. Un capitaine
génois surpris par la tempête ne savait où trouver un abri lorsque son
fils lui montra l'ouverture de Port-Miou, et lui conseilla d'y entrer. Le
père suit d'abord ce conseil, et se dirige vers cette ouverture ; mais il
croit que son vaisseau va se briser sur le rocher qui est en face de
lui ; saisi d'effroi et de colère, il frappe son iilsavec sa hache, etl'étend
i. A. Le Braz. La Légende de la Mart, t. lî, p. 82-83.
2. Du Laurens de la Barre. Nouveaux fantômes bretons, p. 133.
3. Elvire de Cerny. Saint-Suliac, p. 75 ; Paul Sébillot. Gargantua, p. 16.
4. A. Joanne. Bretagne; Albert Le Grand. Vies des saints de Bretagne, Saint Tanguy,
S 12. '
7
{J8 LA CEINTURE DU RIVAGE
mort à ses pieds. A peine le coup est-il porté que le navire, sans
toucher le rocher qui le menace, tourne de lui-même vers la droite et
entre dans la calenque. Le père reconnut trop tard son erreur et se
jeta dans la mer. Des versions modernes racontent la même chose, à
ce détail prés que le fils fut tué d'un coup de barre et que son meur-
trier ne se jeta pas dans les flots '.
Une légende qui figure dans un roman dont la scène se passe dans
le même pays raconte que des rochers vinrent au contraire obstruer
l'entrée d'un port. Un méchant ermite ayant vainement tenté de
séduire la femme d'un pêcheur dont le mari était absent, prit une
poignée de sable et la jeta dans la mer en proférant tout bas des
paroles mystérieuses. Aussitôt l'onde s'agita, les vagues s'enflèrent en
bouillonnant, et soudain l'entrée de la baie se trouva fermée par une
chaîne de rochers qui s'éleva du fond de la mer. Le soir lorsque le
pêcheur revint, plein de confiance, sa barque fut brisée contre les
pierres, et il fut englouti par les vagues'-.
L'origine du nom du petit havre de Porz-Spern en Trelevern (Côtes-
du-Nord) est expliquée par une tradition : un jour des pêcheurs,
surpris par les forbans anglais, se hâtèrent de lever l'ancre et de se
réfugier dans une anse. Les forbans les y poursuivirent; mais ils se
trouvèrent bientôt au milieu d'une forêt d'épines d'oii ils ne purent se
sauver, et ils périrent tous ^
On n'a relevé jusqu'ici qu'un petit nombre de faits traditionnels sur les
hantises des ports et des rades. A Saint-Cast et dans les baies voi-
sines, le poisson Nicole, dont la première mention écrite remonte à
1835, avait conduit l'un après l'autre, du port dans la rade, quatre à
cinq bateaux dont les maîtres étaient absents. Quand les embarcations
étaient tri)p foites pour qu'il pûl les entraîner, il saisissait le câble de
la bouée et l'entortillait dans le câble de l'ancre ; parfois il s'amusait à
changer les ancres des bateaux, mettant à un navire le grappin d'un
canot de pêche et réciproquement. On prétend d'ailleurs qu'il avait
des mains, et d'autres assurent qu'il riait et même parlait comme
une personne''. Les gens do l'île d'Arz appellent Hegul an od, le gardien
de la côle, un esprit de la mer d'un caractère désagréable. La nuit, on
l'entend calfater des navires arrivés on ne sait d'où, et qui disparaissent
aux premiers rayons de la lune. Parfois il profite du sommeil ou de
l'absence des marins pour couper les amarres de leurs esquifs, lever
1. A.-L, Milin. Voyaf/e dans le Midi, t. Il, p. 380; Ch. Lenthéric. La Provence
maritime, p. 67; Bérenger-Kcraud. Contes des Provençaux de l'antiquité, p. 178.
2. Eugène Sue. La Coucaralcha, 1816, in-12, t. Il, p. 233-237.
3. Paul Sébillol. Légendes de la Mer, t. I, p. 293.
4. Magasin pittoresque, 1835, p. 350; Paul Sébillot. Traditions, t. I, p. 155; F.
Marquer, in liev. des Trad. pop., t. XII, p. 268.
LES SABLES ET LKS DUNES 91)
l'ancre des bateaux mouillés sur rade et pousser les uns et les autres
sur les brisants. A d'autres moments, il s'en prend au matelot attardé :
« Embarque, embarque ' » lui crie-l-il, en étendant le bras vers lui.
Quiconque se rend à cette invitation périt infailliblement noyé '.
Suivant une singulière légende, des poissons faisaient une garde très
efficace aux approches du port de la Meiillc dans l'île d'Veu, près d'un
rocher où se trouvait une chapelle. Voici comment elle est rapportée
dans le Grand Routlier : cette entrée est renfermée toujours de mer et
il y a grosse garde tant de jour que de nuyt, et les gardes dudit lieu
sont gros raniers, palliers, ahjans, byraynnes, roy langoust, langoustes
et grandes macres et grosses jambles et sont par dessus tout des gros
burgaulx avecques leurs cors couvrans jusqu'à la symme dudit rochier,
et illec font le guet, et nul sans le congié dudit seigneur n'auseroit
entrer dedans, car il seroit dévoré de ces cruelles beslcs inhumaines
et d'aultres monstres marins'-.
§ 4. LES SABLES ET LES DUNES
Les pointes de sable qui forment des espèces de promontoires très
bas el portent le nom de flèches ou de sillons, et celles qui constituent
un isthme étroit entre le continent et un plateau rocheux qui, sans
cette circonstance, serait une île véritable, ont parfois une origine
légendaire. Le sillon du Talbert, (jui, partant de la côte de Pleubihan,
s'avance dans la mer à plus d'un kilomètre, est très redouté des
marins. Il se compose en entier, disent-ils, des os des naufragés, et
c'est pour cela qu'il est blanc ; sa pointe est un aimant qui attire les
bateaux ; aussi les marins trécorrois récitent une prière (jui rappelle
celle usitée au passage du Raz, lorsqu'ils naviguent en vue de ce dan-
gereux écueil. Un dicton constate la crainte qu'il inspire:
Aroh- Iremen Kraou Albei'z
Grel Ito lîiniad (joude hovez.
Avant de passer le sillon du Talbert, faites vos prières après vous être
confessé \
La partie maritime de Sainl-.lacut de la Mer fut entièrement cernée
par les eaux jusqu'au jour où le patron du lieu y fit un miracle ; pour-
suivi par les soldats d'un seigneur hostile aux chrétiens, le saint se
voyait sur le point d'être atteint sur le rivage, lorsqu'il fit une prière,
1. L.-K. Sauvé, in Mélusine, t. II, coi. 282.
2. Richard. Guide de Vile d'Veu, p. 84-5.
3. Paul Sébillot. Léç/endes de la Mer, t. 1, p. 331.
100 LA CEINTURE DU RIVAGE
et, posant la main sur leau, il dit : (^ Je désire qu'une terre relie cette
île au continent. » Aussitôt une langue de sable sortit de la mer, et
forma une sorte de route sur laquelle il put marcher à pied sec '.
Les monticules des dunes sont souvent eu forme de cônes et
ressemblent assez à de gigantesques tas de blé vanné. Il est v:-aisem-
blable qu'ils ont des noms en rapport avec cet aspect, et que i . légende
qui suit, inspirée par cette assimilation, se retrouve ailleurs que sur le
littoral du Finistère. On dit à Portzall que des fées, ayant commis un
meurtre, furent condamnées, pour l'e.xpier, à aller chercher du sablô
dans la mer et à en compter les grains, jusqu'à ce qu'elles fussent
ai'rivées à un chiffre que l'imagination peut à peine concevoir. Les
monticules entre Portzall et Lampaul représentent le las que chaque
fée eut à compter-, La légende d'après laquelle le cône le plus consi-
dérable des « miellés de Paramé » ne serait autre chose que la bosse
enlevée, dans des circonstances qu'on lira plus loin, à une couturière
contrefaite, par des fées dont elle avait complété la chanson, ne doit,
malgré son apparence populaire, être considérée que comme un épisode
imaginé par l'auteur et ajouté à cette légende des fées danseuses qui
était autrefois racontée à Saint-Malo ^ Ainsi qu'on l'a vu. p. 60, la mer
en se retirant après avoir englouti une forêt, laissa sur le rivage
l'épaisse couche de sable qui forme les dunes de Saint-Briac.
En raison de leur isolement, ces petits déserts de sable passent pour
être, surtout à certaines heures, le domaine d'êtres surnaturels. A
Guernesey les dunes et les hougues, petits monticules de sable qu'on
appelle hoguettes en Haute-Bretagne, étaient le rendez-vous favori de
toutes les fées de l'île ; celles du Creux des fées sortaient, la nuit de la
pleine lune, de leur grotte pour danser sur les dunes qui avoisinent la
baie du Vazon ^ Les miellés de laHoguette, près de Paramé, étaient la
salle de bal des fées du voisinage qui, jadis, y venaient tous les soirs
former des rondes. Elles avaient un refrain très court, et peu varie
puisqu'elles répétaient toujours en dansant :
Vendredi,
Samedi,
Et dimanche î
Une couturière bossue qui avait entendu dire qu'elles danseraient
jusqu'à la fin du monde^si elles n'arrivaient pas à trouver une finale à
leur couplet, entra un soir dans leur ronde et eut l'idée de le compléter
en disant * :
1. Paul Sébillot. Petite Légende dorée, p. 26.
2. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. \, p._243.
3. E. Herpin. La côte d'Emeraude, p. 186.
4. Edgar Mac CuUoch, in Revue des Trad. pop., t. IV, p. 103. t. III, p. 482,
LES HANTISES DES DUNES 101
Et dimanche,
Et lundi !
Les fées en furent si ravies que, pour la remercier, elles lui enlevèrent
sa bosse ',
Tout près du bourg d'Ars-en-Ré s'élèvent des dunes, hautes parfois
d'une quinzaine de mètres ; c'est sur leurs sommets, appelés les Peux
ou Puys (monticules) de la Combe à l'eau, que résidaient jadis les Fois,
petits hommes minuscules comme les Fions des grottes de la Haute-
Bretagne ; on croyait encore, il y a une trentaine d'années, à leur exis-
tence, et les restes d'habitations, les pierres calcinées que l'on rencon-
trait en remuant les sables passaient pour les débris de leurs demeures^.
A Audierne les Corriks, auxquels on attribue la construction des
dolmens, habitaient les dunes, aussi bien que les landes ^
Des lutins s'amusaient à étaler sur les « miellés » de la baie de
Saint-Malo des objets qui brillaient comme de l'or et ressemblaient à
des pièces frappées ; si on s'approchait pour les ramasser, on ne voyait
plus que de simples coquilles''. Aux environs du Cap Sizun des lutins,
ditférents des Corriks, se promenaient le soir sur les landes et sur les
dunes en prenant l'apparence de feux errants. Si quelqu'un avait
l'imprudence de les appeler, ils accouraient aussitôt pour se battre avec
lui. A Kelaourou, en face de l'île de Sein, les Begou-Noz sont des feux
qui voltigent et parlent ; mais ils répètent toujours les paroles qu'ils
entendent ^
Les dunes de Normandie sont aussi hantées par des êtres surnaturels.
Les muletiers qui traversaient celles de la Manche rencontraient le
Moine trompeur, qui assis sur une pierre, montrait des piles d'or et
proposait au passant de lui jouer son âme ; il avait des cartes qui
gagnaient toujours". A Carteret était un esprit qu'on appelait le Criard.
La veille de quelque tempête, un homme dont personne n'a jamais vu
le visage, enveloppé d'un manteau brun, et monté sur le dos nu d'un
cheval noir, à tous crins, parcourait les miellés et les rochers, en les
emplissant de cris sinistres. Ni sable mouvant ni varech glissant, ni
fosse d'eau, ni pic de rochers n'arrêtaient le vagabondage rapide de cet
homme et de son cheval noir, dont les fers, rouges comme s'ils sortaient
d'une forge infernale, ne s'éteignaient pas dans l'eau qui grésillait et
qui fumait noircie, longtemps après qu'ils l'avaient traversée ^
1. E. Herpin. La côte d'Emeraude, p. 183-186.
2. Daniel Bellet, in Rev. des Trad. pop., t. V, p. 109.
3. H. Le Carguet. L'occupation néolithique du Cap Sizun, p. 16.
4. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. I, p. 278.
5. H. Le Carguet, in Rev. des Trad. pop., t. VI, p. 656.
6. E. Souvestre. Les Derniers paysans, p. 79.
7. Barbey d'Aurevilly. U7^e vieille maîtresse, Paris, 1838, in-12, p. 233-234,
j 02 LA CEINTURE DU RIVAGE
Près de Saint-Jaciit, (Côtes-du-Nord) un âne rouge, qui n'était autre
qu'un ancien seigneur métamorphosé pour ses méfaits, se promenait sur
les miellés. Les muletiers rencontraient sur les dunes de Normandie, la
mule d'égarement qui se laisse monter par le premier venu, puis dispa-
raît pour toujours avec lui, et ils entendaient le grelot maudit tinter au-
dessus des vagues et entraînant le voyageur aux abîmes '.
Les habitants de l'île d'Arz voient quelquefois de grandes femmes
blanches, venues du continent ou des îles voisines en marchant sortes
eaux, s'asseoir sur le rivage ; tristes et penchées, elles creusent le
sable avec leurs pieds nus, ou effeuillent les branches de romarin
qu'elles ont cueillies sur la dune. Ce sont les filles de l'île qui, mariées
ailleurs et mortes dans le pèche, loin du sol natal, y reviennent pour
demander des prières à leurs parents^. Les « miellés » de Saint-Cast, oîi
se livra la bataille de 1758, sont le théâtre de diverses apparitions:
des feux, des lances brillantes se montrent près de la Cassière des
damnés où des Anglais ont été enterrés, et un prêtre, ancien recteur
du village, s'y promenait autrefois en chantante A rsoirmoulier une
procession des morts, si longue qu'elle s'étend parfois d'un village à
l'autre, a lieu dans les dunes, la nuit de la Toussaint, et l'on assure
que la mère qui a trop pleuré son enfant le voit en arrière de la foule,
portant une lourde cruche remplie des larmes qu'elle a versées ; quel-
quefois le retardataire est un enfant mort sans baptême '\
Les étangs que l'on voit au bord de la mer, au milieu des sables, si
nombreux sur le littoral de la Gascogne et sur celui du Languedoc, ne
paraissent pas être l'objet de traditions : la seule qui ait été recueillie
jusqu'ici se rapporte à l'origine de l'étang de Moyzan, dans les Landes.
Lorsque en 1578, on eut creusé une nouvelle passe pour y faire couler
l'Adour, et mettre Bayonne en communication plus directe avec la
mer, on prévint les capitaines des navires que la passe du Boucau
allait être bouchée ; ils se hâtèrent de la quitter, sauf le capitaine du
Moyzan, dont l'entêtement était proverbial ; il resta, mais les sables en
s'amoncelant devant et derrière son navire, formèrent un étang. Le
capitaine resta seul à bord, attendant que la passe se rouvre ; peu à
peu les tarets rongèrent la coque de son l)ateau, qui un jour s'abîma;
mais les vieux pêcheurs prétendirent que le capitaine, ayant fait un
pacte avec le diable, s'était sauvé par dessus les sables '.
Les mares des parties basses des dunes de Noirmoutier, oii flottent
1. E. Souvestre, Les Derniers paysans, p. 79.
2. E. Souvestre. Les Derniers Bretons, t. 1, p. 122.
3. Paul Sébillot. Trad. el superslitions, t. I, p. 222.
4. D"" Vidud Grandiuarais, in Le Chercheur de l'Ouest, mai 1901.
5. Gaston Constant, in Rev. des Trad. pop., t. XVI, p. 361.
VILLES ENSEVELIES SOUS LES DUNES |()l)
des fleurs blanches au cœur d'or appelées herbes de crapauds, sont
fréquenlées par des lavandières de nuil, qui, de môme que celles de la
terre ferme, brisent les bras des passants qui acceptent de leur aidera
tordre le linge, et les emportent on ne sait oîi '.
Un esprit d'une nature assez vague hantait l'étang de Poul er Guib
(étang du revenant) à Plouharnel, à peu do distance de la mer. Il se
plaisait à provoquer à la lutte ceux, qui passaient la nuit dans le voisi-
nage ; celui qui acceptait le pari était sûr de s'égarer ou d'être jeté par
dessus les haies et les fossés, ou même d'être noyé au fond de l'étang.
Quand la tempête souillait avec violence, on entendait le Guib pousser
des cris plaintifs comme ceux d'un être qui implore du secours ; quel-
quefois, par beau temps, il criait aux paysans de venir chercher du
goémon à la côte. S'ils y venaient, ils n'en trouvaient pas, et le lutin
les raillait et se mettait à rire à gorge déployée-.
Les sables amoncelés sur le rivage recouvrent, comme les flots, des
cités maudites, dont les légendes rappellent celles, beaucoup plus
nombreuses et plus détaillées, qui s'attachent aux villes que la mer a
englouties. La vengeance céleste a aussi été motivée par les mêmes
actes coupables, manquement aux devoirs de l'hospitalité, corruption
ou impiété, et elle se produit dans ces circonstances assez semblables.
Les paysans de la Vendée appellent Belesbat le territoire qui relie
Jard à Saint- Vincent. Belesbat, ou la ville du plaisir, attirait par ses fêtes
une multitude d'étrangers ; mais un grand nombre y trouvaient la mort.
Un jour un pauvre pécheur affamé va frapper à l'une des portes de la
ville. Il est reçu à bras ouverts par les gardiens et conduit, à travers
des salles resplendissantes, jusqu'au lieu où un banquet l'attendait.
Mais lui, il suit d'un œil attentif les pas et les démarches de ceux qui
lui offrent en apparence une si généreuse hospitalité. Resté seul un
instant, il entr'ouvre une porte dérobée qui le conduit dans de vastes
cours environnées de hautes murailles. Il y voit des bras et des jambes
coupés par morceaux, des cadavres mutilés et des crânes sanglants. Il
recule d'horreur, et, pour échapper au danger qui le menace, il va
trouver ses hôtes et leur dit qu'il a oublié ses filets, qui sont toute sa
fortune, qu'il court les ramasser pour les mettre en lieu sûr à Belesbat.
On le laissé partir, et lui s'enfonce aussitôt dans la forêt, où il pousse
des cris d'alarme et fait appel à toutes les autorités divines et
humaines. On accourt : la ville est cernée, envahie, et mise à feu et à
sang, tandis que les pontifes profèrent l'anathème contre ses habitants.
A. la voix des ministres de la religion, la mer entre en fureur, et vomit
\. D"" Viaud-Grandmarais, in Le Chercheur de l'Ouest, mai 1901.
2. Abbé Collet, in Rev. des Trad. pop., t. XVI, p. 396.
104 LA CEINTURE DU RIVAGE
sur BelesbaL une pluie de sable qui achève sa destrucliou. Depuis lors,
le génie de la mort n'a cessé de planer sur ses ruines, et les chardons
et les ronces croissent sur ses remparts renversés. Les fradets sont
maintenant les seuls êtres qui l'habitent et ces lutins veillent à la
conservation des immenses richesses qui y sont enfermées'.
Il y a une quarantaine d'années, on voyait encore émerger au milieu
des dunes le coq du clocher d'Escoublac Loire-Inférieure). Les habi-
tants de ce village, autrefois grand et florissant, s'étaient enrichis en
faisant le commerce du sel : mais ils étaient devenus corrompus. Une
nuit, on entendit une voix qui les avertissait de se convertir prompte-
ment. Ils ne Fécoutèrent pas ; TOcéan couvrit tout le village, et en se
retirant, il le laissa enseveli sous une montagne de sable. On raconte
aux environs que, longtemps après la catastrophe^ on entendait encore
sonner les cloches de son église-. En Vendée le terrain occupé par les
dunes de Longeville formait jadis une cité : un déluge de sable l'en-
gloutit, et depuis, surtout à la veille des grandes fêtes, on a toujours
entendu dans un lieu désert appelé Casse à la perdrix, trois coups qui
sortent de dessous terre et se succèdent dans l'intervalle de quelques
secondes, comme trois coups de canon '\
Des traditions localisées dans le nord du Finistère, parlent de cités
perverses que les sables sont venus recouvrir, et qui ne semblent pas
bouleversées de fond en comble, ou englouties à jamais. Lors de quel-
ques nuits privilégiées, la lourde chape sablonneuse qui recouvre leurs
édifices s'écarte, et les trésors et les talismans cachés pendant le reste
de Tannée peuvent être pris par les aventuriers audacieux et habiles.
Voici les deux versions que Souvestre donne de celte légende : Près
des rives de la Lew Dréz, ou lieue de grève, avait autrefois existé
une cité opulente, maintenant ensevelie sous les dunes. Tous les ans, à
la Toussaint, s'ouvrait dès le premier coup de minuit, une porte qui
conduisait à une salle éclairée où se trouvaient les trésors de la ville
morte ; mais au dernier tintement de l'horloge, les lumières
s'éteignaient, la porte se refermait avec un grand bruit et tout restait
clos et obscur jusqu'à l'année suivante. A l'endroit où s'étend aujour-
d'hui la dune de Saint-Efïlam, voisine de la lieue de grève, était jadis
une ville puissante ; ses flottes couvraient la mer et elle était gouvernée
par un roi ayant pour sceptre une baguette de noisetier, avec laquelle
il changeait toute chose selon son désir. Mais la ville et le roi furent
damnés pour leurs crimes, si bien qu'un jour, par l'ordre de Dieu, les
1. Abbé F. Baudry, in Annuaire de la Vendée, 1862, p. 17T.
2. G. d'Amezeuil. Récils bretons-, p. 126-127 ; Henry Quilgars, in Rev. des Trad.
pop., t. XVI, p. 391.
3. Abbé F. Baudry, iu Annuaire de Vendée, 1862, p. 172-3..
VILLES ENSEVELIES SOUS LES DUNES 105
grèves s'élevèrent comme les flots d'une eau bouillonnante et englou-
tirent la cité : chaque année, la nuit de la Pentecôte, au premier coup
de minuit, un passage s'ouvre sous la montagne de sable et permet
d'arriver jusqu'au palais du roi. Dans la dernière salle se trouve
suspendue la baguette de noisetier qui donne tout pouvoir ; mais il
faut se hâter ; car aussitôt que le dernier son de minuit s'est éteint, le
passage se referme et ne doit se rouvrir qu'un an après •.
C'est probablement à la même ville que se rapporte la tradition
suivant laquelle la montagne du Roch Karlès, entre Saint-Elllam ot
Saint-Michel en Grève, sert de tombe à une ville magnifique ; le récit,
qui n'est pas très précis, ne dit pas en quelles circonstances elle fut
engloutie : la montagne s'ent'rouvre tous les sept ans pendant la nuit
de Noël^ et par la fente on entrevoit les rues splendidement illuminées
de la ville morte. Elle ressusciterait si quelqu'un s'aventurait dans les
profondeurs de la montagne au premier coup de minuit et était assez
agile pour en être sorti au moment où retentirait le dernier coup-. C'est
aussi dans les mêmes parages qu'un château enchanté sous la mer (cf.
la p. 68 du présent volume) se découvre dans deg circonstances qui
ne diffèrent que par les détails de la seconde version de Souvestre.
1. E. Souvestre. Le Foyer breton, t. 1, p. 33 ; t. II, p. 215.
2. A. Le Braz. La légende de la Mort, t. Il, p. 45-46.
CHAPITRE V
LES GROTTES MARINES
Les cavernes que l'action des tlols a creusées dans les falaises se
présentent sous des aspects assez variés : parfois elle ressemblent à de
grandes niches d'une profondeurmédiocre, et les personnes étrangères
au pays passent devant sans se douter que des légendes y placent la
demeure des fées ; mais il arrive aussi que ces excavations atteignent
des proportions assez monumentales pour exciter l'étonnement, mêlé
de crainte, des primitifs et l'admiration des civilisés. L'antiquité clas-
sique avait fait des grottes marines la résidence de gracieuses nymphes,
ou le mystérieux couloir qui conduit à l'Hadès ; des conceptions, sinon
pareilles, du moins assez apparentées à la première, se retrouvent chez
les non-civilisés et les sauvages contemporains, et on les rencontre
aussi dans les rares pays d'Europe où l'on s'est occupé de cette partie
du folk-lore*. A vrai dire, on n'y a guère songé qu'en France, et encore
l'exploration ne s'est pas étendue à toutes les côtes oîi s'ouvrent des
grottes. La curiosité, en ce qui les regarde, s'est au reste éveillée tar-
divementj puisque la première mention légendaire écrite remonte au
commencement du XIX^ siècle-.
§ 1. LES HOULES DE LA BAIE DE SAINT-MALO
Sur le liUoral de la Manche, depuis Cancale jusqu'à la limiLe du
français et du breton, à Tréveneuc (Côtes-du-Xord). on racontait
encore, il y a une trentaine d'années, nombre de légendes qui se
rattachaient très nettement aux cavernes des falaises, auxquelles on
donne le nom de « houles », ou, plus rarement, de « goules ». Quoi
qu'elles fussent déjà à la période d'effacement^ bien des gens les
1. Paul Sébillot. Légendes de ta Mer, t. I, p. 235-242.
2. Ainsi qu'on le verra plus loin, Albert Le Grand parle, mais sans rapporter
aucune circonstance merveilleuse, d'une grotte de la mer où se retirait saint Maudez.
ilHoTTKS DE LA l!AIE DE SAINT-MAUl K^T
connaissaient ; les mieux conservées de beaucoup élaient celles que
m'ont dites des femmes très-ùgées, qui sont mortes aujourd'hui. Plu-
sieurs, nées au XVIIP siècle, pensaient que les fées des houles avaient
réellement existé : lune d'elles afTirmait les avoir vues étant enfant \
Elles croyaient que ces cavernes n'avaient cessé, qu'à une époque
toute récente, d'être habitées par une race de personnages surnaturels,
qui jadis se montraient assez souvent aux habitants du rivage, et
avaient même parfois une réelle influence sur leur vie.
Les traditions localisées dans les « houles » étaient surtout popu-
laires dans les villages maritimes de Saint-Cast, à l'extrémité ouest de
la baie de Saint-Malo,à peu près exclusivement habités pardes pêcheurs.
Ceux-ci, groupés depuis des siècles aux environs des havres où
s'abritent leurs bateaux, ne se mêlaient guère aux laboureurs des
environs, et l'on peut considérer que jusqu'au moment où, il y a moins
de vingt ans, une station balnéaire a été créée sur la plage voisine, ils
n'avaient pas subi d'influence étrangère. D'autres petits ports, entre
Saint-Jacut et Erquy, étaient dans des conditions analogues, et les
dames des grottes y élaient également bien connues. C'est dans cet
espace restreint que furent recueillies, de 1879 à 1885, les cinquante
légendes ou fragments légendaires que j'ai publiés-.
Bien que, même dans ce pays, elles ne fussent plus aussi entières
qu'elles l'étaient vraisemblablement autrefois, elles présentent un
ensemble de traits, isolés ou communs à plusieurs versions, assez nette-
ment déterminés pour permettre de reconstituer ce groupe, et de
donner un corps aux idées un peu flottantes, mais sans doute plus pré-
cises jadis, que les gens du littoral se faisaient de ces demi-divinités.
Sur toute cette côte pittoresque, les grottes à peines ébauchées de la
baie de la Fresnaye et de l'embouchure de l'Arguenon étaient la
demeure des fées, aussi bien que les cavernes incomparables qui
s'ouvrent, parfois grandioses comme des cathédrales, dans les hautes
falaises du cap Fréhel ; si on s'étonnait de la petitesse de certaines, les
vieilles gens disaient qu'elles n'avaient pas toujours été ainsi : quelque
cataclysme les avait ruinées, ou elles s'étaient effondrées quand elles
avaient cessé d'être habitées ; c'est ainsi que l'entrée de la houle de la
1. Paul Sébillot. Traditions de la Haute-Brelaqne, t. I, p. 76.
2. Sur les légendes des houles recueillies en Haute-Bretagne; cf. Paul Sébillot.
Contes poputaives, t. I, n"* 4, 10, 17, 22, t. II, n^^ I, 3 à 20 ; t. III, n"^ 1, 10, 11 ;
Littérature orale de la Haute-Bretagne, p. 1-28; Société arcfiéologique du Finistère,
t. XIII, p. 206-228: 331-338 (12 légendes); Traditions et superstitions, t. I, p. 77 et
suiv. ; Contes des Landes et des Grèves, n-s 1 et 23; in Almanacli du Pliare de la
Loire, Nautes, 1892, p. 96; in Actacomparationis litterarum universarum,Yi\9MSQ'ca-
bourg, no CXC; Dix Contes de la Ilaute-Dretar/ne. Paris, 1894, in-8-, p. 3.
108 LES GROTTES MARINES
Teigneuse fut presque bouchée par uu écroulemeul, la nuit où les fées
et les féetauds la quittèrent pour s'en aller en Angleterre^
Quand on pénétrait dans ces houles, on y voyait des bancs, des
tables, des berceaux, tout un ménage de pierre qui avait servi ou
servait encore à leurs mystérieux habitants. Les plus considérables ne
se composaient pas seulement de la partie que l'on peut visiter à mer
basse ; ce n'était pour ainsi dire que l'antichambre : elles se prolon-
geaient bien avant dans les terres, jusque sous les bourgs, d'où l'on
entendait chanter les coqs des fées : l'une d'elles aboutissait à Notre-
Dame de Lamballe^ à quarante kilomètres de son entrée -. Suivant
quelques récits, quand on avait franchi une sorte de tunnel, on voyait
un monde pareil au nôtre, qui avait son ciel, son soleil, sa terre et ses
arbres, et même de beaux châteaux au bout de longues avenues ^ Mais
le plus habituellement ces demeures ne comprenaient que la caverne
elle-même. Quand on en avait dépassé l'entrée, que fermait parfois une
porte de pierre gardée par une vieille portière couverte de varechs et
fort laide ^, on se trouvait en face des fées : c'étaient de belles personnes,
vêtues comme des dames ouBonnes Vierges". Lq?, féetauds ou fées mâles,
leurs maris ou leurs frères, vivaient à côté d'elles, moins nombreux,
semble-t-il, et inférieurs en puissance*^. Quelquefois on y voyait aussi
les fions, qui n'appartiennent pas à la même race ; ils étaient de si
petite taille que leurs épées n'étaient guère plus longues que des
épingles de corsage; ils remplissaient les fonctions de pages ou de
domestiques; il n'y avait pas de fions femelles, du moins dans les
houles ^
A part leur pouvoir surnaturel, les fées et les féetauds vivaient à peu
près comme des seigneurs, ou tout au moins comme des propriétaires
aisés : les femmes boulangeaient et cuisaient leur pain, elles filaient,
faisaient la lessive, et on les voyait étendre sur l'herbe des falaises ou
sur les rochers du rivage, du linge d'une blancheur si remarquable que
l'on dit encore en proverbe : Blanc comme le linge des fées. Seulement
il disparaissait dès qu'en s'approchant on avait remué les paupières*.
1. Contes de la Haute-Bretagne, t. II, p. 20.
2. Paul Sébillot. Contes, t. I, p. 24 ; t. 11, p. 63. Littérature orale de la Haute-
Bretagne, p. 15.
3. Paul Sébillot, Contes, t. II, p. 34, 82, Contes des provinces de France, p. 107.
4. Contes, t. II, p. 5.
o. Contes, t. 11, p. 31.
6. Contes, t. 11, p. 65; t. 111, p. 3 ; in Soc. arch. du Finistère, l. XIII, p. 210,
513, 215 ; in Rev. des Trad. pop., t. I, p. 41 ; in Archivio per le tradizioni popolari,
t. V, p. 260.
7. Littérature orale, p. 22 ; in Soc. arch. du Finistère, t. XIII, p. 211 ; Contes des
Landes et des Grèves, p. 214 ; Contes des provinces de France, p. 107.
8. Contes, t. 11, p. 3, 41, 47; Traditions et sup., t. I, p. 94; Contes, t. 11, p. 87;
Littérature orale, p. 13.
LA PUISSANCE DES FÉES 109
Les bonnes dames possédaient aussi des animaux domestiques qui
allaient pâturer, invisibles, dans les champs des hommes ; quelquefois
elles prenaient, pour les garder, des pdtours et des bergères '. La nuit
lout le monde pouvait voir les fées, mais en jour ce privilège n'était
donné qu'à un petit nombre de personnes ; celles qui avaient eu les
ycHix frottés avec des pommades magiques les reconnaissaient sous
tous les déguisements^. Grâce à ce mystérieux onguent, les fées pou-
vaient se rendre invisibles ou se transformer ; quelques-unes en proli-
taient pour voler •". Elles semblaient considérer que certains larcins leur
étaient permis : si elles prenaient des huîtres dans les parcs, si elles
enlevaienldupoisson ou du bétail, ellesindemnisaient largement, pardes
dons variés, ceux qui se plaignaient, ou elles favorisaient les gens assez
avisés pour les laisser faire sans trop murmurer. En général elles se mon-
traient secourables : les mauvaises fées, et on les nommait ainsi, étaient
une exception ; les autres s'appelaient les « bonnes dames « ou « nos
bonnes dames les fées »; c'était la reconnaissance et non la crainte qui
leur faisait donner ces noms affeclueux. Les récits du littoral racon-
tent longuement leurs bienfaits : elles possédaient, comme les châle-
laines, des secrets pour guérir les enfants, même du croup, ou pour
cicatriser les blessureîs'' ; ordinairement charitables, elles donnaient aux
pauvres gens qui venaient les implorer ou qui leur avaient rendu ser-
vice, du pain qui ne diminuait point — c'était leur présent le plus habi-
tuel — des objets inépuisables ou inusables ; mais ces dons si précieux
perdaient leur vertu si on n'observait pas la condition imposée par elles
et qui consistait à n'en parler à personne et k ne pas les partager avec
des étrangers '. Parfois elles accordaient une partie de leur puis-
sance à ceux qu'elles avaient pris en afFeclion, et surtout aux enfants
dont elles avaient voulu être marraines'^ ; elles les emmenaient aussi
dans leurs grottes, où la vie était si plaisante que vingt ans y parais-
saient un jour \
Comme les fées des autres groupes, celles des houles s'emparaient
parfois des enfants des hommes pour y substituer les leurs ; c'est ainsi
que l'une d'elles prend une petite fille jolie comme les amours, et meta
sa place une petite créature laide comme les péchés capitaux et qui
1. Coules, t. 11,1). ■?•
2. Coules delà Haule-tiielagne, t. Il, p. 54, 68; Lilléralufe orale, p. 25, 19
Contes de la Haute- Bretagne, t. 1, p. 122.
3. Contes de la Ilaiite-liretaf/ne, t. II, p. S3, 81, 27, 65, 48, '61.
4. Contes de la Haute-Bretagne, t. Il, p. 29, 32, 64 ; t. I, p. 67, 68.
o. Contes, t. I, p. 70, 121, t. II, p. 7, 2i, 41, 66, 70, 88 ; t. III, p. 121.
6. Contes, t. H, p. 96-97, Contes des Landes et des Grèves, p. 42-43.
7. Contes, t. Il, p. 9, 10, 36, t. III, p. 4.
110 LES GROTTES MAKLNES
avait l'air vieux ; une autre enlève un petit garçon, et lui substitue un
poupon qui avait la mine d'un vieillard '.
I. es gestes de ces fées, dont la demeure est si voisine de la mer,
que les vagues en lèchent souvent lenlrée, sont rarement en relation
avec les eaux. Nulle légende ne fait même allusion à leurs bains, alors
que les fées terrestres prennent fréquemment leurs ébats dans les
fontaines ou les rivières. Elle no s'occupent guère non plus à capturer
le poisson, par des procédés naturels ou magiques ; mais elles volent
celui que les pécheurs ont pris ou mis en réserve ; un seul conte parle
d'un « féetaud » i)ôcheur : il possède un bateau qui a le privilège de
s'agrandir assez pour que plusieurs fées puissent y prendre place ou bien
de se rapetisser suiïisamment pour qu'il le porte sous son bras aussi
aisément qu'un panier. C'est l'un des trois exemples de bateaux des
fées : celui des fée.-i de la houle du Grouin n'était visible que la nuit;
dans le jour elles le cachaient dans leur grotte; des fées et des féetauds
avaient une grande barque qui n'était pas merveilleuse, puisqu'elle
coulait bas, et que ceux qui la montaient furent heureux d'être secou-
rus par des pêcheurs -. Les fées et les féetauds n'avaient pas sans doute
le privilège de marcher sur les eaux sans y enfoncer, qui ne leur est attri-
bué expressémentquedans un seulrécil^; toutefois c'estpeul-êtredecette
manière que les dames de la Houle de Poulifée se rendirent de la
côte de Bretagne en Angleterre''. En réalité, les habitants des grottes du
rivage ne sont guère maritimes que par leur résidence et quelques
circonstances accessoires ; la grande majorité des actes qu'on leur
attribue a pour théâtre la terre ferme, dans un rayon il est vrai peu
éloigné de la mer.
Les fées des houles étaient de belles personnes, aussi belles que des
Bonnes Vierges, disaient certains conteurs, sans donner de plus amples
détails de physionomie ou de costume. Elles ne vieillissaient point et
n'étaient pas exposées aux maladies: toutefois, quand elles étaient en
mal d'enfant, elles avaient recours aux bons oUices des njatrones du
voisinage. Elles devenaient sujettes aux infirmités et à la mort dès
qu'on leur avait mis du sel dans la bouche ; c'est parce que le sel touche
les lèvres dans la cérémonie du baptême que celles qui devenaient
chrétiennes cessaient d'être immortelles '. Une plus grande quantité de
1. Paul Sébillot. Contes de la Uaule-Brelaqne, t. 11, p. 16 ; t. Il, p. 28. Traditions
et superstitions, t. I, p. 90.
2. Pa,ul Sébillot. Contes, t, 111, p. .'t ; t. 11, p. 53 ; Contes des Landes et des Grèves,
p. 26-27.
3. Contes des provinces de France, p. 106.
4. Contes, t. II, p. 62.
5. Paul Sébillot. Littérature orale, p. 21 et suiv. ; elles avaient des vers dans la
bouche tant qu'elles n'avaient pas été baptisées. Contes, t. 1, p. 155, t. H. p. 20, 23.
LE DÉPAUT Di;S FÉES l 1 1
cette substance odieuse aux esprits pouvait les faire périr aussitôt :
toutes les fées du pays de Plévenon moururent mênne à la fois, parce que,
pour se venger de l'une d'elles, un garçon, la voyant dormir la bouche
ouverte, lui lança dedans une poignée de sel '.
D'après une opinion courante chez les vieilles gens, il y a une trentaine
d'années, les dames des houles vivaient encore; mais elles avaient
émigré et cessé d'habiter leurs demeures dn littoral quand avait
commencé le « siècle invisible » c'est-à-dire le dix-neuvième siècle ;
mais elles devaient y revenir au « siècle visible » qui commencerait
en 1900. Cette croyance est encore assez bien conservée pour que, il
y a quatre ans, des paysans voyant passer des dames en automobile,
les aient prises pour des fées qui voyageaient pour voir si le pays
leur plaisait autant qu'autrefois
Ces légendes s'attachent à des grottes qui n'existaient pas avant que
la mer eût profondément modifié, aux premiers siècles de notre ère,
d'autres disent bien auparavant, toute cette partie du littoral ; elles sont
probablement très anciennes, et on les racontait sans doute à des
époques lointaines, en leur donnant pour théâtre des houles que la mer
a emportées, en môme temps que les falaises où elles étaient creusées.
Quant à leur conservation sur les divers points de nos côtes où naguère
elles étaient bien connues, elle pourrait tenir à une cause qui n'a rien
de poétique : en raison du voisinage des îles anglo-normandes où, ainsi
qu'on le verra, existaient des traditions apparentées, la contrebande a
été autrefois très active dans ces parages ; il est possible que les inté-
ressés aient, de leur mieux, entretenu ces vieilles croyances, et racont*'
les gestes des fées, pour ne pas être dérangés par les douaniers quand
ils cachaient les marchandises prohibées dans les houles, souvent d'un
accès assez difficile, où leurs compères venaient les chercher la nuit,
pour aller les vendre dans l'intérieur des terres. En ce qui concerne
la France, les traités de commerce qui, sur les côtes de la Manche,
ont à peu près complètement fait cesser la fraude, auraient aussi, par
une conséquence assez inattendue, amené l'effacement graduel de ce
groupe légendaire.
Cette explication, que j'ai donnée en 1899 2, se rapproche de celle qui
se trouve dans un livre paru en 1903, mais dont les matériaux avaient
été réunis trente ans auparavant. Sir Edgar Mac Culloch, bailli de
Guernesey, mort nonagénaire en 1896, ignorait mon hypothèse, et la
sienne m'était aussi inconnue. Il n'en est que plus curieux de constater
1. Paul Sébiliot. Contes de la Haule-Bi'elarjiie, t. Il, p. 97 ; in Almunach du
Phare, 1897, p. 07.
2. Lér/endes locales de la Haute-Brelaifiie, t. I, p. 4i.
112 LES GROTTES MARINES
qu'elles sont, au fond, concordantes. D'après lui ces cavernes, où il
n'était pas commode de pénétrer, aussi bien par terre qua par mer,
avaient en quelque sorte servi d'entrepôt aux contrebandiers qui
faisaient la fraude du tabac et des spiritueux, pendant la période qui
suivit celle où il y avait des ports francs dans l'île '.
Les pêcheurs de la baie de Saint-Malo et de celle de Saint-Brieuc,
qui connaissaient tant de récits sur les gestes des habitants des grottes,
ne paraissaient pas se préoccuper de l'origine de leurs demeures ;
cependant on disait à Plévenon que la houle de Crémus, au-dessous du
cap Fréhel, avait été creusée par une fée, pour mettre son filleul à
l'abri des mauvais desseins de son ennemie -. Une légende, insérée dans
un livre qui n'est point écrit par un traditionniste, raconte comment
fut formée la Goule-ès-Fées, caverne familière aux baigneurs de Dinard,
Par une nuit de tempête épouvantable, un pêcheur dont la barque à
moitié brisée était jetée de rochers en rochers, vit tout à coup, à la
lueur d'un éclair, une sorte de forme humaine, blanche et vaporeuse,
se dresser au seuil d'une ouverture que la foudre venait de pratiquer
dans la falaise, et presque aussitôt sa barque, entraînée par une force
surnaturelle, se précipita dans ce gouffre qui semblait une « gueule »
immense. La lame, venant s'y engouffrer à son tour, la fit disparaître ;
mais le lendemain le pêcheur fut trouvé endormi au fond d'une jolie
barque neuve, et remplie de poissons, à quelques brasses de cette
grotte, que l'on crut depuis habitée par les fées ^
Il n'est pas certain que le directeur du Casino de Dinard, auquel ce
récit est emprunté, ait rapporté sans surcharge ce qu'il avait pu
entendre dire, et l'intervention de la foudre, qui opère une sorte de
changement à vue, lui a peut-être été suggérée par ses occupations
professionnelles. Outre qu'on n'en retrouve pas le parallèle, cette
circonstance était ignorée des personnes du pays que j'ai interrogées,
et elle ne figure pas non plus dans un autre récit qui présente une
variante de la dernière partie. Un soir d'automne, alors qu'une brume
épaisse recouvrait les rochers de la côte, un pêcheur vit une femme
habillée de blanc qui^ de la main, lui faisait signe d'approcher. Il
voulut s'éloigner du rivage, mais une force invincible l'y ramena
malgré lui. Sa barque alla s'engouffrer et se briser dans la Goule-ès-
Fées, et, lancé contre les parois de la grotte, il perdit connaissance. Le
lendemain, il s'éveilla, frais et dispos, dans un charmant bateau
1. Edgar Mac Culioch. Guernsey Folk-Lore, p. 141.
2. Paul Sobillot. Contes pop., i II, p. 96.
3. Lagaeau. Guide du Casino de Dinard, St-Malo, 1880, in-32, p. 77.
LA POMMADE DES FÉES 113
rempli do poissons et d'on^ins do pôclio, amarré à un gros rocher à
Tenlrée de la Goule-ès-Fées '.
A.insi qu'on la vu ci-dessus, ces fôes de Diuard soraieiil maintenant
môchantes; elles ne l'étaionl pas il y a tronle ans. Voici le résumé
d'un épisode de leur vie qui était alors populaire à Saint-Briac et ù,
Sainl-Cast, où Ton ne parlait point dt; l'origine merveilleuse de la Goule-
ès-Féos. Son début présente une grande ressemblance avec la b'gende
guernosiaiso qu'on lira pins loin. IJno sage-femme est appelée auprès
d'une femme en mal d'enfant qui résidait dans cette grotte ; on lui
remet, pour frictionner le nouveau-né, une boite pleine d'onguent,
en lui recommandant d'éviter de s'en frotter le tour des yeux. Elle
dés obéit; alors tout change autour d'elle; elle voit la houle belle
comme un château, et les fées lui semblent habillées comme des prin-
cesses. Elle ne manifeste aucun étonnement et retourne chez elle, bien
payée. Quelque temps après, comme elle pouvait, grâce à la pommade
magique, voir les fées, invisibles pour d'autres, elle en aperçoit une en
train do voler; elle ne peut s'empêcher do le dire tout haut, et la fée lui
arrache l'œil qui avait été frotté avec l'onguent merveilleux -. Cet épi-
sode se rencontre dans les légendes de fées terrestres (cf. t. I, p. 438) et
il ligure aussi dans un autre conte de houles de la Manche, et dans un
parallèle guernesiais.
Le plus ordinairement, il s'agit d'une femme qui, ayant été opérer
la délivrance d'une fée, porte involontairement à ses yeux un onguent
ou un objet qu'on lui a remis pour oindre ou frotter le nouveau -né^.
Un conte de la Haute-Bretagne ne présente pas cette circonstance : un
pêcheur voit deux fées, au sortir d'une houle, se frotter les yeux avec une
espèce dégraisse qui les fait i m médiatomont changer d'aspect et paraître
semblables à dos femmes du pays. Il outre dans la grotte et ayant vu
sur la paroi un peu de la pommade qui avait servi à la transforma-
tion des fées, il s'en met tout autour de l'œil gaucho [)our savoii' si
par ce moyen il pourrait acquérir lour science. Il les reconnaît en olVet
sous leurs divers déguisements ; mais, comme dans les légendes simi-
laires, lune d'elles se sachant devinée, lui crève avec sa baguette l'o'il
devenu clairvoyant.
1. A. Orain. Géograpliie de Vllle-el-Viluine, p. 467-468. L'auteur ajoute que bien
des marins ont aperçu, au milieu des rérif^, une procession de jeunes tilles vêtues
de blanc, se dirigeant vers l'ouverture de la houle.
2. Paul Sébillot. Lillératwe orale de la IJatde-Bretagne, p. 19-23. On connaissait
au moyen âge, en Provence, une légende dans laquelle figure l'épisode de l'œil
rendu clairvoyant par un procédé analogue : Gervasius de Tilbury. Otia imperinlia,
p. 38-39, éd. Liebrecht ; cf. aussi Paul Sébillot. Coules de la Uaule-Brelagne,
t. I, p. 122.
3. Paul Sébillot. Lillérature ovale de la llaule-Bretagne, p. 24-27.
114 LES GROTTES MARINES
Les nombreuses légendes des fées des houles les représentent comme
vivant en famille, et formant parfois une sorte de clan. Il y avait tout
au moins une exception, ainsi que le montre cette tradition de la
Rance maritime, racontée sous une forme romantique, et dont je ne
reproduis que les parties les moins suspectes : Souvent au coucher ou
au lever du soleil, on voit sortir de la Grotte de la Fée du Bec Dupuy
une vapeur blanche^ bleue, rose, verte, qui s'élève, s'abaisse, grandit,
s'évapore et laisse enfin voir une femme divinement belle. On l'appelle
dans le pays la Fée ou la Dame du Puy : elle se promène sur les grèves,
et ses vêtements brillent de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Elle
s'assied parfois sur le gazon des falaises, ou passe, légère comme
l'oiseau, sur les hautes tiges des landes ; elle ne parle à personne, et
fuit à la vue de l'homme. Autrefois elle était souveraine en ces lieux ;
aujourd'hui elle pleure sur les rochers déserts sa puissance détruite.
A sa voix jadis, les vents soufflaient moins fort et les vents se calmaient.
Aussi voyait-on chaque marin, en partant pour la pêche, venir sur la
grève offrir ses hommages à la fée qui lui rendait le vent favorable et
la pèche abondante. Les femmes, les sœurs, les filles, les amantes des
absents, déposaient des guirlandes de fleurs à l'entrée de sa grotte,
gardée par une meute de chiens invisibles, toujours aboyants et prêts
à dévorer l'imprudent qui se hasardait à en forcer l'entrée. Depuis que
le cuite des idoles a disparu, la fée ne se montre plus souvent ; sa vue
n'annonce rien de bon, et elle laisse souvent sur les grèves de sanglants
souvenirs de son passage. La dernière fois qu'elle apparut, c'était pour
annoncer à une bergère que son amant qui, pour la voir, traversait à
la nage l'embouchure de la Rance, s'était noyé, et qu'elle-même allait
mourir. Le clergé de Saint-Suliac alla l'exorciser dans sa grotte ; depuis,
on la voit encore parfois se promener au clair de lune ; mais elle s'en-
fuit aussitôt qu'on approche d'elle, et elle n'a plus aucun pouvoir'.
Dans certaines houles, des nains habitaient avec les fées, dans un
état voisin de la domesticité ; parfois, et cette circonstance se rencontre
aussi à Guernesey, des cavernes étaient tantôt le séjour de fées, tantôt
celui de lutins. Celte conception se retrouve à Saint-Suliac, et, d'après
une légende recueillie quarante ans après celle rapportée ci-dessus, on
donnait aussi le nom de Trou aux Jetins à la Grotte du Bec Dupuy.
Une vieille femme qui la raconta à M. Harvut, tenait de son grand'père
que les Jetins étaient des petits hommes hauts d'un pied et demi, qui
sortaient tous les soirs de leur trou pour s'amuser dans la campagne ;
car ils étaient très « jouasses ». Ce sont eux qui, la nuit, viennent em-
brouiller la queue des chevaux, mettre les cochons à courir, et ouvrir
les poulaillers. S'ils ne sont pas grands, ils sont très forts, et ils
1. Elrire de Cerny. Saint-Suliac et ses traditions, p. 18-22.
Les grottes des îles .\ormandes 115
peuvent, sans se gêner, lancer ù près d'une lieue des roches grosses
comme une maison ; c'est ainsi qu'ils ont jeté les pierres qu'on dit
tombées du ciel el les gros cailloux qu'on voit dans le milieu des prés
sans savoir qui les y a mis. Ils se plaisaient aussi à enlever des enfants
et mettre à leur place de vilains petits êtres qui ne grandissaient pas,
tétaient toujours et avaient une figure vieillote. Les Jetins prirent un
petit garçon que sa mère avait apporté aux champs et posé à l'écart,
et ils lui substituèrent un de leurs rejetons. Comme il ne grandissait
pas, la femme alla consulter un de ses voisins, qui lui recommanda de
mettre à bouillir devant le feu une douzaine de coquilles d'oeufs remplis
d'eau. En s'éveillant, le petit s'écria: « J'ai quatre-vingt-dix ans, et je
n'ai jamais vu tant de petits pots bouillants. » La bonne femme lui
demanda où était son gars et il répondit que les Jetins l'avaient
emporté chez eux, pour en avoir de la race. LUe alla encore consul-
ter le bonhomme, et, d'après son conseil, elle porta l'enfant au bord
du trou, et cria qu'elle allait le tuer si on ne lui rendait pas son
gars. Le petit Jetin se mit à jeter les hauts cris. Elle commença à
frapper tout autour de lui : au bout d'un quart d'heure, on vit venir
un petit homme qui tenait par la main un beau petit gars, el qui,
ayant pris le petit Jetin dans ses bras, l'emporta bien vite dans la
grotte '.
§ 2. GROTTES DES ILES NORMA.NDES ET DU COTENTIN
Dans le commencement de ce chapitre, j'ai résumé les épisodes de la
vie des fées des houles, dispersés dans les cinquante récits, quelques-
uns assez fragmentaires, dont elles étaient l'objet, il y a moins de
trente ans ; l'indication des sources permettra de les lire dans le texte
même. Je donnerai avec plus de détail les traditions qui s'attachent
aux grottes de Guernesey, le groupe le plus important après celui delà
Manche bretonne, parce qu'elles sont en plus petit nombre et qu'elles
figurent dans des ouvrages peu connus en France. Elles ontété recueil-
lies vers le milieu du xix^ siècle, par Madame Louisa Lane Clarke qui
les a insérées dans son Guide to Guernsey et dans Folk-Lore of Guern-
sey. Quarante ans plus tard, sir Edgar Mac Culloch, bailli de
Guernesey, alors octogénaire, écrivait pour la Revue, des Traditions
populaires plusieurs articles, d'après ses souvenirs de jeunesse, et une
enquête plus récente, faite avec beaucoup de soin. Il est regrettable
que l'on n'ait pas entrepris dans les autres îles de la Manche une explo-
1. Paul Sébillot. Légendes locales, t. 1, p. 49-51, d'après la Vague, écho des pla-
ges bretonnes, 19, 26 juillet, 2 août 1891.
IK; les (.bottes marines
ralion analogue ; il s'y trouve aussi des houles, et les noms qu'elles
portent supposent des traditions : à Jersey on relève les grottes des
Creux Fantômes, nombreuses dans la baie de Saint-Brelade, celles du
Trou du Diable; à Serk, la Grotte des Boutiques et la Cheminée du
Creux Terrible qui communique avec une excavation dans la falaise'.
De même que leurs voisins de la Manche bretonne, les Guernesiais
ne faisaient pas remonter le départ des fées à une époque éloignée :
un pécheur dit à Madame Clarke qu'il ne les avait pas vues, mais
qu'elles s'étaient montrées plusieurs fois à son grand-père "-. Elles étaient
mâles et femelles et on les appelait faïp.s et failiaux^ ; ce dernier nom,
à part sa forme plus patoise, est identique à celui de féetauds que l'on
donne, aux environs de Saint-Malo, aux fées mâles, qui n'ont point de
nom spécial dans le français classique, parc* que les contes littéraires
ne les connaissent pas.
Les pêcheurs deGuernesey n'étaient pas certains que les habitants des
grottes les eussent quittées, et, la nuit, ils ne s'aventuraient pas volontiers
dans leur voisinage. LeCreux des Fées, sur la péninsule du Houmet, était
une de leurs principales résidences. C'est une caverne de peu de dimen-
sion, creusée par les flots dans un rocher granitique très friable, et abon-
danten particules de mica, qui reluisentausoleilcomniedespailletlesd'or,
circonstance qui a peut-être donné lieu aux croyances qui s'y rallachent.
On ne peut y pénétrer qu'à mer basse, et en grimpant sur de grosses
masses de rochers entassés à l'entrée. Un passage souterrain, ditficile
à trouver, conduit, à deux milles de distance en ligne droite, à une
voûte sous l'église de Saint-Sauveur, où aboutit aussi un long couloir
qui part du Creux Mahié, dans la paroisse de Torteval, particularité
qui se retrf)nve dans les légendes des houles en Bretagne, et en Basse-
Normandie. Dans cette grotte, un trou, pas plus grand que la bouche
d'un four, donne accès à une salle spacieuse taillée dans le roc : au
milieu est une table de pierre sur laquelle sont étalés des plats, des
assiettes et des gobelets, ustensiles destinés aux fées et analogues à
ceux qui se voient dans les houles du cap Fréhel. Mais à Guernesey,
personne n'avait osé aller s'assurer de la réalité de la chose. Ce Creux
des Fées était l'objet de plusieurs récits merveilleux : une ménagère
d'Albecq, qui était garde-malade et sage-femme, fut réveillée une nuit
par un inconnu, (jui lui dit qu'on avait besoin de ses services pour un
enfant en danger. Elle le suivit, et arriva à l'entrée du Creux des Fées ;
à mesure qu'elle avançait, tout changeait d'aspect ; les rudes parois de
1. Joaiino. Guide de Drelar/ne. p. 599, 605, 620.
2. Louisa Lane Clarke. Guide lo Giiernsey, p. 74.
3. E'Jgar .Mac Culloch, io Rev. des Trad. pop., t. 111, p. 422.
LES FEES ET LEURS ENFANTS I | /
la caverne devinrent polies, el une lumière brillante éclairait l'entrée
d'une demeure magnilique. On la conduisit dans une belle cluimbre
où un enfant était couché dans un berceau. Elle lui donna tous ses
soins, et il ne fai'da pas à se rétablir, .\vant de le quitter, elle voulut
l'embrasseï', mais un peu de sa salive lui ('-tant tombée sur les yeu.x,
elle vit tout aussitôt une Iranslormation, mais opposée à celle qui
s'opère en pareil cas en Ilaute-I>rctat:;ne : le palais somi>tueux où elle
avait demeuré près d'un mois i-edevint une caverne sombre et humide,
et ses habitants de pauvres hères misérablement vêtus. Elle eut la
prudence de ne pas laisser voir qu'elle s'était aperçue du changement,
el quand elle retourna cliez (die, après avoir reçu une bonne gratiti-
cation, elle ne parla à personne de son aventure. Le samedi suivant,
en entrant dans une boutique de la ville, elle aperçut son hôte mysté-
rieux du Creux des Fées, qui, évidemment sans être vu que d'elle,
remplissait son panier des meilleures provisions. Elle comprit d'où
venait l'abondance qui régnait dans la caverne, et elle s'écria sans
réfléchir: « Ah ! méchant voleur, je te vois. — Tu me vois, .dit-il, et
comment? — De mes yeux ! » Aussitôt il lui cracha au visage et elle
devint aveugle sur le champ '.
Cette grotte avait une autre légende ; Au temps où les fées se mon-
traient souvent sur terre, une bonne femme fut réveillée au milieu de
la nuit par un homme de très petite taille, qu'elle n'avait jamais vu
jusque-là, el qui était enveloppé d'un grand manteau. Quand elle
avança une lumière^ il se retourna de côté en disant qu'on avait besoin
d'elle pour un enfant malade. La femme le suivit, et vit qu'elle allait
du ci'dé de la baie Vazon, ce qui la surprit, parce que ce rivage n'est
habité que par des pécheurs, et que le petit lionmie était habillé comme
un monsieur. Elle lui fit observer, par deux fois, que sans doute il se
trompait de chemin ; mais il lui répondit qu'au contraire, il était dans
la bonm>. route. Ils arrivèi'ent, après avoir ti-aversé les sables, aux
rochers qui sont auprès de la Tour du lloumet, et comme il faisait
noir, le petit homme la prit par la main et la guida sur les rochers. Ils
entrèrent dans une caverne où elle ne voyait pas à un pied devant elle ;
ils marchèrent assez longtem|)s dans une obscurité profonde, jusqu'au
moment oii le petit homme lui demanda si elle ne voyait pas (pichjue
chose. Elle m; révéla jamais ce qu'elle avait vu, mais le lendemain elle
portait sur les bras un petit garçon très délicat C'était un enfant des
fées, qui resta avec elle, comme s'il eût été son propre lils, jusqu'à
l'âge de quinze ans ; à cette époque il prit des leçons avec le pasteur ;
1. Edgar Mac GuUoch, in Rev. des Trad. pop., t. iV, p. ]0o-106; t, 111, p.
426-428.
118 LES GROTTES MARINES
une nuit que celui-ci s'en revenait chez lui, il entendit une voix qui
l'appelait par son nom : « Jean du Marescq ! dites donc au petit Colin
que le grand Colin est mort. » Lorsque l'enfant eut appris ce que le
pasteur avait entendu, il lui dit : « Adieu, maître, il faut que je parte ».
Il alla voir sa mère adoptive et lui dit en pleurant: « Il faut que je
m'en aille bien loin, et jamais je ne reverrai plus ma mère terrestre;
mère chérie, donne-moi ta bénédiction. » Alors, si promptement qu'elle
n'eut pas le temps de lui répondre, il s'évanouit et elle ne le revit plus K
D'après la tradition, c'est d'une caverne de la côte Ouest de Guerne-
sey, appelée le Creux des Fées, que sont sortis les Arragousets (Sarra-
gousets de Victor Hugo) qui ont dévasté l'île. Un homme nommé Jean
Letocq s'étant levé plus matin qu'à laccoutumée, pour se rendre à sa
bergerie, vit des troupes innombrables de petites gens, armés de toutes
pièces, qui sortaient du Creux des Fées; ils se répandirent bientôt, mal-
gré la résistance qu'on leur fit, par toute l'Ile, tuant tous les hommes,
et prenant possession de leurs femmes et de leurs demeures. Deux per-
sonnes du sexe masculin échappèrent à ce carnage, un homme et un
jeune garçon de la paroisse de Saint-André, qui réussirent à se cacher
dans un four. Pendant bien des années, les envahisseurs, qui apparte-
tenaient évidemment à la race des fées, vécurent tranquillement avec
les femmes qu'ils s'étaient appropriées, se conduisant en bons pères de
famille et engendrant fils et filles. C'est à ce mélange de races que
l'on attribue la petite taille et l'intelligence supérieure de quelques
familles. Le jour vint cependant que, pour quelque raison qu'on n'a
jamais pu deviner, mais que l'on croit avoir été un ordre émanant du
Roi des fées, il leur fallut quitter les femmes et les demeures auxquelles
ils s'étaient attachés. Une nuit donc, tous s'en allèrent ou devinrent,
devrait-on plutôt dire, invisibles ; car ils ne cessèrent pas, la nuit quand
tous les habitants de la maison dormaient, de visiter leurs anciennes
demeures pour compléter l'ouvrage qu'on avait laissé inachevé la veille,
et rendre mille autres petits services qui, au dire des anciens, n'avaient
cessé que du temps de leurs grands pères -.
Comme les fées des houles de la côte bretonne, celles des cavernes
de Guernesey faisaient aussi des substitutions d'enfants. Un pêcheur de
l'Lrée avait placé près d'un bon feu des patelles qu'il venait de ramasser
sur la grève, et il s'était éloigné un moment en attendant qu'elles fussent
cuites; sa femme qui s'occupait dans la maison, entendit sortir une
étrange voix du berceau où était son enfant nouveau-né. Elle se
retourna et le vit debout, regardant le foyer avec attention et disant
d'un ton de surprise :
1. Louisa Lane Glarke. Guide to Guernsey, p. 1\-Ti.
2. Edgar Mac Culloch, io Hevue des Trad. pop., t. III, p. 162.
LES FÉES ET LEURS VOISINS 119
Je n'sis de chut (cet) an, Jii d'antan,
Ni du temps du Rouey Jehan,
Mais de tous mes jours et de tous mes ans.
Je n'ai vu autant de pots bouaillants.
Elle avait entendu raconter aux vieilles femmes que les fées proli-
taient parfois de l'absence des mères pour voler leurs enfants endormis
et leur substituer leurs propres poupons, et que le moyen de les forcer
à la restitution était de jeter l'enfant par terre. Dès qu'elle l'eut fait,
l'enfant se mit à crier, et aussitôt la fée, sautant par dessus le « hec »
ou demi-porte, lui restitua son nourrisson, et emporta le sien '.
Les Guernesiais rapportaient aussi un épisode de la vie des fées^ dont
nous verrons le parallèle en Basse-Normandie ; lorsqu'elles avaient
quelque ouvrage à faire qui nécessitait l'emploi d'une charrette, ceux
qu'elles favorisaient entendaient une voix qui la leur demandait, en
promettant de la rendre en bon état, et même de la réparer si elle avait
quelque chose à refaire-. Elles avaient même une formule pour solliciter
ce service ; après avoir prononcé le nom de celui à qui elles s'adres-
saient, elles disaient :
Prête mé ten quériot.
Pour que j'allons à Saint-Malo,
Queurre des roques et des galets,
Rindelles, roulettes, ou roulons,
S'il en manque, j'en mettrons.
La permission n'était jamais refusée, car elles rendaient toutenparfait
état, et si durant le voyage nocturne, les parties en métal éprouvaient
quelque avarie, on les retrouvait réparés le malin avec de l'argent pur'.
Ces fées se plaisaient à rendre services aux hommes. Les vieilles
gens du voisinage de l'Krée assurent que, jadis, si l'on portait le soir une
écuellée de soupe au lait au Creux des Fàies, si l'on y déposait un tri-
cot que l'on voulait voir promptement achevé, en mettant de la laine
et des aiguilles à tricoter, on reti'ouvait le lendemain l'écuelle vide, et
le tricot achevé en perfection^.
On connaisçail autrefois dans le pays de la Hague des légendes sur
les grottes de la mer ; mais il y a vingt-cinq ans elles étaient oubliées
à ce point que Jean Fleury, auquel les légendes que j'avais publiées
rappelaient celles qu'il se souvenait assez confusément d'avoir entendu
raconter à sa mère, née au XVIII'' siècle, eu grand'peine à en retrouver
quelques fragments. Jadis on appelait « houles » comme en Bretagne
1. Edgar Mac Culloch. Guernsey Folk-Lore, p. 219 220.
2. Edgar Mac Culloch, in Rev. des Trad. pop., t. IV, p. 107.
3. Edgar Mac Culloch. Guernsey Folk-Lore, p. 212-213.
4. Edgar Mac Culloch. Guernsey Folk-Lore, p. 203-204.
j 20 LES GROTTES MARINES
les trous des fées, et certains endroits des falaises étaient leurs jardins;
les trous n'étaient pas considérables, et on y aurait malaisément logé
une famille. Mais les fées du Cotentin étaient toutes petites, presque
aussi minuscules que les fions de la Haute-Bretagne ; il y avait parmi
elles des hommes et des femmes. On ne voyait pas leur travail, mais
elles travaillaient pourtant. Elles venaient la nuit frapper aux portes,
et parlant français comme à la ville, au lieu de s'exprimer en patois,
elles demandaient qu'on leur prèle des charrues et des chevaux. 11
fallait leur répondre oui, ou l'on s'exposait à leurs malices. Elles
prenaient la charrue et les chevaux et labouraient leur champ avec.
Quelquefois elles empruntaient les chevaux pour leurs courses, et
comme les fées sont des êtres 1res petits, elle montaient sur leur cou
et non sur la selle, et se faisaient des élriers de leurs crins, qu'on
trouvait singulièrement emmêlés. Ces fées ('taient ti'ès soigneuses, et
si quelque objet qu'on leur prêtait était un peu gâté, on le retrouvait
en bon état. Quelques-unes avaient, comme les Martes du Ben-y, les
seins tellement allongés, quelles les rejetaient par dessus leur épaule
pour donner à téter à leurs petits qu'elles portaient sur le dos. On les
entendait aussi parler sous terre, cl crier que le four était chaud, et
quanti un leur demandait poliment de la galette^ on en trouvait de très
bonne dans une serviette, avec du beurre sans sel et un couteau. Mais
il fallait avoir bien soin de remettre tout ces objets sans rien disliaire '
§ 'S. GROTTES DES FÉES ET DES LUTINS
Jusqu'ici ou n'a trouvé que rarement, et à un état assez fruste, des
traditions apparentées à celles du groupe des houles de la Manche,
entre Cancale et Sainl-Brieuc, ou de celles de Guernesey et du Cotentin.
Les enquêtes que de très bons folk-loristes, comme MM. L.-F. Sauvé
et H. Le Carguet, ont bien voulu faire dans le pays bretonnant, où pour-
tant les cavernes sont communes, n'ont révélé qu'un petit nombre de
traits, dont la plupart ne se rapportent pas aux fées. Cependant les
légendes qui suivent, bien qu'isolées, semblent montrer que des
croyances, assez voisines de celles du pays de langue française, oui du
exister sur la côte de la Manche bretonnante, et sur TOcéan.
A l'ile de Groagez, File aux Femmes ou l'île aux Fées, à un kihunèti-e
de Port-Blanc, une sorte de caverne est hal)itée par une Groac'h vor.
Une nuit une femme qui passait par là aperçut une lumière dans le
creux. Elle y entra, et vit, tout au fond, une vieille qui tllait. Celle-ci
1. Jean Fleury. Littérature onde delà Basse-Normandie, p. 1, 56.
LES FÉKS DES (iHOTTTES E>J lîASSK-BKETACJME 121
lui fit signe dapprocher, et lui remit sa quenouille, en lui disant qu'elle
en tirerait des avantages, à condition de ne dire à personne comment
elle se l'étail procun-e. La honne femme le promit, et, de retour à la
maison, elle lila pendant des mois; la quenouille ne diminuait point,
et à mesure que sou lii elail lilé, elle le vendait. Elle aurait bientôt fait
fortune, mais la laugue lui démangeait de raconter son aventure. Un
jour qu'une voisine lui demandait comment elle s'y prenait pour avoir
de si beau til, elle lui dit (|u"elle le tenait d(> la fée de la Mer. A l'instant
même la quenouille s'épuisa, et tout l'argent qu'elle avait gagné dis-
parut. Vwe autre caverne, appelée 7'oul <i.r Groac'h, le Trou de la fée,
à Loguivy-Plonljazlanec, pays peu éloigné du Port-Blanc, était aussi
la résidence de fées, qui n'avaient pas la réputation d'être bienveil-
lantes; on m'a raconté en 1<S75, lors d'un séjour dans cettf; région, que
moins de trente ans auparavant, les pêcheurs, plulôL que de passer
devantàpied, en revenant au village, retournaient leur bateau sur la
grève, et se couchaient dessous en attendant la mai'ée; mais le pouvoir
de ces dames ne s'étendait pas, semble-t-il, sur les femmes; si celles
de Loguivy venaient ù la rencontre de leurs hommes, ils n'avaient rien
à craindre en passant devant Toul ar Groac'h'. Des « Mary Morgan »
vivent encore dans une grotte près de Crozon, souvent inaccessible à
cause de la mer. Un seigneur du voisinage, désolé de ne pas avoir d'en-
fant, vit un soir sur le chemin de son château une mignonne fillette
abandonnée dans un panier de jonc. Il l'emporta à son logis, et sa
femme et lui relevèrent comme si elle eût été leur fille. Mais c'était
une Mary Morgan : bien souvent, la nuit, l'enfant disparaissait du ber-
ceau où ou l'avait couchée, sans que l'on pût savoir ce qu'elle était
devenue. Lorsqu'elle fut grande, on entendit souvent, le soir, dans la
cour du château le pas d'un cheval; c'était un « folgoat » qui appelait
la Mary Mm-gan. On voyait une lumière éblouissante; c'était la jeune
fille qui répondait à cet appel; elle s'en allait et était quelquefois absente
pendant des semaines. Ceux (|ui l'avaient élevée essayèrent en vain de
la retenir, elle les quittait, el un jour elle ne revint plus. Ues gens du pays
assurent qu'elle est encore dans cette grotte, la dernière qui soit la
demeure des Mary Morgan'^.
Dans la baie de '\'audet en Phtulec'h, sur les bords de la Manche bre-
lonnanle, tout le monde parlait auti'cfois d'une grotte peu profonde où
se trouvait, non une fée, mais nue princesse qui y avait été encliantée^
avec d'immenses trésors. Elle doit rester endormie jusqu'au jour où
un célibataire, inaccessible à la peur, sera venu la délivrer. Il faut
1. Paul Sébillot, Légemles de la Mei;l. I, p. 239-240. Grortc'/t vor =z îée ou vieille
de la Qier.
2. Lucie de V.-H., in Rev. des Trad. pop., t. XVI, p. 203.
122 LES GROTTES MARINES
qu'il se présente à la caverne, étant à jeun, le jour de la Pentecôte, à
l'heure de minuit, et qu'il échappe à un enchanteur qui doit se mon-
trer â lui sous la forme d'un dragon qui vomit des flammes'.
En dehors de la Bretagne, des îles de la Manche et du Colentin. on
n'a relevé, à ma connaissance, qu'une seule légende qui associe les fées
ou leurs congénères aux cavernes du littoral. La Grotte aux Fées est
une sorte de grande excavation dans les rochers au bas de la montagne
d'Hyères; des fées de la mer, d'autres disent des sirènes, l'habitent, et
un génie bienfaisant les y tient enfermées pour les empêcher de nuire
aux marin<î. Elles n'en sortent pas, mais parfois elles chantent, et leur
chant est si doux et si mélodieux que, pour mieux les entendre, les ma-
telots oublient de s'orienter; c'est pour cela qu'il y a tant de naufrages
aux abords des îles d'Hyères^.
On rencontre sur l'Océan, entre la Loire et la Vilaine, un
groupe de cavernes, moins bien enquétées que celles de la Manche,
mais dont les noms supposent des légendes; quelques-unes ont d'ail-
leurs été recueillies. Certaines de ces excavations se prolongent aussi
fort loin sous les terres : La grotte du Chat à Piriac s'appelle ainsi parce
qu'un chat qui y avait été jeté et ne pouvait en sortir à cause de la mer
qui en fermait l'entrée, reparut près d'un village, a près d'une lieue de
là^ Un souterrain qui partait d'une grotte de Batz allait jusqu'à Gué-
rande. Ces cavernes n'étaient pas la résidence des fées, mais celle de
petits êtres apparentés aux Fions et aux Jetins de la Manche. Une grotte
près du Croisic, dont la mer ne cesse de baigner l'entrée, se nomme,
disait Richer en 1823, le Trou du Kourican : elle était, assure-t-on,
habitée autrefois par des pygmées; la plus grande partie des grottes de
Painchàteau a servi d'habitation à ces petits hommes, et c'est une opi-
nion vulgaire reçue dans le pays qu'il a existé jadis sur la côte une
tribu de nains appelés Kouricans, qui faisaient leur demeure dans des
rochers^. Ce nom de Kourican n'est qu'une forme dialectale de Korri-
gan, terme qui désigne, outre des nains terrestres, de mystérieux petits
personnages qui habitaient aussi des cavernes à l'extrémité du Finis-
tère et sur le littoral de la partie brelonnante des Côtes-du-?sord. Des
Kourigans qui résidaient dans une des grotte de Balz, passaient pour fort
riches : un homme qui voulait prendre une partie de leurs trésors s'y
rendit à minuit, mais ébloui par l'or, il s'attarda trllement que les nains
1. B. Jollivet, Les Côles-du-Nord, t. IV, p. 58.
2. Albert de Larrive, in Rev. des Trad. pop., t. XVI, p. 202-203.
3. E. Richer. Voyar/e dans la Loire-Inférieure. Lettre VII. Le Bourg -de Batz, his-
toires et légendes, s. d. (1899?) p. 109.
4. Richer, l. ç.
LES NAINS DES GROTTES 123
le surprirent, et il n'a pas reparu depuis. Les Korrigans de la grotte de
la Govelle y gardaient un trésor qui s'enrichissait des débris des nau-
frages', comme celui des nains qui figurent dans un récit de la pres-
qu'île guérandaise, fort long, très arrangé, et d'une forme prolixe et
romantique; il ne semble pas toutefois inventé de toutes pièces, et la
tradition a vraisemblablement fourni à l'auteur un certain nombre de
traits que l'on peut considérer comme populaires, puisqu'on les
retrouve dans d'autres légendes qui lui étaient probablement inconnues.
Une mendiante, repoussée de partout et traitée de sorcière, finit par
trouver l'hospitalité chez un palutlier ; pour le remercier, elle lui remit
une petite clé toute rouillée en lui disant d'aller, la nuit suivante, à la
grotte des Korrigans de la falaise près de Trégaté, de frapper avec la
clé le rocher qui est au fond, et qui s'ouvrirait aussitôt, laissant voir
un trésor immense; mais elle lui recommanda d'en sortir avant l'aurore,
et elle lui donna aussi un anneau qui devait le rendre invisible. Le pa-
ludier arriva à la grotte, la nuit suivante, et il entendit le bruit de l'or
et de l'argent que l'on remuait. Il présenta sa clé au rocher, qui tourna
sur lui-même, et il pénétra dans une salle immense où brillaient partout
l'or et les pierreries. Une multitude de petits hommes noirs, aux pieds
de boucs, à la télé cornue, s'agitait dans le palais, où le roi assis sur
son trône, faisait l'inventaire de ses trésors: dans un énorme coffre
étaient tonles les richesses des navires que les Korrigans avaient fait
s'échouer à la côte depuis un an. Le paludier remplit son sac d'or et de
diamants, et sortit en regrettant de ne pouvoir en emporter davantage.
Il alla cach ;r son butin dans un menhir qui s'ouvrit au contact de sa
clé, puis il retourna à la grotte dont la porte lui livra encore passage.
Il puisa de nouveau dans le grand coffre, mais quand il présenta sa clé
au rocher, il ne tourna plus sur lui-même; il faisait jour, et comme son
anneau avait perdu sa vertu, il cessa d'être invisible, et il fut aperçu
par les Korrigans qui l'amenèrent à leur roi. Celui-ci ordonna de l'en-
sevelir dans l'or qu'il avait si fort convoité, et sa sentence allait être
exécutée, lorsque parut la vieille mendiante, qui se changea en une
belle princesse, devant laquelle s'inclinèrent les Korrigans. Elle dit au
paludier qu'elle avait voulu réprouver_, et que, pn-ir avoir été trop
cupide, les richesses qu'il avait emportées la première fois resteraient
éternellement cachées dans le menhir. Mais elle lui fit présent d'un
petit plat d'étain qui, trois fois par jour, se remplirait des mets qu'il
souhaiterait ^
Les nains des cavernes de la Basse-Bretagne ne sont pas, comme ceux
1. Heniy Quilgars, in Rev. des Trad. pop., t. XIV, p. 613.
2. A. Blanlœil. Récits bretons, p. 165-181.
124 LES GROTTES MARINES
du pays de Guérande, des gardiens de trésors. La grotte des Korandons,
à lanse de Porlzmoguer, en Plouha (Côles-du-Nord) est hantée par des
Korrigans ou Korandons; ils ont pour jambes des pattes de chèvres
dont les sabots sont en fer. Ils exécutent, la nuit, des danses bruyantes,
le fracas des galets remués par les vagues est attribué au piétinement
de leurs pieds de fer'. Des trous dans les falaises de Bilfot, près de Paim-
pol, sont habités par des familles de Korandons, et on retrouve ces
nains sur plusieurs parties de la côte : entre l'embouchure du Trieux et
Lannion, il y en a dans presque tous les trous, mais surtout dans ceux
de Karrek nr seiUinel, le Rocher de la sentinelle, au Port-Blanc: au-
dessous est un creux très profond appelé Joui ar Garandonef, le trou
des nains de la mer ; ils en sortaient la nuit pour danser au bord de
l'eau, et l'on disait que parfois ils enlevaient des enfants'.
D'autres personnages de petite taille habitaient les grottes marines
du Finistère , mais leur souvenir est beaucoup plus efTacé, et l'on n'a
pu recueillir rien de précis sur leur gestes. L.-F'. Sauvé qui, en 1882 et
1883, après la publication des légendes des luiules de la Manche, fit
une enquête sur les grottes du sud de la Bretagne, et en particulier
sur celles de Morgate, pourtant assez belles pour être la résidence de
personnages surnaturels, ne rencontra aucun fait traditionnel: une
seule personne lui dit, et encore avec queUiue hésitation, (jue les Corri-
quets, qui sont aussi des nains, y avaient autrefois demeuré.
Suivant un récit qui figure dans une relation de voyage écrite par
deux poètes, et qui se ressent de l'influence romantique mise à la mode
par Souvestre, les nains qui habitaient la grotte des Korrigans, dans
l'anse de Dinant, auraient été des génies bienveillants, luttant pour
protéger les hommes,, avec d'affreux géants du voisinage, qui repré-
sentent en quelque sorte l'esprit du mal. Voici, avec de légères sup-
pressions, le récit du TvoBreh. Ces Korrigans formaient une peuplade
de nains velus, et à la même époque d'énormes géants résidaient au
Château de Dinant. Ceux-ci, méchants et féroces, faisaient de grands
ravages sur la côte. Ils s'emparaient pour leur repas des bœufs et des
moutons d'alentour, ils ravissaient les vaisseaux qui s'aventuraient
près de leur repaire, les écrasaient entre le pouce et l'index, comme
on casse une noisette, et ne faisaient qu'une bouchée des matelots. Les
nains, au contraire, étaient aussi bons que leurs voisins étaient mau-
vais, et ils rendaient service aux hommes en toute occasion. Ils jouèrent
plus dun tour aux géants pour soustraire les paysans à leur férocité ;
aussi les hôtes du château conçurent-ils contre eux une haine profonde.
1. Paul Sébillot. Légendes de la Méi\ t. I, p. 240.
2. G. Le Calvez, in Rev. des Trad. pop., t. XII, p. 390-391.
LES LUTINS ET LES (.ÉANTS 125
Les Korrigans étant toujours sur leurs gardes, les géants creusèrent
secrètement une sorte de tunnel pour pénétrer dans la grotte et sur-
prendre leurs ennemis pendant leur sommeil. Ils donnèrent les derniers
coups de pioche comme deux heures sonnaient à l'église du bourg, et
ils se ruèrent dans la caverne ; mais ils là trouvèrent déserte et virent
seulement un grand feu allumé à l'entrée. Ils voulurent rehriuisser che-
min ; mais les lutins avaient bouché l'unique issue en provoquant un
éboulement de pierres. Les géants moururent asphyxiés, et les larges
roches aujourd'hui couchées sur les sables sont les géants pétrifiés dans
leur dernier sommeil. Plus tard les Korrigans, voyant ({ue les hommes
payaient par de lingi-atitude les services qu'ils leur rendaient, quittèrent
le pays '.
D'après une autre tradition assez romanesque, la grotte de Philopen,
voisine de Penmarch, aurait servi de retraite à un géant, qui serait
venu dans ce pays à la suite du naufrage d'un navire sur l'île Fougère ;
ceux des gens du voisinage qui y étaient allés pour recueillir des épaves,
n'avaient plus reparu, et pourtant on avait trouvé leurs barques intactes
et ramenées au port on ne savait comment ; un petit garçon qui s'était
aventuré dans un bateau aurait péri, si un géant qui n'avait, dit-on,
qu'un œil, ne fût venu à son secours, et n'eût ramené son embarcation
au port. Des nains l'ayant aperçu endormi dans l'île voulurent s'empa-
rer de lui, mais il se réveilla, et les serrant dans ses bras, leur brisa les
reins. Quand il avait épuisé ses provisions, il venait à terre, et emportait
des vaches à son île, où il se rendait en nageant. Il proposa aux nains
de soutenir une lutte avec trois des plus forts d'entre eux^ en deman-
dant, s'il était vainqueur, d'avoir le droit de parcours sur tout le terri-
toire. Il les terrassa, ainsi que d'autres lult(uirs. Alors ces gens le choi-
sirent pour roi, mais il ne voulut pas accepter les charges de l'emploi,
et il se laissa nourrir par eux, en leur prêtant au besoin le secours de
sa force-.
§ 4. LÉGENDES DIVERSES
Les cavernes des groupes étudiés jusqu'ici étaient habitées par des
personnages appartenant au monde de la féerie, et les faits qui les con-
cernent sont en assez grand nombre pour que chaque région ait pu
être traitée à part. Mais les grottes marines sont l'objet d'autres légendes
qui, au lieu de former une sorte de bloc, se rencontrent à l'état isolé,
1. G. P. de Ritalongi ; Les Bigoudens, p. 491-193. D'après les Derniers Bretons, t. I,
p. 41-43, Philopen vivait dans une sorte de cabane sur la côte ; le seul trait de
ce récit qui ressemble à ceux rapporté par l'auteur des Bigoudens, est celui des luttes
soutenues contre les plus forts gars du pays.
2. A. Ciouart et G. Brault. Tro-Breiz, p. 243-245.
126 Les grottes marines
en divers pays. C'est en raison de leur dispersion qu'au lieu de les pla-
cer dans l'ordre géographique, je les réunis par affinités de sujets.
Il est assez rare que des saints aient h.-ihité ces grottes ; pourtant une
tradition ancienne rapporte que saint Maudez, quand tout le monde
dormait au couvent établi dans Tile qui porte son nom au pays de Tré-
guier, se rendait au bord de la mer, dans une caverne connue de lui
seul, qu'on appelait Guele Sanl Modez^ lit de saint Maudez' ; il s'y
dépouillait de son froc, et se couchait sur la pierre humide, couverte
de quelques herbes sèches. Un jour il ne parut pas à la prière du matin ,
et les moines firent pour le retrouver des recherches inutiles. Cent ans
après sa disparition, un pêcheur naufragé fut jeté par les flots en fureur
dans la grotte, où il vit le cadavre parfaitement conservé d'un moine ;
quand on l'eut transporté au monastère, on reconnut à son anneau le
saint abbé Maudez. Chaque année, à l'époque du pardon, de nombreux
pèlerins vont visiter la caverne et y prient pour obtenir la guérison des
douleurs : Le malade se couche sur les pierres qui servaient de lit au
saint, dans la persuasion qu'il s'en retournera guéri-. Une caverne de
Noirmoutier se nomme la grotte de Saint-Filbert, parce que ce saint
personnage aimait à y venir prier, mais on ne connaît rien de plus ^
A Plougrescant, lors du pèlerinage à saint Goneri, quelques fidèles
visitent une grotte creusée dans un rocher qu'entoure chaque jour la
marée, et que, suivant la tradition, le saint habita ; on montre à côté
une autre cavité qui lui servait d'étable*.
Des grottes de l'Océan, en Bretagne et en Saintonge avaient été la
demeure d'êtres fantastiques: à Carnac, Collé Porh en Dro vivait dans
une houle profonde, maintenant détruite par les flots ; il se plaisait à
jouer des tours aux gens du voisinage, et se montrait à eux, tantôt sous
l'aspect d'un géant, tantôt sous celai d'un poiss(jn de belle apparence
qui se laissait prendre dans les filets; lorsque les pécheurs avaient tiré
leur capture à terre, il devenait homme, et s'enfuyait à toutes jambes
vers sa retraite, en riant aux éclats ^
D'après une légende dont quelques parties sont arrangées, une sorte
de monstre qu'on appelait Rô résidait parfois dans les grottes de la côte
saintongeaise. Il avait des formes animales, mais une intelligence
presque humaine. Il faisait sa nourriture des êtres de la région, surtout
des hommes auxquels il tendait des pièges. Il répandait la terreur dans
tout le voisinage, et nul n'osait s'attaquer à lui. La côte était d'ailleurs
1. Albert Le Grand. Vies des saints de Bretagne, Saint Maudez, § 6.
2. Eivire de Gerny. Contes et Légendes de Bretagne, p. 19-20.
3. D'' Viaud-Grand-Marais. Guide à Noirmoutier, p. 93.
4. Guillotin de Corson, in Rev. de Bretagne, sept. 1902, p. 172.
5. J. Buléon, in Rev. des Trad. pop., t. IV, p. 276-281.
LÉS DhAGONS 127
couverte de forêts impénétrables où il trouvait de sûres retraites, ainsi
que dans les cavernes creuséesen forme depuits au milieu desrochersde
la côte. Les flots amenèrent unjour une barque montée par sept guerriers
idolâtres. Â leur vue la bète recula, en regardantsesadversaircs, jusqu'au
moment oîi elle se trouva acculée au pont de la Pierre. Les sept flèches
Tatteignirentjdeux lui percèrent les yeux, deux autres les oreilles, deux se
logèrent dans les narines le septième vint clouer les lèvres de la bête qui,
furieuse de son impuissance, se mit à pousser d'effroyables hurlemejits.
On voyait encore, il y a un certain nombre d'années sur la pointe du
Chai, sept pierres de granit disposées en forme de cercle autour d'une
cavité arrondie dont on ne connaissait pas la profondeur. Ces pierres
servirent de sièges de justice aux sept guerriers. L'animal Rô, privé de
tous ses sens, fut contraint par ses juges de se réfugier dans cette
profondeur insondable et fut condamné par eux à demeurer là jusqu'à
la fin des temps. Quand Rù hurle versle nord,Maumusson estbouleversé,
quand il envoie vers le nord ses cris de rage, c'est le gouffre de Cheva-
rache dans le Pertuis breton, qui soulève les vagues profondes*.
Certaines grottes avaient été la retraite de dragons, disparus depuis
longtemps, mais dont on montrait encore les traces ; sur la côte bretonne
quelques-unes avaient conservé la forme de ceux qui s'y réfugiaient
autrefois-; en face du Guéodet, à l'embouchure du Léger, on disait
qu'une excavation avait caché le dragon dont saint Thuriau débarrassa
le pays en le noyant. A Saint-Suliac (Ille-et-Vilaine) on appelait Trou
du serpent ou de la Guivre, une caverne qui se trouvait près de l'endroit
où saint Suliac avait précipité un serpent qui déchirait le sein d'un de
ses moines, en punition de sa gourmandise. Jusqu'en 1793, le clergé
de la paroisse venait, l'un des jours des Rogations, plonger par trois
fois dans la grotte le pied de la grandcroix d'argents
La teinte sanguinolente des parois d'une houle des environs de
Granville est la marque du sang des victimes qu'un dragon y a
dévorées autrefois^ ; la végétal ion, qui a l'aspect et la couleur du sang
desséché dans le Trou Baligan, sous la falaise du Nez de Flamanville, a
la même origine. Cette caverne a été le repaire d'un serpent gigantesque,
qui en sortait de temps en temps pour s'emparer des enfants qu'il
emportait dans son antre où il les dévorait. La bête faisait tant de
ravages que les habitants, désespérés, se décidèrent, pour faire sa part
au monstre, à lui abandonner chaque semaine un enfant désigné par
le sort. Saint Germain de La liouelle en délivra le pays ; il porta un coup
1. G. Musset. La Charente-Inférieure avant l'histoire, p. 136.
2. L. Kerardven. Guionvac'h, p. 24.
3. Paul Sébillot. Légendes de la mer, t. I, p. 241 ; Elvire de Gernj'. Sainl-Suliac,
p. n.
4. Paul Sébillot, 1. c, p. 237.
128 LES GROTTES MARINES
de crosse à Tanimal qui se lord il, lil quelques mouvements convulsifs
et s'incrusta dans un bloc de granit, oîi on a pu le voir jusqu'au com-
mencement du XIX' siècle. Suivant un autre récit, le monstre étant
sorti de son antre, saint Germain lui passa son étole au cou et l'étrangla '.
Le nom de plusieurs grottes semble supposer qu'elle sont en relation
avec les puissances infernales. Près du cap Fréhel, le Trou d'Enfer,
qui porte aussi l'ancien nom celtique de Tout Ifern, est un long couloir,
s'avançant an loin dans les terres, et, qui maintenanl n'a plus de voûte :
il est la résidence d'un diable qui en sort pour aller à la recherche des
marins noyés en état de péché mortel-.
A Carteret (Manche) les vieilles racontaient que Satan s'était battu
avec saint Georges dans une caverne appelée le Tombeau du diable ; le
grand saint l'avait terrassé sous son cheval de guerre, et l'avait atteint
d'une blessure qui le cloua contre un de ces rocs. Ceux qui racontaient
ces choses montraient à leurs enfants des marbrures rougeâtres qui
sillonnaient la pierre bleue, comme une incrustation du sang du démon^
Le diable fréquentait une autre grotte normande : celui qui s'aventure
dans le Trou Baligan, qui s'étend, dit-on, jusque sous l'église de
Flamanville, y trouve une table magnifiquement servie, mais s'il a le
malheur de s'y asseoir, le diable survient et l'enlève \
Des traditions que l'on rencontre sur la côte sud du Finistère et à
Nice, mais qui paraissent inconnues ailleurs, racontent que certaines
cavernes étaient hantées par des revenants et des âmes en peine.
Quand il y a des naufrages dans la baie de Douarnenez, la mer
transporte les noyés dans la grotte de l'Autel, près de Morgate. Leurs
âmes y séjournent pendant huit jours avant de partir pour l'autre
monde. Celui qui troublerait leur solitude en s'aventuraut dans cette
grotte durant cette période y périrait de maie mort^ A Nice, derrière
le Château anglais, se trouve la batterie des Sabatiés, qui a remplacé
l'ancien (xtni Jet Sal)ali(\ défendu au moyen âge parla corporation des
cordonniers. Au-dessous, la mer a creusé les grottes des Sabatiés, où
l'onde réveille sans cesse des échos qui se fondent en un bruit sourd.
Les marins disent que ce sont les revenants, compagnons de saint
Crépin, qui continuent à battre des semelles revenantes*^.
Il est assez rare que les grottes maritimes passent, comme la plupart
t. Jean Fleiiry. LUI. orale de la Basse-Nonnandie, p. lG-18; Soc. arc/i. d'Avran-
ches, t. V. (1882), p. 155.
2. François Marquer, iu Revue des Trad. pop., t. XII, p. 357.
3. Barbey d'Aurevilly. Une vieille maîtresse, t^. 319.
4. Société arclt. d'Avranches, t. V. p. 155.
5. A. Le Braz. La Légende delà Mort, t. il, p. 1.
6. Négrin. Guide de Nice, p. 187.
LES TRÉSORS 129
de celles de la terre ferme, pour receler des richesses. Deux seulement
des nombreuses léf^endes dos houles de l;i Haiile-l'relagne parlenl, et
presque incidemment, de trésors : un château du monde souterrain,
auquel on accédait en passant par la houle de la Corbière^ avait des
colTres d'or dans ses caves que seule pouvait ouvrir une clé magique ;
un nain assis sui- un trépieil enire un l)rasier et une grosse pierre qui
fermait l'entrt'e d'une caverne, gardait les trésors des fées dans la
Houle de Poulifée '; une grotte à Yeaudet et celles des Korrigans de la
presqu'île Guérandaise contenaient aussi des richesses. Cette cohcep-
tion de cavernes à trésors, qu'on i-etrouve dans la Loire-Inféri(!ure,
semble plus commune sur le littoral de la Provence. Un pécheur s'étant
aventuré sur les rochers du Cap qui abi'itc La Ciotat, toml)a à la mer
et ne se fit aucun mal, ayant invoqué au moment de sa chute sainte
Madeleine ou Notre-Dame de la Garde ; il pénétra dans une grotte qui
renfermait les plus belles branches de corail que l'on puisse voir ;
mais, ce jour-là, il ne songea pas à dérober les richesses qui l'entou-
raient, et voyant un rayon de soleil qui lui indiquait la voie ù. suivre,
il se hâta de sortir de la caverne. Quelques jours après il y retourna,
mais, suivant les uns, il ne put en retrouver l'ouverture ; d'après les
autres, quand il eut ramassé le corail, il ne revit plus le rayon lumi-
neux qui devait lui servir de guide, et il mourut de faim à côté de sa
richesse-. Cette tradition a été rapportée sous une forme moins légen-
daire dans le premier quart du xix^ siècle: un nageur ayant été
entraîné dans une grotte, y vit des branches du plus beau corail, et
s'en étant chargé, fut assez heureux pour trouver une ouverture.
Toute la ville de La Ciotat était alors persuadée de cette découverte, mais
personne n'en a connu l'auteur, et on a essayé en vain do retrouver
cette mine merveilleuse ^
A Guers, non loin de Toulon, la caverne du Loup est remplie de
trésors; mais il n'est pas facile d'y arriver, car l'entrée en est gardée
par un loup de mer gigantesque [lahrax lupus ou bar) prêt à s'élancer
sur les chercheurs^
Les noms de certaines grottes perpétuent le souvenir d'i'vénements
qui s'y étaient passés, mais qui n'avaient rien de surnaturel. A i3iarritz,
la Chambre d'amour rappelle la légende, souvent racontée, de deux
amants que la mer y s .:'prit. Elle était connue dès le commencement
du XIX' siècle, avant de tlgurer dans Vlhrmite en province dont la
vignette du frontispice représente la catastrophe; la grotte à Madame,
1. Paul Sebillot. Contes de la Haute- Bretagne, t. Il, p. 38, 97.
2. Bérenger-Féraud. Superstitions et survivances, t. III, p. 36-i.
3. Cte de Villeneuve. Statistique des Boiiches-du-Hhône (1821), t. l, p. 255.
4. Albert de Larrive, in Revue des Trad. pop., t. XVI, p. 202.
9
130 LES GROTTES MARINES
à Piriac, avait été ainsi appelée après qu'une veuve, devenue folle à la
suite de la mort de son mari, s'y fut laissée noyer'.
La Goule du Loup, grotte auprès de la Briantais, à l'embouchure de
la Rance, avait peut-être clé le théâtre de quelque aventure tragique, qui
s'est transformée en une sorte de facétie, que l'on raconte aux enfants
de Saint-Servan pour les engager à se tenir tranquilles pendant qu'on
fait leur toilette ; Guichard, qui ne voulait pas se laisser peigner, fut
attiré dans la grotte par ses poux qui avaient soif; c'est là qu'il
s'endormit et qu'il fut avalé par les vagues-.
En dehors des deux faits cités plus haut, et qui sont en relation avec
des cavernes jadis habitées par des saints, on n"a relové, à l'époque
contemporaine, aucun acte superstitieux ou cultuel qui se rattache aux
grottes maritimes. Le trait qui suit est peut-être très moderne, et il
semble que la coutume était surtout pratiquée par des civilisés. Jus-
qu'à ces dernières années, quand les bateaux allaient en excursion à
l'île de Gésambre, on ne manquait jamais de visiter la grotte de saint
Brandan qui s'ouvre dans la falaise, et Ion disait que le saint faisait
trouver des maris aux filles ^
On va ramasser dans les houles de Saint-Cast des herbes, auxquelles
OQ attribue la vertu de guérir toutes sortes de maladies. Elles y étaient
autrefois cultivées secrètement par les fées qui les employaient à fabri-
quer la pommade qui servait à leurs enchantements. C'est pour cela
qu'on les appelle Herbes à sorciers'*.
1. A. Blaaloeil. Récits bretons, p. 161.
2. F. Duioe, in Bev. des Tnul. pop., t. XV, p. 507.
3. Comm. de M. Eugène Herpin.
4. Paul Sébillot, in Arcfiivio per lo studio dette tradizioni popolari, t. V, p. ot6.
CHAPITRE VI
LE BORD DE L'EAU
§ 1, LES ÊTRES SURNATURELS ET LES SORCIERS
Le folk-lore de la partie du rivage comprise entre la limite des plus
hautes marées et celle des plus basses n'est pas très ('onsidéral)le, et
il n'existe guère que dans les pays où la mer couvre et découvre tour
à tour de vastes espaces. Les personnages dont les gestes ont pour
théâtre le fd de l'eau, les sables, les herbiers ou les groupes rocheux
que les flots cachent durant une période plur. ou moins longue pour
les laisser à découvert pendant quelques heures, sont moins nomitreux
que ceux qui fréquentent les falaises. Les fées des grottes qui y sont
creusées, et dont le seuil est pourtant baigné par les eaux, accomplis-
sent dans leurs demeures ou sur la terre ferme des actes variés ; mais
on parle rarement de leur présence sur le sable ou dans le voisinage
immédiat de la mer. Par contre, quelques-unes de celles qui ont leur
résidence sous les flots, et qui appartiennent à un groupe différent, eu
sortent pour se montrer sur les plages, et surtout h une petite distance
de la mer elle-même.
Les divers êtres surnaturels qui fréquentent les grèves y viennent par-
fois en plein jour ; mais on est plus exposé à les rencontrer vers le soir,
au moment où le crépuscule donne aux choses des aspects mystérieux
et fantastiques, et surtout lorsque les ténèbres enveloppent la terre ;
au reste, suivant une croyance à peu près générale sur les côtes de la
Manche, les fées sont d'ordinaire invisibles le jour, excepté pour les
gens dont les yeux ont été frottés avec la pommade magiqui» qu'elles
possèdent et qui sert à leurs enchantements ; mais, la nuit, tout le
monde peut les voir '.
Bien que le sable à la fois doux et solide de certaines plages semble
inviter à la danse, les dames de la mer, qui, comme les fées terrestres,
aimaient ce passe-temps, formaient d'ordinaire leurs rondes sur le
1. Paul Sébillot. Contes de la Haute-Bretagne, t. II, p. oi, 68.
132 t^li BORD DE L EAU
gazon des falaises ou des prairies plutôt que sur les grèves. Pourtant
les sept fées de la houle de la Chanouetle se plaisaient à danser au
clair de la lune sur le sable moelleux d'une petite crique voisine de
leur grotte'.
A l'île d"Ouossant, les Tréo-fuU ou méchants esprits, appelés aussi
Damerienn noz ou danseui's do nuit, mènent hnirs rondes sur le livage,
et y accomplissent les mêmes actes que sur les falaises (cf. p. 88) . Les
lutins du pays de Tréguier venaient, au crépuscule, prendre leurs ébats
entre le bord de l'eau et la rive : un jeune homme de Penvenan étant
descendu à la grève, un peu avant le coucher du soleil, pour chercher
ses vaches, vit une bande de Corandons qui s'y divertissaient en
formant une ronde ; ils lui firent signe de venir avec eux, et il se mit à
danser avec les petits hommes. Il y prenait grand plaisir, lorsqu'au
bout de quelque temps, il se souvint qu'il était venu pour ramener son
troupeau. Il regarda autour de lui, mais, ne reconnaissant pas l'endroit
où il se trouvait, et ne voyant plus ses vaches, il se mit à pleurer. « Ne
vous chagi'inez pas, lui dirent les nains de la mer, vos vaches sont
dans tel endroit, tout près d'ici ». Le garçon les y trouva en effet, mais
il s'aperçut qu'en dansant avec les Corandons, il avait fait plusieurs
lieues, sans s'en douter'.
A Guernesey les sorciers et les sorcières se réunissaient pour danser
sur les sables de la Baie de Rocquaine, et ils chantaient une ronde dont
le refrain était : « Qué-hou-hou ! Marie Lihou ^ ! »
Avant d'avoir éprouvé la malice des hommes, les Morganed de l'île
d'Ouessant et les Morganezed leurs femmes, qui avaient, ainsi qu'on l'a
vu p. 36, leur résidence sous les eaux, venaient, beaucoup plus fré-
quemment qu'aujourd'hui, jouer et folâtrer sur le sable fin et les
goémons du rivage; on les voyait surtout au clair de lune, et ils
démêlaient leurs cheveux blonds avec des peignes d'or et d'ivoire. Le
jour, ils faisaient sécher au soleil, sur de beaux linceuls blancs, des
trésors de toutes sortes. On jouissait de leur vue tout le temps qu'on
restait sans remuer les paupières, mais, comme le linge des fées
marines de la Haute- Bretagne, ces l'ichesses disparaissaient au premier
battement. Cependant ils les laissaient voir quelquefois aux hommes.
Un jour, deux jeunes filles del'ile, occupées à chercher des coquillages,
virent une Morganès qui étalait ses trésors sur deux belles nappes
blanches. Elles arrivèrent, en se glissant derrière les rochers, jusqu'au-
près de la Morganc, sans être aperçues d'elle. Au lieu de se jeter à l'eau
1. Paul Sél)illr>t. Contes, t. II, p. 85.
2. G. Le Calvez, in Hev. des Tnid. pop., t. I. p. 366-367.
3. Edgar Mac Culloch. Guernsey Fol/c-Lore, p. 279.
LES Fi'KS Di: I.A (llîKVi: . ^ 33
et d'omporler ses trésors, celle-ci, voyant que les jeunes tilles étaient
gentilles et paraissaient douces, replia ses deux nappes sur toutes les
belles choses qui étaient dessus, et leur en donna à chacune une, en
leur recommandant de ne regarder ce qu'il y avait dedans que lors-
(|uelles seraient arrivées à la maison, devant leurs parents. L'une
d'elles ne put résister à la tentation, et, ayant déplié le linceul, elle n'y
trouva que du crottin de cheval. L'auti-e alla jusqu'au logis, tout
d'une traite, et elle n'ouvrit sa nappe ([ue sous les yeux de ses parents:
elle contenait des pierres précieuses, des perles fines, de l'or et de
l)eHnx tissus. La famille devint riche, et l'on prétend qu'il existe encore,
bien qu'il y ait longtem[)S de cela, chez ses descendants, des restes du
trésor de la Morgane'.
Dans le pays de Tréguier, des fées malveillantes faisaient jadis périr
ceux qui s'aventuraient la nuit sur la grève. Les paludiers de Crec'li
Morvan, jaloux des sauniers de Buguelès dont le sel était de meilleure
qualité, offrirent de payer à la Vieille Fée de Grwagez un boisseau de
sel par jour, à la condition qu'elle contrarierait leurs rivaux ; l'une de
ses compagnes allait se poster sur la route tracée à travers la grève, et
remplie de crevasses et de fondrières, par laquelle les gens de Buguelès
transportaient leur sel la nuit; elle leur cachait les endroits dangereux
et les précipices au fond desquels ils allaient souvent rouler avec leur
charge. Comme ils disparaissaient l'un après l'autre et que le sel
n'arrivait plus guère qu'en petite quantité à la sécherie de saint Nicolas,
le saint leur dit que sans doute le diable les punissait d'avoir fraudé,
et il les menaça de faire venir son sel de Crec'h Morvan. Une nuit, au
lieu d'envoyer les hommes comme d'ordinaire, le saint les remplaça
par des femmes, qui se mirent à marcher à la lile. A peine avaient-elles
fait (|uelques pas, lorsque celle qui était devant tomba dans une fondriè-
re, mais ses compagnes, au lieu de l'en retirer, lui jetèrent de grosses
pierres, et continuant leur route, arrivèrent sans encombre dans l'île.
Le lendemain elles furent bien étonnées de voir à son travail celle
qu'elles croyaient avoir tuée. On la questionna, et elle répondit qu'elle
n'avait pas bougé de chez elle. La nuit suivante, on trouva dans la
fondrière, sur le tas de pierres, des hahils de femme que l'on reconnut
ptuii- ;q)|)arl('nir à Tune des mauvaises fées (h; (irwagez; c'était en eflet
I une de celles-ci (lui élail tombée dans la fondrière, en essayant d'y
alliier les paludières. l)e[)uis, tous les ans, les sauniers, pour conjurer le
sort, jetaient dans ce trou des vêlements de femme avec une hotte de
sel-.
1. K.-M. Luzel, in Revue de France, 1874, p. 776; Contes de Basse- IJrelaqne, t. II,
p. 269-272.
2. G, Le Calvez, ia Rev. des Trad. pop., t. XII, p. 391.
134- LE BORD DE L EAU
Ceux qui s'approchent trop des endroits dangereux, ou qui, au
crépuscule ou à la nuit close, se trouvent seuls sur les grèves, sont
exposés à y rencontrer d'antres êtres fantastiques et niécliants. Ils sont
particulièrement redoutables pour les enfants, et les récits où ils
figurent semblent avoir été imaginés, ou conservés, pour les rendre
prudents et les empêcher de s'écarter des villages. Vers le commen-
cement du XIX^ siècle on croyait encore, dans la région de l'Aude, à
ïome pelât, l'homme velu, qui se tenait sur les bords du fleuve et sur
les rivages de la mer. Chaque localité avait le sien, qui emportait dans
sa barque les habitants, el surtout les petits enfants, qui s'aventuraient
trop près de sa demeure ; il les emmenait au loin pour les vendre comme
esclaves. Cette dernière circonstance se lie peut-être à un souvenir
coafus des incursions fréquentes des pirates barbaresques sur les bords
de la Méditerranée '.
Sur la côte dieppoise, on connaissait une sorte de lutin (ju'on appe-
lait le Petit homme rouge, et qui était peut-être le même que le Nain
rouge des falaises, auquel les pêcheurs s'adressaient pour qu'il gardât
leurs filets-. V^ers 1830, les vieilles femmes du Pollet racontaient à leurs
petits-lils une de ses apparitions : comme il passait un jour sur le i-ivage
alors que beaucoup d'enfants y jouaient, ils se moquèrent de lui ; mais
le petit homme se fàcdia, ramassa des pierres et se mit à les leur jeter.
11 était tout seul, et cependant elles pleuvaient comme si cent
bras les eussent lancées. Les enfants, effrayés, allèrent d'abord se
réfugier dans le bateau d'un pêcheur; mais le nain les suivit et con-
tinua de les bombarder, si bien que, pour se mettre à l'abri, ils descen-
dirent à fond de cale et y demeurèrent cachés. Cependant ils entendirent
les pierres résonner sur le pont pendant plus d'une heure. A la hn tout
parut tranquille, et il virent que le petit homme avait disparu ; quant
aux pierres, il n'en restait pas une seule sur le pont^ Aux environs de
Saint-Malo, les mères, pour détourner leurs enfants d'aller le soir au
bord de l'eau, leur parlent de plusieurs personnages terribles qu'ils
sont alors exposés à renc(mtrer : Gros-Jean guettait ceux qui s'attar-
daient seuls sur le rivage, pour les emporter dans un tonneau où il les
tenait enfermés, ne leur donnant à manger que des ribèves [fucus) avec
de l'eau salée pour toute boisson. Nicole, le lutin protéiforme, qui
jouait tant de tours aux marins, même en pleine mer, enlevait les
petits pT-cheurs qu'il voyait dans le havre à la chute du jour. Une sorte
de bête, assez mal déhnie, appelée, on ne sait pourquoi, Saint-Nicolas,
1. Gaston .lourclanne, in liev. des Trad. pop., t. XVI, p. 421.
2. Amélie Bosquet. La Normandie romanesque, p. 136.
3. Amélie Bosquet, l. c, d'après Shoberl. Excursions in Normandij, t. i, p. 259.
LES Ksi'iurs caiEUKS 435
élait armée de gritïcs pointues avec les({iielles elle déchirait la figure
des petits garçons qu'elle rencontrait le soir sur la grève '.
I^es sables et les rochers de la plage sont le théâtre de diverses autres
hanlises, parfois assez vagueiniMit (h'crites, mais d'une nature g(inéra-
lenient déplaisante. Lorsque la tempête faisait rage, rAnkou, personni-
fication de la Mort en Basse-Bretagne, venait s'asseoir sur un rocher et
riait aux éclats-. Par les jours de gros temps, une ombre errait autour
du récif de la Uoche Rouge dans la Lieue de (îi'ève (€ôtcs-du-Nord); elle
allait au-devant des voyageurs attardés, et les attirait peu à peu vers la
mer qui les engloutissait ^ Les feux-follets (jue l'on voit dans le voisinage
de la mer, sont, au pays de Tréguier, l'objet des mêmes superstitions
(fue le feu de Saint-Elme ; à l'île d(^ Halz, on semble les considérer
comme des lutins noyeurs : ils se plaisent à égarer ceux qui ont l'impru-
dence de les suivre, et qui vont se jeter dans la mer en croyant conti-
nuer leur route sur la terre ferme*^.
D'autres esprits manifestent leur présence par des cris, et parfois,
comme les Braillards de l'île de Noirmoutier, ils portent un nom carac-
téristique. Ceux-ci poussaient des cris plaintifs, la nuit, quand le vent
soufflait avec violence. Les marins, croyant entendre des naufragés qui
réclamaient leur aide, se jetaient à l'eau et nageaient à leur rencontre;
mais plus ils avançaient, plus le courant semblaitemporter les Braillards.
Ils reculaient jusqu'à ce qu'ils eussent entraîné leurs bienfaiteurs au bord
d'un précipice ; alors ils se soulevaient au-dessus des vagues, riaient
hruyamment et disparaissaient^ Près de Carnac^ le lutin protéiforme
Collé Pohr en Dro appelait au secours, comme s'il était sur le point de
se noyer ; quand il voyait qu'on se mettait à l'eaii pour le secourir, il
marchait au milieu des flots et éclatait de rire ■'. Un esprit appeleur,
bien connu en Basse-Normandie sous le nom du Moine de Saire, se
tient tantôt au bord de l'eau, tantôt il se fait entendre sur la mer. On
le voit souvent dans la rade de Cherbourg, sous l'apparence d'un
homme qui se noie. Il crie : « Sauve la vie! » Si un matelot s'avance
pour le secourir, le fantôme saisit la main qu'on lui tend et entraîne
le malheureux au fond des flots. Alors un ricanement infei'nal se fait
entendre à l'endroit d'oii parlaient quelques instants auparavant des
accents de détresse. Quelquefois le moine se place sur les rochers et
ne cesse de crier à ceux qui passent sur la grève : « Allez par ici, venez
1. Paul Sébillot. Le Folk-Lore des pêcheurs, p. 12.
2. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. II, p. 107.
3. Du Laureus de la Barre. Nouveaux fantômes bretons, p. 206.
4. L.-F. Sauvé, in Mélusine, t. II, col. 139.
0. Viaud-Grandiiiarais, iu Annuaire de la Société d'émulation de la Vendée, t. X,
p. 343.
6. J. BuléoQ, in Rev. des Trad. pop., t. IV, p. 278.
1
loG LE liORlJ DE l'kaU
par là ! » afin de les attirer aussi dans la nier. Il fréquente particulière-
ment les rivages de Réville et de Rideauville, où tous les sauniers de
ces parages passent pour être en commerce avec lui'. Aux environs de
Gréville, quand la tempête est violente, des cris lamentables sortent par-
fois de la mer. Si on se dirige du côté d"où ils paraissent provenir, ils
semblent partir tout à coup du côté opposé. On met un canot à l'eau,
la voix se fait entendre de plus en plus au large, l'individu que l'on
croit apercevoir soûibre pour reparaître plus loin ; le mieux c'est de
regagner la côte, s'il en est temps encore. Ce personnage est le Moine
de Saire, un damné qui veut entraîner à sa suite les gens dans l'enfer.
Il se montre aussi sur le rivage, reconuaissable à son froc blanc : il
cause avec le passant, le délie à la course, et s'il accepte, il l'attire peu
à peu vers la mer -.
La presqu'île sablonneuse de Penn-er-Lo à Quiberon était jadis le
domaine d'une d'une sorte d'esprit, à la voix mélodieuse, qui s'appelait
P autre Penn-er-Lo, le garçon de F*eun-er-Lo. Il se présentait aux voya-
geurs qui s'étaient laissés surprendre par la marée ou par la nuit, au
gué qu'il fallait franchir avant la construction de la route de Plouharnel
à Quiberon, et il leur proposait de le leur faire passer sur son dos. S'ils
acceptaient, il les transportait jusqu'au milieu du gué, et arrivé là, il
les précipitait dans la mer en riant à gorge déployée ^
Suivant les vieux marins de Luc-sur-Mer ,Calvados), les personnes
qui, par mauvais temps, la nuit, sortaient sans lanterne sur le bord de
la mer, voyaient un fanti')me noir sans tète. C'était l'indice d'un très
mauvais temps et l'annonce d'un naufrage. Pour parer à ces dangers,
les habitants se munrssaient de lanternes et par ce moyen indiquaient
aux marins de l'endroit où ils pouvaient heureusement débarquer*.
A Yport et dans les villages voisins, des espèces d'animaux marins,
sous l'apparence de moutons ou de chevaux, se montraient souvent sur
le rivage. Leurs yeux, d'une douceur enchanteresse, fascinaient celui
qui les regardait ; bientôt, malgré lui, il plongeait dans la mer à leur
suite et ne reparaissait plus'. .\ux environs de Carnac, le lutin Collé Pohr
en Dro prenait ({uelquefois la foi'me d'un cheval; si quelqu'un avait
l'iiiipiudence de monter sur sou dos, il galopait vers la mer, et arrivé au
lîl lie l'eau, s'évanouissait entre les jambes de son cavalier ^
Les sorciers sont assez rarement en rapport avec le rivage : pourtant
1. Amélie Bosquet. La yormandie romanesque, p. 26.j.
2. J. Fleary. I.ill. orale de la Hasse-Normandle, p. 32-33.
3. Abbé Collet, ia Hev. des Tmd. pop., t. XU. p. 364.
4. Corn, de .M. L. Quesneville.
O.Amélie Bosquet. La Normandie romanesque, p. 216.
6. J. BuléoD, in Rev. des Trad. pop., t. IV, p. 279-280.
LES AMKS EN PEl.NE j 37
le Sorcier rouge se promenait la nuil au bord de l'oau près do Roscoff,
et précipitait dans les tîots quiconrjue avait la témérité de troubler sa
solitude. Comme les lempestaii'es de l'intérieur, il excitait les orages en
frappant la mer à coups de fourche ou avec une longue gaule'. Une
femme de (iuernesey, dont on fit le procès en 1017, avoua qu'elle se
rendait parfois sur la plage pour le sabbat-. l,es sorciers de Noirmou-
tier se réunissaient à l'anse du Coin de Maupas, et c'est là (ju'ils se
mettaient en communication avec ceux de l'île de Ré^ Dans le Menton-
nais, les sorcières s'assemblaient près de la mer, sous un caroubier*.
Quoique les pêcheurs de la Manche disent que, de minuit aux pre-
miers rayons de l'aurore, les grèves ne sont plus aux vivants, mais au
démon, alors que dans l'intérieur des terres, l'heure du diable com-
mence à dix heures pour (inir à deux heures du matin, je ne connais
aucune légende oii le diable en personne apparaisse sur les sables \
Je n'ai pas non plus retrouvé dans la tradition contemporaine les
«chanteuses de nuit » qui, d'après un romancier maritime, étaient les
esprits malfaisants de la grève à la nuit close '^.
v^ 2. LES AMES E^f PEINE
Le poète Claudien disait, sans doute d'après des récits de voyageurs^
que les Armoricains voisins de la mer voyaient passer les pâles fantômes
des morts et entendaient le bruit de leur vol et de leurs lamentations.
Cette croyance est encore répandue de nos jours sur plusieurs points du
littoral '. En Bretagne, les morts y viennent en procession ou isolément,
accomplir un vœu fait en mer, une pénitence posthume, ou implorer
une sépulture chrétienne. Des jeunes filles virent un soir, près de
Saint-Servan, des enfants de choeur, un aumônier, des marins en panta-
lons blancs qui, sortis de la mer, s'en allaient faire à Saint-Jouan le
pèlerinage qu'ils avaient promis, morts ou vifs^ Un capitaine de Binic,
surpris par un orage subit, avait aussi formulé un vœu pour lui et son
équipage; mais il était trop tard, et son navire périt corps et biens.
Cependant le vœu étant formé, il fallait l'accomplir. La nuit suivante,
on vit défiler le long des rochers de la côte une pruf^ossion composée
d'autant de personnes qu'il y avait d'hommes dans l'c julpage. Tous
1. Vérusmor. Voyage en Basse-Bretayne, p. 217.
2. Louisa Lane Clarke. Guide to Guenisey, p. 15.
3. Benjamin Fillon. Poitou et Vendée, p. 263.
4. J.-B. Andrew;!, in Hev. des Trad. pop., t. iX, p. 335.
5. Paul Sébillot. Notes sur les traditions, p. 4.
6. Eugène Sue : Kernok le Corsaire, 18il, in- 18, p. 4.
7. In Rufinum, 1. 1.
8. F. Duine, in Rev. des Trad. pop., t. XV, p. 505.
138 LE BORD DR L EAU
étaient vêtus de linceuls blancs, dégouttants d'eau salée, et chantaient
d'une voix lugubre les litanies de la Vierge en se dirigeant vers la cha-
pelle de Notre-Dame de la Ronce. A leur arrivée, celle-ci fut subite-
ment illuminée, ils chantèrent encore sousles voûtes, puis les clartés
disparurent. Seulement on entendit encore le long de la falaise un
Libéra sourdement murmuré à travers le bruit des flots'. A l'anse de
Vorlen, dans la baie des Trépassés, les morts sortent de la mer et tra-
versent le sable pour gagner une chapelle du rivage'. Des processions
de noyés ont lieu sur la grève et dans les garennes abandonnées la nuit
de la Toussaint : un pêcheur, en venant d'amarrer sou bateau, vit sur
la plage des lumières et une infinité de gens qui se dirigeaient vers
l'église. Il ùta son chapeau et les suivit ; mais, quand il voulut entrer
dans l'église avec eux, l'ancien recteur, défunt depuis quinze ans, abat-
tit la main sur son épaule, et lui dit de retourner chez lui, parce que
ce n'était pas la place des vivants '. Quelquefois on ne voit rien, mais on
entend des appels et des prières qui partent toujours du même endroit :
ce sont les naufragés ensevelis dans les sables de la baie des Trépas-
sés, qui réclament une poignée de terre bénite*. Certains morts ne res-
tent pas tranquilles tant que cette satisfaction ne leur a pas été accor-
dée. La main d'un corsaire hollandais enterré sur le rivage de l'ile Los-
couet, sortit du sable à plusieurs reprises, jusqu'au jour où l'on jeta
sur sa fosse quelques pelletées de terre du cimetière Saint-Sauveur •.
Suivant une croyance à peu près générale en Bretagne, les noyés
dont le corps n'a pas été retrouvé et enseveli en terre sacrée, errent
éternellement le lungdes cotes II n'est pas rare qu'on les entende crier
dans la nuit, lugubrement « lou ! lou ! » On dit alors dans le pays de
Cornouaille : « E-mon lannxc ann ôd a iouall ! Voilà petit Jean de la
Grève qui hurle 1 » Ce nom de lannic ann ôd est appliqué à tous les
noyés hurleurs. lannic n'est pas méchant pourvu qu'on ne s'amuse pas
à lui renvoyer sa plainte sinistre ; mais il arrive malheur à celui qui se
risque à ce jeu. Si on lui répond une première fois, il francliit d'un
bond la moitié de l'espace qui le sépare de l'imprudetit ; si celui-ci ré-
pond une deuxième fois, il franchit la moitié de cette moitié ; il rompt
le cou de l'homme qui lui a répondu une troisième fois''. Les Krieren
noz, les crieurs de nuit, âmes errantes des naufragés qui demandent le
repos en terre bénite, errent et se lamentent parmi les grands rochers
1. Ducrest de Villeneuve, iu Revue lilt. de l'Ouest, 1836-7, p. 136 et 5uiv.
2. H. Le Carguet, in Revue des Trad. pop., t. VI, p. 656.
3. Cti. Le Gotlic. Sur la côte, p. 62. .
4. H. Le Carguet, in Rev. des Trad. pop., t. VI. p. 656.
5. Ch. le Gotlic. 1. c, p. 67.
6. A. Le Braz. La légende de la Mort, t. il, p. 13-16.
LES NOYÉS CRIELRS 139
de la côte trécorroise, surtout la nuit de la Toussaint'. Dans le Val de
Saire (Manche) on évite d'aller cette niiit-là, sur le bord de la mer, parce
que l'on y verrait, gesticulant sur les rochers, les fantômes des ma-
rins noyés (|ui viennent demander des prières'^ A Aurigny, les pêcheurs
entendent parfois dans la baie de Soye des plaintes qui semblent partir
de l'endroit où fut, dit-on, enterré vivant, il y a bien des années, un
naufragé espagnol \
Bien que leurs cris soient importuns, plusieurs de ces âmes en peine
semblent avoir de bonnes intentions à l'égard des vivants, et tout en
implorant un peu de terre sainte ou des prières, elles les avertissent
de prendre garde au mauvais temps. A la fin du XVIII'' siècle, les portes
des maisons de Tile de Sein ne se fermaient qu'aux approches de la
tempête ; des feux ffdiets, des silllenu'uls l'annonçaient. Quand on
entendait ce murmure éloigné qui précède l'orage, les anciens
s'écriaient : « Fermons les portes, écoutez les Crierien, le tourbillon les
suit ». Ces Crierien étaient les ombres îles naufragés qui demandaient
la sépulture*. Dans la région du Cap Siznn, en face de lîle, on dit ac-
tuellement que les noyés adoptent un cantonnement, où ils crient le
soir et le matin, surtout quand le temps est menaçant. Ce sont les
Chouerien, les Crieurs. Us font quehiuefois si grand tapage qu'on ne
peut pas habiter près de ce lieu. Il sont invisibles ; parfois cependant
ils prennent l'apparence de naufragés. Les Choupvien-Porzen se trouvent
dans une petite crique au sud-ouest de LescofT, près du sémaphore de
la pointe du Raz. On a compris quelquefois leurs cris : « Ho ! la ! la !
tenna av bagou da séc'ha ! Ho ! la ! la ! tirez les bateaux au sec ! » Bon
conseil à l'approche de la tempête ! On les a vus quelquefois monter la
falaise : ils sont sept marchant toujours à la file. Ils ne font pas de mal,
mais assourdissent ". La nuit, les damnés/{ui habitaient le gouffre de
Belangenet près de Clohars (Finistère), creusé parle Diable pour y noyer
les âmes des méchants, faisaient entendre des rugissements continuels*^.
Dans la Braye du Valle des espèces de ponts, formés de blocs gros-
siers entassés, sont très dangereux à cause des goémons qui s'y sont
attachés et qui les rendent glissants, et aussi à cause de la rapidité de
la marée qui vient les recouvrir. Les fantômes de riMix qui y ont péri
les hantent. Le plus redouté de ces entassements de rucliers se nomme
le « Pont Saint-Michel»; la nuit le Feu bellenger semble danser sur les
sables et glisser sous lui, et même en plein jour, lorsque le soleil est le
1. G. Le Calvez, in Rev. des Trad. pop., t. III, p. 50.
2. Coium. de M. Louis Quesneville.
3. Louisa Laoe Clarke. Folk-lore of Guernsey, p. 109.
•4. Canibry. Voijarje dans le Finistère, p. 290.
5. H. Le Carguet, io Rev. des Trad. pop., t. VI, p. 636.
6. La France maritime, t. I, p. 384,
d40 LE BORD DE I.'eAT'
plus brillant, des cris de détresse qui n'ont rien d'humain se font
entendre*.
§ 3. LES VASES ET LA GRÈVE
Il est assez remarquable que les vases engloutissantes et les sables
mouvants qui existent sur bien des points du littoral, soient l'objet d'un
petit nombre de traditions. Relativement à leur origine, je connais un
seul récit que l'un des auteurs de Tro-Breiz dit avoir recueilli à Vannes.
Lorsque saint Vincent Ferrier eut converti les Vannetais, il voulut aller
porter l'Evangile en d'autres pays ; comme il n'y avait pas de poi't à
cette époque, il s'avança sur la plage pour gagner le bateau, mais sou-
dain le fond de sable céda sous ses pas; il venait de se transformer en
vase ; le saint continua sa route, mais voyant qu'il allait s'enliser, et
que Dieu sans doute s'opposait à son départ, il regagna le rivage. C'est
depuis ce temps que la rivière et toute la baie de Vannes sont remplies
de vase limoneuse"-.
Voici, sur les grèves engloutissantes, quelques légendes, dont les
deux premières sont fortement teintées de romantisme. Le soir, à
la marée montante, on voit la dame blanche des vases qui promène
sur les tangues mobiles du Mont Saint-Michel son corps de fée ; c'est
elle qui prend dans ses bras couleur de flot les voyageurs en péril
de mer, et se laisse glisser avec eux dans le gouft're des sables mou-
vants \ .\u musée de Dieppe un dessin, signé Huart, qui paraît
remonter à une soixantaine d'années, est accompagné d'une pancarte
écrite à la main, qui en explique ainsi le sujet: Un cavalier demeurait im-
mobile sur son cheval devant le cercueil de sa fiancée; tout à coup, le vent
éteint les cierges qui brûlaient auprès, le cheval se cabre, le chevalier
se sent enveloppé d'un grand froid qui le glace, et il entend une voix
qui lui dit faiblement: « Viens «. Le cheval détale aussitôt à une allure
fantastique, et bientôt il arrive sur les grèves. Tout-à-coup il fait un
soubresaut: son pied a glissé sur une partie plus molle de la vase, et
cheval et cavalier y disparaissent. Son âme avait rejoint celle de sa
fiancée, et toutes deux se rencontrent, dit-on, chaque année, au rendez-
vous que se donnent les trépassés, le premier novembre, dans les
brumes du Mont Saint-Michel*. Maintenant les gens de rembouchure
du Couesnon disent que le "il novembre y\n brouillard Ijlanc se lève à
la tombée de la nuit. 11 est composé des âmes des malheureux enlisés
1. Edgar Mac Culloch. Guenisey FoU;-lore, p. 160.
2. A. Glouard et G. Brault. Tro-Breiz, p. 9.
.'3. E. HerpiQ. Lu Côle d'Emeraude, p. 4't9.
4. G'istave Fouju, ia Revue des Trad. pop., t. VI, p. 420.
m:s vases et la (jrkvk \Ai
qui dorment sous les langues. Et comme ces âmes sont innombrables,
le brouillard s'étend sur toute la baie. Au matin ceux qui passent sur
le rivage entendent murmurer: « Dans un an! Dans un an »! Ce sont
les esprits qui se disent adieu jusqu'à la procbaine commémoration des
morts '.
Il y a une trentaine daunées on racontait aux environs de Pontor-
son qu'au temps jadis trois pèlerins, un homme, sa femme et son
enfant, se rendaient par la grève au Mont, lorsque, connaissant mal la
route, ils s'engagèrent dans les sables mouvants ; le mari essaya de
soutenir sa femme qui tenait son enfant dans ses bras ; mais il disparut
sous la vase ; la femme y enfonça à son tour, en élevant les bras aussi
haut qu'elle le pouvait pour que son fils ne fût pas englouti ; mais le
pauvre petit descendit aussi dans les sables mouvants, et bientôt son
petit doigt resta seul visible. Jj'archange saint Michel aperçut du haut
du ciel ce petit doigt qui remuait encore : il descendit et prenant le
doigt de l'enfant, il le retira de la vase, et avec lui sa mèrt; et son père
qui se tenaient enlacés etqui_, par un miracle n'avaient eu aucun mal-.
En plusieurs endroits du rivage on voit des fontaines que la mer
recouvre, et dont l'eau, dès que le flot s'est retiré, est pourtant aussi
douce et aussi limpide que si elle était en plein cliamp. Les riverains
expli(}uent par des légendes cette propriété pourtant facile à cornpren-
di'e. A l'île de Batz une de ces fontaines fut produite d'un coup de bâ-
ton par saint PoP. Voici à quelle circonstance une source qui existe
dans un vieux tronc d'arbre au milieu de la grève de la baie du Port-
Blanc doit le privilège de fournir une eau potable dès que la mer a cessé
de la couvrir. Saint Mandez, dont la chapelle se trouve non loin de là,
avait été rendre visite à son ami saint Gildas C'était jour de jeûne et
de vigile et celui-ci servit de la morue salée. Quand on eut dîné, saint
Gildas alla reconduire saint Mandez ; le temps était très chaud, cl saint
Mandez avait grand soif. On traversait en ce moment une forêt que la
mer a détruite de|)uis ; saint Mandez prop!)sa à saint Gildas d'aller voir
saint Nicolas à Buguélès et de lui demander quelque chose à boire.
Mais saint Gildas était fâclié avec saint Nicolas et ne voulait pas le
voir. « Si tu ne viens pas, dit saint Mandez, j'irai tout seul, parce que ta
morue me fait sécher de soif ». Saint Gildas se mit alors (ui colère :
« Tant pis, dit-il, en frappant la terre du pied, près d'une souche
d'arbre où il étaient assis, je n'irai jamais chez saintNicolas «.A l'instant
une source sortit de la souche et saint Mandez put étancher sa soif '".
1. G. W. in Le Cliercheiir de VOuesl, novembre 1901.
2. Guyot-Daiibès, in Hevne des Trad. populaires, t. XIII, p. 40.
3. Gainbry. Voyage dans le Pi/iistè re, p. 81.
4. G. Le Calvez, in Revue des Trad. populaires, t. XII, p. 449.
442 LÉ BORD DE l'eAU
Les petits pécheurs s'amusent souvent sur le sable uni du rivage ; il
sert à leurs constructions et aussi à leurs dessins', mais il ne semble
pas avoir été employé à des actes de sorcellerie ou d'enchantement
analogues à celui qui figuie dans un conte de Basse-Bretagne : le héros,
pour obtenir un vent favorable, doit faire un signe de croix sur le sable
de la grève avec une baguette blanche-. C'est peut-être le souvenir
d'une sorte d'ancienne conjuration adressée au vent, qui n'est pas plus
absurde que les nombreux moyens de l'exciter que j'ai rapportés dans
mon livre de la mer.
§ 4. LES PILLEURS DE MER
Au moyen âge^ les débris du navire qui faisait naufrage appartenaient
au seigneur de la côte sur laquelle ils étaient jetés : c'est ce qu'on appe-
lait le droit de bris ^ Un comte de Léon disait qu'il avait dans ses
domaines une pierre plus précieuse que toutes celles de l'univers: il
parlait de la pointe du Raz. Une ordonnance de 1681 abolit ce droit
barbare dans toute la France ; mais elle ne put détruire complètement
les habitudes de pillage qu'une longue accoutumance avait fini par
faire considérer comme légitimes. La mer, dirait un proverbe breton,
est une vache qui met bas pour nous. Au commencement du siècle
dernier, un paysan devenu recteur avouait que la nouvelle d'un bris
lui faisait, malgré lui, bondir le cœur de joie *.
Sur la côte du Finistère on faisait des prières pour avoir des nau-
frages, et les pilleurs remerciaient la Vierge de leur avoir envoyé un
pillage fructueux. Les gens d'Ouessant assuraient que leurs voisins de
l'île Molène, qui s'en défendaient au reste, adressaient à leurs saints
l'oraison suivante :
Ilroun Varia-Molenez
Digassit pense d'arn enez,
Ha c'hoiii, aotrou ;ant Renan.
Na zigassit ket evit unan.
Digassit evit daou pe tri,
Evit m'hen devezo lod peb-hini.
Madame Marie de Molène — .\ mon île envoyez naufrage, — Et vous,
monsieur saint Renan — N'en envoyez pas un seulement — Envoyez-en
deux, trois, plutôt, — Pour que chacun en ait un morceau ^. D'après une
1. Paul Sébillol. Le Folk-Lore des pêcheurs, p. 21-34.
2. F.-M. Luzel. Contes de Basse-Bretagne, l. I. p. 76.
3. Chéruel. Dictionnaire des Institutions de la France.
4. Cambrj'. Voyage dans le Finistère, p. 276; Alex. Bouët. Breiz-lzel. t. 11, p.
40, 33, 38.
o. L.-F. Sauvé. Lavarou-Koz. p. 138.
LES PILLEURS DE MEl{ 143
tradition du pays de la Ilagiie (Manclie), on disait autrefois des messes
à gravcK/e (naufrage) dans plusieurs églises de la région '. Boucher de
Perthes rapporte que dans le nord du Finistère, vers 1820, des gens
faisaient célébrer une messe pour que l'année fût heureuse en nau-
frages, et qu'on les avait vus parcourir processionnellement le rivage
en chantant les litanies pour ohtenir la même faveur '-. Une légende
des environs de Penmarc'h présente un curieux amalgame de supersti-
tions antiques et d'observances chrétiennes. La grotte de Philopen fut
habitée par une sorcière qui y vivait avec un bouc ; elle était censée
par ses pratiques mystérieuses amener les tempêtes et attirer les
navires en vue de la côte. Les vieillards prétendent que les pilleurs
d'épaves se réunissaient dans sa grotte, et qu'après avoir récité cer-
taines formules, on y allumait un cierge de cire jaune qu'on laissait
consumer à moitié et qu'on portait ensuite devant la statue de saint
Guénolé pour se rendre favorable ce patron de lacôte^
Les pilleurs de mer ne se bornaient pas à former des vœux ; ils atti-
raient les navires à leur perte par des feux trompeurs, et cette crimi-
nelle pratique a été en usage non seulement au moyen âge, mais à des
époques assez voisines de la nôtre. La côte bretonne, et surtout celle
de l'extrémité du Finistère, avait plus mauvaise réputation que les
autres. Un voyageur disait en I036:rislede Sain ou de Sizun est à
présent habitée de gens sauvages qui courent sus aux naufragans,
vivans de leurs débris et allumans des feux en leur isle, en des lieux
de péril pour faire faire naufrage ans passans le raz, ainsi que Nauplius
feit jadis aux Grecs passans le Caphanée '\ En Normandie et surtout en
Basse-Bretagne, on suspendait une lumière entre les deux cornes d'une
vache, puis la bète était entravée dans son allure par une longe nouée
à une corde et à sa jambe, ce qui l'obligeait, lorsqu'on la promenait
sur les falaises ou sur la dune, à baisser obliquement la tête à chaque
pas. Sur les côtes de la Saiutonge, et principalement à l'île d'Oléron,
celui qui faisait tanguer l'âne, après avoir mis en-dessous de ses vête-
ments, pour s'assurer la chance, une ceinture de fougère mâle cueillie
à la Saint-Jean, attachait au cou d'un baudet, dont les pieds étaient
légèrement enfargés à l'aide d'une corde, une lanterne allumée, et l'ani-
mal, conduit sur le rivage, faisait osciller la lumière qui, de loin, sem-
blait être à bord d'un vaisseau. Les matelots qui, après le naufrage,
arrivaient à terre, étaient pris, dépouillés, massacrés ou précipités dans
1. Jean Fleary. Dict. du patois de la Hcigiie.
2. Bouclier de Fertiles. Chants armoricains, 1831, in-12. p. 83, n., une scène de
pillage y est décrite avec des détails qui sont rapportés d'après nature.
3. G. P. de ttilaiougi. Les liif/ottdens, p. 491.
i. Dubuisson-Aubenay. Itinéraire de Bretagne en 1636^ p. 112.
444 LE BOHD DE L EAU
Ifis tlots, et les débris des navires étaient emportés par les riverains '.
Au xviii" siècle, les gens d'Equihen allumaient des feux pour attirer les
vaisseaux sur les rochers, et quand ils s'y étaient brisés, ils s'abattaient
dessus comme des oiseaux de proie-.
Sur plusieurs points de la côte de Bretagne, on raconte que ces feux
trompeurs furent cause de la perte de marins du pays, et que des
mères, coupables de les avoir attirés par ces lumières, virent les tlots
rejeter sur la grève le cadavre de leur enfant. Il y en a une que l'on
voit parfois errer sur les sables, armée de son croc à naufrages, et l'on
dit que c'est la pilleuse de mer qui cherche dans le sable le corps de
son fds^
A l'Ile de Sein a longtemps existé la pratique suivante : Souvent, pai
nuit sombre, un bateau, équipage doublé, quittait furtivement le port.
Il jetait deux hommes à la pointe sud de l'île. Ceux-ci passaient la nuit à
crier : « Holà I Hoù ! Hoû ! Ah ! » Les habitants, effrayés, prenaient ces
cris pour les plaintes des noyés ; ils se renfermaient dans leurs maisons
et n'osaient bouger. Pendant ce temps la barque, se guidant sur les
bruits différents que rendent les roches frappées par la lame, force des
avirons et gagne le Raz-de-Sein. Malheur an navire, lourdement chargé,
qui se serait trouvé sur sa route! Avant le jour, la barque, après
avoir repris ses deux hommes, rentrait au port aussi mystérieusement
qu'elle en était sortie ".
On disait au commencement du XIX"" siècle, que les habitants du
littoral des Landes, à la vue d'un bateau naufragé, se ralliaient au cri
de : Avarech ! Avarech ° 1 pour aller le piller, comme ceux de la C(jte du
Finistère à celui de Pense so en od ! Epaves à la cijte .' Autrefois les
riverains formaient une sorte de syndicat. Des vigies surveillaient la rive,
à tour de rùle. Après le pillage, part égale -. celle des absents était scru-
puleusement réservée ^ Suivant une sorte de proverbe breton, lorsque
le vent amenait un désastre à la cote les riverains faisaient plier leurs
épaules sous le faix, dussent-ils pour cela aller à la potence, et le
sobriquet des gens de Guisseny était Potret ar clnll-krok. joueurs de
perche à crochet ".
Quelques récits des lies normandes parlent aussi d'actes de cruauté ou
de pillage accomplis sur leurs rives. A Aurigny un navire espagnol fut
1. Abbé J. -M. Noguès. Mœurs d'autrefois en Saintonge, p. 148.
2. E. Deseille. Glossaire des matelots boulonnais, p. 24.
3. Du Laurens de la Barre. Nouveau.r fantômes bretons, p. 123-6. Veillées de
l'Armor, p. 52.
4. H. Le Carguet in Revue des Trad. pop. t. VI, p. 634.
5. Du Cayla, in Mém. de l'Académie celtique, t. IV. p. 79.
6. H. l.e Carguet, 1. c.p. 632.
7. L. F. Sauvé. Lavarou-Koz. p. 153.
LES PILLEUHS DE MEU i4o
jetéàlacôte au XVP siècle; les pêcheurs recueillirent dans leurs bateaux
les naufragés, parmi lesquels se trouvaient des dr mes couvertesde riches
parures ; mais suivant la tradition, ils furent tentés par les joyaux
qu'elles portaient, et, après les avoir volées, ils les rejetèrent, une à
une, dans les flots'. On raconte à Guernesey, qu'un noyé, dépouillé par
un homme, qui l'avait ensuite abandonné sur le rivage sans lui donner
la sépulture, courroucé de cette action inhumaine, lui apparut dans
sa demeure : Un pêcheur qui avait été à marée basse visiter ses fdets
vit sur le sable un cadavre richement habillé et dont les vêtements
avaient des galons d"or. Sa cupidité fut excitée et il fouilla ses poches,
y prit une bourse contenant une forte somme, et retourna chez lui,
pensant que la prochaine marée emporterait le cadavre. Mais h son
retour à la maison, il vit le noyé assis auprès du feu et le regardant
d'un air de reproche. Sa femme, pour qui le fanti^me était invisible,
s'étanl aperçue de son trouble, lui lit avouer ce qu'il avait fait. Elle
lui reprocha sa conduite inhumaino, et s'agenouilla, priant Dieu
de lui pardonner ce péché, puis elle alla à la grève avec sou mari, ils
tirèrent le cadavre sur le rivage et le mirent en terre. Quand ils
revinrent à la maison, le fantôme avait disparu et il ne le revirent plus
jamais -.
Le souvenir des époques assez peu éloignées de nous, où Ion
dépouillait les cadavres des noyés subsiste encore sur plusieurs points
du littoral breton ; maison ne raconte pas volontiers les gestes des
pilleurs. Dans la baie d'Audierne, avant de touchf^r à quoi que ce soit
d'un corps trouvé à la côte, on lui faisait sur le front un signe mysté-
rieux, qui peut-être était un signe de croix ; suivant un récit des Côtes-
du-iNord, une femme qui, près du cap Fréhel, allait, seule du pays,
sur la grève après les naufrages, s'écriait cpiand elle se trouvait en
présence d'un cadavre : « Ton âme à Dieu, cl ,ï mol ta dépouille ! » ce
qui a l'air d "une formule traditionnelle ; au Cap Sizun, une femme en
retournant un noyé, disait :
Tomrnic beo :
Nevez maro !
Chapennic vad da ma dén!
Chaleur de vivant — nouvellement mort — bon paletot pour mon
homm.e ! C'est ce qu'entendit le mari de celle-ci, qui voulant la désha-
bituer d'aller courir la nuit sur les sables, s'était couché, ayant à côté
1. Louisa Lane Clarke. Folk-l.ore of Guemsi'ij, p. 108.
2. Edgar Mac Culloch. Guernsey Folk-Lore, p. 283-284.
10
146 tES GROTTES MARINES
de lui une trique dont il la frappa à coups redoublés quand elle se
pencha vers lui ; au cap Fréhel, un marin s'étendit aussi près d'un
paquet de varechs, et donna un vigoureux soufïlet à une vieille qui
s'approchait de lui, croyant avoir affaire à un noyé K
i. H. Le Garguet, io Remte des Trad. pop., t. VI, p. 653 ; Paul Sébillot, ibid.,
XV, p. 601-602.
CHAPITRE VII
LES NAVIRES LÉGENDAIRES
Les navires surnaturels figurent dans les récits de bord de toutes les
marines ; mais les conteurs les font évoluer presque toujours loin de
la terre, en plein Océan, où Ton ne voit que le ciel et l'eau. Le Volti-
geur hollandais^ qui a des formes anciennes et présente une foule de
particularités effrayantes ou bizarres, ne se montre qu'au large, et
surtout sous les latitudes chaudes ou brumeuses, et le Grand-Chasse
Foudre, le Gargantua des vaisseaux, que plusieurs veillées ne suffisent
pas à décrire, navigue ordinairement sur des mers lointaines et indé-
terminées. Cependant les matelots du Var racontaient qu'un navire de
cette espèce géante avait jadis fréquenté leurs côtes. Il s'appelait la
Patte- Luzerne, et il était tellement grand que, lorsqu'il partait de Tou-
lon, son arrière débouchait à peine de la rade, alors que son beaupré
sortait du détroit de Gibraltar'. Les conteurs font maintenant sans
grande conviction ces récits du gaillard d'avant^, même lorsqu'il s'agit
du vaisseau-fantôme, si redouté des marins d'autrefois. Cependant il y
a quelques années, des pécheurs du littoral de la Manche croyaient
encore à l'apparition, à peu de distance de la côte, d'un bateau fantas-
tique et funeste aux marins ; certains disaient avoir aperçu, la nuit, le
Navire errant, que l'on reconnaissait ù ses feux, qui étaient rouges
comme du sang et éclairaient à une grande distance; mais il ne faisait
que sortir de l'eau pour s'y réengloutir aussitôt; il a été cause de bien
des malheurs; mais depuis qu'un prêtre l'a exorcisé, il ne peut nuire
à personne et ne reparaît plus. C'était autrefois un brick de deux cents
tonneaux, armé en guerre, monté par des pirates, et commandé par
le capitaine Noir, qui était, disait-on, un mnlouin. Grâce à la protec-
tion du diable^ il ne pouvait être détruit que par la pierre du mal-
heur, Or un jour qu'il se battait contre un navire de guerre fran-
çais, un matelot qui avait dans sa blague une pienc étrange ramassée
sur les rochers, eut l'idée de la jeter à la mer, comme c'est l'usage
1. Paul Sénéquier, in Bev. des Trad. pop., t. XII, p. 390.
448 LES NAVIRES LÉGENDAIRES
quand un marin veut affirmer qu'il ne retournera pas de sitôt dans un
endroit ; elle tomba sur le pont du navire forban, qui s'engloutit dans
les flots ; il reparut quelques instan ts après et le capitaine, debout sur le
pont, prit la parole pour dire qu'il venait de comparaître devant Dieu,
qui l'avait condamné it errer sur toutes les mers jusqu'au jugement
dernier, mais qu'il ferai! aux marins tout le mal possible '.
§ 1 . LES BATEAUX DES MORTS
Des traditions, presque toutes recueillies en Bretagne, parlent de
navires qui apparaissent dans le voisinage de nos côtes, et y jouent un
rôle en rapport avec d'antiques croyances, beaucoup moins eiïacées
qu'on ne serait porté à le penser. La légende du bateau des morts est
l'une des premières qui aient été constatées sur notre littoral : elle y
existait sans doute bien avant la conquête romaine, et au VI^ siè-
cle Procope la rapportait en ces termes : Les pécheurs et les autres
habitants de la Gaule qui sont en face de l'île de Bretagne, sont char-
gés d'y passer les âmes, et pour cela exempts de tributs. Au milieu
de la nuit, ils entendent frapper à leur porte; ils se lèvent et trou-
vent sur le rivage des barques étrangères où ils ne voient personne,
et qui pourtant semblent si chargées qu'elles paraissent sur le
point de sombrer et s'élèvent d'un pouce à peine au-dessus des eaux;
une heure suffit pour ce trajet, quoique, avec leurs propres bateaux, ils
puissent difficilement le faire dans l'espace d'une nuit^. Ce navire des
morts n'a pas disparu de la tradition contemporaine, et de 1830 à nos
jours, on le voit figurer dans plusieurs récits, recueillis sur divers points
delà Bretagne. Celui de Souvestre (1836) est le plus ancien, mais non
le plus probant. Il ressemble tellement dans sa première partie à la
version de l'historien grec, que l'on peut se demander, connaissant les
procédés de l'auteur, s'il n'en est pas une sorte de paraphrase, plutôt
que la transcription exacte de ce qui se racontait alors sur le littoral du
Morbihan : Près de Saint-Gildas, les pêcheurs de mauvaise vie, et qui se
soucient peu du salut de leur âme, sont quelquefois réveillés la nuit par
trois coups que frappe à leur porte une main invisible. Alors ils se
lèvent, poussés par une volonté surnaturelle. Ils se rendent au rivage,
où ils trouvent de longs bateaux noirs qui semblent vides, et qui pour-
tant enfoncent dans la mer jusqu'au niveau de la vague. Dès qu'ils y
sont entrés, une grande voile blanche se hisse seule au haut du mât et
i. F. Marquer, in Rev. des Trad. pop., t. XVII, p. 475-478.
2. Guerre des Goths, I. IV, c. 20.
LES BATEAUX DES MORTS 149
la barque quitte le port, comme emportée par un courant rapide. On
ajoute que ces bateaux chargés d'àmcs maudites, ne reparaissent plus
au rivage, et que le pécheur est condamné à errer avec elles à travers
les océans, jusqu'au jour du jugement'. D'après C. d'Amezeuil, ce bateau
doit, jusqu'à la fin des siècles, aller de plages en plages, d'îles en îles,
à la recherche des corps des marins pour les ramener au hameau qui
les a vus naître"^ La mention de l'île où les morts sont transportés, net-
tement indiquée par Procope, a disparu do ces récits, mais elle subsiste,
à un état plus vague, dans une légende du nord de la Bretagne où
figure aussi la navigation errante des bateaux mystérieux : on croit
dans le pays de Tréguier qu'il y a des barques qui portent lésâmes des
morts, et surtout celles des noyés, à des îles qu'on ne connaît pas, et
que personne n'a jamais vues ; mais qui n'en existent pas moins et qui
se montreront à la fin du monde. Les soirs d'été, quand le vent se tait
et que la mer est calme, on entend gémir les rames et l'on voit des
ombres blanches voltiger autour des bateaux noirs. Si quelqu'un tente
de suivre en mer les barques qui portent les âmes des morts, il est
obligé de les accompagner jusqu'à la consommation des siècles^
Bien que la légende qui suit, intercalée dans une scène de sorcellerie,
soit contaminée, elle semble pourtant apparentée au récit de Procope
et à ses divers parallèles. A Noirmoutier, après le sabbat des sorciers à
la pointe de Devin, dès que le jour commençait à paraître, on voyait
une barque mystérieuse où l'on n'apercevait personne. Une voix en
sortait et criait: « Embarque, embarque, allons en Galloway! » et le
navire paraissait tellement chargé qu'il semblait près de sombrer. Les
paysans disent que ce pays de Galloway, ou Gallouays est la Galilée, ou
mieux la Judée où les morts seront jugés^
La croyance au navire des morts se retrouve aussi, sous des formes
variées, et pas toujours précises, dans plusieurs autres récits : Les Bolbi-
guéandets du Morbihan, qui sont des espèces de lutins, forcent des
voyageurs à entrer dans une barque noire, où se pressent des fantômes.
Quand elle est chargée, elle part avec la rapidité d'une flèche pour une
île inconnue. Les âmes s'envolent, la barque repart, le conducteur
tombe dans un sommeil profond, et, le lendemain se retrouve endormi à
terre ^ Sur les côtes du Finistère, la Barque des Morts, Lestr an Anaon,
vogue la nuit, chargée à couler bas, et ses passagers, à qui les hèle,
1. E. Souvestre. Les derniers Bretons, t. I, p. 118.
2. C. d'Amezeuil. Légendes bretonnes, p. 264.
3. Paul Sèbillot. Légendes de la Mer, t. I, p. 355.
4. D' Viaud Grand-Marais. Guide du voyageur à Noirmoutier, p. 146.
5. Musée des Familles, t. IV, p. 335.
150 LES NAVIRES LÉGENDAIRES
ne répondent que par des amen' . On ne dit pas quelle est sa destination,
ni par qui elle est conduite. A A.udierne on est mieux renseigné, au
moins quant au capitaine d'un bateau qui s'y montre de temps en
temps ; il est rempli de lumières et l'on n'aperçoit personne à bord ;
d'autres fois on entend seulement des bruits daviron, des commande-
mentsd'étarquer les voiles, mais on ne voit rien. C'est le Bag-noz (bateau
de nuitqui fait, sur mer,rol{ice que le Carrik Aitkou^\e Chariot des morts,
fait sur terre. Il est commandé par le premier mort de l'année. Une dame
d'Âudierne qui perdit son mari du choléra, le 1''' janvier 1886, n'avait
plus d'autre nom que An Itronn Ankou, la Femme du Trépas. Lorsque
ce bateau est commandé par un vieillard, il y aura, dans l'année, mor-
talité sur les enfants ; si le capitaine est un enfant, ce sont les vieil-
lards qui mourront ^ A l'île de Sein, l'homme de barre du Bag-Noz est
le dernier noyé de rannée. Une femme dont le mari avait disparu
en mer sans que son corps eût été retrouvé, l'aperçut (jui tenait la
barre, un jour que le Bcvj-Xoz passait tout près d'une des pointes de
l'île. Ce bateau se montre quand quelque sinistre doit se produire aux
environs ; il apparaît sous une furme assez indécise à la tombée de la
nuit ; son équipage pousse des cris à fendre l'âme ; mais sitôt que l'on
veut s'en approcher, la vision disparaît. \jn marin parvint cependant à
le serrer, une nuit, d'assez près pour voir qu'il n'y avait personne à
bord, que l'homme de barre ; sitôt qu'il lui eut parlé, le bateau dispa-
rut. Si le pilote avait dit : Requiescant in pace, il aurait sauvé toute la
batelée de morts ^
Une gracieuse légende que l'on n'a jusqu'ici rencontrée que dans le
pays de Tréguier, suppose qu'en certaines circonstances, uu bateau se
présente spécialement pour prendre une seule âme, et non, comme
d'habitude, tout un groupe de défunts. Lorsqu'un enfant qui n'a point
encore péché est sur le point de mourir, une petite barque blanche
remonte le Trieux, sans que l'on voie personne à bord : elle est
conduite par des anges qui viennent chercher l'âme de l'innocent". Sur
le littoral de la Vendée, on connaissait aussi un bateau qui, bien qu'on
ne le dise pas expressément, semble en relation avec les morts. On
raconte au port de la Claye que, jadis, on entendait un bruit de rames
et de soupirs sur la rivière du Lay. Une barque mystérieuse remontait
jusqu'à Morteville, puis redescendait vers la mer avec la marée ^
Les légendes bretonnes connaissent une sorte de navire-enfer, qui
C(,)mme le Voltigeur hollandais ^ navigue sans repos et est monté par un
1. Cumiu. de feu L -F. Sauvé.
2. IL Le Carguet, in Rev. des Trad. pop., t. VL p. 6o5.
3. A. Le Braz. La Légende de la Mort, t. If, p. 21-28.
4. Gomm. de M^ie Lucie de V.-IL
5. B. Fillon et 0. de Rocljebrune. Poitou et Vendée, art. St-Cyr en Talmondois.
LES NAVIKES ENFERS OU PAHADIS \^\
équipage de damnés, composé de tous les « faillis » matelots, des co-
quins morts sous la garcetto |)0ur vol à bord, des lâches qui se sont
cachés pendant les combats'. A l'île d'Arz, à l'île aux Moines et dans
quelques autres localités du Morbihan, il est assez souvent parlé devais-
seaux de haut-bord montés parties hommes et par des chiens de taille
gigantesque. Ces hommes sont, paraît-il, des réprouvés dont la vie a été
souillée par des crimes; les chiens sont des démons préposés à leur
garde et qui leur font endurer mille tortures. Sans cesse les vaisseaux
maudits sillonnent les Oots, passant d'une mer dans l'autre sans entrer
dans aucun port, sans jeter l'ancre jamais, et il en sera ainsi jusqu'à la
fin du monde. 11 ne faudrait pas qu'un navire se laissât aborder par
eux : l'équipage serait enlevé en un tour de main et disparaîtrait sans
laisser de traces. Les commandements â bord des vaisseaux maudits
se font au moyen de conques marines dont le bruit strident s'entend
à plusieurs milles de distance. Il est donc facile de ne pas se laisser
surprendre. On n'a d'ailleurs rien à craindre si, à la première alerte,
on se hâte d'enionnerVAve maris stella et de se recommander aux saints
du pays, principalement à sainte Anne d'Auray^
D'après un récit qui figure dans un recueil de nouvelles, mais que
l'auteur tenait d'un matelot breton, son parent, d'étranges bateaux
accueillaient parfois à leur bord les vieux marins, qui ne semblaient
pas du reste fâchés de s'y embarquer. On disait autrefois sur la côte de
Morlaix que les navires perdus s'en revenaient courir des bordées avec
leurs équipages de trépassés, et qu'ils prenaient souvent à contre-bord
les bateaux qui étaient à la cape. Ces bateaux ont grandi, si bien qu'un
petit caboteur est au bout de quelques années de la taille d'une forte
goélette. Un vieux marin racontait qu'il faisait partie de l'équipage
d'un brick qui s'était défoncé sur la chaussée de Sein, et que seul il
avait survécu, ayant été jeté, il ne savait trop comment, sur la grève.
11 disait que depuis, il avait plusieurs fois rencontré son brick dans ses
voyages lointains, mais qu'à chaque fois il l'avait trouvé plus grand.
Quand je le reverrai, ajoutait-il, ce sera un vaisseau à trois ponts, et
au lieu de mourir dans mon lit, je naviguerai pendant l'éternité*.
Suivant des croyances constatées dans un assez grand nombre de
pays, les âmes, une fois séparées du corps, ne peuvent franchir un
cours d'eau, sans l'aide d'une barque ou d'un pont. C'est pour le
1. A. Jal. Scènes de la vie marilime, t. 11, p. 95.
2. L.-F. Sauvé, in Mélusuie, t. 11, coi. 137.
3. Félix Frank. La Danse des fous. Paris, 188ï, in-18, p. 215-220.
Le Grand Chasse-Foudre est parfois considéré comme une espèce de Paradis à
l'usage des bons matelots, qui y ont tout à souhait; c'est la contre-partie du Vol-
tigeur hol.andais (A. Jal. Scènes de la vie maritime, t. II, p. 97).
J52 LES KAVJrtES LÉGENDAIRES
salaire du l)aleli('r que même en France, à des époques récentes, on
plaçait une pièce de monnaie dans la main du défunt '. D'ordinaire,
l'endroit 011 a lieu rembarquement, individuel, et le plus souvent collectif,
nest pas désigné ; mais en Haute-Bretagne, on connaissait au milieu
du siècle dernier, dans l'estuaire de l'Arguenon, une petite anse où un
bateau abordait assez fréquemment pour remplir un rôle analogue à
celui de la barque à Caron : Les vieilles femmes racontaient encore, il
n'y a guère plus de trente ans, qu'il se rendait la nuit aux ruines du
château du Guildo,et (|u'il y prenait, pour les passer sur la rive opposée,
les âmes des morts qui s'y étaient rassemblées pour l'attendre. La
conservation de cette légende tient peut-être à cette circonstance que,
depuis un tempsimmémorial, il y avait, un peu plus bas en amont, un
bac qui, à mer haute, transportait les voyageurs: avant la Révolution,
ce privilège appartenait aux moines d'un couvent voisin, et jusqu'à la
construction du pont, vers 1860, le service a toujours fonctionné, de
nuit comme de jour-.
Des traditions analogues existaient probablement ailleurs, et peut-être
s'en rattachait-il une à un petit bras de mer, sur la rivière deTréguier,
qu'on appelait le Passage d'Enfer..Dansles premières années duXlX'^siè-
cle, on y embarquait les morts de la commune de Plouguiel, au lieu de
les porter par terreau cimetière, bien que le trajet fût moins long par
cette dernière voie \ Tout en observant un usage motivé par un rite tra-
ditionnel, ou par l'état des chemins, les gens de cette paroisse pensaient
peut-être qu'en mettant une étendue d'eau entre eux et leurs défunts,
ceux-ci nepourraient plus venir lesimportunersousl'aspectdefantômes.
Dans plusieurs récits non localisés, iigure un batelier qui semble
chargé de passer les gens qui, sans être morts, ont le privilège de péné-
trer dans un monde merveilleux séparé de celui des hommes par une
étendue d'eau. 11 est assujetti à cette tâche jusqu'au jour où sera accom-
plie une condition qu'il ignore; il prie le voyageur de s'en informer et de
la lui dire à son retour; mais comme celui-ci a appris que le passeur
ne sera relevé de son otfice que s'il est remplacé par quelqu'un, il ne
lui révèle cette particularité qu'une fois débarqué sur l'autre rivage,
où il n'a plus à craindre d'être forcé de prendre la place de ce Caron
malgré lui. Le plus habituelleriient ce bac est sur une rivière ; mais dans
un conte de Basse-Bretagne, il Hotte sur un bras de mer analogue à
ceux (|ui, sur les rivagt'S de ce pays, s'enfoncent assez souvent dans
l'intérieur des terres '.
i. Paul Sébillot, iu Bev. des Trad. pop., t. XV, P: 630 etsuiv.
2. Paul Séljillot. Lé(/endes locales, t. 1, p. 38.
3. A. Uaudoiii, in Académie CeUique, t. II, p. 141.
4. F. M. Luzel. Coules de Dasie-Bretagne, t. 1, p. 103, 105.
i
LES NAVIRES DES AMES EN PEINE 153
La croyance aux navires qui Iransporlenl les morts n'a guère élé
conslatée jusqu'ici, i^ deux excf plions près, et encore ne siuil-elles pas
absolument typicpu's, (picsurdivcrs |M»iiils de la péninsule armoricaine,
où on la retrouve au nord coninu' au sud, dans le pays bi'elonnant et
dans celui de lani^ue française. Mais on parle, en Normandie comme
en Bretagne, de bateaux (|ni se nionlrcnt pour rappeler les défunts au
souvenir des vivants et pour réclamei- des prières. Au Pollet, la légende
était encore assez populaii-e vers 18'(0 pour être l'acontée de plusieurs
manières : Pi'esque cliaque année, le jour des Morts, on voit apparaître
au bout de la jetée dt; Dieppe un des navires qui ont péri depuis un
an ; on le reconnaît : ce sont ses voiles, ses cordages, sa mâture. Le
gardien du phare lui jette la di'onie, l'équipage la saisit et l'altaclie ;\
l'avant-pont, suivant l'usage". Alors le gardien de crier aux gens du
port « Accourez! veuves, voici vosniaris ; oi-[)helins, voici vos pères! »
Et les femmes accourent, suivies de leurs enfants ; tous s'attellent à
la drome et baient le bateau. Bientôt il e.st dans le bassin, près du
quai ; chacun reconnaît ceux qui sont à bord : « Bonjour, mon homme;
bonjour, mon père ; bonjour, Pierre, Nicolas, Grégoire ! » L'équipage
ne répond pas. « Alors, amenez vos voiles! » les voiles restent tendues :
« Venez donc, que nous vous embrassions. » A ces mots on entend
sonner la messe, et aussitôt les voiles, le bateau, l'équipage, tout dispa-
raît; les femmes et les enfants des naufragés s'en vont à l'église en pleu-
rant. « Payez vos dettes » murmure autour d'eux la foule des specta-
teurs '. D'après une autre version du Polbd, le jour des Morts, à la nuit
tombante, on voyait parfois s'approcher du bout de la jeti'-e un bateau
que l'on prendrait pour un bateau du port. Le maître lialeur, trompé
par l'apparence, s'apprêtait à jeter la drome ; mais lorscju'il étendait tes
bras, le bateau s'évanouissait, et l'on entendait par les airs des voix
plaintives; c'étaient celles des hommes du Pollel qui, dans le cours de
l'année, étaient morts à la mer, loin des yeux de leui's |)arents et sans
sépulture ^
Une barque, montée aussi par des âmes en peine faute de prières,
apparut à deux marins dont le bateau, surpris par la marée, s'était
échoué dans la rivière de Quimper. Ils s'étaient roulés dans leur voile
et allaient s'endormir en attendant le retour du tlux, q land ils furent
hélés à plusieurs reprises par une voix forte qui leur demandait, en les
appelant par leur nom, d'aller chercher des gens embarrassés. A la fin
ils regardèrent dans la direction de la voix et virent que le fond de la
1. L. Vitet. Histoire de Dieppe, p, 381; A. Bosquet. La Normandie romanesque,
p. 277, a paraphrasé le récit de Vitet en y ajoutant des détails qu'elle semble avoir
empruntés à Stioberl, Excursions in Normandy, t. I, p. 215,
2. L. Vitet. 1. c. p. 382.
154 LES NAVIRES LÉGENDAIRES
baie venait de s'éclairer subitement d'une lumière qui semblait sortir
des eaux ; dans cette lumière se profilait une barque où cinq hommes,
pareillement yètus de cirés blancs parsemés de larmes noires, se
tenaient debout, les bras tendus. L'un des marins, pensant que c'étaient
des âmes en détresse, leur cria qu'ils étaient échoués, mais qu'ils
étaient prêts à faire ce qu'ils pourraient pour eux. Alors les cinq fan-
tômes s'assirent chacun à leur banc et se mirent à ramer ; mais comme
ils ramaient tous du même côté, le bateau, au lieu d'avancer^ virait
sur place. Les deux marins, avec de l'eau à mi-jambe, se dirigèrent vers
Id barque blanche ; mais quand ils furent tout proche elle sombra
soudain et la lumière de la baie disparut. A la place où étaient les
quatre rameurs s'allumèrent quatre cierges, et le cinquième fantôme,
celui qui tenait tout-à-l'heure le gouvernail, avait encore la tête et les
épaules au-dessus de l'eau. L'un des matelots lui ayant demandé s'il
était de Dieu ou du diable, l'homme lui répondit: « Nous sommes ici
cinq âmes qui attendons le passage d'un homme de bonne volonté »; et
comme le marin lui répondait qu'ils étaient disposés à faire ce qui était
nécessaire pour les délivrer, il ajouta que pour cela, il fallait faire dire
cinq messes mortuaires pendant cinq jours, au maître-autel de Plome-
lin, auxquelles devaient assister trente-trois personnes. Lorsqu'elles
eurent été dites, les marins retournèrent à la baie ; la lumière se mon-
tra de nouveau au-dessus des flots, et les cinq fantômes apparurent
dans la barque, encore vêtus de leurs cirés blancs, mais les larmes en
avaient disparu, ils avaient l'air heureux et une musique délicieuse se
fit entendre pendant qu'ils remerciaient par trois fois les marins*.
Un récit de l'île de Batz parle d'un vaisseau qui revient comme
une sorte d'àme en peine, à un endroit où il a séjourné. Deux marins,
le père et le fils, étant allés de très bon matin démarrer leur bateau
pour aller en mer, virent soudain tout près d'eux un navire ; ils enten-
1. A. Le Braz. La Légende de la Mort, t. 11, p. 19-24. J'ai beaucoup abrégé ce
récit doût la forme n'est 'pas rigoureusement populaire. L'n navire monté par des
trépassés qui implorent aussi des messes, 'Ggure dans un recueil de nouvelles publié
vers le milieu du siècle dernier; voici en substance le résumé de l'épisode : un cor-
saire voit apparaître un brick, dont toutes les voiles sont gonflées par le vent, alors
qu'il n'y a pas la ajoindre brise. Ce navire a un pavilloQ noir, semé de larmes d'ar-
gent et fanfreluche de tètes de mort, qui porte comme inscription : Libéra nos: c'est
aussi ce qu'on lit sur le chapeau en toile cirée des matelots-squelettes qui semblent
faire le quart. Le corsaire monte à bord, voit sur le pont un catafalque, dans l'en-
trepont des matelots-squelettes, et le capitaine, qui se nommait Requiem, était
dans sa cabine, dans l'attitude d'un homme qui écrit. Le corsaire lit par-dessus son
épaule une lettre qui demande une messe et implore le repos en terre chrétienne.
A ce moment le veut fraîchit, et le capitaine se hâte de revenir à son bord; à l'ap-
pel, il manquait un des hommes qui était monté sur le Libéra nos; dix-huit mois
après, ce matelot arriva à Concarneau avec un grand navire et recommanda
350 enterrements (A. Balleydier. Les veillées du Presbyte}-^, Paris, s. d.in-18,p. 118 et s.).
LES BATEAUX DES ESPRITS 135
daient la voix de l'équipage, et reconnaissaient même parmi eux, à leur
accent, des personnes de l'île. Le navire était prêt à mouiller et l'un
des matelots demanda au capitaine où il (allait jeler l'ancre : « Là,
répondit-il, à Porz an Eokr (au port de l'Ancre). » Dès (jue cette parole
eut été prononcée, les deux mai'ins ne virent plus le navire, qui s'était
évanoui comme une fumée. Ce bâtiment était à ce moment perdu corps
et biens, et les marins avaient eu une vision. Il avait passé l'hiver qui
précéda son départ à Porz au Eokr, qui servait alors d'ancrage aux
caboteurs de l'Ile de Batz'.
§ 2. LES BATEAUX DES ESPRITS ET DES SOKCIERS
Les navires qui tigurent dans toutes ces légendes sont en relation
avec la mort et le monde mystérieux des défunts. D'autres, moins
souvent il est vrai, qui sont conduits par des personnages de diverses
natures, apparaissent aussi dans le voisinage de nos côtes. Comme les
vaisseaux de haut-bord montés par les chiens diaboliques, leur ren-
contre est presque toujours funeste aux bateaux des vivants. Si la
tempête ou quelque fête plus grande empêche la visite annuelle de
saint Gonéri à sa mère dans son île de Loaven en Plougrescant, sainte
Eliboubane suivant les uns, saint Gonéri suivant les autres, font seuls
le voyage ; mais malheur aux bateaux i-encontrés par la barque mysté-
rieuse ! ils sont impitoyablement chavirés-. A Audierne, au brun de
nuit, lorsqu'un bateau se trouve vent de bout, la terre masquée, sou-
vent il aperçoit devant lui un autre bateau avec la même voilure, mais
vent arrière ; vite il arrime ses voiles, fait cap dessus, mais tout à
coup, le second bateau disparait et le premier se trouve dans les bri-
sants. C'était le Bag-I\'oz, le bateau de nuit, qui mène toujours au
danger ^ Sur la côte guérandaise, les Korrigans parcouraient la mer
pendant la nuit, montés sur de petites barques et ils attaquaient les
bateaux des pécheurs qui se risquaient à lever leurs casiers ou à tendre
leurs fdets ^.
Dans la baie d'Audierne et, surtout aux abords de l'île de Sein, on
voit la nuit, des bateaux montés par une seule femme. Ce sont les
Bagou sorseurez, les Bateaux des sorcières. Ils sont conduits par cer-
taines veuves de l'île qui ont le mauvais œil. Malheur à qui aborde un
Z/a^ sorsewj'es .' La sorcière confie au patron un secret terrible. S'il le
1. G. MiliD, in Rev. des Trad. pof)., t. XII, p. 395.
2. Louis Tiercelin. La li>-elagne qui croit. Paris, 1894, in-18, p. 17.
3. H. Le Carguet, in Revue des Trad. pop., t. VI, p. 635.
4. Henri Quilgars, ibid., t. XIV, p. 615.
i.% LES ISAVIRES LÉGENDAIRES
dévoile, lui et son équipage seront engloutis, la première fois qu'ils
prendront la mer. Si même l'un dos hommes dit avoir rencontré le
Bag-Noz, il périra dans la "semaine. Au commencement de 1890, un
marin delilequi avait vu le haleau des sorcières eut l'imprudence d'en
parler une fois arrivé à terre. Le lendemain, en allant à Brest, il
tomba par-dessus bord; il fut repêché aussitôt, mais il était mort.
Souvent, le malin, on a vu Calouche, la plus redoutée de ces veuves,
revenir de la chaussée, toute trempée, avec son panier à goémon vide.
Qu'avail-elle pu faire, la nuit dehors, sinon courir la mer ? Elle change
son panier en barque, son bâton à retenir le varech en mât, et son
tablier en voile '.
D'autres veuves de Tile de Sein, qui ont reçu en naissant le don de
vouer, auraient une puissance encore plus redoutable. Elles se rendent
la nuit aux « sabbats de la mer » sur une embarcation de forme spé-
ciale, qui n'est autre aussi que le panier à goémon ; elles s'y accrou-
pissent sur leurs talons, et leur bâton à goémon leur sert d'aviron et
de gouvernail. Elles se chargent de vouer à la mort dans un certain
délai l'ennemi qui leur a été désigné, à moins qu'il n'ait auparavant
réparé le dommage qu'il a fait. La vieille doit accomplir trois voyages,
assister à trois sabbats, et remettre chaque fois au démon du vent et de
la mer un objet ayant appartenu à l'homme qu'il s'agit de faire dispa-
raître -.
L'usage de briser les coques des œufs après les avoir mangés est très
répandu en France, et plusieurs de ceux qui l'observent croient en
agissant ainsi se préserver de la sorcellerie. On y a plus rarement cons-
taté la superstition, bien connue en Russie, en Hollande, en Angleterre,
etc., d'après laquelle elles pourraient, si elles restaient intactes, servir
de bateau à des êtres surnaturels ou méchants ^ Elle était courante dans
la marine française à la tin du XVIIP siècle : des matelots d'un navire
de guerre menacèrent d'un mauvais parti un cuisinier qui avait jeté des
coques d'œufs par dessus le bord sans les casser, comme l'exigeait la
prudence, attendu qu'à défaut de ce soin, on fournissait une embar-
cation au diable, qui saisit toujours cette occasion de naviguer pour
s'en servir au détriment des marins^. Les sorciers et les sorcières
peuvent, suivant la croyance de Guernesey, naviguer sur mer dans des
coques d'œufs ou dans les omoplates des animaux ; c'est pour cela
qu'on ne manque pas d'y percer un trou avant de les jeter. Ceux qui
1. II. Le Carguet, iu Hev. des Trad. pop., t. VI, p. 655.
2. A. Le Braz. La Légende de la Mort, t. I, p. 175-177.
3. F. -S. Bassett. Ler/ends of the Sea, p. 151, 162, 374.
4. Moreau de Jonnès. Aventures de c/uerre de la République et du Consulat, t.
1, p. 426.
Les bateaux des sorciers iSl
se servent de ce moyen de navigation semblent avoir le pouvoir de
donner à leur vaisseau Tapparence d'un beau navire. On raconte qu'il
y a bien longtemps un homme du voisinage de la baie de La Perelle,
venu dès la pointe du jour, le lendemain d'une tempête, pour ramasser
du varech, aperçut sous la lumière encore incertaine, un grand navire'
qui s'approchait de la cote ; il le regarda avec attention, s'attendant à
tout moment à le voir se briser sur un des rochers de ces parages
dangereux, A son grand étonnement, le navire en approchant du rivage
diminuait rapidement de volume. A la fin, il aborda près de l'endroit
oîi l'homme se trouvait, et alors il était réduit à la dimension de ces
petits bateaux avec lesquels les enfants s'amusent sur les mares. Un
homme, de la taille d'un lutin, avait pris pied sur le rivage, et le paysan
s'aperçut que le navire avait alors la forme d'une omoplate de mouton
enveloppée dans une masse de varech roulé '.
Des récits populaires sur les côtes de la Méditerranée, en Corse,
dans le Mentonnais, en Languedoc et en Roussillon, mais que Ton n'a
pas jusqu'ici relevés, en France du moins, sur celles de l'Océan,
racontent que des barques sont transportées, par un pouvoir magique,
à une grande distance de leur port, soit à travers les airs, soit, plus
habituellement, sur les flots qu'elles traversent avec une rapidité ver-
tigineuse : ce sont des sorcières qui les empruntent pour se rendre en
Italie, comme dans un récit mentonnais, ou plus ordinairement en
Egypte ou dans des contrées lointaines ; parfois aussi le bateau va
aborder à une île voisine du rivage. Il part de lui-même lorsqu'une des
femmes lui en a donné l'ordre par une formule magique où elle doit
indiquer exactement le nombre des passagers. Dans toutes les versions,
il ne bouge pas, parce qu'un pêcheur, dont elle ignore la présence,
s'est caché à bord. La sorcière, croyant qu'une de ses compagnes est
enceinte, répète sa phi-ase en ajoutant une unité, et le bateau traverse
la mer en quelques instants. Lorsque les sorcières ont accompli, à l'en-
droit où elles dêl)ar(iuent, des (l'uvrcs de vampirisme^ dansé ou com-
ploté des métamorphoses, la rnème formule les fait revenir au port
d'attache de la barque. Le pêcheur qui, comme preuve de son voyage,
a cueilli dans la contrée lointaine où le bateau a abordé une plante ou
un rameau d'arbre, finit par découvrir que ces femmes sont des pê-
cheuses du pays -.
On peut rattacher aux navigations extraordinaires, quoi qu'il ne
s'agisse pas à proprement parler de bateaux, la légende suivante, po-
1. Edgar Mac Culloch. Giiernsey Folk-Lore, p. 298, 380-381.
2. J.-B. Andrews. Stories froin Menlone, in Folk-Lore Record, 1. III, p. 42;
Julie Filippi, in Revue des Trad. pop., t. IX, p. 458; L. Lambert. Contes populaires
du Languedoc, 1892, p. 148 ; Horace Ghauvet. Légendes du Roussilloyi, p. 47 et 51 ;
cf. sur ces légendes Paul Sébillnt. Le Folk-Lore des Pêcheurs, p. 361-366.
i88 Les Navires légendaires
pulaire dans toute la partie de la côte provençale, du cap Garoupe à
Monaco. Les bonnes femmes racontent que la Vierge de leur voisinage
entretient des relations d'amitié avec la Vierge Noire du Cap Corse.
Tous les ans, cette Vierge provençale confie à la mer un petit baril
d'huile qui va en Corse, tandis que l'autre sainte envoie de la même
manière surnaturelle un barillet de cire à son amie de Provence.
i. Bérenger-Féraud. Superstitions et survivances, t. IV, p. 206.
CHAPITRE Vin
OBSERVANCES ET VESTIGES DE CULTE
1. — PRATIQUES EN RELATION AVEC L EAU DE MER
Les populations du littoral ont un profond respect pour la mer et ils
la considèrent comme supérieure, à tous les points de vue, aux eaux
douces. Sur les bords de la Manche, on assure que tout ce qui en vient
est propre. Aussi il faut bien se garder de souiller ses eaux : c'est un
péché d'y faire, à moins d'y être absolument contraint, ses nécessités,
et l'on dit aux environs de Tréguier, en attribuant à la mer une sorte
de personnification animiste, dont on peut voir les traces dans les
légendes, qu'elle pourrait punir celui qui oserait la salir '.
Sur cette côte, il est de coutume, lorsqu'on y puise de l'eau, de
souffler dessus pour en éloigner toute impureté, et d'en faire couler
quelques gouttes sur le sol, comme une espèce de libation. Aujourd'hui
encore à Penvenan, quand une femme a rempli un pot d'eau salée pour
quelque usage domestique, elle doit, en sortant de la grève, en
répandre un peu sur la terre. Elle met ensuite dans le vase une
poignée de goémon pour empêcher l'eau d'éclabousser et de s'en
échapper. Si, en route, elle vient à en gâter, si le pot se casse, c'est le
présage d'un malheur prochain-.
Certains actes qui ont un caractère rituel plus apparent, parfois,
mais non toujours christianisé, se rattachent peut-être à un ancien
culte. Lorsque les'paysans des environs de Bécherel venus en pèleri-
nage à Sainte-Anne du Rocher, près de Dinan, avaient cogné un clou
dans le mur de la chapelle, ils se rendaient au bord de la Rance,
où la marée remonte, et y faisaient une sorte d'ablution. Les gens
de la ville se moquaient de cette pratique, qu'ils attribuaient à la
simplicité des pèlerins, et ils disaient : « Bienheureux ceux qui vont
1. Paul Sébillot. Légendes de lu Mer, t. I, p. 81 et suiv.
2. G. Le Galvez, in Rev. des Trad. pop., t. I, p. 368. Ces diverses observances
n'ont pas été relevées en ce qui concerne les eaux douces.
460 OBSERVANCES ET VESTIGES DE CtLTE
tremper leurs doigts dans la gran" mée salée, le royaume des cieux est
à eux '.» Cependant, vers le milieu du siècle dernier, dans ce même
pays de Dinan, comme aussi sur le littoral de la Manche, la plupart
des gens du peuple, avant de se baigner, mettaient un doigt dans la
mer comme dans un bénitier, et faisaient ensuite un signe de croix.
Les petits pêcheurs de la côte, qui n'y manquent jamais, disent que si,
après cet acte, ils se noyaient, ils seraient assurés d'aller tout droit au
Paradis : ils pensent d'ailleurs qu'il les met à l'abri des accidents. Mais
il semble que son efïicacité se lie, comme plusieurs de ceux qui sont
en rapport avec la mer, à la croyance qu'elle est en quelque sorte
sacrée par elle-même. Naguère en Haute-Bretagne, lorsque la coque
d'un bateau était terminée, on l'arrosait avec de l'eau de mer en récitant
une formule traditionnelle qui n'avait rien de chrétien:
Bateau, n'aie pas peur de cette eau,
Plonge dedan? comme un oiseau,
Et le relève au?sitôt :
Mais crains et fuis les rocher:^,
Car si tu vas les trouver
Sois sûr d'être brisé.
Cette lustratiou précédait souvent de plusieurs jours la cérémonie
du baptême de la barque^
On a constaté jusqu'à ces dernières années des survivances du temps
où les bains et les ablutions avaient lecaractère religieux que leur attri-
buent encore plusieurs groupes à divers états de civilisation. Autrefois à
Banyuls (Pyrénées-Orientales les hommes, surtout ceux d'un certain
âge, se rendaient de grand matin au bord de la mer, le jour de la
Saint-Jean, et après s'être plongés dans l'eau, ils se laissaient sécher
par les ravons du soleil levant. La coutume de se baigner à quelques
époques déterminées n'a pris fin, dans le Roussillon, qu'après le milieu
du XIX^ siècle ; en ISISO. des gens se souvenaient encore d'avoir vu les
hommes et les femmes retrousser leurs culottes ou leurs jupons, et se
promener dans la mer le jour de la Saint-Jean^ Cet usage a existé aussi
en Provence et dans l'Aude, à La Nouvelle, lors delà même fête*. Sur le
littoral du golfe de la Gascogne, ces bains avaient lieu pendant la nuit
qui la précède ; dans la partie basque, des gens venus de l'intérieur
entraient dans la mer, hommes, femmes et enfants, en se tenant par la
main ; sur la côte landaise, où l'usage est en voie de disparition, les
habitants des campagnes se rendaient sur les dunes, entre minuit et le
1. Paul Sébillut. Rlason populaire de l'Ille-et-Vilaiiie, p. 2. '
2. Paul Sébillot. Le Folk-Lore des pêcheurs, p. 42, 137-238.
3. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. I, p. 87.
4. Gaston Jourdanne. in Rev. des Trad. pop., t. XVI. p. 630: Comte de Ville-
neuve. Slalialique des Bouches-du-Bhône, t. 111, p. 224.
LES BAlNS RITUELS 161
lever du soleil, pour y cueillir les iininorlellcs dont elles sont couvertes,
et qui, placées au-dessus de la porte des maisons, en éloignent les
maléfices; mais, avant de faire cette cueillette, ils se trempaient dans
la mer, et, après sï'tre ainsi baignés, ils croyaieni être à l'abri de toutes
les maladies. Cenx qui étaient allligés do maux blancs ou de fièvres
étaient persuadés qu'ils seraient bientôt guéris ^
Avant la Révolution, une coutume apparentée se |)ratiquail ;i !.a Cjotat,
dans des circonstances assez partiiMilières : au coup d(^ canon qui donnait
le signal d'allumer le feu de la Saint-Jean, les jaunes gens de la classe
des mariniers s'élançaient à la mer et s'inondaient réciproquement, en
figurant de diverses manières le baptême du Jourdain'-.
A Menton existe l'usage d'aller se laver les pieds dans la mer, le
samedi saint ^ ; cet acte qui, en raison de l'approche de Pâques, semble
une sorte de purification, n'est peut-être que la chi'istianisation d'une
pratique plus ancienne.
Les animaux ont été baignés dans la mer sur plusieurs points du
littoral méditerranéen : aux Saintes-Mariés de la Mer, on y faisait
entrer les chevaux le jour de la Saint-Jean, pour qu'ils ne fussent pas
atteints par la gale*. Actuellement on n'y observe plus guère cette
coutume, qui a aussi été usitée à La Nouvelle (Aude) et à Banyuls
(Pyrénées-Orientales), et elle tend de plus en plus à disparaître". Le
bain rituel des chevaux était aussi en usage autrefois sur tout le
pourtour de la baie d'Audierne, dans le Finistère ; il avait lieu au
moment des grandes fêles, et dans l'après-midi, et l'on était persuadé
que le propriétaire qui n'aurait pas fait entrer ses chevaux dans la mer
n'aurait pas tardé à éprouver quelque disgrâce, pour lui ou pour ses
bêtes^
En Bretagne et dans le Pas-de-Calais, lorsqu'on lavait les yeux
malades avec de l'eau de mer, l'ablution, pour être etflcace, devait
être renouvelée sept ou huit fois de suite, le matin avant le soleil
levant, et le soir après le crépuscule '.
Nous savons par des passages d'Horace et de Martial que des gens
échappés au naufrage suspendaient aux murailles du temple leurs
vêlements imbibés d'eau de mer.
1. GastoQ Constant, in Rev. des Trad pop., t. X\'I, p. 361.
2. Comte de Villeneuve. Slat. des Bouches-du-Rhône, t. III, p. 224.
3. J.-B. Andrews, in Rev. des Trad, pop., t. IX, p. 215.
4. Comte de Villeneuve, l. c.
5. Gaston Jourdanne, in Rev. des Trad. pop., t. XVI, p. 631.
6. H. Le Carguet, ibid., t. XVII, p. H.
■7. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. Il, p. 96.
4 62 OBSERVANCES ET VESTI(,ES DE CULTE
... Me tabula sacer
Votiva paries indicat uvida
Suspendisse potenti
Vestimeuta maris Deo^
S'il en faut croire Chateaubriand, qui n'est pas toujours un modèle
d'exactitude, et qui a peut-être mêlé à ses souvenirs d'enfance des
réminiscences classiques, celte antique offi'ande subsistait encore
vers la fin du XVIIP siècle : il raconte qu'il fut une fois spectateur
d'un naufrage (à Saint-Malo). En arrivant sur la grève, les matelots
dépouillèrent leurs vêtements et ne conservèrent que leurs pantalons
et leurs chemises mouillés. Ils se rendirent en procession aune petite
chapelle de Saint-Thomas. Le prêtre célébra la messe des naufragés,
et les matelots suspendirent leurs habits trempés d'eau de mer, en ex-
voto, aux murs de la chapelle-.
Cet usage n'a pas été relevé ailleurs de nos jours ; mais on a constaté
sur la côte du Finistère celui d'après lequel, sans doute pour être
agréables à la divinité protectrice, les marins se présentent à sou
sanctuaire, parfois longtemps, après l'événement, dans l'état où ils se
trouvaient, lorsqu'ils avaient échappé à la tempête. Dans la baie d'Au-
dierne, ils entraient dans l'eau jusqu'à la ceinture avant de faire neuf
fois le lourde la chapelle de Sainte Evette de Plozevet, et ceux qui assis-
taient à la procession de Notre-Dame de Plogofï' se jetaient auparavant
dans la mer*.
Des espèces de baptêmes, administrés à l'embouchure des fleuves, ont
subsisté jusqu'après la première moitié du XlX^siècle. Les bateliers qui
conduisaient les voyageurs de Dinan à Saint-Malo exigeaient ce petit tri-
but, et voici quelques-uns des moyens assez plaisants qu'ils employaient
vers 1815, pour reconnaître ceux qui, faisant ce trajet pour la première
fois, y étaient soumis, suivant l'antique coutume : Sur les balustrades
du jardin du Mont-Marin, il y avait des statues sur leur piédestal, qui,
de loin, avaient l'apparence de religieuses à la promenade. Lorsqu'on
descendait la Rance, les bateliers ne manquaient guère de huer ces
prétendues nonnes, sous prétexte qu'elles cédaient à la curiosité de voir
les passants, plutôtquede rester dans leur cloître à réciter des oraisons.
Ceux qui n'avaient point encore passé regardaient avec étonnement,
et s'informaient s'il y avait vraiment à cet endroit un couvent. Cela
1. Horace. Odes, I, S.
2. Génie du Chrislianisme, 3« partie, liv. V, ch. VI. Au mois de juillet 1904, la
Société archéologique de Saiut-Malo voulut bien s'occuper de rechercher s'il exis-
tait quelque document relatif à cette pratique ; on n'en trouva aucuu, et de vieux
marins déclaièreut qu'ils ne la connaissaient pas.
3. [I. Le Garguet, in Soc. arcli. du Finistère, 1899, p. 178; iu Rev. des Trad. pop.,
t. VI, p. 657.
BÉNÉDICTION DE LA MER ^ 03
devenait un prétexte pour sonmollre ces passagers au droit de baptême,
dont la cérémonie était assez amusante, et le baptisé, son parrain et sa
marraine payaient une petite somme aux bateliers. En sortant de la
plaine de Saint-Suliac, la rivière est hoi-di'e h l'est par de baiiles falaises
à pic couronnées de moulins à vent. Cela fournissait encore des sujets
démystification contre les voyageurs novices ; les bateliers criaient :
« Voyez ce petit étourdi qui cberclic à retenir son Ane par la (jucue !
Tu choiras, Colas ! jette tes sabots à bas, etc.' »
Quinze ans plus lard, Habasque disait que les nautnnniers delà
Bretagne étaient encore dans l'usage "de baptiser celui (|ui traversait
pour la première fois, une rivière, un bras de mer, à moins qu'il ne se
rachetât pour de l'argent -. Jusque vers 1800, ce baptême était admi-
nistré parle passeur à l'embouchure de l'Arguenon, et ceux ([ui vou-
laient ne pas être trop arrosés leur donnaient de quoi boire du cidre.
J'ai, dans mon enfance, payé ce petit tribut.
Sur la côte sud de la Bretagne où, (tomme à Quiberon, des aligne-
ments sont encore en partie debout sui- le rivage alors qu'on n'en voit
la suite qu'à marée basse, des mégalithes submergés ont été, peiubml
longtemps, l'objet d'une sorte de culte. A la tin du XVIIl» siècle, les
anciens marins disaient avoir vu au large, entre Le Guilvinec et la
pointe de Penmarc'h, à quinze ou vingt pieds sous l'eau, des pierres
druidiques tellement vénérées qu'on célébrait la messe au-dessus d'elles
une fois chaque année^ Souvestre,qui a paraphrasé et amplifié Cambry,
en fait, probablement de sa seule autorité, les autels de la ville (Vis,''.
Vérusmor, qui essaya en vain de les découvrir, dit (jne les vieillards
lui assurèrent tenir de leurs aïeux qu'on célébrait tous les ans une
messe au-dessus d'elles dans un chasse-nuirée ; après l'oUice, le prêtre
les bénissait avec un chaudron d'eau lustrales puisée dans la fontaine
d'un saint. Jamais les matelots iw passaient là sans les adorer par un
signe de croix, et cet usage n'était pas encore tout à fait perdu vers
1850 \
Dans la baie de Saint-Malo, le clergé allait jadis, à l'éjjoque des
Rogations, faire une procession sur le «cimetière des marins », c'est-
à-dire sur la mer, et il récitait des prières funèbres. Si le temps était
mauvais, on se rendait seulement sur le rivage, et au letoui-, un service
était célébré à l'église pour les gens dont la mer n'avait point rendu
1. Poignand. Anliquilés historiques et monumentales de Monifort à Corseul.
Hennés 1820, p. 70 et 74.
2. Notions historiques sur les Cùles-du-Nord, t. lit, p. 147.
3. Cambry. Voyar/e dans le Finistère, p. ;i50.
4. E. Souvestre. Les derniers Bretons, l. I, p. 36.
5. Vérusmor. Voyage en Basse- Bretagne, p. 299.
1G4 OBSERVANCES KT VESTIGES DE CULTE
les corps. Cette pratique a cessé depuis longtemps dans ce pays, et la
tradition seule en garde le souvenir'. A Yport, il est d'usage, le jour des
Rameaux, de jeter du buis bénit dans les flots, et il est destiné aux
marins noyés^.
La coutume de bénir la mer à certaines autres époques de l'année s'est
conservée sur plusieurs points de nos côtes. La plus connue et la plus
pittoresque de ces bénédictions est celle du Coureau de Croix, entre
cette île et le continent, les gens de l'île, clergé et bannière en tète,
montent en bateau et rencontrent au milieu du coureau le clergé de
Plœmeur : les deux clergés se réunissent sur une seule barque,
les croix processionnelles s'inclinent et s'embrassent, puis le rec-
teur de Plœmeur lance de l'eau bénite aux quatre points cardi-
naux ^. Comme cette cérémonie a lieu le jour de Saint-Jean, on peut
supposer, en raison de cette date, que c'est une survivance d'un rite
préchrétien, usité à l'époque du solstice d'été. A Étretat, la procession
se rendait sur le rivage, le jour de l'Assomption, et l'officiant traçait
le signe de la croix sur l'eau avec la croix d'argent de la paroisse^. A
Berck, un dimanche de septembre, le prêtre, monté sur un bateau,
bénissait la mer; à Boulogne, avant l'ouverture de la pêche, le curé
vient jeter de l'eau bénite dans la rade, en étendant par trois fois la
croix au-dessus des flots". 11 y a une trentaine d'années, le clergé de
Dieppe accomplissait la même cérémonie à une époque qui n'est pas
indiquée, et les assistants récitaient des litanies pour le repos de l'âme
des noyés '^. Sur le littoral de la iMéditerranée, dans plusieurs localités
maritimes de l'Aude, de l'Hérault et des Pyrénées-Orientales, la béné-
diction de la mer s'est faite chaque année, généralement après les
Rogations et au mois de mai, jusqu'à l'époque où des arrêtés muni-
cipaux ont interdit les processions publiques''.
Les processions pour la pluie se rendent assez fréquemment sur le
bord des eaux douces, et les fidèles y accomplissent parfois des prati-
ques accessoires assez singulières. L'une d'elles, qui consiste à baigner
une statue ou des reliques, était autrefois usitée en Roussillon, à la
plage du Canet : c'est le seul exemple qui ait été relevé en France, et
encore on ne s'adressait à la mer que lorsque la rivière était complé-
ment dépourvue d'eau. Lors de sécheresses persistantes, on allait
1. Paul Sébillot. Le Fol/c-Lore des pécheurs, p. 108.
2. Comiii. de M. le D'' Bugiel.
3. Ogée. D/cl. de Brela;/ne, arl. Groix.
4. A. Karr. Le chemin le plus court, p. 61.
5. Le Monde illustré, 17 octobre 1885.
6. Magasin pilloresque, 1861, p. 166. Voir sur ces bénédictions et d'autres ana-
logues. Paul Sébillot. Le Folk-Lore des pêcheurs, p. 88-115.
1. Gaston Jourdanoe, in Rev. des Irud. pop., t. XVI, p. 630.
ACTES EN VUE DES COTES 165
chercher la châsse de saint Galdei'ic, et le clerj^é de Perpif^nan, accom-
pagné d'une foule de peui)le, la portait sur hfbord de la rivière de Tet,
où le buste du saint vUait plongt' dans l'eau. Quand il ai-rivait, ce qui
était assez fréquent, (ju'il n'y avait pas une seule goutte d'eau dans le
lit de la rivière, la procession partait, de grand matin, de Perpignan,
et les paroisses voisines^ prévenues de la cérémonie, se rendaient
processionnellement sur le bord de la mer, où les reliques étaient bai-
gnées. En 1470, on vil sur la plage vingt-huit croix processionnelles ;
la coutume semble avoir disparu au commencement du XVIF siècle '.
Les consultations amoureuses, si fréquentes au bord des fontaines,
parraissent rares au bord de la mer; jusqu'ici on n'en connaît qu'un
exemple, qui est peut-être tombé en désuétude. La veille de la mi-
août, les jeunes filles du Croisic se rendaient encore, il n'y a pas très
longtemps, à la baie des lionnes Femmes, et elles jetaient dans la
mer une épingle qui, suivant la façon dont elle s'enfonçait dans l'eau,
leur indiquait si elles étaient destinées à se marier dans l'année ^
2. — Observances en vue des côtes.
Les marins, et surtout les pécheurs, accomplissent aussi en vue des
côtes, certaines cérémonies par lesquelles ils pensent s'assurer la pro-
tection de divinités dont le sanctuaire s'élève sur le rivage. Versle mi-
lieu du XIX^ siècle, lors d'une fête de la Vierge, les bateaux pêcheurs
de la côte de la Vierge, aux environs de Fécamp, quittaient le havre
qui leur servait d'abri, au moment où le soleil était prêt à se noyer
dans les flots, et ils glissaient au large jusqu'à l'endroit d'où ils pou-
vaient apercevoir la petite chapelle construite sur le mont qui domine
la ville, puis après une courte prière, ils regagnaient le rivage, persua-
dés que la Vierge, en les bénissant, avait éloigné tout malheur de leurs
bateaux \ Dans cet exemple, ainsi que dans le suivant, la statue était
réputée voir, comme si elle eût été vivante, ceux qui s'adressaient à
elle. Il y avait dans l'église d'Etretat, à gauche de l'autel, une statue de
Saint Sauveur, placée de telle sorte qu'un homme, dans la même situa-
tion, verrait parfaitement la porte d'amont et les bâtiments qui la
rasent pour entrer dans la baie. C'était pour les marins un grand sujet
de confiance que de se savoir ainsi sous les yeux de leur saint favori,
et c'était devant lui que les femmes faisaient le plus volontiers brûler
1. Henry. Guide en Roussillon Perpignan, 1842, p. 122-124.
2. H. Quilgars, in lieu, des Tmd. pop., t. XVI, p. 361.
3. La France maritime, t. IV, p. 94.
4 66 OBSLRVAÎNCES ET VESTIGES DE CULTE
de petites chandelles. Le curé le lit enlever, et le jour de la bénédiction
de la mer, les marins annonçaient tout haut qnils n'iraient pas à la
mer, tant que le Saint ne serait pas remis à sa place, parce que privés
de son regani protecteur, ils n'étaient pas sûrs de rentrer dans la haie '.
Les pêcheurs de Boulogne récitent une prière en face du calvaire à la
sortie du port, et une autre en passant au large de la chapelle de Jésus
tîagellé-. Les marins bretons faisaient jadis des signaux de pavillon, par-
fois même des salves d'artillerie, en Ihonneur de certaines chapelles du
rivage, telles que Notre-Dame de Guéodet, Notre-Dame de la Clarté
(Côtes-du-Nord) et Notre-Dame de Bon Voyage en Plogofl" (Finistère),
Naguère encore lorsqu'un navire était monté par des Lorientais, l'équi-
page n'était pas content si l'on ne tirait pas trois coups de canon en
passant devant Notre-Dame delà Garde en Plémeur;sur la côte du
Morbihan, l'usage était déchanter un .-livj maris siella, quand on se
trouvait en vue d'une chapelle ou d'une croix dédiée à Sainte-Anne ^
La pratique qui suit^ relevée dans une des îles de l'archipel normand,
est purement païenne. A la pointe de Jerbourg à Guernesey, les gens
appellent Le Petit Bonhomme Andrelot, ou Anerio, un grand rocher en
forme d'aiguille. 11 se nomme aussi Le Petit Bonhomme Andriou ;
certains disent que, de loin, il ressemble à un moine et les enfants du
voisinage disent en proverbe « Andriou, tape tout » c'est-à-dire « An-
driou veille sur tout », ou regarde tout. Les pêcheurs et les pilotes qui
fréquentent ces parages lui montrent leur respect en ôtant leur cha-
peau, et ils ont soin de faire observer cet usage aux étrangers qui sont
à leur bord. Autrefois, suivant une coutume assez répandue, avant
d'appareiller, ils oflraient un biscuit ou un verre de vin ou de cidre au
« Bonhomme » et s'ils avaient quehjue vêlement usé, ils le jetaient à la
mer. Les pécheurs ont riiabitudc de saluer d'autres rochers de la côte,
sans qu'ils puissent en donner la raison ; il n'est pas impossible que
riiommage rendu par les petites barques qui abaissent leur haut mât
en passant devant la petite ile de Lihou, ait pour origine la même
superstition, bien que l'on suppose généralement qu'il avait pour but
d'honorer la Sainte Vierge, dont on voit encore la chapelle sur l'ile K
Lorsque les pécheurs de Saiut-Jacut passaient en bateau devant un
rocher du Chevet de l'isle, qui a un peu l'aspect dune statue, et qu'ils
nomment Ilaouaouaw, ils se découvraient en disant ;
J. A. Ivan". Le chemin le plus court, p. i33.
2. E. Deseille. Glossdire des matelots boulonnais, p. 11.
3. Paul Sébillot. Léf/endes delà Mer, t. I, p. 221. Le Cargnet, ia Fiev. des Trad.
pop., t. VI. p. 637. P. M. Lavenot, ihid., t. VIII, p. 163.
4. Loiiisa Lane Clarke. Folk-Lore of Guernse/j, p. Vil. Edgar Mac Gulloch.
Guernsey Folk-Lore, p. 143-146.
ACTES EN VUI-: i)i;s coi'Es 167
Sailli Haoucioiiaw,
Donnez-nous du ma(|uériaw (maquereau)'.
Les promonloires, en raison des dangers auxquels sonl exposés ceux
qui les doublent, sonl l'ojjjel d'une socle de cullc que l'on conslale dès
ranliqnilé. Ainsi qu'on penl le voir par l'exenqile <]ui suit, il n'était
pas toujours christianisé. Dans la premièi'e moitié du XIX" siècle il
était d'usage, lorsqu'on avait doublé Bréhal, déboire une goutte, qui
était aussi, dit l'auteur qui rapporte ce fait, un sorte de libation-. Mais
le plus habituellement, on récitait des prières, d'une l'orme tradition-
nelle, et dont le caractère est nettement chrétien ; la plus connue est
celle que l'on dit au passage du Kaz :
Va Doué, va sicouril du dremen ar Raz :
Bac va leslr n zo Oian ac ar mor n zo bras !
« Mon Dieu, secourez-moi au passage du Ilaz — car ma barcpie est
petite et la mer grande •'. »
Il y avait aussi d'autres oraisons, dont l'une s'adressait à sainte
Anne; devant la pointe Saint-Nicolas, à l'entrée du Morbihan, on
chaulait l'ylye maris Stella, en implorant la protection de saint Nicolas.
Lorsque les marins du pays doublaient le cap qui se trouve entre le
Pouliguen et Bourg-de-Batz, ils se mettaient à genoux et récitaient un
Paler. En vue du Décollé, près de Saint-Malo, les pêcheurs se signent
et, après un Pater et un Ave, ils disent :
Saint Lunaire,
Préservez-nous d'un naufrage en mer*.
Les pêcheurs girondins, au moment de franchir le Bec d'Ambez,
promettent à la Vierge qui y a sa chapelle de ne plus manger de
viande le vendredi ni le samedi, mais on assure que lorsqu'ils l'ont
passé, ils se hâtent de révoquer leur vœu '.
Des espèces de baplènu; qui, dès l'époque où l'on en tiouve la
première mention écrite, avaient perdu le caractère religieux qui les
\. Eugène Uerpin, in Annales de la Sociélé hislorique de Salnl-Malo, 1'.)03, p. 8.
C"e.=t probablemeut ce culte spécial qui avait fait donner aux Jagiiens le sobrif|uet
de Houohaou;:, que Ton a essayé d'expliquer par ure sorte d'assimilation de leur
langage à l'aboiement des cliiens.
2. Ducrest de Villeneuve, in lievae lUl. de l'Ouest, 1835-7, p. I4fi.
3. H. Le Carguet, in Bévue des Trad. pop., t. VI, p. 657. Cette formule est celle
que récitent les marins du Cap et de l'île de Sein ; voici la plus usitée par ceux
des autres pays :
Va Doué, va diwallil da dremen ar Baz
Bag va teslr'zo biltan Iwf) lio mor a zo hraz.
(L. F. Sauvé. Lavarou-Koz, p. 164).
4. Paul Sébillot. Lér/endes de la Mer, t. 1, p. 2GU-1 ; Le Folli-Lore des péclieurs,
p. 202-203.
5. Fr. Daleau. Trad. de la Gironde, p. 59.
168 OBSERVANCES ET VESTIGES DE CULTE
motivait autrefois, étaient imposés aux hommes et aux navires dans
certaines circonstances, principalement lorsqu'on doublait des caps,
que l'on passait d'une mer dans l'autre, ou qu'on franchissait des
détroits réputés dangereux'. Le voyageur Jeannequin prétend que
personne n'était exempté de l'usage, et il raconte que le roi Henri IV,
passant de La Rochelle à Saint-Malo, et se trouvant en vue du Raz, vit
pratiquer cette cérémonie à ses matelots. Il demanda sur quel droit
elle était fondée, et lorsqu'il eut appris qu'elle était si ancienne que
l'on n'en connaissait pas l'origine, il ne fit pas difficulté de s'y sou-
mettre. Au milieu du XVIP siècle, elle était encore observée au même
endroit par les marins de toutes les nations, même par les Hollandais
qui n'étaient point catholiques. La cérémonie que décrit OExmelin et
dont il fut témoin oculaire en mai 1666, ressemblait à celle qui se fait
au passage de la Ligne, et qui s'est continuée jusqu'à nos jours ^.
3. — Coutumes et croy.'Vnces diverses
Dans plusieurs ports on accomplit des actes qui, en raison de l'en-
droit où ils se font, présentent quelque relation avec la mer.
Aux Saintes-Mariés de la Mer, sur la côte de Provence, a lieu une
cérémonie, qui est peut-être une survivance de l'antique lancement,
au printemps, de la barque d'Isis. Le 25 mai de chaque année une foule
considérable vient suivre la sortie de la barque, solennellement
promenée le long de la plage sur les épaules des pèlerins. Les
Bohémiens, qui reconnaissent leur patronne dans Marie Salomé, y sont
toujours nombreux ; parfois ils s'emparent de la nacelle, la lancent
dans la mer, lui font faire une courte promenade et la remettent ensuite
au clergé ^
Un usage traditionnel, dont on ignore le but et l'origine, est pratiqué
annnuellement, et aussi un jour qui, tout en se rapportant à une date
de fête chrétienne, correspond au printemps, dans une des plus petites
îles de l'archipel anglo-normand. Le Vendredi Saint, les petits garçons
de l'île de Serk ont coutume de lancer sur les mares au bord de la mer
de petits bateaux préparés quelque temps à l'avance ^.
Le jour de la fête patronale, les marins des petits ports de pêche de
1. isi\. Glossaire nautique.
2. WalckeaaiT. Vo!/agei en Afrique, t. Il, p. 33. CBStm^lia. Histoire des Aven-
turiers flibustiers, 1686, t. I, p. 2.
3. Gaston Jourdauae, in Reo. des Trad. pop., t. XYI, p. 361. Quelques groupes
de pêcheurs ou de caboteurs appartenant à cette race existent sur divers points de
la Méditerranée.
4. Edgard Mac Culloch. Guernsey Folk-Lore, p. 46.
LES FEDX SUR LE RIVAGE 169
la Méditerranée choisissaient une des plus vieilles barques hors d'u-
sage, et après l'avoir goutironnéo el enduite de pétrole, ils la bridaient
le soir sur les galets de la plage'. A Menton, les pêcheurs allument
cette sorte de feu de joie à la Saint-Pierre, lesmarinsà laSaint-Eline -.
A Nice, lors de certaines réjouissances publiques, les pécheurs traînent
dans les rues une vieille barque appelée laiit, toute pavoisée et portée
sur des roues ; pendant cette procession, le peuple pousse des cris
d'allégresse et les femmes dansent des rondes. Ai)rès bien des courses
et des stations, la barque est brûlée, non plus sur le rivage, mais au
milieu d'une place \
A Collioure on fait flamber sur le sable, le 16 août, un tonneau enduit
de poix, en mémoire de saint Vincent, patron du port, brûlé vif sur un
ilôt il peu de distance du rivage. Une barque, à bord de laquelle est un
prêtre, va, la nuit, chercher ses reliques à l'île, et quand elle arrive au
port, elle est tirée sur la plage, et des pécheurs la traînent à toute
vitesse vers l'église *.
Les feux de la Saint-Pierre sont toujours traditionnellement allumés
sur le littoral picard, et les enfants vont quêter à domicile les vieux
barils, les paillassons, les papiers, etc. ^. A Berck-sur-Mer, le feu de
ce même jour est surmonté d'une perche au bout de laquelle on a
attaché une manne de maquereau au milieu d'un bouquet ; souvent le
poisson est remplacé par un petit navire armé pour la pêche du hareng.
Le brasier doit s'allumer du premier coup, sinon ce serait un grand
malheur pour Berck. Le soir de la Saint-Jean el celui de la Saint-
Pierre, les matelots ne vont pas à la mer ; ceux qui n'ont pu rentrer à
temps pour assister à la fête, cessent de pêcher et ne jettent leurs fdets
qu'assez avant dans la nuit, après avoir chanté les Grandeurs, la Péni-
tence et le Martyre de saint Jean. Au coucher du soleil, le curé tenant
à la main une torche de paille enflammée, allume le bûcher et bénit
l'assemblée. On chante ensuite le T(' Deum et la prose de Saint-Jean.
Pour le feu Saint-Pierre, on psalmodie saint Pierre pleurant. Lorsque
le feu est terminé, les assistants ramassent avec soin les petits" mor-
ceaux qu'il a respectés. Ils servent à détruire les rats dans les greniers,
et, jetés sous les lits, ils font crever les punaises". A Pempoul, près de
Sl-Pol-de-Léon, le bûcher de la St-Jean est construit exclusivement
avec des paniers ayant servi au transport du poisson''.
1. Le Siècle, 3 avril 1894.
2. J.-B. Andrews, in Revue des Trad. pop., t. IX, p. 219.
3. L. Roubaudi. Nice el ses environs, p 442, in Mélusine, t. U, col. 454.
4. Horace Ghauvet. Léi^endes du Ronssillon, p. 83.
5. A. Bout, in Rev. des Trad. pop., t. XVIi, p. 89.
6. L. de Gléry, in La Picardie, août 1901.
7. A. Le Braz, in Annales de Bretagne, t. IX, p. .')94.
170 OBSERVANCES ET VESTIGES DE CULTE
La coutume de lancer à l'eau des effigies ou leurs débris a été rele-
vée au siècle dernier en deux endroits différents, mais elle existait
peut-être ailleurs. A La Rochelle les portefaix et les marins après
avoir promené un bonhomme de paille qui représentait Mardi Gras, le
brûlaient le mercredi des Cendres et jetaient ses cendres à la mer ^ A
Pontaven (Finistère), vers 1873, le mannequin de Carnaval était, ce
même matin, lancé du haut du quai dans la mer.
Un rite qui rappelle celui qui a été si longtemps en usage lors de la
construction des édihces, s'accomplissait sur le littoral de la Manche
avant l'époque où les Ponts-et-Chaussées ont été chargés du balisage
des rochers ; quand on érigeait une balise, les vieux pécheurs se
tiraient un peu de sang et en arrosaient le trou où elle allait être
plantée. C'était une offrande au rocher et à la mer, alin que le signal
ne fût pas renversé par- les tlots -.
On a constaté, en un grand nombre de pays barbares, l'usage de
sacrifier des victimes humaines à la mer ou aux dieux auxquels on
attribuait du pouvoir sur elle,, et il est attesté par plusieurs exemples
rapportés par les écrivains sacrés ou classiques ^ Il est vraisemblable
qu'il a existé aussi sur nos côtes ; on a relevé dans le sud de la Bre-
tagne des traditions d'offrandes aux divinités des eaux douces qui
présentent beaucoup d'analogie avec les légendes qui suivent,
recueillies dans le Morbihan '^ : Le pays de Vannes et une partie de celui
de Pontivy étaient destinés à disparaître sous les flots ; mais, grâce à
des sacrifices qui se reproduisent à des dates fixes, la mer ne sort pas
de son lit. Tous les sept ans, une dame inconnue, richement habillée,
parcourt le pays, en quête d'une famille pauvre et nombreuse dont les
père et mère consentiraient, moyennant une grosse somme d'argent,
à lui vendre un de leurs enfants. Lorsqu'elle est parvenue à s'en pro-
curer un, elle l'enferme dans une barrique avec un pain de trois livres
et une chandelle de deux sous allumée, puis cette barrique est livrée
au gré des flots. L'Océan s'empare de sa proie, l'esquif est ballotté
pendant sept ans, puis il reparaît ; si l'enfant n'a perdu encore que les
deux bras, il redevient le jouet des flots pendant sept nouvelles années;
après ce laps de temps, la barrique est vide, le sacrifice est consommé;
1. Comm. de M. Ch. Davehiy.
2. Paul Sébillot. Les Travaux publics, p. 383.
'À. F. -S. Bassett. Leqends of llie Sea, p. 380.
4. Paul Sébillot. Les Travaux publics, p. 94-95 ; dans les deux exemples qui y
sont rapportés, l'eufant acheté est aussi placé dans une barrique, <|ui est enfouie
sous un pont ; le pain et la chandelle ligureul même dans la version la plus com-
plète.
ENFANTS SACRIFIÉS A LA MER 171
mais la divinité de la mer exige une nouvelle proie, et la dame se
remet en campagne. On assure que l'une des dernières victimes, car
l'usage subsiste, dit-on, toujours, a été achetée à Guern'.
D'après une autre version le sacrifice était otTerl, non à l'Océan lui-
même, mais à l'œil de mer, situé dans l'intérieur des terres, mais qui
communiquait avec l'Océan, cl aurait pu submerger tout le pays. Cha-
que année un eiifanl nouveau-né, baptisé depuis pea, était préposé à
la garde des eaux, à l'oriiice même de l'œil de mer : un cierge de cire
béni entre les mains, une livre de pain à côté de lui, il était enfermé
dans un tonneau qui s'en allait à la dérive, flottant à la surface du
Blavet, et son innocence servait à a[)aiser la colère des génies mal-
faisants. La Saint-Silvestre arrivée, le pain était consommé, le cierge
était éteint et le sacrilice devait être recommencé. Il advint qu'une
fois. Dieu ayant eu pitié des mères, comme on ouvrait le tonneau, on
aperçut au fond le pain qui n'était pas consommé, le cierge qui brûlait
encore et l'enfant qui souriait en tendant ses petits bras. Depuis, l'œil
de mer est transformé on une claire fontaine'-.
Les habitants de l'île de Noirmoulier avaient une croyance analogue
à celle que l'on rencontre dans plusieurs pays de montagne : le jour
de la Saint-Jean le soleil faisait trois petits sauts avant de se lever,
et les marins se signaient au moment où il émergeait au-dessus des
eaux ^.
Des actes, en très petit nombre il est vrai, qui se rattachent à la
magie ou à la divination étaient en rapport avec la mer : dans la pre-
mière moitié du XIX'' siècle, ceux qui, sur la côte sud de Bretagne, réci-
taient la prière à saint Laurent pour les brûlures, devaient se tourner
du côté de la mer, avant de souffler trois fois en croix sur le point dou-
loureux ^ Vers 1795, aux environs de Plougasnou, des sorciers interpré-
taient les mouvements de la mer, des flots mourants sur le rivage et
prédisaient l'avenir". Cambry se borne à cette simple mention, et les
voyageurs qui sont venus après lui sont muets sur cette consultation,
qui est vraisemblablement tombée en désuétude.
1. Le Norcy, iu Rev. des Trad. pop., t. XVJII, p. 20.
2. F. Gadic, in L'i Paroisse bretonne de l'aris, janvier 19.>0.
3. Viaud-Grand-Marais. Quelques contâmes de Noirmoutier, p. 2U6.
4. L. Kerardven. Guionvac'h, p. 104.
5. Cambry. Voyage dans le Finistère, p. t09.
LIVRE SECOND
LES EAUX DOUCES
CHAPITEIKf PREMIER
LES FONTAINES
§ 1. ORIGINE ET PARTICULARITÉS
Les oiseaux qui, ainsi qu'on l"a vu p. 5, sont associés à la création de
la mer, interviennent aussi dans celle des rivières et des fontaines;
mais en ce qui concerne ces dernières, la légende, qui ne dilîère que par
les détails, a été plus souvent recueillie '.
D'autres fontaines se sont montrées depuis dans des circonstances
merveilleuses que l'on raconte dans leur voisinage. Un grand nombre
ont commencé à couler à la suite d'actes accomplis par des enti-
tés surnaturelles ou sacrées, et plusieurs même en sont des émanations
directes. Le langage métaphorique emploie couramment l'expression
« fontaine de larmes o, en parlant de l'abondance de celles que versent
des personnes atlligées : des légendes attribuent l'origine de quelques
sources à des larmes réelles de fées^ d'amoureuses ou de saints. Deux
traditions delà Franche-Comté, fort suspectes d'embellissements, mais
dont on peut retenir la donnée primordiale, racontent que des fées
malheureuses ont donné naissance à des fontaines : l'une d'elles chassée
de sa grotte, pleura si abondamment, qu'une source amère se forma au
pied d'un coteau de la vallée de Cuzancin ; la fée Vénéla, qui avait
renoncé à l'immorlalilé, eut tant de chagrin d'être abandonnée par un
ingrat, que ses pleurs lirenL couler une fontaine au fond de la grotte
qui porte son nom-. Aux environs de Dinan, une fontaine qui guérit le
mal de dents, appelé en ce pays mal d'amour, provient des larmes d'une
jeune fille délaissée^. En Provence la source de la Sainte Baume a été
produite par les pleurs de Madeleine repentante ^ ; entre Chambon et
Ahun, une source qui s'appelle les « Larmes de sainte Valérie » découle
1. Léo Desaivre. Etudes de Mytfioloi/ie locale en Poitou, 1880, p. 8 ; B. Souche.
Proverbes, p. 12; E. Rolland. Faune populaire, t. Il, p. 63 (Gironde). François
Daleau, iu l\ev. des Trad. pop., t. XVI, p. 420 (Gironde).
2. Ch. ïhuriet. Trad. pop. du Doubs, p. 208, 219.
3. Lucie de V. H., in Rev. des Trad. pop. ,i. XVII, p. 137.
4. Bérenger-Féraud. Superstitions et survivances, t. III, p. 291.
11(3 LES FONTAINES
des flancs d'un rocher, depuis que le clief de la martyre y a élé déposé ' ;
à Lancieux, on nomme « Larmes de saint Cieux » les gouttes qui
s'échappent d'une fontaine voisine du lieu de son supplice ''.
Dans les légendes qui suivent, leau se montre à l'endroit oîi tombèrent
le corps, et surtout la tète, des confesseurs de la foi. Sainte Julie ayant
refusé de renoncer àla religion chrétienne, un soldatlui coupa la mamelle
gauche et la jeta sur un rocher près de Nonza (Corse), d'où jaillit aussitôt
une fontaine; l'autre mamelle ayant été tranchée etlancée sur un rocher,
une seconde source se mit à coulera A l'endroit oîi toucha la tète de
saint Germain l'Herm, tué par l'ordre d'une châtelaine, se montra
soudainement une source qui a la vertu de guérir de la fièvre ^ ; celle de
la Cave à Limoges, dédiée à sainte Valérie, apparut au lieu même de
sa décollations La fontaine de Sainle-Espérie à Sainl-Ceré (Lot sortit de
terre, lorsque la martyre, décapitée non loin de là, voulut laver sa
tête ensanglantée*'. Suivant le martyrologe du diocèse du Puy, lorsque
le bourreau eut tranché la tête de saint Âgrève, elle roula jusqu'au bas
delà montagne, et une fontaine se mit à sourdre immédiatement à
l'endroit où elle s'arrêta '. Après que sainte Bazille eut été décollée, sa
tête sursauta neuf fois et une source jaillit à chacune des places où elle
loucha le sol ; c'est, dit-on, pour cela que l'on adonné le nom de NeufTons
à la petite vallée voisine de la chapelle qui renferme les sources ^ La
fontaine de Saint-Papoul se montra au lieu même où le saint, après
son supplice, posa sa tête qu'il avait jusque là portée dans ses mains,
et la fontaine de Saint-Gervais, à Saint-Gervais en Vallière se produisit
à l'endroit où coula le sang de ce bienheureux, assassiné par des
brigands ".
L'urine de personnages puissants ou sacrés, que plusieurs traditions
associent à l'origine de la mer, des rivières ou des étangs, est bien
plus rarement en relation avec celle des fontaines : en Poitou, Mélu-
sine, en s'accroupissant, produit une petite source que les pluies d'au-
tomne font naître dans une grotte de la vallée de TAutise *". La f'oun
d'a-Ban près de Saint-Ceré (Lot) a été formée par une « compisserie »
de Gargantua".
1. L. Duval. Esquisses marcboises, p. 35.
2. B. JoUivet. Les Côles-dn-Nord, t. II. p. 338.
3. Léonard de Saint-Germain. Itinéraire de la Corse, p. 433.
4. Abbé Grivel. Chroniques du Livradois, p. 381.
5. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 17.
6. L. Duval. Esquisses marctioises, p. 35.
I. Velay et Auvergne, p. lil.
8. H. Dorgan. Panorama de la Gironde, p. 110.
9. Gaston Jourdaiine. Contribution au F. L. deVAude, p. 211, d'à. un mm. du
XVe siècle ; L. Lex. Le Culte des eaux en Saône-et-Loire, p. 36.
10. Léo Desaivre. Le Mythe de la Mère Lusine, p. 135.
II. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 28.
FONTAINES GHÉÉES PAR LES FÉES 177
La légende, familière à ranli(juilé classifiuc, des nymphes mélamor-
plîosées en fontaines ne s'appli(jue pas aux fées modernes : ce sont des
animaux ou de simples mortelles qui éprouveuL le même sort
qu'Egérie et ses congénères. D'après Jean d'Oulremeuse, les coqs dont
le chant devait donner le signal pour le meurtre de saint l^anihert,
ayant été tués par un des conjurés qui avait été pris do remords,
furent enterrés par une servante près de la source de la Lcfi,ia, et
changés en deux belles fontaines'. Deux paysannes auxquelles l'amou-
reux d'une fée contait lleurette, furent touchées par la baguette de la
dame irritée, et transformées en deux claires fontaines que l'on voit à
Saint-Pôtan (Côtes-du-Nord), et qui sont appelées Froides Fontaines, à
cause de la fraîcheur exceptionnelle de leurs eaux'-.
Les fées locales, dont le nom et les gestes sont, ainsi qu'on le verra,
si souvent en relation avec les fontaines, avaient créé, en frappant le
sol, plusieurs de celles dont l'eau est particulièrement limpide.
Suivant un dire populaire au XV® siècle, la source Ihermale do Dom-
rémy, qui coulait au pied de l'Arbre des fées où Jeanne d'Arc avait eu
ses visions, avait jailli sous la baguette des bonnes fées^ A Cond(''-sur-
Noireau, une fée avait, de la même façon, produit, pour la commodité
de ses sœurs, une source qui s'appelle encore la Fontaine-aux-Fées*.
Les fontaines de N.-D. de Larré en Plessé, de Planté en Campbon, de
Rioven Guenrouet (Loire-Inférieure) devaient leur origine à la baguette
de trois fées, qui étaient soeurs'^. Je n'ai retrouvé que dans un seul
conte français l'épisode de la source cpii jaillit grâce à ce procédé :
pour procurer de l'eau à une ville qui en est dépourvue, il sufïit de
frapper trois coups avec la racine ilun cei'tain arbre, sur un rocher
qui s'élève au milieu de la cité, en disant: « De l'eau! de l'eau "^î »
Suivant dt»s légendes assez nombreuses et que l'on rencontre à peu
près dans toute la France, le bâton des saints joue le même rôle (jue la
baguette des fées dans la création des sources, mais les bienheureux
1. Alfred Haroii, in Bev. des Trad . pop., t. XIII, p. 680.
2. Lucie de V.-H., Ibid., t. XII, p. 141.
Dans des contes bretons, les chevaux de la fille d'un magicien, pour <|u'ellc
éctiappe avec son amoureu.x à la poursuite de «on père, • sont uiélaniorpho.'iés on
l'eau d'une fontaine (F. -M. Luzel. Contes bretons, Quimperlé. 1870, p. 48; ('onles
de Basie-bretugne, t. H, p. i2-i3); dans une variante, c'est par la vertu d'un petit
livre de magie qu'une belle fontaine parait pour cacher les fugitifs transformés en
deux grenouilles d'or (voir t. 11, p. 64-6:i).
'i. Alfred ftlaury. Les féei du Moyen Ar/e, p. 27.
4. J. Lecœur. Esquisses du Bocar/e normand, t. 11, p. 425.
5. Bizeul. Des voies romaines de la Bretar/ne, p. 66.
6. F. -M. Luzel. Veillées bretonnes, p. 262.
12
178 LES FONTAINES
imitent l'acte de Moïse dans le désert, ou plutôt il semble, comme Ta
fait remarquer Alfred Maury à propos des légendes pieuses en géné-
ral, que nombre de celles de cette série ont été calquées sur la Bible.
Dans plusieurs récits, le rite observé est exactement celui dont se servit
le prophète hébreu, et parfois les thaumaturges le rappellent expressé-
ment dans la prière qui le précède : saint Elllam, voulant désaltérer le
roi Arthur qui combattait le dragon, invoque le Seigneur en disant :
« Vous qui avez octroyé de l'eau au désert à votre serviteur Moïse, vous
plaise donner de l'eau à vos serviteurs ; « puis, avec son bourdon, il
frappe trois fois la roche d'où jaillit la source de Toul sant Elllam'. Saint
Aubert au Mont Saint-Michel, saint (luénolé à Landevennec, frappent le
roc avec leur crosse pour que les ouvriers qui bâtissent leur monastère
aient de l'eauàproximité-.Cet épisode est d'ailleurs si fréquent dans les
vies des saints, que je ne rapporterais pas ceux qui suivent s'ils ne se
liaient à des actes charitables, accompagnés de circonstances intéres-
santes.Sain te Odile, déjàcourbée par l'âge, remontait le sentier du Hoh en-
bourg, quand elle rencontra un vieillard près d'expirer de fatigue et de
soif" voyant qu'elle n'aurait pas le temps d'aller chercher du secours
au couvent, elle lit une fervente prière et frappa de son bâton le
rocher d'où jaillit une eau abondante \ Saint Loup, évoque de Châ-
lon, plein de compassion pour des moissonneurs altérés, créa de la
même manière la fontaine de Saint-Loup de Varennes^ Un jour que
saint Jiermeland traversait l'herbage de Habodanges, il vit des bes-
tiaux courir çà et là, alîolés par la soif; son cœur s'émut de pitié,
et. ayant invoqué Dieu avec ferveur, il frappa avec son bourdon
le sol aride, d'où sortit la fontaine qui porte son nom. Quand saint
Martin parcourait le Bocage pour convertir les païens, il rencon-
tra une jeune lille qui marchait d'un pas rapide, tenant de sa
main une cruche debout sur son épaule ; lui ayant demandé ce qui la
faisait se hâter de la sorte, elle répondit qu'elle était obligée, tous les
jours, d'aller chercher de l'eau bien loin ; le saint, pour lui éviter cette
longue course^ frappa de son bâton un rocher qui se fendit et laissa
échapper une source limpide'. Saint Généré, voyant passer près de son
ermitage deux servantes d'un château voisin qui allaient puiser de
l'eau à une fontaine assez éloignée, les pria de le débarrasser des poux
qui l'incommodaient : l'une lui rit au nez et continua sa route ; l'autre
répoïKlit qu'elle lui rendrait volontiers ce service si elle n'avait peur
1. Albert Le Graml. Vies des saiîits de Breta(/ne ; Saint Efflam, § 2.
2. Amélie Bosquet. La Normandie romanesque, p. 262; Albert Le Grand. Saint
Guénolé, .§ 10 ; cf. aussi S. Jaoua § 7, S. Samson § 19, S. Josse, § o.
3. P. Risteihuber, in Intermédiaire, 10 août 1896.
4. L. Lex. Le Culte des eaux en Saône-et- Loire, p. 38.
a. J. Lecœur. Esquisses du Bocage normand, t. II, p. 202 et 196.
LE ËATON iJES SAINTS l70
d'être en retard. Le saint la rassura, en aflirmanl qu'elle serait de
retour au château avant sa compagne. Dès qu'elle eut commencé sa
charitable besogne, l'ermite lui dit de cesser parce qu'il avait voulu
seulement éprouver son bon cœur; il frappa le rocher auquel il était
adossé, et la servante put remplir sa cruche à la source vive (jui en
coula aussitôt'. La fontaine Saint-Martial d'Espartignac jaillit sous le
bâton du saint auquel une femme, rencontrée près de là, avait refusé à
boire. Ce bienheureux, manquant d'eau pour baptiser les habitants du
Souiller, y fit sourdre de la même manière la fontaine Saint-Martial '-.
Dans les exemples qui suivent, les thaumaturges au lieu de frapper
simplement la terre, la percent en quelque sorte. Grégoire de Tours
rapporte un de ces miracles : Lorsque Tévèque Aredius allait en pèle-
rinage au tombeau de saint Julien, il se trouva dans un lieu dépourvu
d'eau : ayant fait une prière, il enfonça son bâton dans le sol, et,
après l'avoir toui-né trois fois en rond, il le retir-a, et une source jaillit.
Ce mouvement de tarière ne ligure pas dans les antres récits, où les
saints se contentent de faire une ponction dans la terre ; c'est ainsi
que procéda saint Loup, suivant le Discours des Antiqnitez de Clidlon
(1581), par le P. de Saint-Julien de Balleure : estant en sa baronnie du
Boyer, il fit sortir dune terre aride la fontaine ditte de sainct Loup,
en y plantant et comme perceant la place du baston sur lequel ilestoit
coustumier de s'appuyer'. A Chelun, saint Floch pi(|ua son bourdon
dans le sol et en lit sourdre une fontaine intarissable, pour remercier
une vieille femme qui, afin de lui donner à boire, avait été chercher
de l'eau à plusieurs kilomètres de là . En Bretagne, saint Roch, saint
Méen, saint Viaud procurent de la même façon aux ouvriers qui cons-
truisaient leurs chapelles, l'eau potable qu'on ne trouvait pas aux envi-
rons-^. Une ancienne vie de saint Goulven rapporte qu'au moment de la
naissance de ce bienheureux, son père manquant d'eau pour le baptiser,
adressa à Dieu une fervente prière, et dès qu'il eut planté son bâton
en terre, il jaillit une fontaine limpide que l'on voit encore en Plouider".
Lorsque Jésus, avant de monter au Calvaire, vint en Bretagne
demander la bénédiction de sa grand'mère sainte Anne, il enfonça
1. Soreau et Langlais. Légendes du Maine, p. 197-203.
2. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousiti, p. 17.
3. L. Lex, I. c, p. 16.
4. P. Bézier. Méqalitlies de l'Ille et-Vilaine, p. 130.
5. Paul Sébillot. Petite légende dorée, p. 64; A. Oraia. Le Folk-Lore de rille-et-
Vilaine, t. I, p. 285 ; Albert Le Grand. Vies des saints de Bretagne, saint Méen,
§ 6-7, saint Viaud, § 2.
6. Vie de saint Goulven, d"apiès un manuscrit latin de la Bibl. Nat., in Société
archéologique du Finistère, t. ,\VII, p. 7a.
480 LES FONTAINES
SOU bâlon dans le sol et la source de Sainle-Ânne La Palud se montra'.
Saint Corentin, saint Armel opérèrent des miracles semblables 2.
Un jour que saint Desle s'était égan'', il pria un pâtre de le remettre
dans sa route. Celui-ci ayant répondu qu'il ne pouvait abandonner son
troupeau, le saint prit la houlette du berger et la planta en terre, assu-
rant que le bétail ne s'en écarterait pas. A son retour, le pâtre retrouva
en effet son troupeau, et quand il eut arraché le bâton, il vit sortir
du trou la source abondante appelée aujourd'hui fontaine Saint-Desle^
Leportier du monastèrede Saint-Evroult venait de refuser l'aumône à un
pauvre, parce qu'il ne restait plus qu'un demi-pain à l'abbaye, lorsque
saint Evroult survint, lui reprocha son manque de charité, et l'envoya
porter au mendiant le reste du pain ; celui-ci enfonça son bourdon dans
la terre, et lorsqu'il l'en retira il jaillit une source qui depuis n'a cessé
de coulera Dans la vallée de la Valsérine (Ain), saint Roland fit sourdre
la fontaine Bénite, en plaçant son bâlon au milieu des cailloux". Saint
Rouin à Resson (Meuse), saint Hodelin à Blanchemont, province de
Namur, enfoncent le leur dans le sol et il en sort aussitôt une source
abondante*^.
D'après une tradition, Godelive, née au château de Longfort dans le
Boulonnais, avant de partir avec Bertolf, seigneur de Ghistelles, pour
le château de Ghistelles, planta dans un petit bois, voisin de la demeure
de son père, la quenouille dont elle se servait, et une source jaillit à
l'instant même à cet endroits
Le miracle qui suit diffère des autres en ce que l'acte après lequel il
se produit n'a pas eu pour but exprès de procurer de l'eau : un jour
de grande chaleur, le saint homme Thomas Hélie s'était assis au bas
de la lande de Vi ville pour s'y reposer, et il avait piqué son bâton dans
la terre : « Comme j'ai soif ! » s'écria-t-il. Il voulut cependant continuer
son chemin ; mais en retirant son bâlon, il vit sortir du trou une
source à laquelle il se désalléra\
Au lieu de frapper simplement la Ifrre ou le rocher avec leur bâton
ou de ly enfoncer, les saints emploient parfois, mais bien plus rare-
ment, un outil. On raconte que saint Fiacre, passant un jour par une
prairie, vit dans une mare du lin qu'on avait mis à rouir, sans prendre
i. A. Le Braz. Au pays défi pardons, p. 286.
2. Albert Le Grand, /.c, Saint Corentin, § 2, saint Armel, § 3.
3. Ch. Thuriet. Traditions de ta Haute-Saône, p. 72.
4. Chrétien de Joué-du-Plein. Veillerys argenlenois, IMMS.
5. Alexandre Bérard, in Revue des Revues, 15 mars 1901.
6. II. Labourasse. Anciens us de la Meuse, p. 139 ; Soc, archéologique de
Nainm\ t. III, p. 353.
7. Bertrand. Précis de l'histoire de Boulogne, t. 11, p. 182.
8. J. Fleury. Littérature orale de la Basse-Normandie, p. 40.
LES ARMES DHS IIÉUOS 181
la précaulion de poser îles pieri'cs dessus potii- le l'aiic Iccmpei'. Il eut
pitié de l'ignorance de ces gens, et ne li'ouvaut pas de pierres aux envi-
rons, il s'assit lui-même sur le lin 11 y resta plusieurs jours, cl quand
le propriétaire vint à sa prairie, il vit saint P'iacre qui tremblait la liè-
vre. Il le chargea sur son dos pour le reporter à son crniilage; mais
comme il passait à l'endroit où est aujourd'liui la fonlaine miraculeuse,
il s'écria qu"il avait grand soif. Le saint lui lit signe de [o. d(''poser à
terre, puis, prenant une bêche, il frappa le sol et il en soi'tit une sour-
ce abondante'. Saint (iialounek, manquant il'eau pour baptiser une fem-
me, donna quelques coups de bêche dans son courtil, et en fit jaillir
une fontaine^. Saint More, qui était berger dans son enfance, prit nn
jour une coquille, creusa un trou dans le rocher, et allant ensuite cher-
cher de l'eau à quelque dislance, la versa dans la cavité, où elle n'a
cessé de couler ^
Quelquefois des sources jaillissent du sol à la suite d'un attouche-
ment assez violent il est vrai^ mais sans l'intervention d'un instru-
ment. Saint Quay opéra ce miracle en enfonçant son doigt dans le ro-
cher^ Saint Thibaut, dans la vallée de la Semoy (Luxembourg belge),
saint Honorât à l'île de Lérins.en frappant le roc avec la main"; un des
moines qui transportaient le corps de saint Gulngalois en heurtant le
rocher avec son pied*^ ; c'est probablement parce que la source de la
Certenue fut produite de la môme façon que l'on montre auprès le ta-
lon de la sainte anonyme qui la fit sourdre '' .
Les héros du cycle carolingien, auxquels on attribue la création de
plusieurs fontaines, se servent d'une arme, qui a la même vertu que le
bâton des saints ; dans une légende basque, Fépée de Roland semble
douée ])ar elle-même de ce privilège ; fatigué d'avoir massacré ses en-
nemis, et mourant de soif;, il se reposait sous un arbre, lorsque le roi
arriva et lui dit : « Ignores-tu le pouvoir de ton épée ! Frappe le rocher
et l'eau sourdra ! » Roland frappa le rocher et il en sortit une source
fraîche qui s'appelle encore la Fontaine Roland". A Nassoigne, dans
le Luxembourg belge, on montre une fontaine appelée Pépinette, que
le roi Pépin fit jaillir d'un coup de lance^. Cette propriété accordée aux
i. A. Oraiû. Le Folk-Love de l'Ille-el-V Haine, t. I,p. .à74.
2. E. Souvestre. Foyer Breton t. I, p. 84.
3. J.-G. Bulliot et Thiollier. La Mission de saint Martin, p. 42.
4. Du Laurens de la Barre. Nouveaux fantômes bretons, p. 38.
5. Bérenger-Féraud . Superstitions et survivances, t. Ill,p. 328, 295.
(i. Régis de l'Estourbeillon. Itinéraire des moines de Landevennec, 1889, p. 7.
7. J.-G. Bulliot et Thiollier, 1. c, p. 308.
8. J.-F. Cerquand. Légendes du pays basque, t. IV, p. 17 et 15.
9. Alfred tlarou. Mélanges de Traditionnismeen Belgique, p. 94.
182 LES FONTAINES
armes des personnages héroïques est au reste ancienne : on fai-
sait voir, en Laconie, au deuxième siècle de notre ère, une fontaine
qu'Alalante, altérée par la chasse, avait fait sourdre en frappant le ro-
cher de son javelot ' .
Les deux légendes ci-dessus ne mentionnent aucune prière; mais le
plus souvent les héros, en pareil cas, implorent le secours de la
divinité : En présence de l'ennemi, les Francs postés sur les hauteurs de
Passa, étaient brûlés par une soif si ardente qu'ils laissaient tomber leurs
armes. Charlemagne, plein de confiance en la Vierge, l'invoque avec
ferveur, et, plongeant son épée dans le lit d'un torrent desséché, en
fait sortir une source abondante^ Près de Fosse dans les Ardennes, l'ar-
mée allait mourir de soif, quand le grand empereur fit jaillir une fon-
taine en frappant la terre de son épée. D'après un récit des Ardennes
belges, les soldats de Charles souffraient aussi cruellement du manque
d'eau^ lorsque leur chef, saisissant une lance, la planta dans le roc, en
adressant à Dieu une prière; soudain sortit une source qui depuis n'a
jamais tari, et l'on montre en haut de ces escarpements la Fontaine de
l'Empereur, qui suinte de rocher en rocher jusqu'au bas de la vallée ^
Suivant des contes populaires, le prince ou empereur Charles campait
dans la plaine de Toulon (Dordogne) Comme les ennemis avaient em-
poisonné la source, et que ses soldats étaient dévorés par la soif, le
prince, l'àme livrée au désespoir, restait immobile, appuyé sur le pom-
meau de son épée, lorsque tout à coup il aperçut des filets d'eau que
la pointe de son glaive faisait jaillir, et quelques moments plus tard le
goutTre de Toulon apparut tout entier^ Lors du siège de Carcassonne,
les Sarrasins ayant empoisonné les puits, l'empereur ficha sa lance en
terre, et l'on vit couler de l'eau en abondance : c'est la Fontaine
Charlemagne'. Au plus fort du combat entre les Manceaux et les Poi-
tevins, qui se livra près de Saint-Aignan, l'une des armées manquant
d'eau, son chef leva son épée vers le ciel en disant : « Grand Dieu,
signalez ici votre puissance, comme vous le signalâtes autrefois en
faisant sortir l'eau d'un rocher ». Il piqua ensuite son arme en terre, et
quand il la retira, on vit sourdre une fontaine qui existe encore ®.
Ce trait de l'épée enfoncée dans le sol hgurait peut-être autrefois
dans une légende que d'Argentré a rapportée : lorsque, repoussé par les
1. Pausanias. Voyage de Laconie, ch. 23.
2. Pierre Vidal. Guide dans les Pi/réne'es Orientales. Perpignan, 1879, p. 142.
.3. A. Meyrac. Trad. des Ardennes, p. 51 ; Société arc It. de Namiir, t. Vit, p.
316-317.
4. Wlagrin de Taillefer. Antiquités de Vcsone, 1826, t. Il, p. 591.
5. Gaston Jourdanne. Contribution au Folklore de l'Aude, p. 180, d'à. Besse,
1645.
6. Ogée. Dict. de Bretagne, art. Saint-Aignan.
LE JET Dr MAKTEAU 183
Normands, Alain Barbe-Torle se réfugia sur la colline de la Ilaulière,
près de Nantes, il implora la Vierge, el la Fontaine sainte apparut pour
donner à boire à ses soldats". L'intervention de la lance, de l'épée ou du
bâton, manque aussi dans la petite légende qui suit, pourtant apparen-
tée aux précédentes. La fontaine de Saint-Emiland jaillit miraculeuse-
ment au lieu de ce nom, près d'Vutun, lorsque, en 725, le saint et ses
Bretons eurent besoin de se désaltérer pendant qu'ils combattaient les
Sarrasins-.
En Alsace une fontaine sortit de terre à la suite d'une ordalie singu-
lière, dans laquelle figure une épée. Un seigneur croyant avoir à douter
de la vertu de sa femme, la conduisit dans la forêt de Kastelwald et voulut
s'assurer de ses sentiments au moyen d'un signe céleste : « Si le glaive
que je pique dans le sol est couvert de terre lorsque je le retirerai, la foi
me sera assurée ; s'il est mouillé, tu sei'as coupable. » Et lorsqu'il eut
piqué le glaive dans le sol, une source se mit aussitôt à coulera
Dans la région du Centre, et principalement en Limousin, pays de
saints bâtisseurs, plusieurs sources doivent leur origineau marteau lancé
par des bienheureux. La Font de Saint-Irieis à Sainl-Yriex-la-Perche
(Haute- Vienne) a jailli sous celui du saint, de même que celle de saint
Marloudon, dont le titulaire le jeta apiès avoir construit la cathédrale
de Tulle. La Foun de Sent-Alei à Chapelac (Haute-Vienne), la Foun
de Sent-Alies à Solignac, la Foun Faure de Sent Aloi ont été produites
par le marteau de saint Eloi, la première lorsque, tout enfant, il la
lança du Puy-Mirat, la colline ([ui domine le château de Sousrue, la
deuxième quand il le jeta après avoir achevé l'église de Solignac, la
troisième lorsqu'il voulut marquer sa halte à l'endroit où il avait dîné^.
Pendant ses voyages dans la Creuse, saint Martin n'ayant pas trouvé
une goutte d'eau pour étancher sa soif, s'assit sur un rocher et jeta son
marteau loin de lui, en disant:
Où mon marteau s'arrêtera
Fontaine y aura !
Et une source abondante se mit aussitôt à sourdre au lieu où l'instru-
ment atteignit le sol". En Limousin, on attribue un miracle analogue à
un laïque : Quand Aimar, seigneur de Tulle, eut achevé son château,
il lança eu l'air la truelle ou le marteau du maître maçon qui, en tom-
bant, donna naissance à la source dont h^ ruisseau se jette dans laCor-
1. E. Rictier. Voyar/e pittoresque dans la Loire- Inférieure, lettre \, p. 9.
2. L. Lex. Le Culte des eaux en Saône-et-Loire, p. 34.
3. P. Ristelbuber. Contes alsaciens, fasc. III, p. 8.
4. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 13-16.
5. L. D[iva.\. Esquisses marchoises, p. 37.
■184 LES FONTAINES
rèze à rEstarbounie'. La fontaine de Saint-Gobriea (Morbihan; se montra
à la place où le saint, indécis sur rendroil on il devait s'établir, lança
sa bêche-.
D'autres objets sacrés ou merveilleux fout naître des sources en
louchant le sol. Un charretier d'Auvergne, impatienté par une pierre
qui ne tenait pas sur son chariot, la jeta à terre-; c'était une statue de
la Vierge, et une fontaine se montra au lieu où elle tomba ; la Foun
Sent-Meissens sortit des trous creusés par les cloches qui s'échappaient
du clocher en flammes de l'église voisine'. La foudre fit jaillir la fontaine
Sauve à Cernois (Côte-d'Or) près de laquelle on a trouvé de nombreuses
haches en pierre polie'*; la découverte de ces instruments, qui, dans ce
pays, comme en beaucoup d'autres contrées de France, portent le
nom de pierres de tonnerre, n'est peut-être pas étrangère à la formation
de la légende. Ij'origine d'autres fontaines est en relation avec le pré-
historique : dans la Charente-Inférieure une source se montra à l'en-
droit où frappa la table d'un dolmen que le diable lançait pour prouver
sa force ; en Vendée la chute dune dornée (contenu d'un tablier) de la
Mère Lusine fait sourdre trois fontaines MJn jour que Roland s'amusait
à jouer au palet, il troua le pic Neulus et donna issue à la Reyna de
las Fonts, la reine des fontaines, dont l'eau est délicieuse".
Des sources apparaissent à l'endroit, auparavant sec et aride, où des
reliques ont été en contact avec le sol. Ceux qui transportaient, de
Cézanne à Âurillac, le corps du comte Géraud posèrent un instant le
cercueil pour aller chercher de l'eau aux environs, car la chaleur était
étouffante. N'en ayant trouvé nulle part, et pressés par le temps, ils
reprirent leur fardeau. C'est alors qu'ils virent au-dessous du cercueil
une claire fontaine qui venait à l'instant de jaillira En Haute-Bretagne,
une source se montra miraculeusement au lieu même où toucha, pendant
une halte, la châsse de M"^ de Volvire, la sainte de Néant (1694),
reproduisant le miracle qui s'était accompli, plusieurs siècles
auparavant, à l'endroit où s'étaient reposés les moines qui portaient le
corps de saint Guénolé^ La Foun Sainte-Fortunade, dans la chapelle de
Chabrignac, jaillit à la place où l'on déposa les restes de la sainte ; à
1. Leinouzi. Mars 1898, p. 38.
2. E. tierpin. La cathédrale de Sainl-Malo, p. 42.
;i. !)'• Pommerol, iu Revue des Trad. pop., t. XV, p. 47; L. de Nussac, l.c.,p. 22.
4. H. Marlot, in Revue des Trad. pop., t. XI, p. 107.
5. Société des Antiquaires, t. IV, p. 481 ; Léo Desaivre. Le Mythe de la Mère Lu-
sine, p. 81.
(i. Horace Ctiaiivet. Léi/endes du Roussillon, p. 116.
7. L. Durif. Le Cantal, p. 27.
8. Cayot-Delaudrc. Le Morl)ilian, p. 305 ; Réf^ii de l'Eslourbeillon. Itinéraire des
moines de Landevennec, 1889, p. 9.
LES ANIMAUX IH*)
Ecuellcs, lors de la Iranslalioii des reliques de sainl Louis, une fontaine
se montra au pied du monastère'. A Fêcamp, la Fontaine du Précieux
Sang se mil à couler sur le rivage où la mer laissa le (roue du figuier
qui contenait le liquide sacré'-.
Plusieurs légendes racontent que des saints vinrent en aide aux
animaux qui transportaient leurs restes, ou qu'ils leur communiquèrent
le pouvoir de créer les sources, dont étaient parfois investies leurs
châsses Les bœufs qui portaient le corps de saint Fursy s'élant tout à
coup arrêtés, pressés par la soif, une eau pure se montra à cet endroit;
c'est la fontaine de Frohan-le-Grand, oîi ils se désaltérèrent, et purent
continuer leur voyage jusqu'à Péronne^La Font Saint Prime à Mercœur
naquit sous les sabots de la mule chargée des reliques du sainte II est
vraisemblable que dans ces traditions ligurait autrefois le trait de la
terre frappée par les pieds des animaux, ou de l'objet qui, en touchant
le sol, donne issue fi une eau abondante. Lorsqu'on transférait à Mauriac
les os de saint Mary, le mulet sur le dos duquel était sa châsse fit
jaillir une source eu heurtant la terre avec ses sabots\ Une des cornes
de la génisse attelée au chariot qui portail les reliques de saint Berthe-
vin étant tombée à un demi-kilomètre du bourg de Parigné, on vit
aussitôt sortir du sol une fontaine d'eau limpide^
D'autres animaux figurent parmi les créateurs ou les découvreurs de
sources : bien qu'en général ils appartiennent à des saints, quelquefois
ils servent de monture à des héros, et l'eau jaillit sous leurs pieds
comme la fontaine d'Hippocrène sous ceux du cheval de Bellérophon^
Lorsque l'armée de saint Martin traversait le territoire d'Ancerville, ses
soldats soufï'raient de la soif; le saint commanda à son cheval de frapper
la terre et sous son sabot se mit à sourdre la fontaine abondante qui coule
encore au Pré Saint-Martin* Dans la légende qui suit, le nom du plus
illustre des rois mérovingiens a été substitué arbitrairement, et peut-être
à une époque assez moderne, à celui d'un personnage moins connu: au
temps deClovis, la Vienne était pleine de sang; le roi ne sachant comment
désaltérer ses troupes, implora le Dieu de Clotilde et promit de se faire
chrétien. Alors son cheval ayant frappé du pied sur le rocher, oii l'on
montre encore son empreinte, il en jaillit une source. Clovis, plein d'or-
1. L. de Nussac. Les Fontaines en l.i)f>onsin, p. 21 ; L. Ljex. Le Culte des eaux en
Saône-et-Loire, p. 23.
2. Joanne. Normandie diamant, p. 60.
3. L. Dusevel. Lettres sur la Somme, p. 98.
4. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 20.
5. Deribier du Chatelet. Statistique du Cantal, t. I, p. 17.
6. Ilipp. Sauvage. Lei/endes normandes p. 31.
1. Pausanias. Voyage de Béotie, cii. 31.
8. 11. Labourasse. Anciens us. etc., de la Meuse, p. 139.
186 LES FOISTAINES
gueil, dit alors: « Si je l'avais demandée sur la croupe de mon cheval, je
l'aurais aussi bien obtenue ». Mais Dieu le punit de celte parole témé-
raire, et l'eau cessa de couler. Clovis reconnut sa faute, se mit à genoux,
en demandant pardon à Dieu, et la source se rouvrit'. La fontaine de
Sainte Geneviève a aussi jailli sous les sabots du coursier du seigneur
deCruzille-, et l'on raconte en Savoie que le sire de Blonay ayant tra-
versé le lac de Genève à cheval pour échapper aux Bernois, son cour-
sier, en abordant à la rive du Chablais, perdit un de ses fers dans le
gravier sur lequel il s'abattit, et que le lendemain on y vit couler une
source ferrugineuse ^
Plus ordinairement ces montures sont celles de personnages sacrés :
la Foun Sent-Marsal de Favars naquit sous le pied du cheval de saint
Martial, la Foun Saint-Jauifar à Liourdes sous celui de la mule de saint
Genutle^. Saint Julien, serré de près par ses ennemis, lança vigoureuse-
ment son coursier qui, du haut de la colline, sauta dans la vallée; son pied
y fit naître une source, et l'on dit qu'en passant la main sur la pierre
qui est au fond, on sent la forme d'un fer à chevaP. Pendant que saint
Martin priait Dieu pour obtenir de l'eau, son cheval frappa le roc d'un
violent coup de pied qui y est resté empreint, et il en sortit une
fontaine abondante que l'on voit près de Druyes''. A Clion (Loire-Infé-
rieure) un semblable miracle est attribué au cheval du même saint. On
raconte en Poitou que ce bienheureux, qui était pàtour dans son enfance,
ayant été accusé par son maître de laisser son troupeau uKnirirde soif,
appela le plus grand de ses bœufs et lui ordonna de frapper la terre du
pied; lorsque l'animal lui eut obéi, il jaillit une belle source qu'on
appela la Fontaine de Saint-Martin''.
Quelquefois, sans qu'il y ait aucune intervention physique, des fon-
taines se montrent à des endroits auparavant dépourvus d'eau : une
prière suffit pour opérer la merveille. Saint Caprais s'étant caché pen-
dant que l'on persécutait les chrétiens, entendit une jeune fille qui
chantait au milieu des supplices. Ne pouvant revenir de tant de
courage, il pensa: « Mon Dieu ! cette fillette chante en cuisant à petit
feu. Et moi, un homme, je me cache. Mon Dieu, si je dois mourir
comme elle, faites un miracle. Faites qu'aussitôt jaillisse de ce rocher
une source d'eau vive et claire ! » Dès qu'il eut dit ces mots, jaillit du
1. Léon Pineau. Le Folk-Lore du Poitou, p. 185-186.
2. L. Lex. Le Culte des eaux en Saône-el-Loire, p. 21.
.S. A. Des?aix. Léçiendes de la Haute-Savoie, p. 28.
4. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 18.
5. C. Moiset. Usages de l'Yonne, p. 92.
6. J.-G. Bulliot et Thiollier. La Mission de saint Martin, p. 437.
7. Rev. des Trad. pop., t. I, p. 141 ; t. IX, p. 675.
LE DIABLE CRÉATEUR DE SOURCES 187
rocher de l'Ermitage à Agen, la source qui y coule encore^ A Plou-
néour, une fontaine surgit miraculeusement pour laver saint Goulven
qui venait de nnître. L'eau manquant pour baptiser saint Divy, sa
mère sainte Nonne adressa sa prière à Dieu, et peu après, elle put
baptiser son fils â la belle fontaine de Dirinon-. On montrait aux envi-
rons d'Amiens la fontaine que sainte Eulalie avait demandé au
Seigneur de faire sourdre au lieu même de son martyre^ pour la gué-
rison des yeux malades ^ Un jour de chaleur accablante, saint Lezin,
qui visitait son diocèse, tomba en défaillance, après avoir fait une
prière ; quand il reprit ses sens, il vit couler à ses pieds une fontaine
d'une limpidité extrême*; lors(|ue saint Ouenlin, conduit d'Amiens à
l'endroit où il devait être martyrisé, fut emprisonné dans un château à
Marteville, une fontaine sortit de terre, à la prière du saint que la soif
tourmentait^. Quand saint Berthevin était marchend de veaux, il se
trouva un jour très embarrassé pour les faire boire ; il implora Dieu,
et la fontaine de Saint-Berthevin la Tannière jaillit du sol |)our désal-
térer son troupeau*'.
Le diable est rarement en relation avec les fontaines, et bien peu
portent son nom, alors qu'un si grand nombre sont désignées sous
celui d'un saint, et que beaucoup ont celui d'une fée. Cela lient peut-
être à ce que les apôtres ayant sans trop de difficulté donné un vernis
chrétien à la plupart des fontaines, n'ont pas essayé de les déconsi-
dérer comme ils l'ont fait pour d'autres lieux témoins d'un culte païen,
en affirmant que des esprits infernaux y avaient leur demeure. On
relève cependant une Foiilaine du Diable à la Grande Verrière
(Saône-et-IiOire) près de laquelle est l'empreinte de son cheval, et des
fontaines du même nom à Etourvy, dans l'Aube, dans le Doubs, et dans
une rue de Marseille, probablement disparue aujourd'hui '. Il ne figure
expressément, comme créateur de sources, que dans une légende des
C(Jtes-du-Nord : un tailleur bossu et boiteux, venu d'on ne sait où, et
de réputation détestable, fut poursuivi par les gens qu'il avait dupés.
Arri\'é au village du Saint-Esprit en Plédéliac, il était à bout de forces,
et il se retourna vers ceux qui couraient après lui, en leur promettant
s'ils voulaient le laisser, de faire naître une source où il suffirait de
1. J.-F. Bladé. Contes de Gascogne, t. II, p. 181.
2. Albert Le Grand. Saint Goulven, §3 ; Abbé J.-M. Abgrall. Les pierres à em-
preintes, p. 8.
3. H. Carnoy. Liltérulnre orale de la Picardie, p. 132.
4. Bull, historique et mon. de l'Anjou, t. V (1858), p. 263.
5. Abbé J. Corblet, in Conr/rès arcfi. de France, 1867, p. 416.
6. G. Dottio. Les Parlers du Bas-Maine, p. 628..
7. L. Lex. Le Culte des eau.r en Saône- et- Loire, p. 45; Ch . Tliuriet. Trad. du
Doubs, p. 496; L. Moriû, in Rev. des Trad. pop., t. Xlli, p. 90; Augustin Fabre.
Notice sur les anciennes rues de Marseille, 1862, p. 83.
188 LES FONTAINES
plonger toile ou drap, pour que Tétofle reprenne immédiatement le
métrage qu'elle avait avant d'avoir été fivauduleusement diminuée par
lui. C'est alors qu'un homme s'aperçut que le boiteux avait perdu
un de ses souliers, et que son pied était fourchu. Il engagea ses amis
à accepter cette proposition en leur disant que c'était le diable. Celui ci
cracha par terre, et l'on vit sourdre à l'endroit même une fontaine
très limpide' .
En plusieurs pays^, on dit que des pierres placées au-dessous des
sources les empêchent de déborder ou de couler. C'est à cette croyance
que se rattache un trait merveilleux rapporté par l'historien provençal
Bouche : au XV'= siècle, un jeune homme pressé par la soif, rencontra
un vieillard du nom de Joseph qui lui conseilla, s'il voulait trouver de
l'eau, de déplacer une pierre qu'il lui montra. Elle était si grosse que
dix hommes n'eussent pu la remuer. Le jeune homme la souleva
comme une plume et une source abondante coula aussitôt. Quand il se
retourna pour remercier le vieillard, il avait disparu, et l'on crut que
c'était saint Joseph en personne-. Un épisotio analogue figure dans un
conte de la Basse-Bretagne : l'eau vient en abondance dès qu'on a
enlevé le galet qui couvrait la source mère^
Les propriétés de plusieurs sources thermales ont été indiquées par
des animaux dans des circonstances qui, en général, ne sont pas miracu-
leuses. Le seigneur d'Orthez ayant blessé un sanglier, fouilla inutile-
ment le bois pour le retrouver. Quinze jours après, un pâtre le décou-
vrit dans un endroit très écarté où l'eau tombait en cascade et
recouvrait complètement son cadavre, qui, au lieu d'être en putréfaction,
paraissait encore frais. On reconnut que cette eau était très salée,
et que c'était à celte cause que l'on devait atlribuer la conser-
vation d'un animal mort depuis deux semaines. La source de Barèges
fut montrée par une chèvre qui se frayait un chemin à travers la neige
pour aller y boire ; celle de Bex,dans la Suisse romande, aussi par une
chèvre qui allait se désaltérer à une source salée au milieu des préci-
pices *^. Les eaux de Soulzbaçh en Alsace furent indiquées par une vache
qui s'écartait du troupeau pour entrer sous bois, et en revenait ensuite
en gambadant joyeusement; le berger l'ayant suivie, la vit boire
avidement à une petite source jaillissant d'un rocher et qui semblait
couverte de rouille \ Les gens de Vrigny disent que leur fontaine fut
1. Lucie de V.-IL, in Rev. des Trad. pop., t XIIL p. 432-3.
2. Bérenger-Féraud. Superstitions et survivances, t. 111, p. 296.
3. F. -M. Luzel. Contes de Basse-Bretagne, t. 1, p. 132.
4. A. Certeux, ia Rev. des Trad. pop., t. II, p. 219-220.
p. Aug. Stœber. Die Sarjen des Elsasses, n, 72.
LKS PIËHHRg SOUS Lks EAUX I K9
découverte par un habitant du lieu, couvert d'une gale affreuse; peu
de temps après, un vieux cheval poussif vint s'abreuver à la source
ferrugineuse. Tous deux, après y avoir bu devinrent sains et robustes '.
C'est aussi un pauvre cheval, abandonné par son maître qui, en se
baignant à la fontaine de Bagnols de l'Orne, et en y recouvrant la
santé, montra ses vertus curalives-.
Une source thermale célèbre a été révélée aux hommes dans des
conditions plus merveilleuses. Un vieux pâtre des Pyrénées avait été
averti quil mourrait quand la terre serait blanche. 11 venait d'atteindre
sa neuf cent neuvième année lorsque la neige se mit à tomber, et il
comprit que sa fin était proche. Il appela ses fils et leur dit que, quand
il serait mort, ils eussent soin de suivre la plus belle de ses vaches,
qui avait au cou une bruyante sonnette : elle devait d'abord les mener
h Bagnères, dans la région des eaux chaudes, et ses fils devaient s'arrêter
oîi elle s'arrêterait. Lorsque le vieillard eut expiré, ils suivirent la
vache qui, d'elle-même, se mit en route ; elle alla aux eaux thermales
de Bigorre, puis elle continua sa course et ne s'arrêta qu'au lieu où
l'on voit le beau village de Montgaillard ^ Suivant une autre version,
dont le début ne diffère que par les détails, le vieux pâtre mourut à
l'âge de mille, ans moins un jour, et la vache noire marcha tout droit
dans la vallée jusqu'à ce que la terre ne fût plus blanche; les enfants
la suivirent, et là où elle s'arrêta ils trouvèrent les eaux chaudes qui
ont fait plus lard la fortune du pays de Bagnères ^.
Plusieurs pierres que l'on aperçoit sous l'eau des sources sont, en
raison de leur forme ou de leur couleur, l'objet de légendes
explicatives. Le cheval de saint Hou, qui fut un fameux chasseur,
s'emporta dans une lutte contre des sangliers, et vint se noyer
ainsi que son cavalier, dans la fontaine de la forêt de Rennes qui porte
le nom de saint Rou. On y montre^ au fond, sur une pierre énorme,
l'empreinte de ses sabots, et durant les tempêtes, on entend des hennis-
sements eflVoyables Depuis que le saini s'est noyé dans ces eaux, elles
possèdent une vertu miraculeuse ^ Les gens de Saint-Papoul assurent
qu'il y a dans la fontaine dédiée à leur patron une pierre rouge qui
doit sa coloration au sang du martyr^, décollé non loin de là ; une des
pierres de la fontaine de Vieille-Brioude est tachée de; rouge, depuis
que les gouttes du sang de saint Julien y sont tombées ; jamais on n'a
1. Ctirélien de Joué-du-Plain. Veillerys arr/enlenois, Mmss.
2. L. Duplais. Bagnols de l'Orne, p. 11.
3. E. Coniier. Légendes des Haiiles-Pyrénées, p. 13-13.
4. J.-F. Bladé. Conles de la Gascogne, t. H, p. 370-372.
î). Henri de Kerbeuzec. La légende de saint Rou. Reunes, 1894, in-l8,
-jgO LES t'ONTAlNEâ
pu les faire disparaître, et l'on dit aussi que la fontaine se tache de
sang à l'anniversaire de sa mort '.
Les abords d'une fontaine de la Meuse possèdent une particularité
qui, comme plusieurs empreintes merveilleuses, est due au passage
d'un bienheureux: Depuis que saint Antoine, ayant été chercher de
l'eau à la fontaine de Ribeaucourt, en répandit quelque peu dans son
trajet, le chemin qu'il suivit est toujours humide^
§ 2. FONTAINES DÉPLACÉES OU TARIES
Une légende franc-comtoise, dont le début fait songer à une des
aventures de M. de Crac, explique l'origine d'une fontaine intermit-
tente : Un jour que le sire de Joux sortait de son château sur sa jument
favorite, la herse, tombant trop tôt, coupa sa monture en deux ; le sei-
gneur ne s'en aperçut pas, et la cavale, sur deux pieds seulement,
continua son galop à travers la campagne. Arrivée à une gorge sauvage
où se trouve la fontaine de la Combe, elle se mit à boire, à boire indé-
tiniment Le seigneur^ après de vains efTorts pour l'obliger à relever la
tète, sauta à terre, et s'aperçut alors seulement qu'elle n'avait plus
que deux pieds et que l'eau, à mesure qu'elle la buvait, ruisselait sur
le sol; il revint au château et conta l'aventure à ses gens, mais quand
ils arrivèrent à la fontaine, la jument avait disparu. Depuis, la fontaine
coule toujours, mais avec intermittence. Elle retient et donne son eau
de six minutes en six minutes Les habitants de la contrée ont cru
longtemps que c'était la jument invisible du sire de Joux qui venait
là cent fois le jour étancher sa soif, et que l'onde ne renaissait que
quand l'animal désaltéré cessait de boire^
A Mussy-la-Ville (Luxembourg belge) un ruisseau qui vient d'une
petite fontaine est souvent à sec. Les paysans disent que pour punir
ceux qui y puisent de l'eau, sans croire à sa vertu, la fée gardienne
de la source la fait tarira Ailleurs des fées, irritées contre les habitants
d'un pays, les privent d'eaux bienfaisantes pour les donner à leurs voi
sins. La reine des Fades ayant eu à se plaindre des gens de Chambon
Sainte-Croix (Creuse), tarit les sources thermales qui jadis sortaient
du rocher de la Fée, lou daro de la Fadée^ et les fit jaillir à trois lieue-
plus loin, près de la ville d'Evaux, qui leur doit sa prospérité. La fée
1. Gaston Jourdanne. Conlribiition au Folk-Lore de l'Aude, p. 211; A. Dauzat, in
iievue des Trad. pop., t. XIV, p. 38 ; E. de Roure, ibid., t. XVI, p. 94.
2. H. Labourasse. Anciens us de la Meuse, p. 167.
3. D. Monnier et A. Vingtrinier. Tnulilions de la Franche-Comlé, p. 690 ; Ch. Tfiu-
riet. Trad. pop. du Doubs, p. 470, Ces deux auteurs ont emprunté cette légende à
un civrage en vers d'Aug. Detnesmay. Trad. pop. de la Franche-Comté, (1838.
4. A. Harou. Mélanges de Traditionnisme en Belgique, p. 95.
SOURCES bÉPLACÉES OU TARIES 191
n'eut qu'à frapper le granit (le son pied droit, dont lou daro a gardé
l'empreinte'.
On raconte dans la vallée d'Aoste qu'une fée, maltraitée par son
mari, s'était changée en serpent et était venue habiter une caverne à
peu de distance d'une fontaine qui était sous sa protection. Des gens
ayant vu un serpent en sortir résolurent de l'exterminer; la fée qui
connut leur dessein, disparut de cet endroit, mais avant de s'éloigner
elle fit tarir la source^.
Quelques fontaines ont été déplacées ou taries à la suite du manque
de charité des gens du lieu où elles étaient situées : le bon Dieu pas-
sant par Grand Han, demanda un verre d'eau aune femme qui venait
remplir sa cruche à la fontaine, mais elle le lui refusa durement, ne
sachant pas qui il était. Le bon Dieu lui dit : « Femme peu
compatissante, tu ne puiseras plus de l'eau aussi facilement ! » C'est
pourquoi la fontaine de (irand-IIan a été transférée à Ouffet^ On don-
ne aux habitants dj Seplfonlaines (Doubs), le sobriquet de Les couas
couas, par imitation du chant du canard, parce que ce village est totale-
ment dépourvu d'eau. II avait jadis sept fontaines, et des plus abon-
dantes ; mais un jour saint Claude, sons Ihabit d'un pèlerin, demanda
un verre d'eau : dans sept maisons où il se présenta, il fut éconduit et
c'est alors que les sept fontaines tarirent tout d'un coup '.
Une tradition franc-comtoise rapporte ainsi la disparition d'une fon-
taine : Du fond d'un vallon près de Villers-le-Lac, s'exhale comme une
plainte éloulï'ée, le bruit d'une source invisible que l'on appelle la
Fontaine du Diable. Un jour le diable vint s'asseoir auprès et appro-
cha de l'eau ses lèvres brûlantes, en laissant à côté de lui le sac où il
a\ait enfei-mé les âmes dont il s'était emparé, l/ange Gabriel le lui dé-
roba et quand Satan se releva, il ne retrouva plus son sac. Furieux, il
frappa la terre de son pied fourchu, avec tant de force, que le sol s'en-
trouvrit, entraînant la source et le diable dans ses profondeurs. Depuis,
quand on est oljlig.' dr traverser ce lieu, il est prudent de réciter un
Ave et de se signer trois fois". A Cbâiillon-en-Vendelais, une source qui
coulait au pied de la Roche aride, fut à jamais tarie par les chevaux de la
légion de saint Georges, altérés à la suite d'une longue lulte contre les
suppôts du diable^ Suivant une légende alsacienne, un personnage trans-
porta une source entière, à l'aide de son bâton ; avant de s'en aller com-
battre les infidèles, le chevalier Gangolf dit à sa femme : « Je pars avec
1. Laisoel de la Salle. Léf/endes du Centre, t. I, p. 113.
2. J.-J. Christillin. Dans la ValUiise, p. 69-10.
3. A. Harou, Ig Hev. des Trad. pop., t. XIV, p. 158.
4. Cil. Beauquier. Blason populaire de la Franche-Comté, p. 237.
5. Ch. Thuriet. Traditions du Doubs, p. 496.
6. P. Bézier. Mégalithes de Ville -et- Vilaine, p. 49.
192 Les fontaine^
Dieu et pour Dieu, sois-moi fidèle » . A son retour il rencontra un paysan
qui se reposait au bord d'une source. « Donne-moi ta source, lui dit-il,
je paierai avec de bon argent. — La source, répondit l'autre, vous pouvez
remporter, j'accepte ». — << Avec l'aide de Dieu »> ! répondit le chevalier,
qui lira sa bourse et paya le paysan. Ensuite, il poussa son bâton dans
l'eau, qui y remonta, et partit Arrivé à son château, il pria sa femme
de l'accompagner au jardin. Il planta alors son bâton en terre et il en
sortit une eau claire qui écuma, bouillonna et se répandit dans un
bassin. « Tu me fus sans doute fidèle ? Plonge ta main dans cette eau ;
si tu la retires pure et blanche, tu es un ange de lumière, sinon, un
ange des ténèbres ». Après de longues hésitations, la dame plongea la
main dans la source ; quand elle la retira, elle était couverte d'une
boue noirâtre. Gangolf poussa son bâton dans la source, qui y remonta
toute entière;, puis il marcha jusqu'au moment où il arriva dans une
fraîche prairie de la vallée de Guebviller. Il y fit de nouveau sourdre
de son bâton l'eau qui se répandit au loin '.Saint Remacle opéra le même
miracle : un jour qu'il avait en vain demandé un verre d'eau dans
toutes les maisons d'Ouffet, il finit par trouver dans le voisinage une
belle fontaine à laquelle il se désaltéra ; mais pour punir les gens
d'Ouffet, il introduisit son bâton dans la fontaine, la mit sur son dos,
et arrivé à Rahier, sur un plateau tout nu, il replanta la fontaine-.
Plusieurs légendes qui se rattachent peut-être à l'antique croyance,
non encore complètement éteinte, qui faisait de chaque source le
séjour d'une divinité, ou qui ont pour but d'entretenir le respect que
l'on doit aux eaux destinées à être bues par les hommes ou par le
bétail, racontent que des fontaines se déplacent ou cessent de couler
quand elles ont été souillées. Au XlIP siècle, il y avait dans la province
de Narbonne une- source qui, dès qu'on y jetait quelque chose de mal-
propre, changeait aussitôt de lit, et fuyait l'endroit oîi on l'avait salie ^.
La fontaine de Saint-Philippe était autrefois dans le village de Mon-
tigny, mais une femme y ayant nettoyé ses langes, la fontaine, indignée
de cette inconvenance, se déplaça et alla se retirer dans le bois de
Bienvenue*. La tradition de Sellières rapporte que, pendant une guerre,
la Fontaine d'Huile tarit sur-le-champ parce qu'un soldai avait voulu
y décrotter ses bottes ^ La fontaine Saint-Vio, où l'on va pour la gué-
rison des fièvres, disparut tout à coup, parce qu'on y avait plongé une
chemise maculée, au lieu de la chemise absolument blanche qui est
1. P. Risleihuber. Coules alsaciens, fasc. III, p. 7.
2. Jules Leroy, in Wallonia, t. IX, p. 265.
3. (iervasius de Tilbury. Olia imperialia, éd. Liebrecht. p. 32.
4. A. -S. Morin. Le prélre et le sorcier, p. 274.
b. Ch. Thuriet. Trad. de la Haute-Saône, p. 287.
LF.S FÉES 193
obligatoire en pareil cas'. La source des Fonls-Bouillants à SaiiiL-
Parize-le-Chàl.el (Nièvre), coulait autrefois h Cougny. Un meurtrier
étant venu s'y laver les mains, saint Martin lui ordonna de s'envoler.
En passant au-dessus d'une chaumière habitée par un sorcier, celui-ci
la charma et la força à se fixer près de sa maison. Dans la traversée en
l'air, il tomba quelques gouttes dans le bois des Vertus et dans l'étang
des Civières, où l'on remarqua dès lors des ébullitions. La fontaine
d'Onlay disparut aussitôt qu'un boucher y eut lavé ses mains ensan-
glantées ; elle traversa la terre pour se purifier, et revint jaillir dans le
pré où on la voit maintenant -.
Le sang des martyrs ou des innocents ne faisait pas, au rebours de
ce qui arrive d'ordinaire, disparaître les sources : on a même pu voir
qu'il leur donnait parfois naissance. On raconte dans le Lot qu'une
demoiselle de Montai, appelée Hespérie, ayant résisté à un seigneur
qui voulait lui faire violence, fut décapitée par lui : elle ramassa sa
tète, et après l'avoir lavée à la fontaine qui a pris son nom, la porta à
l'église^ ; à Sainte-Alyre, on montre la fontaine où sainte Elidie, tuée
par un seigneur qui avait tenté d'abuser d'elle, vint laver sa tête
ensanglantée, afin que son sang ne criât pas vengeance contre son
meurtrier ^.
Dans le pays de Dreux et dans la Beauce orléanaise, plusieurs Ion
taines ont tari parce qu'elles ont été aveuglées avec des balles de laine
et de coton ^ Des moines, pour se venger de Sully, bouchèrent avec des
matelas les sources, situées dans leur propriété, qui alimentaient l'étang
de la (latine ^
§ 3. HANTISES ET PARTICULARITES
Bien que l'église se soit efforcée, dès les premiers temps de sa puis-
sance, de substituer un nom de saint à celui des anciennes divinités
topiques, plusieurs sources conservent encore des désignations qui
rappellent leur souvenir ; les déesses sont devenues des fées, sans
cesser d'être l'objet du respect populaire.
Quelques-unes des fontaines qui portent leur nom semblent se rat-
1. G--P. de Ritalongi. Les Biç/oudens, p. 505.
2. J.-G. Bulliot et ThioUier. La Mission de saint Martin, p. 4.56, 401.
3. Revue des Trud. pop., t. V, p. 23i.
4. Abbé Grivel. Chroniques du Livradois, p. 380.
5. Félix Chapiseau. Le Folk-Love de la Beauce, t. I, p. 63-64.
6. P. Vallerange. Le Clergé, la Bourgeoisie, etc., p. 91.
194 LlîS FONTAINES
tacher au préhistorique : dans le Morvan, la Fontaine aux Fées jaillit'
d'une dépression, tout près d'une pierre branlante appelée Roche du
Jardon'. Suivant une note de H. de la Villemarqué, qui parait avoir
beaucoup généralisé, on trouverait assez fréquemment, dans le voisi-
nage des dolmens, une Fetinlenn ar Govrigan, fontaine de la fée-; dans
la forêt de Juigné (Loire-Inférieure), une Fontaine aux fées, dite plus
communément Fontaine aux Ermites, prend sa source entre deux
arbres, non loin de vestiges mégalithiques ^ A Guernesey, on désignait
sous le même vocable une allée couverte, faite de gros morceaux de
roche, et ouverte aux deux bouts, dans laquelle sourdait une eau
fraîche qui ne tarissait jamais \ Dans l'Hérault, tout près de l'église
Saint-Marlin-du-Prunet, était une fontaine, dite communément la
Font de las Donscitlas, où il y avait deux ou trois chambres voûtées et
bâties dans la terrC;, environnée de bancs et sièges de pierre, que le
peuple croyait avoir été la résidence de quelques fées, ce qui lui avait
attiré dans le langage du pays le nom de Fonl de las Fadas'\
A Ligny-le-Châtel dans rVonne, Avenas dans le Rhône, Saint-Marcoul
dans la Manche, Langres dans la Haute-Marne, sont des fontaines des
Fées ; à Odenas, dans le Rhône, la fontaine des Fayeltes ". On trouve
plusieurs Founs dé las Fadas dans la Lozère', une Howi de las Fadas en
Réarn, et une autre du même nom, près de Saint-Rerlrand de Commin-
ges, à Melin (Côte-d'Or), la fontaine de la Relie-Fée ^
l^arfois ces fontaines vont par paire : c'est ainsi qu'on rencontre au
bas de la falaise de la Hague (Manche) deux fontaines aux Fées, et deux
autres au pied de la côte des Fées à la Rerlière, aussi en Rasse-Nor-
mandie .
Quelques-unes, comme celle de la forêt de Juigné, qui s'appelle Fon-
taine aux Ermites en même temps que Fontaine aux Fées, comme la Fon-
taine aux Fées d'Avenas, qui est aussi nommée Fontaine de la Vierge ',
ont un nom païen et un nom chrétien, ce dernier vraisemblablement
plus moderne, ce qui montre qu'on a essayé, sans y réussir complètement,
1. !I. Marlot, in Rev. des Trad. pop., t. XI, p. 319.
2. Barzaz-Breiz, p. 29.
3. Robert' Oheix. Bretagne et Bretons, p. 155; Ogée. Dict.de Bretagne, àrl. Juigné.
4. Edgar Mac Giillocli, in Hev. des Trad. pop., t. IV, p. 407.
5. t)'Aigrefeiiille. Histoire de MonfpeUier, cité par Montel et Lambert, Contes
populaires, p. 80.
6. Pti. Salmon. I>ict. arch . de l'Yonne, p. 84; Claudius Savoye. Le Beaujolais
préfiistorique, p. 183, 174: E, de Oonfevron, Langres, vieille ville. Langres, 1903;
io-12, p. 27-28.
7. Coiiim. de M. Jules liarbot.
8. Alfred Maury. Croyances du moyen âge, p. 18 ; Clémeut-Janin. Traditions de
la Cote-d'Or, p. 42.
9. Claudius Savoye, 1. c.
I.i;s j-i^KS -190
de siibsliluer le nouveau cullo à celui qu'on leur rendait aulreftu's. Au
XV" siècle, la source guérissante des environs de Domremy s'appelait
la Bonne Fontaine aux Fées Notre-Sei^Mieur *, et l'on voit parcelle
superposition, qui n'est probablement pas unique, que ces fées bien-
faisantes avaient été en quelque sorte rattachées au christianisme par
les paysans des environs.
D'autres sources sont dites Fontaine à la Dame ou Fontaine aux
Dames, que d'assez nombreux exemples autorisent à considérer comme
étant parfois synonymes de fées. Un titre de 1169 parle d'une Fontaine
à la Dame près de Longefond (Indre) ; on trouve le même nom <\ Oulches,
qui en est voisin, et dans le Bocage normand - ; à Prissac (Indre) est la
Fontaine à la bonne Dame ; dans l'Orne la Fontaine aux Dames est
voisine des bords de l'Iton^; à Saint-Cyren Talmondais (Vendée) la Fon-
taine à la Dame s'appelait ainsi parce qu'une dame blanche y revenait
autrefois la nuit '\
Ces noms supposent des légendes qui associent les fées aux fon-
taines, soit qu'elles les eussent créées, soit qu'elles les eussent choisies
pour y résider ou pour s'ébattre auprès. Malgré tant de siècles de
christianisme, le souvenir des divinités qui présidaient aux sources est
en effet loin d'être aboli ; elles se tiennent encore dans le voisinage, et
même des récits de pays assez variés assurent qu'elles demeurent au-
dessous des eaux, dans une sorte de monde souterrain, où leur rési-
dence est aussi vaste et aussi belle qu'un château. Cette conception se
rapproche des légendes du littoral qui parlent d'une merveilleuse
contrée sous-marine, habitée par les fées ; mais, à la seule exception
qui suit, on ne cite aucun homme qui ait pu visiter le séjour enchanté
des dames des fontaines et revenir à la clarté du jour pour le décrire :
Un jeune seigneur que la fée tFune fontaine des environs de Carouge
avait séduit, allait la retrouver sous les eaux, et, après une nuit
d'amour, elle lui permettait de retourner à son château '. Les fées des
Pyrénées choisissent pour y demeurer les sources les plus limpides,
et ce sont elles qui entretiennent la bienfaisante chaleur des eaux mi-
nérales "^ ; en Haute-Bretagne, où les dames des fontaines étaient nom-
breuses avant que la malice des hommes les eût forcées à se cacher,
les meilleures étaient celles qu'elles habitaient^; à Gorbie, dans le
1. Journal parisien de 1405 à i41.5, cité par Alfred Maury, I. c.
'2. Laisnel de la Salle. Croyances du Centre, t. I, p. 117 ; J. Lecœur, 1. c. t. Il,
p. 418.
3. L. Martinet. ie Berry préhistorique, p. iô; Chrétien. Veilten/s aryentenois, MMs.
4. Marcel Baudouin, in Gazette médicale, 19 dtc. 190.3, d'à. B. Fillon.
5. Hipp. Sauvage. Léyendes norînandes, p. 61.
6. Karl des Monts. Légendes des Pyrénées, p. 262.
7. Lucie de V.-H.. in Rev. des Trad. pop., t. XVI, p. 141.
196 I>ES FONTAINES
Mentonnais, elles ont leur principale résidence dans les fontaines, et
une fée élait jadis dans une source qui alimente le hameau de Mou-
jan dans l'Aude ^ Une des sources de la Dive (Deux-Sèvres) appelée
Fonlour, qui sort d'une grotte qu'elle a évidée, est le refuge des fées
qui sortent la nuit s'ébattre dans la vallée, ou vont dans les villages
d'alentour, tenir le fuseau de la fileuse endormie -.
A Esquieule, on voyait de temps en temps deux Lamignac, qui sont des
espèces de fées, sortir de la fontaine d'Andretlio, s'asseoir sur la rive et
se chauffer au soleil ^ ; une bergère de la région du Morvan, où les fées
des fontaines sont toujours populaires, affirmait, il y a peu d'années,
qu'elle avait vu une grande dame blanche descendre jusqu'à la source
de la Certenue, où elle se baissa, ne semblant pas toucher terrée En
Berry, la Dame de la Font de Chancela, non moins belle que perfide,
habitait cette fontaine, dont elle sortait pour aller se promener dans le
Pré à la Dame, et le Champ de la Demoiselle. La nuit, on voit s'élever
au-dessus de la source une gigantesque figure de femme, qui se perd
dans le temps^ Cette fée était d'une incomparable beauté : un seigneur
du voisinage, qui en était tombé éperdument amoureux, parvint plu-
sieurs fois à l'enlever, mais à peine l'avait-il placée sur son cheval,
qu'elle lui fondait entre les bras, et lui laissait une impression de froid
si profonde et si persistante, que toute flamme amoureuse s'étei-
gnait à l'instant dans son cœur, et qu'il en avait pour plus d'une
année sans songer à un nouvel enlèvement. Celui qui avait le malheur
de se récrier sur- la trop grande fraîcheur de l'eau de cette fontaine,
perdait la parole, et était condamné à aboyer tout le restant de ses
jours ^
A Saint-Pôtan (Côtes-du-Nord) une fée qui se montre sous la forme
d'une anguille a choisi pour sa retraite une fontaine : elle s'est cons-
truit au-dessous des herbes aquatiques un splendide palais. Saint
Maudez, dont la statuette a longtemps occupé une niche ménagée dans
le mur, n'a pu la chasser ni la faire oublier. Tout au plus s'est-elle
tenue au fond tant que l'image a christianisé la source; dès qu'elle a
été enlevée, la fée a repris sa puissance. On dit maintenant que, par
les beaux clairs de lune, elle élève sa tète mignonne au-dessus des
eaux et fait entendre un chant mélodieux : l'homme qui oserait alors
1. J. B. Andrews, ibid, t. IX, p. 2.j5 : Gaston Jourd.inne. Conlrihution au Folk-
Lore de l'Aude, p. 18.
2. A. F. Lièvre. Solice sur Couhé. Poitiers, 1869, in-8.
3. J. F. Gerquand. Légendes du pays basque, t. II, p. .57.
4. J.-G. Bulliot et Tiiiollier. Ln Mission de saiul Martin, p. 310.
5. L. Martinet. Légendes du Derry, p. 10.
6. Laisnei de la Salle. Croyances du Centre, t. I, p. 118.
la troubler, serait exposé à ne pas récoller une seule pomme dans
l'année '.
Plusieurs fées, sans avoir leur résidence dans les sources, semblent
afTectionner leur voisinajj;e ininiédial, où parfois elles se inonLreuL aux
hommes. On trouve nombre de traces de cette croyance dans les écri-
vains du moyen âge. Le trouvère normand itobei't AVace disait au XIH°
siècle qu'on rencontrait fré(|uemnient les bonnes dames, auprès de la
fontaine de Barenton :
Là soit l'en H fées véir
Se H Bretunz disent veir-.
Ce fut aussi sur les bords dune fontaine que Mélusine ap|)arnt à
Raimondin, et que la fée dArgouges se présenta an clievalier llobsrt.
Daprès la légende de saint Armentîiire, écrite vers l'an KJOU, la fée
Esterelle vivait près d'une fontaine où les Provençaux lui apportaient
des offrandes, et elle donnait aux femmes stériles des breuvages
enchantés^. Quand la belle Jacqueline, chassée par son père le roi
Hugon, se trouve en mal d'enfant près d'une fontaine où elle se rendait
souvent pour dissiper sa mélancolie, deux fées qui l'entendent crier
viennent à son secours '\ Dans le Hotuau de Brun de la Montagne^ lorsque
le chevalier Butor a un tils, il ordonne à ses chevaliers d'aller le porter
à la belle fontaine du bois de Brocheliande où les fées viennent s'ébattre ;
les dames fées, en arrivant à la fontaine, aperçoivent l'enfant, et celle
qui était la plus belle dit qu'il fallait le baptiser et le douer de grandes
vertus ^
Comme Diane et les nymphes antiques, plusieurs personnages du
monde enchanté aimaient la fraîcheur des sources limpides. Dans li
Romans de Dolopatlws, un chevalier qui chassait un cerf arriva aune
claire fontaine:
Lai trovait baignant une fée
De ces dras toute desnuée ".
Lorsque Graelent poursuivait la biche envoyée par la fée qui voulait
1. Paul Scbillot. Légendes locales de la Haute-lireluyne, t. 1, p. 139. Une fée Anguil-
ette figure dans un conte de M™<= de Murât (1698), qui porte le même titre. Comme
plusieurs de ses congénères, elle est condaumée, à certains jours, à revêtir une forme
animale. Bien qu'elle semble avoir ?a résidence dans une rivière, elle est apparentée
à celle-ci. M"""^ de .Murât, née à Brest, où elle passa sa jeunesse, pouvait y avoir
entendu quelque récit populaire où il était parlé de cette fée qu'elle a introduite
dans son conte littéraire (cf. Cabinet des fées, t. I, p. 271).
2. Alfred Maury. Croyances du moyen âge, p. 18.
3. Léo Desaivre. Le mylfie de la mère Lusine, p. 108, d'à. le Polybiblion.
4. Galien restauré, ch. I.
5. Leroux de Lincy. Introduction au Livre des Légendes, p. 180.
6. Li Romans de Dolopalhos. Bibl. eizévirienne, p. 319,
198 LKS FONTAINES
lui inspirer de l'amour, elle le conduisil à une belle fontaine où la dame
qui s'y baignait se montra à lui sans voiles :
Purquant si la suit-il de près (la biche)
Tant qu'en une lande l'en maine
Devers le sors d'une fontaine
Duut l'iave esteit è clère è bêle.
Dedens baigneist une Pucele...
Graelens a celi voue
Qui en la fontaine estoit nue'.
Au XVP siècle on disait en manière de proverbe : Nue comme une
fée sortant de l'eau -. La croyance à la réalité des divertissements aqua-
tiques de ces espèces de divinités n'avait pas au reste disparu. La
reine Catherine ayant eu la curiosité d'interroger les lavandières de
Lusignan sur les apparitions de Mélusine, « les unes lui disoient qu'ils la
voyoient quelquefois venir à la fontaine pour s'y baigner, en la forme
d'une très belle femme et en habit de vefve ; les autres disoyent qu'ils
la voyoient, mais très rarement et ce les samedys à vespres (car en
cest estât ne se laissoit guère veoir] se baigner moitié le corps d'une
très belle dame et l'autre moitié en serpent » ^
Actuellement les traditions, et même les contes populaires, parlent
assez rarement, et toujours au passé, de cette occupation des fées ou
des personnages surnaturels. Les fées de la Savoie avaient réservé pour
leur usage la source de la Caille : elles se plaisaient à s'y baigner, mais
elles auraient fait sentir promplement leur courroux à celui qui se serait
permisde les regarder quand elles prenaient leurs ébats*. Les incantades
du pays de Luchon, les fées de Marnex (Alpes vaudoises) faisaient leurs
ablutions au bord des sources". La princîesse enchantée d'un récit breton
venait tous les jours, à midi, se baigner dans une fontaine ; elle y
restait une heure, et c'était le seul moment où elle pût être délivrée: il
fallait pour cela qu'une jeune liile saisisse une poignée de ses cheveux
et la tienne fermement enroulée autour de son bras, sans se laisser
émouvoir par ses prières ou par ses menaces*^ ; dans un conte lorrain
trois jeunes filles se baignent dans une fontaine, et le héros, s'il veut
que l'une d'elles vienne à son secours, doit lui enlever sa robe et lui
donner un baiser '. En Haute-Bretagne, trois pigeons blancs se trans-
1. Marie de France, éd. Roquefort, t. f, p. 501-303.
2. Béroalde de Verville. Le moyen de parvenir, éd., Charpentier, p. 17.
3. Uraulùme. Hommes illustres, éd. Pauthéon litt. t. I, p. 4S4.
4. A. Dessaix. Légendes de la Haute-Sitvoie, p. 61.
5. J. Sacaze. Le culte des pierres dans le pwjs de Ludion, p. 6. ; Geresole.
Léçfendes des Alpes vaudoises, p. 88.
6. F. -M. Luzel. Légendes chrétiennes de lu Basse-Bretagne, t. Il, p. 283-285.
7. E. Cosquin. Contes de Lorraine, t. 11, p. 9.
forment en trois belles demoiselles avant d'enlrer dans leau d'une source'.
Les fées, qui se plaisent à former des rondes en des endroils variés,
ne prennent [)lus ce divertissement autoni' des fontaines comme au
temps où le bonhomme Robin Lcclerc disait à iNoel du Fail qu'il les
voyait danser au l)ranli' près de la h'onlaine du (lormier, à quel([ues
lieues de Rennes -.
Toutefois les bonnes dames sont, maintenani encore, souvent
associées aux fontaines, non seulement dans les contes où (igure
l'épisode que lesP'ées de Perrault ont rendu célèbre', mais aussi dans des
légendes locales qui nomment celles où elles se montrent, et pai-fois
même ceux, qui les ont aperçues. Au bord de la Hounl de las Hadas,
la Fontaine des fées, à Saint-Rertrand de Comminges, de belles dames
vêtues de blanc se promenaient à certaines beui-es de la nuit, en
chantant des romances douces et plaintives^, et vers 1830, les habitants
de la Fontaine de la Reine, sur la montagne de Caudeil assuraient que
la divinité qui y présidait ne s'en éloignait jamais ^ Les fayettes, qui
venaient jadis à une fontaine près de la Piorrefitc de Dième, avaient
suivant les cas, des robes de couleurs dillérentes, blanches, rouges ou
noires, et l'on tirait des pronostics du changement de leur toilette. Le
curé de la paroisse les chassa en allant lire vers la source l'Evangile de
saint Jean ^.
C'est dans le voisinage des sources que, suivant la tradition de la
région pyrénéenne, certaines fées doivent parfois accomplir une sorte
de pénitence, et il serait malaisé de deviner leur présence, si l'on
n'était averti par les récits de la veillée de l'enveloppe qui les cache
aux regards. Les hlles du Lavedan croient encore que si elles aper-
çoivent près de la fontaine un lil gisant à terre, elles doivcuit le ramasser,
renrouk-r vite: le til s'allonge et forme sous leurs doigts un peloton
merveilleux d'où sort une fée qui, ravie qu'on l'ait soustraite à cette
incommode prison, faità salibératricequel(|ue beau présent ou lui prête
sa baguette magique. Mais la personne qui a négligé de ramasser le
fil et de secourir par cet acte la dame en péril peut s'attendre à un
malheur prochaine
1. Paul Sébillot, in Revue des Trad. pop., t. IX, p. 170.
2. Noël du Fail. Propos rustiques, V.
3. Paul Sébillot. Traditions etsuperslilions, t. I, p. 108 ■,Contes de luIIaute-Bretaf/ne,
t. II, p. 21; Contes des provinces de France^ p. 154 (Nivernais) ; in Revue des Trad.
pop., t. IX, p. 41 ; A. Meyrac. Trad. des Ardennes, p. 481 ; .l.-F. Bladé. Contes de
la Gascogne, t. 11, p. 14 ; abbé L. Dardy. Anthologie de VAlhret, l. II, p. 272.
4. A. de Nore. Coutumes, p. 80.
5. A. de Chesnel. Usages de lu Montagne Noire, p. 369.
6. Gtaudius Savoye. Le Beaujolais préhistorique, p. 172.
7. E. Cordier. Légendes des Hautes-Pyrénées, p. 58 ; Gesa Darsuzy. Les Pyrénées
françaises, p. 109.
'200 t,ES FO^'TAl^Es
Ainsi que les sirènes et les fées des contes, les dames des fontaines
se plaisent à venir se peigner sur leurs bords. Aux environs de Condé,
on avait soin de s'écarter à la nuit close de la Fontaine aux Dames. Un
paysan qui passait auprès vit une jeune tille velue de blanc sur une
pierre mousseuse. Elle ne paraissait pas l'apercevoir et démêlait ses
longs cheveux blonds. Le paysan s'arrêta d'abord, surpris; mais
comme il était trop avancé pour reculer, il continua de cheminer, et
quand il fut en face de l'apparition, il dit : << Ma belle demoiselle, vous
êtes de bonne heure à voire toilette. » La tille leva sur lui un froid regard
qui le glaça, en disant: « Passe ton chemin ; si le jour est à loi, la nuit
est à moi ; » et elle se remit à peigner son opulente chevelure '. Plusieurs
récits de Basse-Bretagne parlent de fées qui vienneni se coiffer au
bord des fontaines ; près de celle de Keranborn, on voyait, la nuit, une
chandelle allumée, et une belle fée, en robe blanche, assise près de
l'eau, et tenant un peigne d'ivoire^. Dans le pays basque, la veille de
la Saint-Jean, à minuit, une LIamigna démêlait ses cheveux avec un
peigne d'or, puis se lavait à la Fontaine Juliane. Un homme aperçut le
matin dans le Pré des Lamignac, une belle dame qui se peignait ; celle-
ci le vit aussi et elle disparut comme une vapeur. L^homme, arrivé près
de la fontaine, trouva un beau peigne d'or qu'il emporta chez lui '\ Une
fée venait chaque nuit se parer sur le bord de la Fontaine d'Argent;
surprise par une jeune tille avant le lever du soleil, elle se cacha dans
la fontaine en oubliant son peigne d'or. La jeune fille y étant revenue
une autre fois au point du jour, la fée sortit de leau, et lui dit que si
elle consent à le lui rendre, elle trouvera cinq livres au bord de la
fontaine chaque fois qu'elle y viendra, à la seule condition de ne
révéler ce secret à personne ^.
Les lessives faites aux fontaines figurent assez rarement dans la
légende ; cependant on disait dans le pays de Lnchon que, les incan-
tados, génies moitié anges et moitié serpents, qui habitent les pierres
sacrées, venaient laver aux sources leur linge, plus blanc que la neige,
qu'ils faisaient sécher sur les rochers '. A Limoux, les vieillards racon-
taient que des femmes vêtues de blanc sortaient d'un palais de cristal,
pour descendre la nuit à la fontaine de las Encatitados, et là, avec un
battoir d'or, elles lavaient du linge jusqu'au jour levant. Cette même
légende se retrouve, avec des variantes, dans plusieurs localités de
1. J. Lecœur. Esquisses du Bocage normand, t. Il, p. 418.
2. F. -M. Luzel. Contes de Basse-Brelar/ue, t. 1, p. 77, 183-, Légendes chrétiennes
t. Il, p. 341.
3. J.-F. Gerquand. Légendes du pays basqw, t. H, p. 55, 59.
4. Abbé L. Dardy. Ant/iotogie de l'Àlhret, t. H, p. 99, 10t.
5. J. Sacaze. Le culte des pierres dans le pays de Luchon, p. 6.
LES LUTINS 201
l'Aude, et notamment h Ginoles et sur la colline des Encanlados, com-
mune de Couiza '. Des fées lavandières se montraient aussi près de
quelques fontaines du Beaujolais ^
Ainsi qu'on l'a déjà vu, les fées n'aimaient pas les indiscrets : celles
de la Fontaine de Gémeaux (Côte-d'Or) (>ussent impitoyablement noyé
celui qui se serait penché sur ses eaux ; les mères prudentes disaient
encore à leurs enfants, il y a quelques années : « >Ne va pas jouer sur
le bord de la fonlaine, la fée le tirerait dedans. » On redoutait aussi la
Fontaine de l'Ermitage, près de la Pierre folle, qui était fréquentée par
les fées ^ Elles détestaient surtout la malpropreté. Lorsque des bergers
eurent sali la Fontaine de Marnex, on les fées venaient faire leur toi-
lette, elles disparurent pour jamais '\
Parfois ceux qui ne respectaient pas la pureté de leurs eaux favorites
ne tardaient pas à être punis. Suivant une croyance relevée en Basse-
Bretagne à la tin du XVIP siècle, mais qui semble peu répandue,
l'homme qui aurait souillé les fontaines dont elles défendaient l'ap-
proche aux profanes était exposé à voir son bras changé en or ou en
diamant ^ Un méchant garçon s'amusa un jour à porter des ordures
dans la Fontaine aux Fées qui coule au pied de la falaise de la Hague,
puis il se cacha pour voir ce qu'elles diraient. L'une d'elles arriva
bientôt, et, trouvant l'eau infectée, elle poussa un cri de colère.
D'autres accoururent probablen)ent, car il ne vit lien ; mais il entendit
une voix fine qui disait : « A celui qui a troublé notre eau, que souhai-
tez-vous, ma sœur? — Qu'il devienne bègue et ne puisse articuler un
mot. — Et vous, ma sœur? — Qu'il marche toujours la bouche ouverte
et gobe les mouches au passage. — Et vous,' ma sœur? — Qu'il ne
puisse faire un pas sans, respect de vous, tirer un coup de canon. »
Les trois souhaits s'accomplirent,, et voilà mon gas qui bégaye, tient
toujours la bouche ouverte, et quand il court, fait entendre un feu de
file \
Il est rare que les lutins fréquentent les sources ; pourtant on ren-
contrait les farfadets de Pyrome (Deux-Sèvres) près d'une fontaine
située au pieds des rochers; en Vendée un lutin, qui se tenait aux
environs de la Fontaine dans Frères Fadets, devi:.! nmoureux d'une
paysanne qui venait y puiser '.
1. Gaston Jourdanne. Conlvihution au Folk-Lore de l'Aude, p. 17.
2. Glaudius Savoye. Le Beaujolais préhistorique, p. 112.
3. Clément-Jauiu. Trad. de la Côte-d'Or, p. 35.
4. A. Geresole. Léf/endes des Alpes vaudoises, p. 88.
5. Cambry. Voyage dans le Finistère, p. 95.
6. Jean Fleury. Lilt. orale de la Basse-Normandie, p. 59.
7. H. Geiin, in Le Pays poitevin, 1899, p. 78 ; Beoue des provinces de VOuest,
juillet 1854.
202 LES FONTAliNES
On trouve dans la Lozère la Foun del Drac, ce qui suppose qu'elle
est en relation avec cet esprit protéiforme', et en Limousin une fontaine
du même nom, où le drac vient faire sa lessive'-.
Sur les rives de la Semoys des nains bossus et barbus, appelés les
Satis^ après s'être divertis à danser, se baignaient dans une fontaine
et s'étendaient ensuite sur la mousse pour se sécher^. Au milieu du
siècle dernier, on parlait en Berry d'un esprit des eaux d'un caractère
malfaisant, dont les gestes rappellent ceux des dracs du moyen âge
qui avaient leur résidence dans les rivières. Les mères recommandent
à leurs enfants de ne pas aller jouer au bord d'une fontaine qui coule
dans les ruines du château de Bois-Foucaud (Cher), parce que le lutin
pourrait les attirer au fond des eaux. La chronique raconte que le fds
du sire de Bois-Foucaud s'amusant à y puiser avec une petite tasse
d'argent, glissa sur l'herbe et y fut entraîné. Depuis, on voit quelquefois,
dans les jours d'été, la petite tasse flotter légèrement à la surface de
l'onde ; plus d'un paysan a voulu la saisir, mais alors elle s'agite, et
son brillant métal qui réfléchit les rayons du soleil lance des étincelles
dont les yeux sont éblouis. Au même instant, le fadet trouble l'eau et
lance au visage du curieux comnîe une poignée de perles humides*.
La Saurimonde, que les montagnards du Tarn rangeaient parmi les
Fassilières, ou génies qui exerçaient une influence en bien ou en mal
sur leur vie, se présentait sous la forme d'un bel enfant aux cheveux
blonds et bouclés, abandonné dans le carrefour d'une forêt ou au bord
d'une fontaine. 11 appelait de sa douce voix et faisait entendre des san-
glots. Souvent un garçon charitable ou une bergère compatissante élevait
l'enfant, qui était tantôt mâle, tantôt femelle. Si le berger se mariait
avec la Saurimonde, il devenait le mari d'une sorte de diable, ou bien
cet esprit malfaisant endoctrinait la vierge qui l'avait adopté et l'obli-
geait à vouer son avenir â l'enfer ^,
Le voisinage des fontaines est parfois hanté par des êtres macabres.
Une source des Côtes-du-Nord se nomme Feunteun an Ankou, fontaine
de la Mort\ ce qui montre qu'elle est en relation avec ce génie redou-
table, qui en breton est masculin ; la nuit, ar Goaz an Ankou, l'homme
de la Mort, aux longs bras décharnés, et couvert d'un suaire, venait
s'asseoir sur le bord d'une autre fontaine \ Un garçon de Guernesey
1. Gomm. de M. Jules Barbot.
2. L. de Nussac. Les Fontaines en Limovsin, p. 28.
3. Georges Delaw, in Wallonia^ t. XI, p. 176-177.
4. Compte-rendu des travaux de la Société du Berry, l-)« année, 1866, p. 399.
5. A. de Chesnel. Usages de la Montagne Noire, p. 337.
6. G. Le Jean, in Bull, archéologique, t. III (1851), p. 60.
7. Du Laurens de la Barre. Veillées de l'Armor, p. 22,
LES AMES EN PEINE 203
qui, une nuit d'été, allait retrouver son amoureuse à la fontaine, vit
ses abords entourés de squelettes qui regardaient ses eaux troublées '.
Le trait qui suit figure dans un livre qui n'est pas écrit par un tradi-
tionniste, mais son origine populaire semble problable : Un matelot
qui revenait après avoir manqué son embarquement, se pencha, pour
y boire, sur la fontaine de Coat-noz, près de Perros-Guirec (Côtes-du-
Nord) : il se sentit frapper sur l'épaule et entendit une plainte ; s'étant
redressé et ne voyant personne, il se pencha de nouveau, entendit son
nom prononcé par son meilleur ami qui faisait partie de l'équipage
de la Clotil.de, à bord de laquelle lui-même avait dû s'embarquer, et
celui-ci lui disait : « Viens donc aussi ! » S'étant penché une troisième
fois, il vil au fond une tète de mort, abîmée par la mer, les yeux et les
lèvres rongés, et alors il reconnut celle de son ami. Jamais la Clotilde
n'est revenue au pays-.
Des personnages de l'autre monde apparaissent auprès des sources,
et parfois y accomplissent des actes qui rappellent les épisodes de leur
vie ou les circonstances de leur mort. Il est assez rare qu'ils soient
condamnés à y subir une pénitence. Cependant, vers le milieu du
siècle dernier, un auteur breton rapportait une croyance qui rentre
dans cet ordre d'idées et que je n'ai pas retrouvée ailleurs : près des
sources mystérieuses sont les âmes du Purgatoire ; c'est pour cela
qu'on y jette des épingles et des morceaux d'assiettes afin de les réjouir
lorsqu'ils viennent s'asseoir autour ; ces épingles leur servent en hiver
à rattacher leurs suaires. Lorsque, par piété, on faisait nettoyer les
fontaines,, on avait soin de recommander de remettre en place les terres
et les épingles ^
Une coutume funéraire limousine se rapproche quelque peu de celle
usitée en Bretagne. Les parents des défunts vont casser, sur une pierre
de la fontaine de Saint-Dulcet, leur écuelle et leur verre : cet acte y
fait revenir les âmes ^ .
La Foun Sent-Cial, le long de la Vézère, est un endroit redouté la
nuit. Â Noél, des revenants s'y rendent en procession avec des cierges
allumés. Ce jour-là, après le coucher du soleil, on porte des cierges
auprès, ce qui accrédite sans doute la légende et remplit de crainte les
habitants des villages voisins, peu au courant de cet usage, suivi surtout
par des étrangers ^
A un certain jour, on aperçoit au fond de la fontaine de Mandroux
1. Edgar IMac Cullocii. Guernsey Folk-lore, p. 196.
2. Armand Dayot. Le (onf/ des routes, in-18 (s. d.), p. 44.
3. Alex. Bouet. Breiz-Iiel, t. I, p. 75-76.
4. Le Tour du Monde, 1902, t. Il, p. 465.
5. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 18,
204 LES FONTAINES
près de Virson, la silhouette d'un château, et une dame blanche se
montre fréquemment au-dessus de ses eaux ; c'est l'ombre d'une jeune
fille qui habitait le château de Mandroux, et qui, poursuivie par un
jeune seigneur, s'y précipita pour lui échapper: au même instant le
château disparut'. La fontaine Geindresse à Cahan tire son nom des
plaintes que fait entendre près d'elle l'âme d'une paysanne qu'un
noble y jeta, après eu avoir abusé-. Sur les bords d'une fontaine dans
le Buis du Parc, aux Ifl's, une jeune fille, tuée pendant la Révolution,
apparaît la nuit de la Mi-Août et chante VAve maris Stella^, Les Dames
des Prés, qui fréquentent, la nuit, la Fontaine Major, près de Rouge-
mont, sont des jeunes tilles qui viennent renouveler à leurs fiancés,
tués très glorieusement il y a plus de mille ans, et ensevelis non loin
de là. la promesse qu'elles leur firent un jour de leur rester fidèles
dans la mort comme dans la vie*. La grande ombre de Madeleine de
Saint-Nectaire revient sur les bords de la Font de Madame, laver ses
mains rougies du sang du marquis de Montalle, et c'est en vain qu'elle
essaie de les faire disparaître". Une légende romanesque raconte que
sur le bord d'une fontaine, non loin de Larouge, on voit, par les lièdes
nuits d'été, une fée revêtue d'une tunique ensanglantée. Au temps
jadis elle avait été rencontrée la nuit, près de là, pendant quelle faisait
entendre son chant mélodieux, par un seigneur qui s'était égaré à la
chasse. Après lui avoir reproché de troubler sa solitude, elle lui sourit
gracieusement et commença avec lui une danse fantastique. Enfin elle
l'enleva de terre et se précipita avec lui sous les eaux. Le lendemain,
le seigneur rentra au château, et dit que, s'étant égaré, il avait passé la
nuit dans la cabane d'un bûcheron. Depuis, chaque soir, lorsque tout
le monde dormait, il s'échappait furtivement pour se rendre au séjour
de la fée. Mais une nuit sa femme s'aperçut de sou absence; elle le
suivit, et le vit, après une danse animée, disparaître avec la fée sous
les eaux de la fontaine. Le lendemain, elle prit un poignard, marcha
sur les pas de son mari, et voyant la jeune fée qui reposait au bord de
la source, elle la frappa à plusieurs reprises ; la fée, après s'être con-
vulsivement débattue sur le gazon, s'élança dans l'onde en faisant
entendre un sourd gémissement. Le lendemain on trouva près du
château le corps du seigneur étendu sur le sol ; un poignard lui tra-
versait le cœur et sur un billet étaient écrits ces mots: «Je suis
vengée. » Quand^on vint annoncer à la dame la mort de son époux, on
1. G. M'jsset. La Charente-Inférieure avant l'histoire, p. 120.
2. J. Lecœur. Esquisses du Bocage normand, t. I. p. 88.
3. A. Grain. Le Folk-Lore de VlUe-et-Vilaine, t. Il, p. .316.
4. Ch. Thuriet. Trad. du Doubs, p. 358.
5. Audigier. Trnd. de la Haute-Auvergne, p. 47.
LES LOUPS ftAROUS 205
la trouva étendue sur le lit, dévorée par une fièvre ardente, et on
s'aperçut qu'une tache de sang maculait son front. Elle donna peu
après le jour à un enfant qui portait au front le stigmate de sang. Ce
n'était d'abord qu'un petit point rougeàtre, qui vers sept ans s'élar-
gissait et ressemblait à du sang. Ce signe apparut pendant sept géné-
rations. Les habitants de Carouge disent que l'on a vu souvent la dame,
couverte d'un voile noir, pleurer son crime au pied d'un vieux hêtre *.
Tous les ans, à l'anniversaire de la mort de Termite saint Célerin,
une colombe qui, d'après la tradition locale, était son âme, venait aux
premiers rayons du jour, se plonger, à sept reprises ditîérentes, dans
la fontaine qui porte ce nom à Roucamps, puis on la voyait remonter
dans les cieux^ Celte donnée de l'ctme qui se baigne à la fontaine sous
forme d'oiseau se retrouve dans une chanson de la Haute-Bretagne :
A la claire fontaine
Trois pigeons blancs s'y baignent ;
lis s'y sont tant baignés,
Que h fontaine est tarie.
ils ont prins leur volée
Sur la tour de Paris :
On dit que c'est trois anges
Qui vont 3 en Paradis ^
Suivant des croyances qui n'ont été relevées que dans le Sud-Ouest
et le centre de la France, les fontaines sont en rapport avec la lycan-
thropie. Vers 1820, un écrivain du Périgord rapportait en ces termes
une superstition qui était commune à ce pays et à des provinces voi-
sines : certains hommes, notamment des fils de prêtres, sont forcés, à
chaque pleine lune, de se transformer en loups-garous. C'est la nuit
que le mal les prend ; lorsqu'ils en sentent les approches, ils sortent
du lit, sautent par la fenêtre et vont se précipiter dans une fontaine.
Après avoir battu l'eau pendant quelques moments, ils sortent du côté
opposé à celui par lequel ils sont entrés, et se trouvent revêtus d'une
peau de chèvre que le diable leur a donnée. Dans cet état, ils vont très
bien à quatre pattes et passent le reste de la nuit à courir les champs.
Un peu avant le jour, ils reviennent à la fontaine, déposent leur
enveloppe et rentrent chez eux '*. Les loups-garous de la Montagne Noire
devaient aussi, au commencement et à la fin de leur course, se plonger
dans les fontaines ^
1. Hipp. Sauvage. Légendes normandes, p. 59-64.
2. J. Lecœur. Esquisses du Bocage normaJid, t. I, p. 2.50.
3. Paul Sébillol, in Annuaire des Trad. pop.. 1888, p. 14.
4. VVIgrin de Taillefer. Antiquités de. Vésone, t. I, p. 250; J.-M. Noguès. Mœurs
d'autrefois en Saintnngp, p. 2:W ; Gautier. Statistique de la Charente-Inférieure, p.
235.
5. A. deChesnel. Usages de la Montagne Noire, p. 374.
206 LES FONTAINES
A Giiéret, la fontaine Piquerelle est un endroit choisi par le loup-
garou pour gnetler sa proie ; il saute sur le dos du passant et s'y
cramponne si bien qu'on ne peut s'en débarrasser qu'en le blessant de
façon à ce que son sang coule '.
Des reptiles d'un caractère mystérieux ou fantastique, viennent se
baigner ou se désaltérer dans les sources : Le dimanche des Rameaux
un grand serpent noir, sorti de la Roche du Jardon fCôte-d'Or), qui est
une pierre branlante, va boire à la Fontaine aux Fées-. On raconte en
Auvergne qu'un matin un bonhomme aperçut auprès de la Fontaine
Saint-Georges, trois couleuvres, et à côté d'elles trois anneaux d'or
sur l'herbe. Il savait, comme tous les montagnards de la région, que
la garde des trésors enfouis est confiée à des serpents qui portent au
cou, en marque de leur mission, un anneau d'or qu'ils ont soin de
déposer sur le bord des fontaines, lorsqu'ils viennent s'y désaltérer,
de peur de l'y laisser tomber. Il fut assez heureux pour échapper à
leur vigilance, et lorsqu'ils eurent repris leurs anneaux, il les sui-
vit et ne tarda pas à les voir disparaître derrière une vieille masure
où il découvrit un trésor ^
La Vouivre, qui se montre aussi sur le bord des étangs et des ruis-
seaux, est le plus merveilleux et le plus connu des reptiles qui han-
tent les fontaines. Xavier Marmier et D. Monnier pensaient que ce
serpent fabuleux était pai-ticulier à la Franche-Comté. Depuis on l'a
retrouvé, avec le même nom, et des gestes peu différents, en Bourgo-
gne, en Suisse et dans la vallée d'Aoste ^ ; mais la tradition est en effet
surtout répandue et bien conservée en Franche-Comté, oîi l'on prête
à la vouivre une figure assez uniforme. C'est un serpent ailé dont le
corps est couvert de feu ; son œil est une escarboucle admirable dont il
se sert pour se guider dans ses voyages à travers les airs. Suivant
quelques témoignages oculaires, c'est un globe lumineux qui le précède
d'une coudée. La vouivre passait pour avoir sa demeure dans des
grottes et dans divers autres endroits ; mais elle était aussi en relation
avec les sources. L'une d'elles habitait la fontaine de la Corbière à
Longchaumois (Jura), une autre se voyait à la Fontaine au Loup près
de Nuits ; celle du château d'Orgelet traversait les airs, semblable à
une barre de fer rouge, pour aller boire à la fontaine d'Eole ; la
vouivre du château de Gémeaux (Côte-d'Or) se baignait dans lafontaine
1. J. Bonnafoux. Légendes et superslilinns de la Creuse, p. 28.
2. H. Marlot, in Rev. des Trad. pop., t. XI, p. 319.
3. Deribier du Chàtelet. Dict. stat. du Cantal, t. V, p. 102.
4. Clétnent-Janin. Trad. de la Côte d'Or, p. 16 ; A. Daucourt, in Arcliives suisses
des Trad. pop., t. VII, p. 176.
LES SERPEiNTS 207
de Gemelos, entre deux et trois heures de l'après-midi ; si on la sur-
prenait, elle relevait son capuchon sur sa tète '. Lorsque ces serpents
ailés avaient soif, ils déposaient leur diamant au bord de l'eau, dans la
crainte de le perdre ou pour éviter qu'il fût terni. Plusieurs aventuriers
essayèrent de prendre la pierre merveilleuse ; mais peu y réussirent.
La vouivre qui venait autrefois se désaltérer à la source de Coudes fut
cependant dépouillée par un homme du pays. 11 imagina de se blottir
sous un cuvier et de le poser sur le diamant pendant que la vouivre
était à boire. A son retour, ne trouvant plus son œil, elle se précipita
avec fureur sur le cuvier. Mais le rusé villageois l'avait hérissé de
grands clous dont les pointes se présentaient au dehors, et c'est en
s'y blessant à plusieurs reprises que l'aveugle serpent succomba'-. Un
homme de la vallée d'Aoste fil faire aussi un grand tonneau tout garni
extérieurement de pointes de fer, le fixa solidement par une chaîne, et
se cacha en attendant le dragon. Celui-ci posa le diamant à côté et but
à la fontaine. L'homme sortit le bras par une fenêtre faite exprès, saisit
le diamant et l'enferma subitement dans le tonneau. L'animal poussa
des hurlements affreux et roula le tonneau de côté et d'autres autant
que l'espace laissé par la chaîne le permettait ; à la fin il périt à force
de se larder aux pointes de fer qui hérissaient le tonneau ^ On s'em-
para par une ruse semblable de l'escarboucle, brillante comme une
petite lune, du serpent-diamant de la Font de la Lyeune, que l'on
nommait ainsi parce que ses ailes étaient en diamant*.
Les reptiles sont à peu près les seuls animaux, réels ou fantastiques,
que la tradition associe aux fontaines ; cependant un cheval blanc est en
relation avec la source sacrée de la Senne, autour de laquelle il paraît ;
des bergers l'ont vu, fi l'heure du crépuscule, s'envoler et aller se po-
ser sur la cime de la montagne \ A Celles-sur-Plaine, dans les Vosges,
la bianchevâ (le cheval blanc) vient boire à minuit à une fontaine, près
du cimetière, et il arrive malheur à qui le rencontre, et surtout à qui
lui parle ^ .
Le peuple, frappé sans doute des feux-follets qui se montrent au-
dessus de quelques sources, s'imaginait qu'elles communiquaient avec
le monde infernal. Il y a deux siècles, les bonnes femmes croyaient que
la Fontaine ardente à Saint-Barthélémy près de Grenoble, sur laquelle
1. M. Monnier, ia Antiquaires de France, t. IV, p. 40i-405 : D. Monnier et A.
Vingtrinier. Traditions, p. 99, 113 ; Clément-Janin, 1. c, p. 12.
2. D. Monnier et A. Vingtrinier, p. 108.
3. J.-J. Christillin. Dans la Vallaise, p. 283.
4. Claudin Savoye. Le Beaujolais préhistorique, p. 189.
5. Ch. Thuriet. Trad. du Jura, p. 514.
6. Charles Sadoul, in Rev. des Trad. pop., t. XIX, p. 88.
208 LES FONTAINES
on voit parfois voltiger de petites flammes bleuâtres, surgissait du
sein même du Purgatoire, voire de l'Enfer, et que par les ouvertures
que les feux s'étaient frayés à la surface du sol, les âmes des défunts
s'acheminaient vers le séjour des châtiments'. Le nom de Fontaine d'En-
fer, donné à la source du Guiel (Orne) semble faire allusion à une
croyance de ce genre'. En Corse si certaines sources sont chaudes,
c'est qu'elles avoisinent les fournaises de l'enfer ^
En Basse-Bretagne, les diables venaient en personne aux sources
mystérieuses ; mais les saints protecteurs les empêchaient de tourmen-
ter les humains, et, pendant les nuits d'orage, les bienheureux qui
présidaient à ces fontaines s'y montraient parfois *.
Le voisinage de fontaines, ordinairement situées dans des endroits
écartés, et couverts de bois qui les enveloppent d'une sorte de mystère,
est encore très redouté, et l'on est exposé à y voir des choses terri-
fiantes. On n'approche qu'en tremblant, même pendant le jour, d'une
fontaine presque inaccessible au fond d'une vallée étroite, solitaire et
marécageuse, près de la chapelle Saint-Armel en Caden. Un habitant,
appelé la nuit pour affaires pressantes, ayant été contraint de traverser
ce lieu maudit, en revint aussitôt, pâle de frayeur, et mourut, au bout
de peu d'heures, en proie au plus afîreux délire'. La fontaine deSaint-
Gérand, aussi dans le Morbihan, où l'on se rend en procession, est
hantée la nuit par un esprit malfaisant. Ceux qui passent par là aper-
çoivent un gros chien ; s'ils viennent du côté de Saint-Gérand, il les
suit jusqu'à l'endroit où, le jour de la fête, on brûle la fouée ; s'ils
vont vers Guettas ou Saint-Gonnery, il leur fait la conduite jusqu'à
ce qu'ils aient franchi cet endroit : le mauvais génie n'a plus de
pouvoir sur eux ; alors le chien les quitte et retourne à la fontaine ;
il est, à ce qu'on assure, envoyé par saint Gérand pour protéger les
voyageurs ^
Le jour comme la nuit les approches de la Font Chancela en Berry
sont semées de tant de pièges diaboliques, qu'un chemin public qui
autrefois l'avoisinait a été depuis longtemps abandonné". .\ Guernesey
la superstition entoure les abords de la fontaine Saint-Georges d'appa-
ritions et de hantises, et maintenant encore, après la nuit close, les
gens de la campagne ne s'aventurent qu'avec crainte dans le sentier
1. E. Ollivier. Trad. du Dauphiné, p. 296.
2. Chrétien de Joué-dii-Plain. Veillerys argentenois, MMs.
3. E. Ctianal. Voyages e?i Corse, p. 62.
4. Alexandre Bouet. Dreiz-Izel, t. 1, p. 76.
5. Rosenzweig. Fontaines du Morbihan, p. 230.
6. Fr. Marquer, in Revue des Trad. pop., t. XI, p. 660.
■J. Laisnel de I^a Salle. Croyances dn Ventre, t. \, p. 118.
LES SOUIiCKS FATIDlOrES 200
qui y conduit, de peur de voir apparaître la formidable tète du cheva
de saint Georges '.
Certaines fées des fontaines étaient des créatures méchantes, dont
on faisait peur aux enfants ; nous avons déjà parlé de quelques-unes ;
d'autres entités moins définies se tiennent dans leurs eaux, prêtes à
saisir l'imprudent qui se pencherait au-dessus. Dans le pays de la
Hague, la Bête Havelte, qui est une sorte de dame blanche, cherche à
attirer les enfants au fond des sources afin de les dévorer; son nom
vient du havel, sorte de crochet, dont elle se sert pour saisir ses vic-
times-. A Stave, province de Namur, on essaie d'empêcher les enfants
d'approcher des puits et des fontaines en leur disant :
Pepère aux martias,
Yo safra d'dins.
Le père aux marteaux, — vous tirera dedans ^ Dans le Blaisois, on les
menaçait de la Carne aquoire^ à laquelle ou attribuait le même rôle*.
§ 4. MERVEILLES ET CROYANCES DIVERSES
Suivant une croyance assez répandue, des sources dont le débit est
très inégal, ne coulent avec abondance que pour annoncer le renché-
rissement des denrées. Dans le Bocage normand, on les appelait Fon-
taines Famineuses^ L'historien Gabriel Dumoulin (1636) en cite deux :
l'une au bourg de Rots, avait été surnommée l'Enragée, parce que,
dans les plus grandes chaleurs, lorsque les autres étaient taries, on
l'avait vue tout à coup augmenter de volume et s'échapper d'un cours
précipité. L'autre était au village d'Arnes, en pleine campagne, et
éloignée de tout ruisseau avec lequel elle pût communiquer: elle eut,
à certaines époques, ses eaux tellement gonflées qu'elles s'épanchèrent
de leur lit jusqu'à former un petit lac ". Vers 1619, on dit à un voyageur
belge qu'à Vienne en Dauphiné était une fontaine « de telle nature que
quand il doibt advenir quelque stérilité ou famine dans le pays elle sort
en telle abondance que deux moulins en mouleroient » ^ On trouve
1. Louisa L. Clarke. Guide to Guernsey, p. 47.
2. Jean Fleury. Patois de la Ilague.
3. A. Harou, in Revue des Trad. pop., t. XIV, p. 128.
4. Talbert. Du dialecte blaisois.
5 . Lecœur. Esquisses du Bocaf/e normand, t. II, p. 19.
6. Histoire de Normandie, p. 10, cité par Amélie Bosquet. La Normandie roma.
n esque, p. 201.
7. Voyage de François Vinchant en France et en Italie de 1609 à 1610, in Bull,
de la Société belge de Géographie, 1897, p. 366. Cette particularité est aussi rap-
portée par Chorier. Ilist. du Dauphiné 1. I, cli. 8.
14
2i0 LES FONTAiNliS
aussi en Alsace deux fontaines de la Faim *. A Sainl-Auban, près de
Grasse, une fontaine porte le nom de Fouan de Carestier^ parce qu'elle
ne coule que pendant l'été, les années de mauvaise récolle -. A Trizac
(Cantal) la fontaine Bourdoire, qui ne flue qu'à de longs intervalles,
indique une famine prochaine ■*. Celle d'Heiligenstein en Haute-Alsace,
ne coule que lorsque la récolte doit manquera D'autres au contraire,
lorsque leur débit était peu abondant, présageaient la disette : si la
source de Ladoux, sur la route de Clermont-Ferrand, ne laisse échapper
qu'un faible tîlet d'eau, c'est année de cher vivre, et la fontaine
Vitoire à Douvre-la-Délivrande (Calvados), annonçait la stérilité de
l'année où elle tarissait".
Dans les Alpes suisses on croyait voir dans le retour plus ou moins
prompt de certaines sources périodiques qui, à sec en hiver, renais-
sent au printemps, un présage de la plus ou moins grande fertilité de
l'année". Une source dans une cave à Wengen (Basse-Alsace) appelée
la Fontaine du Vin, ne coule que lorsque la vendange doit être bonne ^
D'autres fontaines prédisent des malheurs publics : la Fonl-Sala en
Beaujolais fut, en 1870 par exemple, bien plus abondante que d'habi-
tude ^ La fontaine de Malheur, au pied du plateau du Terme, est inter-
mittente : depuis la fin du XVIIl^ siècle, elle a coulé à peine huit ou
dix fois. Cette apparition était pour les anciens l'annonce de calamités
de toutes natures ; aussi ne s'en approchaient-ils qu'avec une sorte de
terreur superstitieuse et en se signant à plusieurs reprises. Elle jaillit
surtout avec force en 1815 et en 1816, lorsque les malheurs de deux
années pluvieuses s'ajoutèrent aux désastres de l'invasion. C'est alors
qu'on lui donna le nom qu'elle porte ^ La fontaine dite de la Mort^ au
château de Coucy, tarissait jadis au moment où le seigneur du lieu
passait de vie à trépas ^".
En Normandie, une fontaine à laquelle on attribue, comme à diverses
autres particularités de la nature, le pouvoir de se déplacer, est en
relation avec la fin du monde : La fontaine de Saint-Berthevin s'ap-
proche chaque année de l'église de la longueur d'un pas d'homme ;
t. Aug. Stœber. Die Sagen des Elsasses, nos §4 et 139.
2. Bérenger-Féraud. Superstiiiotis et survivances, t. lll. p. 297.
3. Diirif. Le Cantal, p. 314.
4. Stœber. Die Sagen des Elsasses, n. 39.
o. D"- Pomnierol, in Revue des Trad. pop., t. XV, p. 660 ; J. Lecœur. Esquisses
du Bocage normand, t. H, p. 19.
6. Bridel, in Académie Celtique, t. V, p. 191.
7. Stœber. Die Sagen des Elsasses, n. 174.
8. Claudius Savoye. Le Beaujolais préhistorique, p. 178.
9. A. Meyrac. Trad. des Ardennes, p. 332.
10. Bérenger-Féraud. Superstitions et survivances, t. III, p. 302.
I.KS SOUUf.F.S DANGEREUSES 21 1
quand elle sera arrivée au pied du temple le jugement dernier aura
lieu '.
Certaines sources sont dangereuses pour le voisinage, qu'elles
menacent dun désastre plus prochain, et l'on sait même parfois en
quelles circonstances il se produira. Les eaux de la fontaine de Saint-
Mélar à Lanmeur déborderont un dimanche de la Trinité, et détrui-
ront l'église ; pour préserver les fidèles de ce fâcheux événement, c'est
à la chapelle de Kernitron que se célèbre annuellement la grand'messe
de laTrinité". A Ver-lès-Chartres il existe au fond du trou d'Houdouenne
une pierre qui couvre l'orifice d'un goufïre ; si jamais elle est enlevée,
il jaillira une source tellement abondante que le pays sera inondé et
que les eaux s'élèveront au-dessus du clocher de Chartres; aussi l'on
dit:
Quand le trou d'Houenue pétera
Chartres périra '.
Les paysans sont persuadés qu'au fond de la source d'un fort ruis-
seau qui se dirige vers Gennes (Maine-el-Loire) se trouve une pierre
sur laquelle sont écrits les vers suivants :
Quiconque me lèvera
Gennes par l'eau périra.
Et ils ajoutent que lorsqu'elle sera ôtée, toute la vallée d'Avor dis-
paraîtra sous les eaux^. Les sources de Sept-Fondsprès de Levroux sont
fermées par de grosses pierres scellées avec de massifs anneaux de fer ;
si on les ouvrait par malheur, toute la contrée serait submergée ".
A Saint-Pôtan (Côtes-du-Nord) un énorme chêne, qui n'est autre
qu'un homme métamorphosé en arbre par une fée, empêche une source
de déborder; si on l'arrachait, le pays serait inondé à cent lieues à
l'entour '^; une idée analogue se trouve dans plusieurs contes popu-
laires : il suffit d'arracher un arbre pour que l'eau coule en abondance
dans un endroit qui en était privé\
Les fontaines passent rarement pour receler des trésors, et il y a
presque lieu d'en être surpris, puisque, en curant celles qui sont
anciennes, on y a souvent trouvé des objets antiques et des monnaies,
1. Hipp. Sauvage. Légendes normandes, p. 31.
2. Jeanne. Brelaf/ne, p. 427.
3. A. -S. Morin. Le prêtre et le sorcier, p. 285.
4. Lionel Bonnemère, in Rev. des Trad. pop., t. V, p. 6*5.
5. L. Martinet. Le Berry préhistorique, p. 13.
6. Lucie de V.-H., in Rev. des Trad. pop., t. XII, p. 141.
7. E. Cosquin. Contes de Lorraine, t. I, p. 85; L. Pineau. Contes du Poitou, p.
62; A. Meyrac. Trad. des Ardennes, p. 500; Filleul-Petigny, in Rev. des Trad.
pop., t. XI, p. 362.
âlâ LES Fontaines
qui constatent les offrandes cultuelles qu'on leur a faites aux divers
âges, et qui ne sont pas, ainsi qu'on le verra plus loin, aussi tombées
en désuétude que l'on serait tenlé de le croire.
A Ercé-en-Lamée, la fontaine du Veau d'or doit son nom à un petit
veau d'or qui y fut jeté dans les vieux lemps^ On dit en proverbe à
Saint-Ouen la Rouerie (Ille-et-Vilaine) :
Fontaine tle Mortfrais,
Fontaine d'Aaron,
Quatre barriques d'or aux environs.
Elle est entourée de quatre grosses pierres qui portent des caractères
indéchiffrables ; ils indiqueront à celui qui pourra les lire l'endroit où
se trouvent les trésors d'une ville disparue, dont les cloches sonnent
encore au fond de l'eau les jours de grande fête -. Une large pierre au
fond d'une fontaine, à Saint-Marcouf, rend un son sourd lorsqu'on la
frappe ; les gens du pays disent qu'il y a dessous un trésor gardé par
des fées qui, la nuit, lavent du linge dans ses eaux^
Les eaux de quelques fontaines bouillonnent à certaines époques de
l'année ; en Basse-Bretagne ce phénomène avait lieu le jour de la
Trinité, à l'instant où le prêtre entonne la préface ^ ; une fontaine près
de Dourgues entrait en ébullition le jour de la Saint-Jean, et le soleil
y dansait à son lever ^ En Anjou, près de Beaufort, une fontaine bouillait
toujours. On verra, au chapitre suivant, d'autres faits analogues, qui
sont en rapport avec l'amour ou la guérison des maladies.
A Varreins, près de Saumur, une fontaine croît et décroît deux fois
par jour, suivant le flux ou le reflux de la marée ^
Lors de quelques nuits merveilleuses, l'eau des fontaines éprouve
une transformation temporaire. En Basse-Bretagne, elle se change en
vin pendant la messe de NoëP, et à Guernesey à la douzième heure de
la même nuit. Une femme poussée par la curiosité allait puiser un
seau à la fontaine, lorsqu'une voix lui cria :
Toute l'eau se tourne en vin,
Et tu es proche de ta fin.
Elle tomba malade et mourut avant la fin de l'année. A l'île de Serk,
les eaux des sources et des ruisseaux sont changées en sang. Un homme
1. P. Bézier. Mégalithes de Vllle-el-V Haine, suppl., p. 82.
2. E. Herpin, in Revue des Trad. pop., t. XII, p. 359.
3. F. P. (Frédéric Pluquet^. Contes du pays de Bayeux. Caen, 1825, p. 16-17 : ce
passage ne se trouve pas dans la seconde édition.
4. Gambry. Voyage dans le Finistère, p. 165; Vérusmor. Noyage en Basse-
Bretagne, p. 341.
5. A. de Ghesnel. Usages de la Montagne Noire, p. 368.
G. Bull. hisl. de l'Anjou, t. V, p. 264.
7. L.-F. Sauvé, in Rev. des Trad. pop., t. II, p. 535.
CHANGEMENTS DE l'eAU DES SOURCES 213
qui voulait vérifier ce prodige, entendit, en approchant de la fontaine,
une voix qui lui criait:
Qui veut voir,
Veut sa mort '.
Les habitants de Vecoux disent que si l'on pose, au-dessus de la
fontaine, au retour de la messe du samedi saint, une croix de bois bénie
Ce jour-là, le lendemain, jour de Pâqnes, entre onze heures et minuit,
la fontaine versera du vin -. En Haute-Bretagne, l'eau des fontaines
devient cidre pendant la nuit qui précède Pâques ^
Suivant une légende alsacienne, une fontaine, dans une belle prairie,
donne du lait au lieu d'eau ; autour poussent des fleurs qui contiennent
du miel, La mère de Dieu y porte, pendant les nuits tranquilles, les
enfants sans mère et les y fait boire ; ils sourient dans leur berceau et
le matin ils ont du lait dans la bouche '".
Certains actes, dont on a vu, (p. 192) et dont on verra d'autres
exemples au chapitre suivant, peuvent influencer les sources d'une
manière fâcheuse. Dans la Gironde, la fontaine dont une accouchée
s'approche avant d'avoir été relevée, se change en sang ; en Basse-
Bretagne, où cette croyance a aussi été notée, elle se charge de
souillures ^.
En Basse-Normandie, on croyait naguère que certains bergers
nomades, appartenant à une race difl"érente de celle des paysans, pou-
vaient, au moyen de maléfices, corrompre l'eau des sources, pour se
venger des fermiers®. Plusieurs épidémies du moyen-âge ont été attri-
buées à l'empoisonnement des fontaines ; en Bourgogne, lors de la
peste de 1565, la municipalité d'Autun commit trois notables « pour
prévenir à la conspiration inique de plusieurs meschans et pervers
ayans vouloir d'infecter et intoxiquer les eaux des fontaines au grand
péril de tous » '. Celte croyance n'est pas éteinte : en 1832, on aurait eu
à déplorer des malheurs si les gendarmes n'avaient réussi à dissiper
ou à contenir les masses populaires qui menaçaient de mort ceux qu'on
accusait de produire le choléra par l'empoisonnement des sources ; en
1. Edgar Mac Gulloch. Guernsey Folk-Lore, p. 34-35 ; 35 notes de M^^ Edith Carey.
2. L.-F. Sauvé. Le Folk-Lore des Ilautes-Voffes, p. 117.
3. Paul Sébillot. Coutumes de la Haute-Breiagne, p. 241.
4. Aug. Stœber. Die Sagen des Elsasses, n" 107.
5. G. de Mensignac. Superstitions de la Gironde, p. H ; abbé J.-M. Guillîoux, in
Rev. kist. de l'Ouest, 1893, p. 516.
6. Barbey d'Aurevilly. L'Ensorcelée, éd. Lemerre, p. 46.
7. Clément-Janin. Les Pestes en Bourgogne^ p. 46.
2i4 LES FONTAINES
1853 OU 1854, un voyageur s'étant, lors de Fépidémie cholérique, arrêté
près d'une fontaine, desenfants qui l'aperçurent s'écrièrent : « L'homme
du choléra ! » et il fut pours^uivi jusqu'auprès de Crozon '.
Il y avait autrefois dans la fontaine de Corseul (Côtes-du-Nord) qui
se trouve près de la ruine romaine, trois statuettes de « saints
méchants », — c'est ainsi que l'on appelle dans le pays les dieux
romains dont on rencontre parfois les effigies dans la terre, — qui
faisaient périr tous les animaux qu'on y menait boire ; son eau est
devenue excellente depuis qu'on les a remplacées par une croix-.
L'eau des fontaines qui doivent leur origine à la baguette des fées
ou au bâton des saints, et presque toutes celles dont la création a
quelque chose de merveilleux, passe d'ordinaire pour être agréable et
excellente ; elle est même, en beaucoup de cas, fatidique ou guéris-
sante.
En Haute-Bretagne, lorsqu'on voit près d'une source des fils de la
Vierge, on peut être certain qu'elle est particulièrement bonne, parce
que Marie est venue, la nuit, filer auprès ^
On a assez rarement relevé les signes grâce auxquels les paysans
reconnaissent si l'eau est saine ou malfaisante. Il est probable
que l'on observe ailleurs qu'en .\uvergne et en Haute-Bretagne diver-
ses circonstances d'après lesquelles on juge de sa plus ou moins
grande pureté. Dans le Cantal, elle est réputée mauvaise si l'on y voit
des salamandres aquatiques, des scorpions d'eau (larves de libellules),
des sangsues, des hannetons d'eau (dytiques ou d'autres bêtes répu-
tées venimeuses. Elle n'est pas malsaine si de petites bêtes noires à
quatre pattes, qui ont la propriété d'absorber le venin, voyagent à sa
surface, ou si l'on y voit des grenouilles*.
Le crachat sert aussi à s'assurer de la bonne qualité de l'eau; en
Haute-Bretagne et en Auvergne, si la salive s'étend, on peut en boire
sans crainte ^ Cette pratique est employée à Plédéliac, dans la partie
française des djtes-du-Xord, par les personnes qui puisent à une fon-
taine à laquelle on attribue une origine diabolique ; elles y crachent,
après s'être signées trois fois, afin de chasser le lutin de l'air, le lutin
de l'eau et le lutin des herbes qui pourraient se trouver dans cette
fontaine qui a sa source en enfer ; la salive de chrétien purifie celle du
diable et les signes de croix éloignent le lutin '.
1. F. Le Men. in liev. Cek., t. 1, p. 433.
2- Comm. de M™» Lucie de V.-H.
3. Lucie de V.-H., la Rev. des Trad. pop., t. XVI. p. lil.
4. P. Guyot-Daubès, iu Bev. des Trad. pop., t. XV, p. o23-o24.
5. Paul Sébillot, in l'Homme, I88i, p. 393; P. Guyot-Ddubès, 1. c, p. 34.
6. Lucie de \.-\\.,m^liev. des Trad. pop., t. Xlll, p. 433.
ACTES PRÈS DES FONTAINES 215
Dans le Cantal, si les miettes de pain jetées sur Teau vont tranquille-
ment et vite au fond, on peut en boire en toute confiance, mais non si
elles restent à la surface. Le pain trempé dans l'eau pendant quatre
ou cinq minutes enlève ses mauvaises qualités en les absorbant '.
Cenains actes, dont plusieurs resseml)lent à des oflrandes, ont pour
but d'empêcber les fontaines de tarir. Dans la Gironde, on y jette de
la braise du feu de la Saint-Jean. A Saint-Georges de Montagne, on
allait jadis deux fois l'an à la fontaine publique, en procession, et l'on
y plongeait le cierge pascal : une année que la cérémonie n'avait pas
eu lieu, elle se tarit, mais elle revint quand on y eut porté le cierge '.
On verra au chapitre suivant que de nombreuses visites collectives
sont faites aux sources par ceux qui croient à leur puissance. Elles ont
aussi servi en plusieurs circonstances de lieux de réunion pour des
actes qui parfois même touchaient à la politique. Autrefois les « Miche-
lets » au retour de leur pèlei'inage à Saint-Michel-sur-Mer, s'arrêtaient
devant la fontaine vénérée de Granfort à La Châtre ; c'était là que le
clergé venait les chercher pour les conduire processionnellement à la
chapelle de Notre-Dame-de-Vaudouan '. Le jour de Pâques, toute la
jeunesse des deux sexes se rendait en cérémonie, suivant l'antique
usage, à la fontaine de l'Amour, près du bourg de Saint-Jean-de-Cole,
Elle montait ensuite sur le plateau, y folâtrait, dansait et y prenait ses
repas jusqu'au soir ''.
C'était près de la fontaine de Bodine, dans l'ancienne lande de Thé-
lin en Plélan (Ille-el- Vilaine) que les Thélandais élisaient chaque année
les deux préfets qui administraient leur petite républiques
1. P. Guyot-Daubès, 1. c, p. 534.
2. F. Daleau. Traditions de la Gironde, p. 52.
3. L. Martinet. Légendes du Berry, p. 27.
4. W. de Taillefer. Antiquités de Vésone, t. I, p. 155.
5. Ogée. Dict. de Bretagrie.
CHAPITRE II
LA PUISSANCE DES FONTAINES
Ainsi qu'on l'a vn au chapitre précédent, le rôle des fontaines dans
la légende est très considérable, et plusieurs constatent le respect ou la
crainte qu'elles inspirent en raison de leur origine merveilleuse, ou des
personnages qui y président ou qui même y ont leur demeure; en réa-
lité aucune des forces de la nature n'est l'objet de croyances aussi
variées, d'observances plus nombreuses. Le peuple est encore persuadé
que beaucoup de sources peuvent exercer une réelle influence sur les
éléments, sur la destinée et les affections des êtres, sur la santé ou la
maladie des hommes ou des animaux ; il les consulte comme des
espèces d'oracles, ou va accomplir sur leurs bords des rites et des actes
que nous sommes loin de connaître tous.
Le culte des fontaines était solidement établi et très populaire dans
les Gaules, lorsque les apôtres commencèrent à y prêcher l'évangile ;
ils essayèrent de le détruire en comblant les sources ou en démolissant
les petits monuments que les païens avaient élevés au-dessus'. Mais il
est probable que le clergé ne tarda pas à s'apercevoir qu'on ne pouvait
appliquer ce traitement brutal à toutes les fontaines vénérées, et les
plus intelligents de ses membres pensèrent qu'au lieu d'attaquer de
front les superstitions, il valait mieux les tournera Suivant une politique
1. Suivant J.-G. Bulliot et Thiollier, à l'époque où saint Martin prêcha le ctiris-
tianisme, les sources étaient un accessoire obligé des oratoires ruraux de la Gaule,
et ces derniers, ainsi que les fontaines qui les avoisinaient le plus souvent, étaient
le but de pèlerinages publics ou isolés, mais incessants {La Mission de saint Martin,
p. 46 H3, 391). Plusieurs fontaines antiques du pays éduen paraissent avoir été
l'objet des tentatives d'obturation ou de destruction recommandées par les conciles
(J.-G. Bulliot et Thiollier. l. c, p. 2S0, 308 et passirn). La plus curieuse de ces
constatations résulte de la découverte dans une sorte de marécage, d'une maçon- ,
nerie faite sur une source, et qui avait été comblée à l'aide de débris de toutes
sortes; on y trouva des fragments d'une divinité et dans la vase des monnaies
romaines (p. 240).
2. Les dévotions pepulaires ont souvent la vie dure ; parfois elles survivent à la
destruction du monument auquel elles s'attachaient, ou vont se transportera un autre
LES FONTAIINES ET LES ÉGLISES 21 7
que l'Eglise a souvent adoptée en d'autres matières, ils s'efforcèrent de
donner aux fontaines un vernis chrétien, en substituant à leurs noms
nciens, qui étaient peut-être ceux des divinités topiques qui y prési-
daient, le nom des apôtres de la Gaule, et ceux de saints locaux célèbres
par leurs miracles. Il est vraisemblable — car eu l'absence dedocuments
bien positifs, on ne peut faire que des conjectures — que les légende^
dont elles étaient l'objet se transformèrent aussi, et que de leur mélange
avec l'élément chrétien naquit la légende dorée locale des fontaines.
Les prêtres employèrent en outre des procédés plus durables et plus
visibles, qui constituaient une sorte de main-mise sur les sources les
plus en renom chez les païens ; ils construisirent dans le voisinage,
souvent sur la source même, des édifices qui atteignaient parfois des
proportions considérables. L'emplacement de nombre d'églises ou de
chapelles a été motivé par la présence d'une fontaine à laquelle on
voulait enlever son caractère païen. Un savant consciencieux, auquel
on doit \q, [{épertoire archéologique du Morbihan ^hùi à propos de ce
pays une remarque assez intéressante pour qu'il soit utile de la repro-
duire en entier: Si, dit-il, toutes les fontaines ne se trouvent pas dans le
voisinage d'une église ou d'une chapelle, nous avons pu constater qu'il
n'y avait point de chapelle ou d'église qui, de même qu'elle était toujours
accompagnée d'une croix., n'eût aussi sa fontaine particulière, portant le
même vocable qu'elle, très rapprochée le plus souvent, située à un kilo-
mètre de distance, lorsqu'il n'existe pas de source plus voisine. Il y a
même des exemples de chapelles érigées sur la source elle-même, quels
que fussent les inconvénients et les difTicultés d'une pareille construc-
tion :Saint-Adrien en Baud,Béquerel en Plougoumelen, Notre-Dame des
Trois Fontaines en Bignan sont dans ce cas'.
Cette question des rapports constants entre les fontaines et les édi-
fices sacrés dont elles semblent avoir motivé l'érection, n'a pas été,
de la même nature. On en rencontre en Ille-et- Vilaine un exemple typique.
Le clergé supprima une fontaine antique de Gaël dont l'eau était réputée comme
remède contre la rage, et aujourd'hui on ignore l'emplacement de cette fontaine
primitive!; mais on persiste à croire ci la vertu de l'eau de Gaël, une autre source
en a hérité, et passe pour guérir la rage; (Félix Bellamy. La forêt de liréchelianl, t.
II, p. 327).
1. Rosenzweig. Les Fontaines du Morbihan, p. 237. Chrestien de Troyes, dans le
Chevalier au Lion, fait mention d'une chapelle située auprès de la fontaine de Ba-
renton.
Lez la fontaine trouveras
Un perron tel com tu verras,
Et d'autre part une chapelle.
Petite, mais elle est moult belle.
(Féliï Bellamy. La foret de Bréchelkint t. 11, p. 281) ; il cite d'autres passages
du môme poète oii il est question de la chapelle, dont il ne reste plus tracç
aujourd'hui.
218 LA PLISSANCE DES FONTAINES
d'une façon systématique, envisagée par les auteurs des monographies
locales sur le culte des eaux, de sorte qu'on ne peut dire si la règle
posée par Rosenzweig pour le Morbihan, s'applique rigoureusement
aux autres pays. Dans le reste de la Basse-Bretagne^ le parallélisme de
la fontaine et de la chapelle a été constaté un assez grand nombre de
fois pour qu'on puisse le considérer comme général. Bien que pendant
mes explorations en Haute-Bretagne, je n'aie pas prêté une atteution
spéciale à ce sujet, en consultant les souvenirs que je garde de pays
que j'ai habités assez longtemps pour les connaître, j'arrive à penser
qu'en ce qui les concerne, l'opinion de l'archéologue morbihannais est
trop absolue, et qu'il faut se contenter de dire que souvent une fontaine
vénérée se trouve dans le voisinage immédiat, ou tout au moins assez
prochain, d'une église ou d'une chapelle, à laquelle préside, comme
patron ou personnage révéré et fêté à certains jours, le saint dont la
source porte le nom '. Une conclusion analogue semble découler de la
monographie du culte des eaux en Saône-et-Loire, où l'on a relevé
une trentaine de fontaines sacrées qui se lient à autant d'églises ou de
chapelles portant le même vocable, et de constatations faites en divers
pays, un peu par hasard -. Les autres auteurs semblent n'avoir pas
songé à faire ce rapprochement, et c'est peut-être pour cela qu'on
trouve si peu de mentions de cette coïncitlence, dans des monogra-
phies aussi étudiées que celles des pèlerinages du Poitou et des fon-
taines du Limousine
1. Celte différence entre les deux parties de l'Armorique s'explique aussi par ce
fait que le clergé, sous l'influence de Rome, a mieux réussi en Haute-Bretagne
qu'en pays bretonnant à déposséder les saints locaux de leur antique patronage
pour leur substituer des saints étrangers. Telle fontaine, portant toujours le nom
d'un bienheureux indigène, ne se rattache plus actuellement au saint Pierre ou à tel
autre saint de la chapelle ou de l'église voisine, qui sont des patrons substitués aux
saints primitifs; mais en remontant à deux siècles environ, on retrouve le saint
comme patron à la fois de la source et de la paroisse, où parfois il subsiste comme
second ou troisième patron.
2. L. Lex. Le Culte des eaux en Saône -et- Loire, p. 13, 16, 17, 18, 19, 2i, 25, 29,
3.1, 34, 36, 37, 39, 41, 42, 44, 45, 46. Cf. aussi J.-G. Bulliot et ThioUier, p. 54, 60 et
passim.On rencontre en Franche-Comté des sources à pèlerinages, placées près des
chapelles. iCharles Thuriet. Traditions de la Haule-Saône, p. 79, 259i. E. Thoison. Le
culte de Saint Matliurin, a relevé plusieurs de ces coïncidences. A Lanloup (Gôtes-
du-Nord) une chapelle dédiée à saint Mathurin, aujourd'hui détruite, existait dans
un hameau où l'on voit une Fontaine de saint Matliurin (p. 170) une Fontaine de
Saint- .Mathurin avec une chapelle du même nom, celle-ci détruite, se voyait au
hameau de Saint-Mathurin en Trégomeur, aussi dans les Gôtes-du-Nord. Au
pied d'une chapelle dédiée à saint Mathurin à Champigné (Maine-et-Loire) était
une fontaine Saint-Mathurin, (p. 183).
M. 0, Golson, directeur de Wallonia, k qui j'avais demandé des renseignements sur
le culte des eaux en Wallonie, m'écrit qu'il est rare que les sanctuaires réputés ne
soient pas accompagnés d'une fontaine ou d'un puits.
3. Beauchet-P'illeau. Pèlerinaf/es du diocèse de Poitiers, p. 542; L. de Nussac.
l,es Fontaines en Limousin, p. 15, 17.
l' AKCHITECTIJHE UIlS KOiSTAlNKS 219
Cette constatation est pouilant intéressante à plus d'un point de vue, et
elle sert à faire comprendre pourquoi, en l)eauc(tup de cas, le pèlerinage
est en quelque sorte double : ainsi (|u on le verra, l'acte accompli à la
fontaine est fréquemmonl précède'' ou suivi d'une dévotion au sanctuaire
qui renferme la slalue ou l'autel du saint auquel la source est dédiée.
C'est parfois une sorte de fusion entre deux cultes, les observances au
bord de la fontaine gardant des vestiges de pai;anisme souvent très
apparents, alors (jue dans rinlérieur des chapelles, les prati(iues sont
en général plus nettement christianisées.
Il est vraisemblable que dès (jue les hommes furent réunis en
société, ils se préoccupèrent de conserver la pureté de l'eau des
sources ; leur premier soin dut être d'en interdire l'accès aux animaux
qui auraient pu les souiller ou les troubler ; lorsque la fontaine sortait
d'une colline dont le liane lui servait de fond, on éleva probablement
des mureltes latérales, et sur le devant, on plaça uuc pierre, par dessous
laquelle pouvait s'écouler le trop plein de l'eau, et qui, mise de-
bout formait une sorte de barrière contre les bestiaux. C'est encore de
celte façon que sont protégées beaucoup de fontaines rurales ; plus tard
on songea à les garantir des éboulemenls en posant, comme une sorte
d'auvent, une ou plusieurs dalles au-dessus de celles qui sourdaient de
lieux élevés', et une couverture analogue fut disposée sur les murettes
de celles qui se trouvaient eu pleine campagne, pour les empêcher de
recevoir les eaux pluviales. Peut-être leurs rustiques constructeurs
ménageaient-ils dans quelque endroit apparent, ou dans le fond, des
niches destinées à recevoir des objets protecttnirs, ou des statuettes,
comme c'est encore l'usage de nosjours en plusieurs régions. Plus tard
s'élevèrent de véritables édicules dont il reste encore quelques vestiges
dans le pays éduen, notamment à Beurey-en-Auxois, où la coupole
antique en pierre, après avoir été renversée et privée de l'image du
génie qui y résidait, fut replacée sur des piliers, et dédiée à saint
Martin -.
L'église ne se contenta pas de christianiser, quand elle ne les détrui-
sait pas pour en boucher la fontaine, les constructions élevées au-dessus
en l'honneur du génie a(|uatique; elle en bâtit elle niéaie sur plusieurs
de celles qui étaient l'objet de superstitions difficiles à déraciner.
1. La célèbre fontaine de Barenton, qui est assez ruinée, présente cette disposi-
tion, très probablement ancienne. Voir les dessins et les photographies dans Félix
Bellamy. La forêt de UrechéliaiiL, t. Il, p. 214, 280, 292.
2. J.-(;. liulliot et ThioUier. La Mission de saint Martin, p. 279-281 ; un dessin
représente les détails de la voûte ; une figuriue p. 113, placée au musée de Beaune,
provient des fouilles laites à la fontaine de Premeaux ; elle est dans unejsorte de
niche.
220 LA PUISSANTE DES FONTAINES
Quelques-unes étaient construites avec autant de soin que les temples
eux-mêmes ; au reste on a pu avec assez de raison comparer la fontaine
monumentale avec son architecture, son ornementation, son saint
dans une niche en face de l'entrée, à une petite chapelle édifiée sur la
source comme pour rappeler le bâtiment principal dont elle occupe la
place véritable, et que des raisons toutes matérielles ont contraint
d'élever à quelque distance'.
Dans sa curieuse monographie l'archéologue auquel nous empruntons
ces lignes avait signalé l'intérêt qui s'attache à celles de ces construc-
tions qui sont remarquables par leur importance, leur grâce ou leurs
particularités iconographiques ou ornementales. Il aurait été
utile d"en dresser soigneusement Tinventaire, de décrire ou de dessi-
ner chaque édicule un peu original. Je ne crois pas que ce travail ait
été fait systématiquement pour un pays déterminé : toutefois les auteurs
qui ont écrit sur la Bretagne ont relevé un certain nombre de ces petits
édifices. On les rencontre surtout dans le Finistère, et dans la partie
du Morbihan qui l'avoisine ; ils sont beaucoup moins communs dans
les C(Mes-du-Nord', surtout dans le pays de langue française, et en lUe-
et-Yilaine ils deviennent tout à fait rares ^
En dehors de la Bretagne, les auteurs qui ont écrit sur les fontaines
semblent n'avoir guère pris garde à leur architecture : ni Beauchet-
Filleau ni L. de Nussac ne parlent des édicules qui surmontent les
sources; dans la région éduenne, celle peut-être qui, la péninsule armo-
ricaine exceptée, a le mieux conservé le culte des fontaines, on en
signale quelques-uns ^ : dans le Perche nogentais plusieurs fontaines
1. Rosenzweig. Les Fontaines du Morbihan, p. 237.
2. Quelques unes de ces fontaines ont été dessinées : la planche dans laquelle
Olivier Perrin a représenté les actes les plus habituels des pèlerins est particulière-
ment intéressante, parce qu'elle montre une fontaine au complet — ou peut-être une
synthèse de fontaine : elle comprend une sorte d'enceinte, la fontaine avec des bancs
latéraux, au-dessus de laquelle est, dans une muraille ornée, une niche qui abrite
une statue de saint ; un petit bassin circulaire, ménagé dans le pavage, sert aux
bains de pieds et au.x ablutions (Alex. Bouet, Breiz-hel, t. I, p. 73). Une fontaine
de Bulat Côtes-du-Nord) où il y en a neuf, dessinée par Paul Chardin {Recueil de
peintures et de scutptures /lérnldiques, Caeu, 1892, p. 14i, a deux niches correspon-
dant à deux bassiu?, et elle rappelle par ses dispositions principales celles de Breiz-
Izel. Le même artiste a reproduit, p. 18, une fontaine de Saint-Servais surmontée
d'un toit pointu et ornée d'une statue décapitée. Une fontaine de Trèboul, près de-
Douarnenez, d'après un tableau de Paul Abram, qui représente une scène de pèleri-
nage, forme le frontispice de la brochure de H. Le Carguet. Saint Pierre le Pauvre.
Quimper, s. d., in- 12. Dans l'ouvrage de H. du Cleuziou. Bretagne : pays de Léon,
on voit trois fontaines de types assez différents, p. 3, 4, 7.
3. M. l'abbé Duine m'écrit que dans le diocèse actuel de Rennes, il ne connaît
que celle de Saint-Fiacre, aux Iffs, prés de Bécherel et la fontaine de Gobourg au
Mont-Dol, abritée par un vieil édicule en pierres de taille.
4. J.-G. Bulliot et ThioUier. La Mission de saint Martin, p. 184, 245, 271, 375;
L. Lex. Le Culte des eaux en Saône-ei-Loire, p. 14-16.
VITALITÉ DRS CROYANfîES 221
ont l'apparence de petits monuments : le patron y est presque toujours
représenté dans une chapelle que les gens du pays nomment une
« Mariette » '.
Il existe au reste d'autres lacunes dans l'exploration traditionniste des
fontaines, bien que leur archéologie et leurs traditions aient figuré, de-
puis près de quarante ans, à diverses reprises, parmi les sujets d'études
indiqués par le programme de la réunion annuelle des Sociétés savantes
à la Sorbonne, et qu'elles aient été mises à l'ordre du jour de plusieurs
sociétés locales importantes et zélées pour les antiquités régionales.
En réalité, trois groupes seulement ont été jusqu'ici réellement enquê-
tes : la péninsule armoricaine, le Limousin et la région éduenne
(Côte-d'Or, Saône-et-Loire, Nièvre). Chacune a été l'objet d'une onde
plusieurs monographies, très étudiées, et dans lesquelles on peut avoir
confiance. Comme il est à peu près de règle que les pays oi^i l'on s'oc-
cupe le plus sérieusement du folk-lore sont ceux dans lesquels il joue
un rôle très apparent, il est permis de supposer que le culte des fon-
taines s'est mieux conservé dans ces groupes que partout ailleurs. Des
traces assez nombreuses en ont été aussi relevées dans la Gascogne,
l'Auvergne, la Marche, pays de langue d'oc, dans le Berry, qui touche au
groupe Limousin, en Poitou, sur les bords de la Loire, dans l'Orléanais
et la Normandie, voisine du groupe armoricain.
C'est dans le sud de la France, et surtout dans le sud-est que l'on
rencontre le moins de vestiges de ce culte légendaire. Dans quelques
régions il semble presque inconnu ; toutefois il n'y a pas lieu de
tirer une conclusion ferme de cette rareté relative : toutes les fois que
dans des contrées peu explorées à ce point de vue, et que l'on pouvait
regarder comme exceptionnellement pauvres, un des collaborateurs de
la Revue des Traditions populaires a jugé la question assez intéressante
pour s'en occuper, il a recueilli des faits parallèles à ceux déjà relevés
dans les autres pays, et parfois même des traits qui n'avaient pas été
observés ailleurs^. On peut, je crois, conclure de ceci, et de ce qu'on
lira dans les différentes sections de ce chapitre, que d'un bout à l'autre
de la France, on rencontre des traces du culte des fontaines, et que
dans nombre de régions il est encore très vivant. Parfois même il l'est
assez pour éprouver une sorte de renouveau.
Si Ton constate que plusieurs fontaines jadis vénérées sont mainte-
nant délaissées % d'autres ont commencé à être réputées à des dates
1. Félix Ghapiseau. Le Folk-Lore de la Deauce, t. I, p. 69.
2. On peut noter aussi que la petite île de Guernesey, enquêtée par sir Edgar
Mac Culloch, a fourni a elle seule autant de faits légendaires que de vastes contrées
3. Dans la région du nord, et notamment dans la Somme et dans le Fas-de-
Calais, le nombre des fontaines qui ont cessé d'être l'objet d'un culte depuis une
222 LA PUISSANCE DES FONTALNES
que l'on connaît et qui parfois sont très rapprochées de nous '; mais ni
l'érection d'églises monumentales, ni les pompeuses cérémonies catho-
liques, n'ont pu empêcher ceux qui se rendaient à ces lieux privilégiés
de mêler à leur dévotion quelques-unes des pratiques traditionnelles
usitées près des sources rustiques : le plus célèbre des pèlerinages bre-
tons a lieu non-seulement à la basilique de Sainte- An ne d'Auray,
mais aussi à la piscine qui recueille aujourd'hui les eaux de la source
consacrée par les apparitions de la sainte à .\icolazic en 1623, et les
nombreux pèlerins qui y viennent ne manquent jamais, soit avant
soit après la messe, d'aller boire à la fontaine et de s'y laver la figure
et les mains'-. Les fidèles ont même transporté à cette source, relative-
ment moderne, l'antique offrande des épingles ; en août 1904, le fond
de la piscine en était encore tout parsemée Dans les premières années
de la dévotion à Lourdes, qui remonte à 1863, une femme dont l'enfant
était dans un état désespéré, courut le porter à la grotte, et suivant
une coutume qui, ainsi que nous le verrons, est pratiquée dans beau-
coup de fontaines, elle le tint, pendant un quart d'heure, plongé dans
l'eau glaciale de la source \
La persistance, après l'établissement officiel du christianisme en
Gaule, des antiques dévotions populaires aux fontaines est attestée par
deux passages du célèbre sermon de saint Lloi, par les articles des
capitulaires et par les anathèmes répétés des conciles ^ ; mais les défen-
ses, aussi bien ecclésiastiques que civiles, conçues en termes généraux,
condamnent en bloc, sans les énumérer et sans les décrire, les pra-
tiques qui se faisaient au bord des sources. Les écrivains antérieurs au
XIX^ siècle ne fournissent aussi que peu de renseignements,, et les
théologiens qui écrivent des livres spéciaux sur les superstitions, où
quehjues-unes sont rapportées avec précision, signalent presque tou-
jours d'un mot celles (jui s'accomplissent près des eaux. En réalité on
en a constaté fort peu qui soient assez détaillées pour qu'on puisse les
époque assez récente est assez considérable (cf. Revue des Tntd. pop., t. XIX. p.
331 et?uiv.). M. 0. Colson m'écrit qu'eu Wallonie le culte des eaux, et en|particu-
ier celui des fontaines, est en décroissance, et que, en plusieurs cas. la dévotiouqui
avait lieu à la fois près de la fontaine et du sanctuaire, ne va plus maintenant qu'à
ce dernier.
1. Un pèlerinage pour les chevaux qui se tient à la source et à la chapelle de Saint-
Antoine en Plouharnel (Morbihan) remonte à quelques années seulement : en 1904,
on y a conduit, dit-oa, plus de 400 chevaux. (Comm. de M. Z. Le Rouzic .
2. Rosenzweig. Les Fontaines du Morbihan, p. 241.
3. Yves Sébillot. in Rev. des Trad. pop., t. XIX, p. 393.
4. Henri Laserre. Noire-Dame de Lourdes, cité par A. -S. Morin ; Le Prêtre et le
Sorcier, p. 23, note.
:'}. J.-B. Thiers Traité des Superstitions, éd. de 1679, p. 15-16 ; Grimm. Teutonic
Mythology, t. I, p. 100, t. II, p. 583 et suiv.
LES SOLIiCKS ET LES ÉLÉMENTS 223
rapprocher de celles que l'on a relevées depuis une cenUiine d'années :
Nous savons par un passage de la vie du missionnaire breton Michel Le
Noblel/ qu'un morceau de pain posé sur l'eau des fontaines servait en
Basse-Bretagne (vers 1020) à connaître la destinée des gens, qu'à Tou-
louse vers 1672, on y plaç*ait un denier pour découvrir les voleurs, que
l'on buvait à trois sourcesditTérentes afin d'être débarrassé du mal de
dents ;.I.-B. Thiers signale comme tombé en désuétude, l'usage de
plonger les enfants qui ont de la peine à marcher seuls dans la Fon-
taine de Saint-Luperce à deux lieues de Cliarti'es; au XVIII* siècle Déric
parle de la consullation par le flottement du pain faite, près de Lan-
nion, par la victime d'un vol ; Cambry de celle des épingles et de quel-
ques autres observances qu'on lira ci-après.
Même de nos jours, où l'on a relevé par centaines des exemples
du rûle des fontaines dans les superstitions et la médecine popu-
laire, beaucoup d'auteurs, même les plus consciencieux et les plus
précis, n'ont pas toujours décrit les pratiques accessoires ; peut-èti-e
aussi ne pouvaient-ils, en raison de la clandestinité de plusieurs, les
connaître exactement. Ainsi qu'on le verra, certaines ne sont efficaces
que si elles ont lieu sans témoins ; il n'est pas impossible qu'il soit
aussi interdit de parler de diverses observances, sous peine de faire
perdre à la source sa vertu ou d'attirer quelque disgrâce à la personne
qui les aurait dévoilées aux profanes.
§ 1 . LES FONTALNES ET LES ÉLÉMENTS
Suivant une croyance ancienne, et encore très répandue, des actes
accomplis sur les eaux mêmes des fontaines, ou dans leur voisinage
immédiat, peuvent modifier le cours des éléments, et surtout pro-
voquer la pluie cl les orages Elle est tellement enracinée que le clergé,
convaincu sans doute qu'il essaierait en vain de la détruire, a dû par-
fois, pour lui donner tout au moins un vernis chrétien, se mettre à la
tête de processions faites aux sources réputées, depuis un temps
immémorial, pour mettre tin à une période de sécheresse, plus rare-
ment à une période pluvieuse. Quelquefois elles se rendent à certaines
sources à l'époque des Rogations', parce que les gens du pays sont
persuadés que cette visite exerce sur les récoltes une heureuse
influence. A Roussillon, presque dans la banlieue d'Autun, les fidèles
vont processionnellement, le matin de la Saint-Jean, avant la messe,
1. L. de Nussac. Les Fonlaiites en Limousin, p. 13, 21, 28.
22 i LA PUISSANCE DES FONTAINES
à une fontaine de Saint-Jean, où ils chantent l'hymne et l'oraison du
jour, pour la préservation des biens de la terre'.
On a pratiqué dans plusieurs régions de l'est et du centre une
manière antique de faire tomber la pluie, qui semble n'avoir cessé qu'à,
une époque assez récente, puisque en dehors' des témoignages écrits,
le souvenir oral en subsiste encore. En 1661 l'historien du Dauphiué,
en décrivant une de ces observances, en parlait au passé : lorsqu'il y
avait des chaleurs excessives, les populations accouraient en foule sur
les bords d'une fontaine située dans la paroisse de l'Espine ; là les
vieillards et les matrones choisissaient une fille jeune et pucelle,
entre toutes la plus vertueuse et la plus pure ; alors la jeune fille,
dépouillée de ses vêtements et nue en sa chemise, tandis que le peuple
entier était en prières, se plongeait au sein de la fontaine et purifiait
son bassin de toutes les matières immondes qui troublaient la limpi-
dité de son cristal. A peine les eaux réfléchissaient-elles le pur azur du
ciel que l'orage grondait à l'horizon, et bientôt d'abondantes pluies
venaientdésaltérerlaterreembrasée-. Unpassage du livre de Ladoucette,
ancien préfet des Hautes-Alpes sous le premier empire, semble dire
que cet usage aurait persisté au même lieu ; jusqu'à une époque assez
récente, le curé faisait entrer dans le bassin de la sainte fontaine la vierge
la plus pure ; au moment où elle y lavait ses vêtements, le ciel ouvrait ses
cataractes ^ Le clergé, qui ne figure pas expressément dans la dépo-
sition la plus ancienne, intervient dans cette pratique, et celui qui la
rapporte ne parle pas du curage du bassin qui, dans la plupart des cas,
semble être la condition essentielle de l'enicacité du rite. C'est ainsi
que la fontaine de Saint-Martin, à Chissey en Morvan, était nettoyée par
une enfant innocente, qui devait la curer, après une prière, pendant
trois jours consécutifs, avant le lever du soleil; on était certain d'avoir
de la pluie avant le même laps de temps^. Les habitants de Resson
faisaient nettoyer par deux vierges le bassin profond de la fontaine de
Saint-Rouin^ en priant Dieu de leur envoyer de la pluie^, aune époque
qui n'est pas indiquée, neuf jeunes filles entraient dans le bassin de la
fontaine Cruanne (Côte-d'Or) et la vidaient avec des seaux ^ Dans tous
ces exemples, la réussite de la pratique paraît liée à l'état de virginité ou
1. J.-G. Bulliot et Thiollier. La Mission de saint Martin, p. 352.
2. Ghorier. Histoire du Daitphiné, 1. I, eh. 8; Olivier. Croyances du Dauphiné,
in France littéraire, t. YIII, p. 27. La Collection des décrets de Burchard de Worms
signalait au XI« siècle parmi les superstitions non encore éteintes sur les bords du
Rhin, celle qui. aux mêmes fius, consistait à plonger dans un fleuve une jeune
fille nue. (Grimui. Teutonic Myl/wlogy, t. II, p. .593.)
3. Ladoucette. Histoire des Hautes-Alpes, p. 463.
4. Mémoires de la Société Eduenne, t. XVll, p. 313.
5. H. Labourasse. Anciens us etc. de la Meuse, p. 141.
6. J.-G. Bulliot et Thiollier. La Mission de Saint-Martui, p. 100.
l'eau sur la margelle 225
d'innocence de la porsonnfi chargée de l'accomplir. Celte condition
n'élait pas obligatoire, vers la tin du XIX* siècle, pour le succès d'un
rite analogue qui s'accomplissait à la fontaine de IV -D. de Quelven, et
peut-être ailleurs: quand la récolle s'annonçait mauvaise, une pèlerine
de profession, après avoir allumé un cierge dans la chapelle, descen-
dait à la fontaine, la vidait et la nettoyait'.
D'autres actes accomplis au bord des fontaines ou sur leurs eaux
avaient pour résullat de provoquer les ondées ou même l'orage. Au
Xlll'^ sièclo, il sulTisait de jeter une pierre, un morceau de bois, ou
quel(|ue autre objet dans une source très limpide du royaume d'Arles
pour que la pluie en sorlo aussitôt et mouille celui qui avait agité les
eaux-. On a rarement relevé de nos jours cette croyance qui, ainsi qu'on
le verra, est encore très vivante sur le bord des lacs des montagnes:
cependant il est en Provence quelques fontaines qu'il ne faut pas agiter
ou souiller, sous peine de susciter un orage^
Le rite qui consiste à jeter de l'eau sur la terre pour faire tomber
l'eau du ciel, en vertu d'une sorte de magie sympathique, a été pra-
tiqué, pendant des siècles, sur les bords de la fontaine de Barenlon,
dans la forêt de Brocéliande. Lorsqu'il y avait des sécheresses pro-
longées, on y puisait de l'eau et l'on en arrosait la margelle. Le premier
témoignage écrit se trouve dans le Roman de Rou^ du poëte normand
Robert Wace qui, au douzième siècle, visita la forêt, attiré par sa
réputation merveilleuse :
La fontaine de Berenlon
Sort d'une part lez le perron ;
Aler i soieul veneor
A Bercnton par grant chalor,
Et 0 lor cors l'ewe puisier,
Et li perron de suz moillier
Por ce poleint pki6e avoir*.
Cet acte qui, à celte époque, paraissait pouvoir être accompli par
tout le monde, et que les chasseurs semblaient faire sans y attacher
grande importance, devint plus tard le privilège exclusif des seigneurs
de Gaèl-MoiilCort, et l'un d'eux eut soin de le faire consigner dans la
charte des L/semenls et cousliimrs de la forêt de Rrécilieti, rédigée à
Comper en 1407 : Joignant ladite fontaine, il y a une grosse pierre
qu'on nomme le perron de Bellanton, et toutes les fois que le seigneur
1. Aveneau de l;i Graucière. A Noire-Dame de Quelven, p. 17.
2. Gcrvasius do Tilbury. Olia impevialia, p. 41.
3. Uéreiiger-Féraud. Siipersli lions el survivances, t. III, p. 211.
i Le Roman de Roti, éd. Pliiquet. 11, p. 42 ; cité par Félix Bellamy. La forél
de Bréc/iélianl. t. 1, p. 387. L'auteur de cette monographie reprc'duit, t. Il, p. 1 ei
suiv. d'autres textes relatifs à cette coutume d'exciter les orages en vcrsaut du l'eau
sur la margelle.
15
226 LA PUISSANCE DES FONTAINES
de Monlfort vient à ladite fontaine et de l'eau d'icelle arrose et mouille
le perron, quelque chaleur;, temps sûr de pluie, quelque part que le
vent soit, soudain et en peu d'espace, plutôt que ledit seigneur n'aura
pu recouvrer son chasteau de Comper, ains que soit la fin d'iceluy jour,
plera en pays si abondamment que la terre et les biens estant en icelle
en sont arrousés et moult leur profite ' .
S'il fallait en croire Souvestre, le recteur de Concoret aurait hérité
de celle prérogative du seigneur de Brocéliande : il n'avait qu'à se
rendre à la fontaine, à y puiser un peu d'eau ef à la verser sur la
margelle, pour qu'il pleuve au moins vingt-quatre heures dans toute la
paroisse ^
L'usage de lancer de l'eau sur le saint protecteur de la source, ou
sur le prêtre qui y conduit les fidèles, est beaucoup plus répandu. Les
paysans des environs de Bain vont en pèlerinage, pour avoir de la
pluie, à une fontaine placée dans les ruines d'une chapelle de Sainl-
Melaine; ils y portent des pieds de cochon, et l'un des fidèles asperge
avec l'eau de la fontaine un morceau de bois^ dernier débris du saint,
en disant :
Saint Melaine, mon bon saint Melaine,
Arrose-Dous comme je l'arrose \
Les pèlerins qui se rendent, aux mêmes intentions, à une fontaine
miraculeuse près de la chapelle en ruines de Saint-Conval en Hanvec,
jettent aussi de l'eau à la figure du saint*.
L'aspersion des efligies n'a été relevée jusqu'ici qu'en Bretagne: une
fois en pays bretonnant, une fois en pays de langue française; on n'y
a pas constaté le rile qui consiste à mouiller, non plus la divinité, mais
ses représentants. Il semble surtout pratiqué en Bourgogne et en Niver-
1. Félix Bcllamy, 1. c, t. I, p. 19, 23.
2. Le Foyer Breton, t. II, p. 78. Souvestre a probaLIcnicnt fait subir un arran-
gement romuulique à uue cérémonie accomplie eu 1835, après une période de
sécheresse persistante ; une proccspion, la première peut-être qui eût clé faite
depuis la llévolutioii, se rendit à la fontaine, et le recteur, après l'avoir liénie, y
trempa le pied de la croix, [uiis aspergea avec Teau le perron de Celiantoii. l/année
suivante on parl.i à M. de la Villcmarqué, lors d'un voyage au tombeau de .Merlin,
de celte procession, et ou lu; dit que le prêtre trempa l'aspersoir dans la source et
versa quelques gouttes sur les pierres d'alentour (Félix Bellamy. La forêl de Bréclié-
liant, t. Il, p. 320-324). Cette procession était au reste restée légendaire, et une
vieille de 70 aus, qui y avait assisté un demi-siècle auparavant, raconta à .M. Bel-
lamy, que le vicaire de Concoret avait plongé à plusieurs reprises le pied de la
croix dans la fontaine, eu invoquant chaque fois ?aint .Malliurin. H y a luiu de
cette simple procession à celle dont parle M. de la Villcinarq.ié, qui y fait con-
courir toutes les paroisses d'alentour, leur cinq grandes bannières en tête. [Revue
de Paris, t. XII, p. 47 et suiv.).
3. A. Orain. Curiosités de lllle-et-Vilaine. 18S5, p. 5.
4. Paul du Châtellier. Mégalithes du Finistère, p. 90.
L IMMERSION DES EFFIGIES 227
nais, mais on en connaît quelques exemples dans l'Ouest. Quand on
allait processionnellemeni à la fontaine de la Douix, en Saint-Denis
l'Abbaye, le peuple armé de seaux et de poêlons, faisait pleuvoir sur
le curé et son clergé les prémices de fondée qu'il attendait*. A Mout-
terre-Silly, quelques-uns des assistants puisent de l'eau dans la fontaine
de Saint-Maximin, qu'ils répandent sur le prêtre ofliciant, et d'aucuns
prétendent que plus il est mouillé, plus la pluie tombe en abondance' :
lorsqu'une procession venait à la Fontaine des Fées, suivant un ancien
usage qui n'a cessé que depuis peu d'années, les bonnes femmes
jetaient de l'eau sur le curé, qui s'en allait trempé comme une soupe ^
Un autre rite, dont Pausanias a donné la description, était peut-être
à l'époque môme oii il écrivait, pratiqué en Gaule : dans les temps de
sécheresse, le prêtre de Jupiter se rendait à une fontaine du mont
Lycée, et, après avoir observé les cérémonies d'usage, il jetait une
branche de chêne sur la surface de l'eau; la légère agitation qui se
produisait sur la fontaine en faisait sortir des exhalaisons qui formaient
des nuages, dont tombait une pluie bienfaisante ^
Une pratique, qui rappelle celle rapportée parle voyageur grec, a été
relevée en Saône-et-Loire : lorsque la sécheresse se prolongeaiL, les
habitants de la Grande-Verrière allaient à la fontaine de Saint-Martin,
précédés de leur curé ; celui-ci prenait une branche à l'un des arbres
voisins, la plongeait dans l'eau et aspergeait les fidèles agenouillés.
Une femme trempait dans la fontaine une autre branche et arrosait à
son tour le curé, de manière à le mouiller le plus possible^.
Parfois la statue du saint est immergée : lorsqu'on se rend proces-
sionnellementà une fontaine d'Augignac à six kilomètres de Nontron ;
l'efTigie de saint Martial est plongée aux quatre coins de la fontaine ;
s'il n'y avait qu'une seule immersion, la pluie serait peu abondante ;
l'on assure qu'il pleut toujours avant que la procession soit rentrée à
l'église*. Les paysans vont encore, malgré le curé, prendre la statue de
pierre placée dans le fond de la fontaine Saint-Apolline à Etonnay
(Saône-et-Loire) et lui font, disent-ils, prendre un bain \ Lors des
processions, au moment des grandes sécheresses, à la fontaine de
Saint-Gervais, non loin de Moulin-Engilbert, dans la Nièvre, les
paysans jettent la vieille statue de pierre du saint dans le bassin de
1. Mémoires de la Société d'antiquiléfi de la Côle-d'Or, t. I, p. 296.
2. Beauchet-Filieau. Pèlerinages du diocèse de Poitiers, p. 535.
3. H. Marlot, in Rev. des Trad. pop., t. XI, p. 320.
4. Voyage de l'Arcadie, ch. 28, trad. Gedoyn.
5. L. Lex. Le Culte des eaux en Saône-et-Loire, p. 46,
6. P. Bouscaillou, in Rev. des Trad. pop., t. XII, p. 229.
7. H. Marlot, ibid., t. X, p. 214.
228 LA PUISSANCE DES FONTAINES
la source'; dans IdiFouns Sent-Mert, c'était le buste du patron, comme
dans la Font Saintc-Agafhe'-.
Les reliques des saints sont aussi portées aux fontaines, et parfois
immergées. On trempait dans la Font Saint-Cahnine la châsse qui
contenait celles du saint qui avait été ermite auprès d'elle ^ Dans le
Bocage normand, cette pratique a subi une atténuation : lorsque l'on
conduit le bras de saint Ernier à une chapelle près de Céaucé, il suffît
qu'au retour le célébrant trempe le petit doigt dans une fontaine placée
sur la route pour amener la pluie aussitôt ; mais si le doigt est mouillé
trop avant, les pluies seront diluviennes ^ Les reliques de saint Prime,
ordinairement à Beaulieu, procuraient le beau temps quand on les
reportaient processionnellement à la Font Saint-Prime; c'était pour
faire pleuvoir que l'on portait celles de saint Julien à la Font Saint-
Julien à Terrasson, et que Ton ouvrait complètement le mur d'où sort
la source^.
L'usage qui consiste à plonger dans l'eau le bâton de la croix
processionnelle est très répandu, et ou le rencontre dans tous les pays
où l'on a fait attention au lolk-lore des fontaines. Il est pratiqué assez
rarement par le clergé des villes'"', mais on Fa constaté souvent à
la campagne ; en Ule-et- Vilaine, il s'accomplit auprès d'une douzaine
de fontaines', et c'est à peu près le chiffre relevé en Limousiu^
Il a aussi lieu à la Fontaine Saint-Martin, près de A'iort, à celle de Saint-
Gré en Champ-Sain l-Père (Vendée), près de laquelle s'élevait jadis un
menhir, à la fontaine Saint-Germain à Murs Maine-et-Loire) à la fontaine
de Champrond ^Eure-et-Loirej, à celles de Lignou de Briouze, de Saint-
Hermeland près de Rabodange (Orne)''.
A Saint-Sour de Terrasson, on peut, en enfonçant plus ou moins le
1. Georges Hervé, in Bull. Soc. d'Anthropologie, 1892. p. 530.
2. L. de Xussac. Les Fontaines en Limousin, p. 22, 26 ; on verra d'autres immer-
sions de reliques, en matière thérapeutique.
3. L. de Nussac, I. c, p. 3, 19, 20, 21.
4. J. Lecœur. Esquisses du Bocage normand, t. II, p. 202.
5. L. de -Xussac, 1. c, p. 20-21.
6. W. de Taillefer. Antiquités de Vésone, t. I, p. 12i : Le 6 septembre 1815, après
une sécheresse prolongée, le clergé de Périgueux vint plonger une croix dans la
fontaioe de Sainte-Sabine.
7. Paul Sébillot. Trad. de la Haute-Bretagne, t. I, p. "2 : A. Orain. Le Folk-Lore
de nile-et-V daine, t. I, p. 274, 280-282 ; F. Duiue, in Rev. des Trad. pop., t. XVIII,
p. 267., ibid., t. XIX, p. 21. A la fontaine de Saint-Méen, FeDet était parfois si
immédiat que le clergé a élé plusieurs fois oblige de crier au saint : Pas à c'te
heure ! Attends!
8. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 3-24. Deux de ces fontaines
servent à la fois à appeler où à écarter la pluie.
9. Léo Desaivre. Croyances, etc., p. 7 ; Bull, historique de l'Anjou, t. ^^ p. 264;
A. S. Morin. Le prétie et le sorcier, p. 99: J. Lecœur. Esquisses du Bocage nor-
mand, t. II, p. 202-204.
l'agitation de l'eau 229
pied de la croix dans l'eau, proportionner la quantité de celle que l'on
veut voir tomber dans le pays'.
 Brion près d'Autuu, au lieu du bâton de croix, on plonge dans la
fontaine une pierre sur laquelle est gravée une croix ^ On peut penser
qu'il V a là une survivance christianisée d'une pratique païenne dont
on retrouve des similaires chez les sauvages contemporains-*.
A Saint- Robert, il pleut dans les (rois jours quand on promène en
procession une meule qui recouvre rorifice de la fontaine^. 11 s'agit
probablement dune pierre plate, percée en son milieu d'un trou circu-
laire, comme on en voyait autrefois plusieurs en Ilaute-Brelagne, placées
sur les puits ou les fontaines. La vertu attribuée à cette promenade
d'un objet qui devait être assez lourd, se rattache vraisemblablement
à la croyance, encore très répandue, à la vertu des pierres trouées.
Ceux qui accomplissent ces divers rites, dont je n'ai rapporté que les
plus typiques, se proposent de rendre aux campagnes desséchées une
humidité bienfaisante ; mais d'autres personnages, adonnés à la sorcel-
lerie, n'agitent les eaux des sources que pour produire des orages : En
1618, Catherine Tournier confessa au juge de Clerval que lorsqu'elle se
rendait près d'une fontaine où se réunissaient les gens d'ELobon et des
villages voisins, les esprits leurs maîtres les forçaient à battre l'eau
avec des bâtons blancs, en prononçant ces mots : « Gresle, tombe sur
les bois ». Alors se formait dans l'air une sorte de vapeur ou de fumée,
qui retombait en forme de grêle ^
En nombre de contrées les paysans sont persuadés que les sorciers
peuvent, en battant l'eau d'une fontaine, troubler les éléments et les
saisons et produire la grêle. Cette croyance existe en Périgord et en
Auvergne, où l'on ferait un mauvais parti à celui que l'on verrait agiter
l'eau des sources*. Dans le Bocage normand, on sait même comment il
faut s'y prendre : le sorcier répand sur l'eau un peu de farine, et la bat
avec une baguette de coudrier ; comme l'onde qu'il trouble, l'azur du
ciel se trouble aussitôt \ La Fontaine aux Fées de Verdue, située dans
une gorge profonde, laisse échapper des vapeurs qui se condensent et
tombent sur ceux que les sorciers ont désignés ^ La Fontaine qui bout
{. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 4.
2. L. Lex. Le Culte des eaux en Saône-el- Loire, p. 1.
3. Frazer. Le Rameau d'or, t. I, p. 116-117.
4. L. de Nuesac, 1. c, p. 4.
5. Tuetey. La Sorcellerie dans le pays de Montbéliard, p. 92 ; Delacroix. Les Pro-
cès de sorcellerie, 1896, in-18, p. 151.
6. W. de Taillefer. Antiquités de Vésone, t. I, p. 243 ; abbé Grivel. Chroniques du
Livradois, p. 50.
7. J. Lecœur. Esquisses du Bocage normand, t. Il, p. 79.
8. P. Duffard. L'Armagnac noir, p, 91.
230 LA PUISSANCE DES FONTAINES
a le privilège d'engendrer par son eau projetée sur les rochers d'alen-
tour par maléfices, les orages les plus violents'. On peut rapprocher
cette pratique de celle usitée à la fontaine de Baranton.
L'influence des sources s'exerce surtout, en vertu du principe s/mz'/za
similibus, sur les météores qui sont en relation avec la pluie, mais suivant
une ancienne croyance du Finistère, elle s'étendait temporairement
sur ceux qui président à la navigation. Les eaux de la fontaine de
Saint-Sané donnaient pendant vingt-quatre heures des vents favorables
à ceux qui les puisaient et les emportaient dans leurs vaisseaux-'.
§ 2. LES FONTAINES ET LES ÊTRES ANIMÉS
Suivant des idées fort répandues, et qui, même de nos jours, ont été
constatées maintes fois, le pouvoir des fontaines s'étend plus souvent
encore sur les être animés que sur les éléments, et l'on peut dire que,
sans parler des visites qui y sont faites pour consulter le sort, ou à
Toccasion de maladies, il n'est guère de phase importante de la vie
humaine qui ne se trouve en relation avec des sources réputées puis-
santes. En nombre de pays on attribue à des actes accomplis sur leurs
eaux ou près d'elles, dans des conditions spéciales, une influence sur
les choses du cœur, la génération, les sentiments, la force, et même
sur les événements à venir.
L'eau de quelques fontaines est propice à la réussite des amours. Les
jeunes filles qui veulent se marier n'ont qu'à boire un verre de celle de
la Sainte-Baume ou de celle de Saint-Salvadour, entre Hyères etToulon,
le jour de la fête, pour que leurs souhaits s'accomplissent à bref délai.
La fontaine de Saint-Abraham dans le Beaujolais, celle de Saint-
Antoine à Bussy-la-Côte (Meuse), une fontaine à Moutonneau, dans les
Ardennes, ont le même privilège \ de même qu'une fontaine de l'ile
d'Yeu *.
D'autres sources constituent une sorte de philtre : les jeunes gens
qui acceptent de tremper leurs lèvres dans l'eau puisée au creux de la
main par une jeune fille dans la Bonne-Fontaine d'OUioules (Var) sont
forcés d'aimer celle qui la leur a présentée '. Une fontaine située près
d'un château en ruines des environs de Créhen (Côtes-du-Nord; a la
1. Noela?. Lé(iendes foréziennes, p. 128.
2. Cambry, Voyage dans le Finistère, p. 93.
3. Bérenger-Féraud. SupersUtions el survivances, t. 111, p. 294, 292; Claudia»
Savoye. Le Beaujolais préhisLorique, p. 113 ; II. Labourasse. Ah:iens us de la Meuse,
p. 141 ; A. Meyrac. Géographie des Ardennes. p. 243.
4. Connu, de M. le D"" Baudouin.
5'. J. de Kersaiat-Gilly, in Rev. des Trad. pop., t. XV, p. 490.
l'amouk 231
propriété de rendre les amoureux constants, et l'on prétend que les
jeunes filles du pays font encore boire son eau aux garçons; mais il
est de toute nécessité que ceux-ci ignorent d'où elle provient. C'est
une fée qui l'a ainsi douée, en souvenir des serments d'amour qu'elle
échangea sur ses bords avec le prince qui habitait le château'. A Taden,
dans la banlieue de Dinan, est une fontaine, où les amants, pour se
rester toujours fidèles, vont boire ensemble. Les garçons qui désirent
se marier, après avoir mis une épingle au rocher de Saint-Mesmin,
boivent à la fontaine qui est auprès, ou, le 10 janvier, à celle de Coub-
jours, et si la personne que le sort leur destine en fait autant, ils sont
assurés de s'unir prochainement-.
On a relevé dans deux contrées fort distantes l'emploi du bain de
pied en matière d'amour. Les jeunes filles qui déchaussent leur pied
gauche et le trempent dans une fontaine des environs d'Apt (Vau-
cluse) sont sûres de se marier dans l'année^, de même que celles qui
vont se laver les pieds un certain jour à la fontaine Saint-Martin aux
Tourailles et adressent une prière spéciale à l'apôtre des Gaules*.
Le contact avec l'eau n'est pas toujours nécessaire pour obtenir le
résultat désiré. A Guernesey les jeunes tilles qui, après avoir visité de
bonne heure et en silence, pendant neuf matins de suite, la fontaine
Saint-Georges, avaient déposé aux pieds du saint une pièce d'argent,
étaient certaines de se marier au plus tard au bout de neuf fois neuf
semaines^. Une pratique observée dans la région morvandelle suppose
que celles qui l'accomplissaient croyaient la source habitée par un
génie qui pouvait les entendre, les exaucer, et qui était sensible à la
fois aux prières et aux présents. Les amantes qui n'étaient pas payées
de retour allaient de grand malin ù la fontaine de Tussy, se mettaient
à genoux et disaient: « Je t'apporte mon malheur, source, donne-moi
ton bonheur ». Puis elles se relevaient et jetaient en arrière dans l'eau
un sou, un fromage ou une épingle ; mais il fallait que la pèlerine ne
fût regardée par personne'''. Un usage vraisemblablement ancien et qui
rappelle la confarreatio romd.\ne, avait aussi pour but de rendre irrévo-
cables les engagements qui précèdent le mariage. Naguère encore, les
fiancés de Braye-les-Pesmes (llaute-Saône) se rendaient, le jour de la
Chandeleur, à une source sacrée; ils échangeaient des gâteaux qui
représentaient assez sommairement les attributs du sexe de celui qui
\. Lucie de V. H. in Rev. des Trud. pop., t. XUI, p. 302.
2. L. de Nussac. Les Fonlaines en Limousin, p. 11.
3. Bérenger-Féraud. Superslitions et survivances, t. III, p. 292.
4. J. Locœur. Esquisses du Doccifje normand, t. II. p. 293,
5. Loui?a Lane Clarke. Guide lo Giiernsey, p. 47.
6. Cil. Bigarue. Patois du pays de Ueaune, p. 243; D"" Bogros. A travers le Mor-
van, p. 160.
;232 LA PUISSANCE DES FONTAINES
Ips portait, puis, après les avoir trempés dans l'eau de la fontaine, ils
les mangeaient, et les fiançailles étaient consommées*.
Les fontaines sont en relations fréquentes avec le mariage et la
fécondité; on a observé autrefois dans le Gers un usage que je n"ai pas
retrouvé ailleurs sous la même forme : le lendemain de la noce, on
menait la Nohi à la fontaine, et au retour, à moitié chemin, on lui
cassait la cruche sur la tête. Cet acte était accompagné d'une sorte de
formulette :
Prénté, Nobi, toun banoun
Qué-t bammégna à la houn;
Se la bane podes pourla
Prén-lé garde que lé la conpin pas.
Prends, Nobi, ta petite cruche — Nous allons te mener à la fontaine —
Si la cruche tu peux porter — Prends bien garde qu'on ne te la coupe
pas^ Celui qui a rapporté cette coutume n'en indique pas la raison;
peut-être était-elle simplement emblématique.
Dans plusieurs communes du Poitou, les mariées, pour être assurées
de devenir mères, vont tremper leurs souliers dans certaines sources ;
on se rendait naguère encore à celle de la Roche-llufiu près de Pam-
proux (Deux -Sèvres), le jour du mariage ; quand les assistants avaient
contraint l'épousée à mettre un pied dans l'eau, ils s'écriaient :
La mariée a boUé,
Elle aura un drôle (poupon) dans l'aunée'
A Exoudun, on fait franchir ensemble au marié et à la mariée le
petit bassin de la source d'Issernay, et garçons et filles de la noce les
aspergent au passage en s'efîorçant de leur jeter de l'eau entre les
jambes*.
I^es fontaines auxquelles les femmes s'adressent, après la con-
sommation du mariage, pour devenir fécondes, sont assez nombreuses;
on en trouve plusieurs en Saône-et-Loire^: la fontaine de l'Ermitage à
Saint-Emilion (Gironde) celle de Saiut-Rigaud à Monsole, qui traverse,
dit-on, le corps du saint, possèdent ce privilège'"', sans que l'on décrive
la façon dont le pèlerinage doit être fait pour être efficace. Il semble
que le plus ordinairement le rite consiste à boire une certaine quantité
1. Ch. Thuriet. Trad. de la Haute-Saône, p. 174.
2. Paul Duiïard. L'Armagnac noir, p. 90.
3. B. Souche. Croyances, etc., p. 1.5; A. F. Lièvre. Noies sur Confié, p. 9; Danie
Bourchenin, ia Rev. des Trad. pop., t. XIX, p. 394. Cette coutume est observée à
la fois par les catholiques et par les protestants, nombreux dans ce pays.
4. Léo Desaivre, in Rev. des Trad. pop., t. XIX, p. 288-289.
5. L. Lex. Le Culte des eaux en Saone-el-Loire, p. 5, 37, 39.
6. F. Daleau. Traditions de la Gironde, p. 45; Glaudius Savoye. Le Beaujolais
préhisloriquei, p. 17C,
LA FÉCONDITÉ 233
de l'eau réputée miraculeuse ; il est observé à la foulaine de la Sainte-
Baume en Provence, ii une petite source appelée la Sagné canine dans
le Tarn, près du château de Ramondens, à la fontaine de Saint-Floxel
dans la Manche, à celle de Rel)oursin on Berry, consacrée aujourd'hui
à saint Pierre et jadis à saint Groluchon; parfois les doux époux se
rendaient ensemble àcetio source". Vers 1844, les mariées qui tardaient
à devenir mères venaient se désaltérer, pendant neuf matins de suite,
ù la fontaine de Sainte-Eustelle, tout près des Arènes de Saintes ;
actuellement encore elle est, bien (jne plus rarement, l'objet de
pélerinau;es aux mêmes intentions'-. L'une des sept fontaines lustrales
qui entourent l'église de Saint-Nicotlème, près de Locminé (Morbihan),
est visiti'e par les jeunes femmes ijui, après avoir bu un peu de son
eau, montent sans se retourner dans le clocher, et, pour assurer la
réussite de leurs vœux, s'asseyent quelques secondes dans un vieux
fauteuil *.
L'eau d'une fontaine du Centre entrait dans lii composition d'une
sorte de philtre, dcmt l'usai^e semble avoir disparu ou être devenu
clandestin. Au commencement du XIX*^ siècle, les femmes infécondes,
après avoir passé la nuit dans une lande de TAllier où s'élevait une
chapelle dédiée à saint Janvier et à saint René, buvaient, le 24 juin, le
saint vlnage, qui était composé de l'eau d'une fontaine dite de Saint
Jean et d'un peu de vin. 11 passait pour un puissant préservatif contre
la stérilité elles fasciniers qui nouent l'aiguillette et rendent les jeunes
maris impuissants''.
Le traitement de la stéi-ilité par usage externe de l'eau est plus rare;
cependant des femmes, pour avoir des enfants, se baignent dans une
fontaine près de Bizarnos en Béarn^; dans celles de Lanty près de Luzy,
de la Bonne Dame à Onlay (Nièvre) elles se lavent les seins, puis vont
prier à l'église'"'.
11 est vraisemblable que la coutume suivante, relevée seulement jus-
1. Bérenger-Féraud. Superslilions et survivances, t. 111, p. 294; A. de Chesnel.
Usages de la MonUir/ne Noire, p. 369 ; ; Jean Fleury. IJti. orale de la Basse-Nor-
mandie, p. 42 ; L. Martinet. Le Bernj préhislorique, p. 12, Légendes du Berry, p.
28.
2. Cauiilie Bonnard. Monuments religieux, militaires et civils du Poitou. Vienne
et Charente-Inférieure, Niort 1844, in-10, p. 48; L. Lejeal, in Rev. des Trad. pop.,
t. XIX, p. 336.
3. E. Ilerpiu. Xoces et baptêmes en Bretagne, p. lO^i.
Pour ne pas interrompre l'énumération des actes de la vie humaine qui sont
soumis à l'intUieuce de fontaines, je donne à celte section ceux qui s'attachent à la
génération, depuis la guérison de la stérilité jusqu'à celle du manque de lait, bien
que certains, ipii relèvent de la pathologie, eussent aussi pu prendre place dans la
section des Fontaines guérissantes.
4. J. Dulaure. Lhi culte des divinités génératrices, p. 287-288.
5. Horace Ghauvet. Légendes du Roussillon, p. .'iT, note.
6. D"" Paul Bidault. Superstitions médicales du Morvan, p. 77.
234 LA PUISSANCE DES FONTAINES
qu'ici dans le Morbihan, a été pratiquée ailleurs : une pèlerine profes-
sionnelle qui se disait « la servante de Madame de Quelven, » se ren-
dait à la fontaine de N. D. de Quelven, en Guern (Morbilian) pour prier
la patronne de donner des enfants aux femmes stériles, ou à celles
qui avaient perdu les leurs. Elle s'agenouillait sur la margelle, puisait
quelques gouttes dans ses deux mains, et en aspergeait le sol autour
d'elle en murmurant de vagues prières'.
Les visites faites aux sources réputées par les femmes désireuses de
devenir mères ont été constatées dans un grand nombre de pays; il n'en
est pas de même de celles qui ont un but tout opposé : jusqu'ici on n'en
a relevé qu'un seul exemple. Vers 1844, des femmes venaient demander
à sainte Eustelle de mettre un terme à leur fécondité, et elles buvaient
à sa fontaine ; l'auteur qui a rapporté cette coutume ne donne pas
d'autres détails -. D'après M. L. Legeal qui, en Août 190 i, a bien voulu
faire une enquête à Saintes, personne ne connaît ce pèlerinage ; M.
Daniel Bourchenin est arrivé aux mêmes conclusions : des personnes
auxquelles il s'est adressé ont paru surprises de cette imputation qui
leur semblait injurieuse pour la fontaine de Sainte-Eustelle^.
Des sources ont la réputation d'assurer une grossesse favorable et de
faciliter l'accouchement. Beaucoup de femmes vont boire à la fontaine
d'Aiguevive en Touraine, qui est sous le patronage de saint Gilles ; si
l'intéressée ne peut s'y rendre elle-même. elle peut se faire r.^mplacer ;
l'enfant à naître est consacré à la fontaine et l'eau bienfaisante le pré-
serve, même dans le sein de sa mère, qui en boit et l'emploie parfois
pour ses ablutions \ La fontaine de Saint-Léon à la Nive près de
Bayonne, guérit les maladies des femmes grosses^. Celles qui sont en
cet état vont à la fontaine de Sainte-Pompée 'Santez Coupaïa) à Langoat
(Côtes-du-.\ord); non loin de là, à Lanloup, on trempe le linge de corps
de la personne enceinte dans la fontaine de Sainte-Thouine'^ : à Bon-
amour en Trévé, à la limite du français et du breton, des femmes, pour
attirer sur leur gestation la bénédiction de saint Eutrope, se baignaient
dans sa fontaine ^
1. Aveueau de la Granciùre. A N. D. de Quelven. \a.nae3 1902, p. 10, 21, 15.
2. Camille Bonnard. Monuments religieux mililaires et civils du l'oiùou. Vienne et
Ciiareute-Inférieure, p. 48; Bonuard,qLii est l'auteur des dessins et du texte, ne semble
pas avoir complètement inventé cette pratique, qui était peut-ôtre une survivance
d'une ancienne coutume pa'ienne.
3. L. Legeal, in Rev. des Irad. pop., t. XIX, p. 333; Daniel Bourchenin, ibid., p. 394.
4. Jacques Rougé, in La Tradition, 1903, p. 333.
^.Nouvelle Chronique de lavillede Daijonne,\Sll, citée par .Marcel Baudouiu, Gazette
médicale, 2 Janvier 1904.
6, A. Le Braz, in Soc. arch. du Finistère, 1899, p. 202, 203.
7. Henri Liégard, Les Saints guérisseurs de la Basse-Bretagne, p. 21.
I
LA NAISSANCE 235
Quelques-unes de ces visites sont faites spécialement à l'intention
des enfants à naître : les femmes enceintes qui désiraient que les leurs
ussent des cheveux frisés allaient à la fontaine de Saint-Jean des
Eaux'. A Plouër, dans la partie française des Côtes-du-Nord, certaines
immergent dans une fontaine dont je n'ai pu savoir le nom, la chemise
dont elle revêtiront le bébé qu'elles attendent, et qui, par la vertu de
ses eaux, le mettra à l'abri de toute maladie^,
A la fin du XVIII*' siècle des Bretonnes pour s'assurer une heureuse
délivrance, plongeaient leur ceinture dans certaines sources ^ Mainte-
nant encore, la femme grosse qui s'est entourée deux ou trois fois les
reins d'un ruban trempé dans une eau sacrée se croit sûre d'accoucher
à terme et sans danger, d'un enfant robuste''.
On n'a pas, à ma connaissance, retrouvé de nos jours l'usage de
s'adresser au cours de l'opération, souvent pénible et dangereuse, à
des sources réputées. Au XVII* et au XVIII^ siècles, la fontaine de
Sainte-Camelle était très en faveur près des femmes en couches, sans
que l'on dise comment il fallait s'y prendre pour obtenir un résultat
favorable. Peut-être suffisait-il de promettre un voyage : la princesse
de Conti s'y rendit le 21 Avril 1662, pour accomplir un vœu formulé
pondant un accouchement laborieux ^
Il est possible que l'eau de certaines sources soit réputée propice
aux enfants àleur entrée dans le monde ; jusqu'ici je ne connais qu'un
seul exemple : en Touraine l'enfant, sitôt né, reçoit parfois sur ses
lèvres quelques gouttes d'eau puisée à la fontaine d'Aiguevive''.
Les exemples d'observances accomplies par les femmes après leur
délivrance sont rares et encore ils sont rapportés avec peu de précision ;
dans l'Aude, elles allaient boire, en invoquant la Vierge, de l'eau de la
source de Notre-Dame de Bay''; au XVIIl' siècle les paysannes des envi-
rons de Baud qui venaient d'accoucher, se baignaient dans la vaste
cuve de pierre placée au-dessous de la Vénus de Quiuipily".
Tous ceux qui ont entrepris une enquête un peu suivie dans leur
région, ont pu constater que les femmes s'adressent pour conserver.
1. L. Lex. Le Culte des eaux en Saône-el-Loire, p. 43. En Touraiue on implore
saint Greluchon, aux mêmes intentions. (Raphaël Blanchard, in Rev. des Trad pop
t. V, p. 745).
2. Comni. de Mme Lucie de V. H.
3. Cambry. Voyage dans le Finistère, p. 40.
4. [lenri Liégard, I. c, p. 21.
5. L. Lex. Le Culte des eaux en Saône-et-Loire^ p. 43,
6. Jacques Rougé, in La Tradition, 1903, p. 335.
7. Gaston Jourdanne. Contribution au Folk-Lore de l'Aude, p. 212.
8. RoscDzweig. Les Fontaines du Morbihan,]^. 239.
236 LA PUISSANCE DES FONTAINES
augmenter OU faire revenir leur lait, à de> fontaines spéciales dont elles
emploient fréquemment les eaux soit en breuvage, soit en lotions ' ; mais
ilsn"onl pas toujours relevé los observances accessoires que les pèlerines
accomplissent auprès d'elles; celle qui consiste à se laver les seins avec l'eau
réputée puissante est assez ordinaire-. Elle est pratiquée à la Fontaine
de la Bonne-Dame à Onlay (Nièvre', le 15 Août, à la Fontaine Morianne
près d'L'chon :Saùne-et-Loire) ; de plus pour avoir du lait en abon-
dance, les nourrices puisent ensuite de Feau dans un vase qu'elles font
toucher, avant de la boire, à une statue ancienne de sainte Anne, et
elles emportent le reste pour continuer pendant quelques jours l'acte
de dévotion ^. A Gouézec elles doivent faire, le corsage déboutonné,
trois fois le tour de la chapelle de Notre-Dame de Tréguron, s'arrêter
après chaque tour à la fontaine, s'y laver les seins, puis rentrer à Féglise,
dire cinq Pater et cinq Ave et verser quelque menue monnaie dans le
tronc*; dans la fontaine de N. D. de Trégurun en Edern (Finistère) elles
laissent choir, une à une, en se signant à chaque fois, trois épingles de
leur corsage". La singulière pratique usitée à Saint-Ygeaux COtes-du-
Xord est fondée sur une idée analogique : la pèlerine vide la fontaine,
d l'aide d'une écuelle, se rend à Féglise, dit un chapelet, et retourne
ensuite à la maison : pendant que la fontaine se remplit, les seins de la
femme se gonQent d'un lait excellent ^ .
La fontaine de Las poupettes^ à Sos, située dans une groUe, d(jnt les
aspérités ressemblent à des mamelles, a la vertu de faire venir le lait
aux nourrices qui en manquent ; une bouteille emportée, après Fof-
frande volontaire, et une fervente prière à la Vierge, suffit pour opérer
le résultat attendu'.
En nombre d'endroits de la Bretagne, aussi bien dans la partie cel-
tique que dans celle do langue française, on raconte, comme preuve de
l'efficacité lactifère des sources sacrées, les mésaventures arrivées à
des hommes qui. ayant observé près des fontaines da lait les mêmes
rites que les femmes, eurent les mamelles aussi gonflées qu'elles et ne
1. F. Daleau. Trad. de la Gironde, p. 40: Cambry. 1. c, p. Ifi4: F. Duine, in Rev.
des Trad. pop., t. XIX, p. 177: L. Durif. Le Cantal, p. 299, etc.
2. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 4. 22: L. Lex. Le Culte des eaux en
SaÔne-et-Loire, p. o. 22, 33. 37, 40, 42; J. -G. Bnlliot et Thiollier. La Mission de saint
Martin, p. 317: Henri Liésard, 1. c, p. 24: J. Lecœur. Esquisses du Bocage normand,
t. 11, p. 192.
3. J.-G. Bulliot et Thiollier. 1. c, p. 317 : D' Bogros. .-1 travers le Morvan, p. 160.
Les femmes boisent leau de la fontafne de Crée-Lait , Grée — augmente) au Barbin
en Vieillevigne i Jehan de la Cheînaye. Contes du Bocage vendéen, p. 33 note.
4. D"" Henri Liégard, Les saints guérisseurs de Basse-Bretagne, p. 24.
5. L.-F. Sauvé, in Rev. des Trad. pop., t. L p. 325.
6. D'' Henri Liégard, 1. c.
7. De llétivier. De l'agriculture des Landes, p. 433 :
LA FORCE ET LA CHANCE 237
purent se débarrasser de celle incommodité qu'après toute une série
de dévotions expialoires ; la même croyance existe en Limousin'.
Certaines sources sont réputées pour procurer la chance, la force et
même le bonheur.
Dans le pays de Tr('u;iiir>r, pour avoir un bon numéro, on s'adresse à
la Fcuntfun an hanter nuz, lu fontaine de minuit, située dans la vallée
du Guindy (Côtes-du-Nord). Une vieille femme y trempe, à minuit, deux
serviettes blanches et les rapporle au conscrit, sur la poitrine duquel
elle les place, toutes mouillées, en les disposant en forme de croix ; la
fontaine de Saiiit-EIllam, canton de Plestin, est l'objet de pratiques
analogues^. D'après un poème breton, des usages similaires ont existé
dans le sud deTArmorique : la veille du tirage, la mère lavait dans la
fontaine sainte le vêtement que son fds devait porter le lendemain ^
Jusqu'ici on n'a relevé qu'en Rrelagne la ci'oyance suivant laquelle
des sources privilégiées peuvent exercer de l'influence sur la vigueur
corporelle. Ceux qui se baignent le petit doigt de la main gauche, à
minuit sonnant, le soir de la pleine lune, dans une petite fontaine
presque cachée dans le creux d'un fossé à Saint-Samson près Dinan,
acquièrent une force étonnante''. Elle ne porte plus de nom actuelle-
ment; mais il est probable qu'elle était autrefois désignée sous celui
du patron de la paroisse, qui a de l'intluence sur la force physique ".
Vers 1835, pour être invincibles à la lutte, les Bas-Bretons faisaient
couler dans leurs manches et le long de leur poitrine les eaux de cer-
taines fontaines". Crtte pratique subsiste encore : les jeunes gens vont,
sur le conseil de quelque ancien, faire des ablutions, par une nuit de
nouvelle lune, aux fontaines de Sainl-Kadù, de Saint-GiKlas ou de Saint-
Samson. Autrefois ceux qui ambitionnaient de devenir des hercules
restaient plongés dans le bassin de la fontaine de Sainte-Candide en
Scaër, pays des lutleurs^ jusqu'au cou, pendant des heures entières''.
Dans le sud du Morbihan, lorsqu'un jeune homme part pour l'armée,
son aïeul, s'il vit encore, ou en sou lieu et place, le père ou la mère, le
conduisent à certaines fou lai nos consacrées et le soumettent à des
1. Gambry. Voyage dam le Finistère, p. 164; E. Souvestre. Les Derniers Bretons,
t. I, p. 59. D'' Hcuri Lié^'ard, l. c.,p. 24; F. Duiiie, in Rev. des Trad. pop., t. XIX, p.
175: L.-F. Sauvé, ibid., t. 1, p. 326 ; L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. H.
2. A. Le Braz, in Soc. arcli. du Finistère, 1899, p. 204, 205.
3. Abbé Guillômc. Livr el labourer. Vannes, 1849, in-18, p. 225.
4. Comm. de M™^ Lucie de V.-H.
5. Cf. t. 1, p. 339 du présent livre.
6. E. Souvestre. Les derniers Bretons, t. I, p. 61.
1. A. Le Braz. in Soc. arcli. du Finistère, 1899, p. 203, 204.
238 LA PUISSANCE DES FONTAINES
ablutions qui doivent, sinon le préserver des blessures, du moins le
tirer à peu près sain et sauf des dangers'.
En Basse-Bretagne, à la fin du XVIII^ siècle, on trempait les enfants
dans les fontaines pour les rendre insensibles à la douleur-.
En Saône-et-Loire, les premiers communiants vont planter dans l'eau,
sous la voûte de la Fontaine de Saint-Nizier à Jalogny, de petites croix
de bois, ou y suspendent des couronnes de feuillage, de roseaux, ou
même y jettent des sous ^
La puissance des fontaines ne semble guère s'étendre sur la réussite
des affaires autres que celles qui sont en relation avec l'amour. L'acte
qui suit n'a pas été accompli par des paysans, mais par des élèves d'un
grand collège catholique: étant venus à la fontaine de Lourdes ils y
trempèrent leurs plumes, afin d'être reçus à leur examen ^
Les femmes dont les maris sont en mer viennent s'agenouiller devant
la fontaine de Saint -Pierre le Pauvre à Tréboul près de Douarncnez,
pour demander que la pèche soit fructueuse. Actuellement elles s'adres-
sent à une statuette du saint, et l'on n'a pas relevé de pratiques en rela-
tion directe avec les eaux; l'eifigie du prince des apôtres a peut-être
eu pour but de supprimer, ou tout au moins de christianiser, des obser-
vances païennes".
Les fontaines dont les eaux assurent le retour au pays natal sont peu
fréquentes en France ; celle d'une petite source des environs de Gisors
appelée le Réveillon, possède ce privilège : si l'on boit de ses eaux on
revient mourir à Gisors, en quelque lieu que Ton soit exilé. Du temps
des Croisades, dit M. d'Arlincourt, les pèlerins du canton qui avaient
fait vœu d'aller en Palestine ne manquaient pas d'aller boire au
Réveillon pour ne pas mourir aux rives étrangères. Nos soldats de la
République et de l'Empire ont été s'abreuver aussi à la petite fontaine,
sans qu'on dise, malgré de douloureuses catastrophes, qu'elle ait perdu
de sa magique renommée". Jadis les conscrits, la veille du tirage,
allaient y boire pour ne pas prendre un mauvais numéro''.
Quelques fontaines font oublier les peines de cœur, les chagrins ou
la haine ; il y en a deux dans les Ardennes, peu distantes l'une de
l'autre; l'amoureux qui a perdu l'espoir d'épouser sa belle, va boire
un verre d'eau à la fontaine de Valacon, puis un second à celle d'Ar-
i. C. d'Amézeuil. Récits bretons, "p. 139.
2. Cambry, 1. c, p. 40.
3. L. Lex. Le Culte des eaux en Saône-et-Lob'e, p. 5,24.
4. Annales de Notre-Dame de Lourdes, t. II, p. 83, cité par Paul Parfait. L'Arsena
de la dcvolion, p. 6.
5. H. Le Carguet. Saint-Pierre le Pauvre, Quiinper, s. d., iu-12, p. 14.
6. Amélie Bosquet. La Normandie romanesque, p. 201.
T. Léon Plancouard, in fiev. t/es Trad. pop., t. XVI, p. 382.
l'agonie et le rnitPAS 239
gent, cl il est. des lors délivré de sa passion'. D'après une léii;ende de
Giicrnescy, les fées des mégnlilhos, des liougues et des cavernes,
voyant leurs demeures envahies par les sorciers, leurs ronds de
danse foulés par leurs pieds, el leurs amis, les hommes et les animaux
en butte à leurs conjurations et à leurs charmes, s'assemblèrent à
l'Ancrcsse, et s'élant convaincues (ju'elles ne pouvaient rien contre
ceux qui troublaient leur bonheur, elles résolurent de faire disparaître
la mémoire de leur passé en buvant à la fontaine d'oubli. Elle était
située tout en haut d'un ^rand amas de rochers qui surgissait de la
mer à l'exlrémiLé de la baie ; ses eaux étaient fi-aîches en été et tièdes
par les plus grands froids. Elles se rendirent en triste procession au
rocher, et après l'avoir escaladé, elles burent à la fontaine. Mais pour
elles, elle n'avait pas de vertu ; alors désespérées de ce que l'oubli
lui-même leur était refusé, elles prirent la résolution de se suicider
el arrivées à l'endroit où se dressait un ancien monument des druides,
elles se pendirent avec des tresses d'iierbes-. Celui qui boit l'eau d'une
fontaine des environs de Dinan, qui doit son orij^ine h une fée, oublie
toute animosité ù l'égard de ses semblables '. La fontaine de Saint Ju-
lien à Vasselay, que l'on appelle aussi la Fontaine des Jaloux, guérit
de la «jalousie innommée » ceux qui viennent y puiser '^
L'action des fontaines sur l'intelligence n'a été relevée qu'un petit
nombre de fois. La Font-Pinou à Saint-Léonard rend fou, mais une
autre dans le môme canton, rend la raison à celui qui s'y plonge la
lêle^ Une fontaine du Loir-et-Cher « débêtait » les pauvres d'esprit "■',
mais on ne dit pas comment il fallait faire pour arriver à ce résultat.
Les eaux de quelques sources de la Basse-Bretagne sont en relation
avec l'agonie et le trépas. Lorsque l'ombre de la mort semble planer
sur une personne chère, on va à Plougastcl-Daoulas consulter une
fontaine dédiée à saint Languiz, patron des moribonds. Si elle est
pleine, on peut revenir à la maison avec confiance ; l'heure du malade
n'est pas encore sonnée ; si au contraire elle est tarie, c'est signe de
mort inévitable. S il reste quelques gouttes sur la vase au fond de
l'excavation, il faut les recueillir, et si le malade est encore de ce
monde et continue de souffrir, répandre sur lui le contenu de la (îole ;
Languiz le guérira et le débarassera inmédialement du fardeau de
1. A. Meyrac. Villes el villaçies des Ardennes, p. 96.
2. Edgar Mac CuUoch. Guernseij Folk-I.ore, p. 221-222, iiole de Mme EJilh
Carey.
3. Lucie de V. [1. in Rev. des Trad. pjp., t. XVi, p. 4r.l.
4. L. Marlinnt. Le'f/endes du Bernj, p. 28.
5. L. de Nus.-iac. Les Fonlcdnes en Limousin, p. 27.
6. F. Hoiissay, in Rev. des Trad. pop., t. XV, p. 382.
240 LA PUISSANCE DES FONTAIISES
la vie'. S'il arrivait qno le pèlerinage pour abréger Tagonie n'eût pas
été efficace, celle qui l'avait accompli par procuration devait à son
retour, verser sur les paupières du patient quelques gouttes d'eau
prise à la fontaine de Rumengol ; ses yeux se renversaient aussitôt
dans leurs orr>itres et la douleur le quittait avec la vie ^ Les morii)onds
des environs de Seilhac veulent boire avant leur fin, un peu d'eau de
la fontaine de Boussaguet K
On vient d'assez loin à une fontaine de Saint-Helen près de Dinan,
chercher de l'eau alin de laver la figure des rnorts; elle a la vertu d'en-
lever toutes les souillui'es, et comme la figure représente l'àmo, c'est
elle qui reçoit celte ablution. Autrefois on ne se servait aux environs
d'Amancey (Doubs), pour faire la toilette des morts, que de l'eau de la
fontaine de Gai, qui ("tait aussi réputée pour ses qualili'S puiiiiantes, et
on venait parfois de très loin en cherchera
En plusieurs pays on attache une idée de bonheur à l'eau puisée aux
fontaines à certains jours de l'année. Dans les AIjjos et en Franciie-
Comté, l'heure de minuit du premier de l'an est surtout propice : les
Franc-Comtois attendent avec impatience qu'elle ait sonné pour être
les premiers à boire à la fontaini^ ou à donner de son eaiià leur bétail,
car ils croient que la première personne qui absorbe la fleur ou la
crème de l'eau sera heureuse toute l'année ; si ce sont les bêles elles
engraissent ou prospèrent à souhaita Eu Uerry et dans la Meuse, celui
qui puise le premier à la fontaine du village a de la chance jusqu'à la
fin de l'an'"'. L'abondante fontaine de Durstel en Alsace donne du J)on-
heur à celui qui peut prendre la première eau qui y coule le premier
janvier'. Le samedi saint, en Provence, au moment où les cloches se
remettent à carillonner, les femmes viennent en foule chercher de l'eau
à la fontaine, persuadées que la famille qui la boira sera préservée de
maladies et d'accidents pendant toute l'année ^
L'eau d'une source à Houtain-le-Val (IJrabant wallon) puisée à
minuit de Noël, avant que les douze coups n'aient sonné, préserve de
tout malheur ceux qui s'en servent'.
On trouve dans les contes des similaires de la fontaine deJou-
1. Henii Liégard. Les saints guérisseurs en Basse-Uretagne, p. 74.
2. A. Le Braz. Au paj/s des pardons, p. 109.
3. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 28.
4. Ch. Thuriet. Trad. pop. du Doubs, p. ~.
5. Bridel. Mythologie des Alpes, p. 191 ; Ch. Bcauquier. Les mo's en Franche-
Comté, p. 10.
6. Laisnel de la Salle. Croyances du Centre, l. 1. p. Ofi : II. l.aiiniiîTassc. Us de
la Meuse, p. 175.
7. Aug. Stœber. Die Sagen des Misasses, n. 231.
8. Bérenger-Féraiul. Su/ierstitions et survivances, t. 111, p. 298.
9. Alfred Harou, in liev. des Trad. pop., t. XIll, p. 35.
CONSULTATIONS ET PRÉSAGES 241
vence ; ordinairement un vieux roi envoie ses fils à la recherche
de l'eau qui rajeunit ou qui « ramène les vieilles gens à l'âge de quinze
ans », et qui ne peut être prise que dans une fontaine de l'accès le
plus difficile '. On racontait dans le Jura qu'il y avait jadis vers Chate-
nois une fontaine qui rajeunissait les femmes, pourvu qu'elles eussent
été un an et un jour fidèles à leur mari-.
L'eau qui endort figure dans un conte de marins : il suffit de puiser
à une fontaine que le diable possède dans une île et d'en jeter quel-
ques gouttes sur la tète de quelqu'un pour qu'il tombe dans un
sommeil profonde
On a relevé quelques exemples de conjurations qui sont en rapport
avec la puissance que l'on attribue aux fontaines. La clandestinité,
peut-être obligatoire, de la pratique, le caractère « d'envoûtement »,
qu'elle semble avoir parfois, explique pourquoi on en connaît peu qui
s'appliquent aux hommes, et pourquoi on n'en a pas de description
précise. A vrai dire, la seule mention authentique est celle de la fon-
taine de Saint-Mauvais, commune d'Argent, en Berry, à laquelle on
allait, il y a quelques années encore, s'ablulionner pour intercéder
contre un ennemi, un rival, un oncle ù succession, une belle-mère,
elc*.
Le caillebotier ou soutireur de beurre du Berry se rend, dans la
matinée du premier jour de l'an, avant tous ses voisins, près delà
fontaine ou de l'abreuvoir du hameau. Il en écréme avec soin la sur-
face, et avec ces précieuses prémices, il compose un breuvage grâce
auquel ses vaches deviendront promptement les meilleures laitières du
canton \
• § 3. CONSULTATIONS ET PRÉSAGES
iJans la plupart des pays où le folk-lore des fontaines a été étudié
avec quelque suite, on constate que presque tous les actes importants
de la vie sont l'objet de consultations faites sur leurs eaux mêmes ou
dans levoisinage immédiat. On s'adresse à elles, quoiqu'assez rarement,
dès avant la naissance, et lorsque l'enfant est né, pour connaître le
sort qui lui est réservé. Les adultes, même bien portants, les interrogent
pour savoir s'ils doivent vivre longtemps ou mourir à bref délai ; en
i. E. Cosquin. Contes de Lorraine, t. I, p. 208; Paul Sébillot. Contes de la
Haute-Bretagne t. III, p. 156, 161. Contes, 1892, p. 12.
2. Ch. Thuriet. Trad. de la Haute- Saône et du Jura, p. 339.
3. Paul Sébillot. Contes des Landes et des Grèves, p. 33.
4. Ludovic Martinet, in VHomme, 1884, p. 456.
5. Laisnel de la Salle. Croyances du Centre, t. 1, p. 238.
16
242 LA PUISSANCE DES FONTAINES
cas de maladie, eux ou leurs proches les consultent sur les probabilités
de guérison. Les oracles les plus nombreux que l'on va chercher auprès
des sources sont en relation avec l'amour et le> chances de mariage ; plus
rarement elles son' appelées à certifier la pureté des jeunes filles ou la
fidélité des femmes. Elles décèlent aussi les gens coupables de vol, et
renseignent sur le sort des absents 11 ne semble pas qu'on vienne leur
demander si on réussira dans des affaires d'argent ou si l'on parviendra
au but de son ambition ; mais il n'est pas improbable qu'on le fasse.
Elles sont interrogées sur la fin prochaine des agonisants, et il ne serait
pas bien surprenant de découvrirdans des pays, où, comme en Bretagne,
on essaie par divers moyens superstitieux de savoir quel est. dansl'autre
monde, le sort des défunts auxquels on s'intéresse, des espèces de divi-
nations accomplies à cette intention auprès de fontaines spéciales.
Il est certain, au reste, que nous sommes loin de connaître toutes les
consultations qui sont encore en usage : beaucoup se font clandestine-
ment, parce qu'elles touchent à des sentiments d'un ordre tout intime,
que le clergé les combat, ou encore parce qu'il est nécessaire, pour leur
réussite, qu'aucun œil profane ne soit témoin des actes accomplis auprès
des eaux merveilleuses. Il n'est pas impossible qu'il soit même interdit
de révéler à des étrangers les pratiques les plus secrètes, dont la divul-
gation pourrait attirer quelque disgrâce à l'indiscret, ou enlever à la
source une partie de sa vertu. On peut encore ajouter à toutes ces
causes qui augmentent la difficulté de l'enquête, la répugnance que les
paysans éprouvent à raconter les faits qu'ils supposent pouvoir être un
sujet de moquerie de la part des habitants des villes.
Le rite traditionnel est ordinairement accompli par l'intéressé ; mais
lorsque, par suite de son état de santé ou pour tout autre empêchement,
il lui est difficile de se rendre à la fontaine, il peut confier le soin de le
remplacer à un parent, ou même à une personne étrangère. En ce
cas, il lui remet, pour le représenter d'une façon pour ainsi dire
matérielle, un objet qui l'a touché de piès, du linge de corps ou une
sorte d'effigie.
L'épreuve par le flottement est l'une dos plus usitées, et elle
s'applique à des actes très divers de la vie humaine ; dans le Morvan
et en Basse-Bretagne, elle a lieu même avant la naissance. Les femmes
grosses se rendent à une fontaine près de Tannay et y plongent les
langes destinés au petit être à venir ; s'ils sont souillés par la vase,
elles peuvent prendre le deuil ; s'ils sortent nets, elles conçoivent les
plus douces espérances'. Des sources, comme celle de Saint-Idunet, de
1. Dr Paul Bidault. Les superstitions médicales du Morvan, p. 78.
l'épreuve par le flottement 243
Saint-Gonvol, de Saint-Léger^ permettent d'être fixé à l'avance sur le
sexe de l'enfant; il suflit de poser à la surface do l'eau deux chemi-
settes, une de fille, une de garçon ; celle des deux qui surnagera le plus
longtemps indi([uera par là même si la petite créature à naître port(M'a
plus lard culotte ou jupon'.
Pour savoir le sort réservé à un nouveau-né, on jette une poupée
d'étoffe, ou tout autre simulacre du même genre, dans la fontaine de
Saint-Languy, près d'Autun, dans la source de Sainte-Claire en La
Comelle ou dans la fontaine de Vauban ; si l'objet surnage^ l'enfant
parcourra une longue carrière ; s'il est submergé, c'est pour lui un
arrêt de mort-. Dans le Finistère, une pèlerine plonge un des langes
dans la source sacrée : s'il fiotte, l'enfant est de bonne venue ; s'il
descend tout de suite au fond, ses jours sont comptés. A la fontaine
Saint- Adrien, entre la Roche-Derrien et Pommerit-Jaudy, c'est la
chemise qui sert à celle épreuve ^ A Lognivy, près de Lannion, vers
1820, on jetait aussi dans la fontaine la première chemise du nouveau-
né ; si le collel s'enfonçait d'abord, il devait mourir, si c'était le bas, il
était assuré de vivrez
Le premier mai les mères venaient baigner leurs enfants, nés depuis
la môme date de l'année précédente, dans la fontaine de la Mort, Fcun-
tenn an Aukou, en PIouégat-Guerrand^. Le Jean, qui a rapporté cette
pratique, n'en indique pas la raison ; il est possible qu'elle se rattache
à une observance analogue à celle qui se faisait à la fontaine de Sainte-
Candide en Scaèr, à la fin duXVIH" siècle ; on y plongeait l'enfant que
l'on soupçonnait d'avoir été l'objet d'un sort jeté ; s'il s'allongeait
lorsqu'on l'y mettait, il devait vivre ; si au contraire il retiraitles pieds,
il était destiné à mourir dans peu \
Les actes accomplis aux fontaines par ceux qui veulent être rensei-
gnés sur la destinée des adultes bien portants n'ont été jusqu'ici
relevés qu'eu Basse - Bretagne : au commencement du XYII*^ siècle,
dans certaines paroisses du Finistère on faisait, le premier Jour de
l'an^ il quelques fontaines, des ofirandes d'autant de pièctis de pain
qu'il y avait de personnes dans les familles, jugeant de ceux qui
1. A. Le Uraz, iii .Soc. arck. dit Finistère, 1899, p. 203.
2. L. Lox. Le Culte dci canr en. Saône-et-Loire, p. 12, 20, 46.
3. A. Le Braz, I. c, p. 203; N. Quellicu. Contes du pays de Tréguier, p. 203.
A Lanvcru (Finistère) la fontiine monumentale dans laquelle on trempe les
chemisettes pour être renseigné sur la vitalité tles cnfautsest adossée au reliquaire
(G. P. de Rilalongi. Les Bir/oudens, p. 530), circonstance qui n'est pcul-êlre pas
étrangère à l'origine de cette pratique.
4. Boucher de Portlies. Chants armoricains, p. 203.
3. G. Le Jean, in Huit, urc/iéolor/ique, t. 111 (l&ol), p. 60.
6. Cainbry. Voyai/e dans le Finistère, p. 400.
244 LA PUISSANCE DES FONTAINES
devaient mourir dans cette année-là, par la manière dont ils voyaient
flotter les morceaux jetés en leur nom'. Celte coutume était pratiquée
jadis à Loc-Renan, aux mêmes intentions et le même jour, mais chaque
pain était beurré: si le côté beurré se tournait en dessous^ c'était le tré-
pas; si deux morceaux se collaient, signe de maladie; si le pain restait
entre deux eaux, la vie était en danger, sans qu'il y eût certitude de
mort ; s'il surnageait, l'existence était assurée-.
Ceux qui on! relevé celte façon d'interroger l'oracle en parlent au
passé ; elle est peut-être tombée en désuétude, et si elle subsiste encore,
elle est assez rare pour avoir échappé aux observateurs contemporains.
Une autre consultation, celle-ci individuelle et d'ordinaire accomplie
par l'intéressé, a encore lieu dans la partie sud du Finistère, et parti-
culièrement aux environs de Rosporden ; pour connaître approximati-
vement dans quel délai on doit mourir, on pose sur l'eau de certaines
sources sacrées, une croix faite de deux ramilles de saule. Si elle flotte,
la mort ne lardera guère ; si au contraire elle s'enfonce, le terme est
encore assez éloigné : il le sera d'autant plus qu'elle aura coulé plus
vile. Ailleurs, et en particulier à Saint-Léger, près de Quimerc'h, où le
rite se pratique d'une façon courante, le jour du pardon, on est d'autant
plus menacé que la croix s'enfonce plus rapidement''.
L'épingle, dont le rôle augurai est si considérable en matière d'amour,
est aussi employée dans la région de Pont-l'Abbé, par ceux qui veulent
se renseigner sur l'heur ou le malheur: si placée sur la fontaine, elle
fait plusieurs tours et suit le fil de l'eau, c'est un signe de bonheur ou
de richesse ; si tombant sur la pointe, elle coule au fond et s'y plante,
c'est un présage de mort^.
Le cristal des fontaines constitue aussi une sorte de miroir magique ;
il est, ainsi qu'on le verra plus loin, consulté par les amoureux de pays
assez variés ; mais en ce qui concerne les chances de vie ou de mort,
son usage n'a été constaté jusqu'ici qu'en Basse-Bretagne : Celui qui
veut savoir combien de temps il lui reste à vivre va se pencher, la
première nuit de mai, sur le coup de minuit, sur Va Frunteun-an-Ankou
(la fontaine du Trépas) à Plégat (Plouégat) Guerrand. S'il doit mourir
sous peu, au lieu de son image vivante, c'est la tèle qu'aura son
squelette qui lui apparaîtra ^
1. Vie de Michel Le Noblelz, citée par 11. Gaidoz, in Bev. Cellioue,l. il, p.
485.
2. Vérusuior. Voyage en Basse-lirelaqne^ p. 261.
3. A. Le Braz. La Légende de la Mort en liasse -UreLagne, t. I, p. 69.
4. G. -P. de Ritalougi. Les liigoudens, p. 66.
S.A. Le Braz. La Légende de la Mort,t], p. 71. On a vu,p 203, un antre e.xem pie
de reflet de la tête de mort, qui annonce le décès prochain d'un matelot qui vi:nt
de s'embarquer.
à
l'épreuve par le flottement 245
Ce genre de consullalion est plus fréquemment employé par les gens
qui, ayant été mordus par des chiens suspects d'hydrophobie, désirent
être renseignés sur la gravité de leur cas. Ils se rendent à la fontaine
de Saint-Gildas et le rustique miroir de l'eau donne un diagnostic cer-
tain. Si l'image du chien se reflète sur la surface de l'onde, le sujet est
enragé, sinon il n'est pas malade ; dans le premier cas d'ailleurs l'of-
frande d'un coq suflit pour préserver le mordu du terrible maP. L'oracle
rendu par la fontaine de Saint-Ségal, près de Châteaulin, est fondé sur
une idée diamétralement opposée : la personne mordue n"a rien à
craindre si elle voit sur ses eaux l'image du chien coupable ; si elle ne
l'aperçoit pas, elle mourra à bref délai de la rage-. Suivant la croyance
du cap Sizun, les chiens enragés sont obligés, avant de mourir, de
venir rendre compte de leur conduite à saint Tugen de Primelin. Celui
qui a été mordu doit tâcher de devancer le chien, et pour cela il court
à la chapelle, fait trois fois le tour de la fontaine et regarde au fond
de l'eau ; si celle-ci reflète sa figure, il peut se rassurer, le saint a
entendu sa prière et il l'a exaucée; si l'eau reproduit l'image du chien,
c'est que l'animal a déjà passé, et a caché à saint Tugen ce qu'il a fait;
le saint n'a plus de pouvoir et le patient tombe de rage à l'instant ^
L'épreuve par le flottement du linge ayant appartenu au malade dont
on veut connaître les chances de guérison ou de mort a été relevée
dans un assez grand nombre de pays de France, et elle est aussi
assez courante en Wallonie*. Elle consiste à l'étendre sur les eaux de
sources réputées pour leur vertu, et dont quelques-unes ont surtout
cette spécialité : lorsque le linge ou la chemise surnage, le malade est
d'ordinaire certain de guérir ; s'il va au fond sa mort est proche. Cette
consultation s'est faite, pour les enfants, à la fontaine de Saint-Eutrope,
à celles de Genay et de Thostes dans la Côle-d'Or ; on s'adressait pour
les adultes fiévreux, à la source de Saint- Barthélémy à Monlhelon près
d'Autun ; à celle deSaint-Alangeur (Côte-d'Or), qui fut comblée à la fin
du XVIII" siècle, on venait de fort loiu pour les malades qui étaient
à l'agonie ou traînaient depuis longtemps ; l'immersion de la chemise
était précédée d'une neuvaine et accompagnée de prières ^ On tirait des
augures analogues de pratiques qui se faisaient, ou se font, près de
1. Henri Liégard. Les saints guérisseurs de Basse-Brelagne, p. 51.
2. E. lîolland. Faune populaire, t. IV, p. 13.
3. II. Le Garguet. Les clés el le culte de saint Tugen. Quimpcr, 1891, io-8o.
4. Comm. de M. 0. Colson.
5. Ilipp. Miirlot, ia lieu, des Trad. pop., t. X, p. 213-214 ; L. Lex. Le Culte des
eaux en Saône-et-Loire, p. 28.
^46 LA PUISSANCE DES FONTAINES
plusieurs fontaines du Morbilian, cl de quelques fontaines de la Meuse'.
Lorsque la chemise posée sur lu fontaine Sainte-Reine à Villiers Saint-
Benoit (Yonne), restait sur l'eau, non seulement le malade devait
guérir, mais c'était pour lui un présage de longue vie-.
Parfois le pronostic dépend, comme on l'a déjà vu en matière de des-
tinée, de la façon dont s'opère la submersion ; suivant que la i)etite
chemise de l'enfant, plongée dans la fontaine de Saint-Just en Ti'évé près
Loudéac, ou dans celle de Saint Pierre en Saiat-Thélo (Côtes-du-Nord)
s'enfonce par le haut ou par le bas, il doit guérir ou succomber '. En
divers autres pays de Basse-Bretagne, les observations que Ton tire
de cette pratique sont plus nombreuses et plus variées. Lorsque la che-
misette du petit malade placée sur la fontaine consacrée surnage
facilement, l'atrection est bénigne; descend-elle tout de suite au fond,
aucune puissance au monde ne saurait sauver le petit être. Si elle flotte
au contraire entre deux eaux, l'affection est grave, la guérison incer-
taine, et il faut se hâter de le revêtir do linges trempés dans la source
miraculeuse *^.
Quelques actes accessoires, assez rarement constatés, semblent
avoir pour but de rendre la consultation plus efTicace. Lorsqu'on
venait la nuit à la source de Souppy-le-Château, qui coulait dans
l'ancien cimetière, la chemise ou le linge du patient, devait être
imprégné de sa sueur". A Lay Saint-Rémy, près de Toul, avant
d'étendre sur l'eau de la fontaine de Saint-Léger un linge à l'usage du
malade, on lui faisait toucher l'image de ce bienheureux"^.
On a relevé deux exemples d'une singulière pratique à laquelle on
n'avait recours que dans des cas exceptionnellement graves : les objets
sont très lourds, mais il semble que ceux qui les emploient pensent
qu'ils ne sont pas forcément soumis aux lois physiques. Dans le Loir-
et-Cher, les gens qui avaient chez eux un moribond jetaient dans une
fontaine un fer rouge encore ; s'il surnageait la guérison était pro-
chaine"; h Ilénansal (Côtes-du-Nord), l'épreuve doit être faite avec un
fer à cheval trouvé sur le chemin par une nuit sans lune ; on le porte
t\ une fontaine spéciale : s'il va au fond, il est inutile de soigner le
malade ^
1. Rosenzweig. Les Fontaines du Morbihan, p. 2'id ; H. Labourasse. Anciens us
etc. de la Meuse, p.' 143, 143.
2. C. Moiset. Usages de l'Yonne, 'p. 81.
3. J.-M. Carlo, in fiev. des Trad. pop., t. XIII, p. 616, 100.
4. D"" Henri Liégard. Les saints r/uérissetirs de Basse-Bretaqne, p. 28.
5. H. Labourasse. Anciens'us etc.' de la Meuse, p. 143.
6. Wichar A. 'Traditions de J.orraine, p. 108.
7. François lloussay, in'/{et>.''de.9 Trad. pop., t. XV, p. 3S2.
8. Coraïu. de M""» Lucie de V. H.
l'épreuve par le flottement 247
Quand on ne sait pas au juste à quel bienheureux il convient de
s'adresser, on pratique l'épreuve par le lloltemeut. En Berry si la
chemise du malade déployée sur la fontaine descend rapidement au
fond de l'eau, il n'est pas nécessaire d'aller plus loin ; si elle surnage,
le saint de céans ne peut rien à la guérison, et il (aut chercher
ailleurs'. Dans la Meuse, lorsqu'un enfant soulï'ro ou languit, sa mère
ou quelque membre de sa famille se rend avec une de ses chemises à
l'une des sources voisines de Gondrecourl et de Ligny. On la
jette sur l'eau : si elle surnage, l'enfant est condamné comme « ne
tenant pas du saint », si au contraire, elle coule toute entière ti
fond, lenfant « tient tout entier du patron de la fontaine, et sa gué-
rison est assurée. Dans l'un et l'autre cas la famille fait faire une
neuvaine qui hAtera la mort ou le rétablissement du malade. Si une
partie seulement de la chemise est immergée, la partie correspondante
du corps est seule atteinte^ etl'on n'en fait pas moins la neuvaine obli-
gatoire-. La partie de la chemise des enfants malades, qui, trempée dans
la fontaine Saint-Germain à Chapelle-lez-Herlaimont, se mouilleen pre-
mier lieu indique le siège de la maladie ^ A Saint-Rémy, dans la Meuse,
il est révélé par les points de la chemise qui s'enfoncent^.
Ainsi qu'on l'a vu, p. 214, la salive sert à connaître la bonne ou la
mauvaise qualité de l'eau. Elle est aussi quelquefois employée dans le
Finistère par ceux qui veulent savoir s'ils sont poitrinaires. Ils crachent
dans une fontaine ou dans un ruisseau ; si la salive reste quelque temps
sur l'eau sans se dissoudre, ils sont en bonne santé ; mais s'ils sont
attaqués de cette affection, leur crachat se confond de suite avec l'eau ^.
On peut désigner sous le nom d'épreuve par le son, une pratique
qui jusqu'ici n'a été relevée que dans le paysdeGouriu (Morbihan . On
se rend à la fontaine de Saint-Diboan, dont le nom signifie « qui guérit
de toute peine», et onla videcomplètementavec une écuelle. Cetteopéra-
tion accomplie, on se penche sur le Irou par lequel l'eau sort de
de terre ; si elle sourd avec bruit, le moribond est en train de trépas-
ser, si au contraire elle s'épanche sans bruit, toutes les chances sont
pour qu'il revienne à la vie ".
Un autre saint de l'agonie, saint Languiz, a aux environs de Plou-
gastel-Daoulas, dans le Finistère, une source qui lui est dédiée.
On va la consulter lorsque l'ombre de la mort semble planer sur une
personne chère ; si elle est pleine, l'heure du malade n'est pas
1. Laisnel de la Salle. Croyances du Centre, t. I, p. 323.
2. H. Labourasse. Anciens us etc. de la Meuse, p, 143.
3. Alfred llarou. Le Folklore de Godurville, p. 32.
4. H. Labourasse, 1. c, p. 145.
5. Comm. de M. Yves Sébillot.
6. A. Le Braz. La Légende de la Mort, t. I, p. 85-86.
248 LA PUISSANCE DES FONTAINES
encore sonnée ; si au contraire elle est tarie, c'est signe de mort inévi-
table ; s'il reste quelques gouttes sur la vase au fond de l'excavation, il
faut les recueillir, et rentré au logis du malade, verser sur lui le
contenu de la fiole. Saint Languiz le guérira ou le délivrera immédia-
tement de ses souffrances '.
Les fontaines sont aussi le théâtre d'une autre série de consultations,
en général clandestines. Les plus nombreuses sont celles qui ont trait
au mariage, et auxquelles se livrent les jeunes filles, rarement les
garçons. L'épingle est l'agent le plus employé actuellement. Elle
semble avoir remplacé des objets moins lourds, épingles de buis et
d'os, arêtes ou simples épines, qui étaient jadis, comme aux époques
préhistoriques, usités dans la toilette des paysannes, et qui avaient
moins de chance d'être submergés. Une note de Cambry, à propos de
la fontaine de Bodilis, dit qu'à la fin du XVIII* siècle les femmes de ce
pays attachaient leurs vêtements avec des épines-, comme le faisaient,
il y a une trentaine d'années, les pauvresses de la Haute-Bretagne et
beaucoup de femmes du Cap Sizun dans le sud du Finistère. Naguère
encore (vers 1855) les garçons qui s'adressaient à la fontaine des Cinq-
Plaies en Servel, pour savoir s'ils étaient aimés, y jetaient une épine,
de même que les'jeunes filles qui allaient demander à la fontaine Saint-
Michel de certifier leur pureté, et que beaucoup de paysannes du
Morbihan, que le D' P'ouquet prétend être avisées, alors qu'elles conser-
vaient inconsciemment un rite traditionnel'.
Un des plus anciens exemples de cette consultation nous a été
conservé par hasard, dans les mémoires d'un homme qui, dans sa
jeunesse, en avait été témoin oculaire. Il se préparait à quitter Sens,
lorsqu'il fut invité à assister à la fête de l'Epingle. Elle avait lieu à une
fontaine qui était alors désignée sous le nom de la déesse des amours ;
celle-ci avait probablement succédé depuis peu à un saint ou à une
sainte, et l'on continuait à demander aux eaux de la source une
consultation dont l'origine était sans doute ancienne. Voici au surplus
la transcription du passage : des jeunes personnes vont jeter une
épingle dans une fontaine dédiée à Vénus, pour savoir si elles seront
mariées dans l'année. Si l'épingle se précipite au fond sans reparaître,
elle enfouit avec elle le plus doux espoir ; mais si elle reste à la
surface de l'eau, c'est le signe enchanteur d'un prochain hyménée, et
1. D' Henri Liégard. Les saints guérisseurs, p. 74.
2. Cambry. Voyage dans le Finistère, p. 24S.
3. B. Joliivet. Les Côtes-du-Nord, t. I.V, p. 63 ; Dr Fouquet. Légendes du Mor-
bihan, p. 11.
LA CONSULTATION PAR l'ÉPINGLF 249
les roses du plaisir s'épanouissent sur le front virginal do la jeune
personne K
Celte fontaine est probablement celle d'Azon, commune de Saint-
Clément, à deux kilomètres de Sens, à laquelle on se rendait autrefois
en partie de plaisir le mercredi de Pâques. Pour savoir si elles se
marieraient dans l'année, les jeunes filles posaient leurs épingles les
plus légères; si elles surnageaient, c'était un bon présage; si elles
allaient au fond, c'était partie remise pour l'année suivante-.
La consultation par l'épingle a été souvent relevée à l'époque
contemporaine. Au Cap Sizun des jeunes filles jettent des épingles dans
la fontaine de Sainte-Eveth pour voir si elles se marieront dans l'année.
Si l'épingle surnage, le oui sacramentel sera bientôt prononcé ; si elle
va au fond, elles ont encore un petit espoir. La source, qui est très
forte, rejette quelquefois l'épingle hors de la cupule creusée dans la
dalle, il y a aussi des accommodements : souvent on enduit l'épingle
de beurre ou on la pose dans les cheveux. L'épingle graissée surnage
un peu de temps avant de s'enfoncera Dans le Morbihan, si l'épingle
du mouchoir en face du cœur reste sur l'eau, la jeune fille se mariera;
s'il en est autrement, l'époux attendu tombe avec elle au fond '\ La
fontaine Saint-Gouslan au Croisic (Loire-Inférieure) et plusieurs
fontaines des Cùtes-du-Nord étaient ou sont encore consultées de la
même manière •'.
Cette pratique n'est pas spéciale à la Bretagne ; on l'a constatée,
moins souvent il est vrai, et peut-être parce que les autres pays ont été
moins bien explorés, en dehors de la péninsule armoricaine. A lafontaine
d'Azon, près de Sens, à celle de Sainte-Sabine dans les Vosges, les jeunes
filles posaient sur l'eau leurs épingles les plus légères : si elles sur-
nageaient, elles se mariaient dans Tannée''. A Gespunsart (Ardennes),
au lieu d'une épingle, elles se servaient d'une aiguille ^
L'épreuve dans laquelle le présage dépend, non plus du flottement,
mais des circonstances qui accompagnent la submersion do l'objet
déposé sur les eaux, semble plus moderne : il n'est toutefois peut-être
pas téméraire de supposer qu'elle existait en même temps que celle
par le flottement, ou qu'elle a été imaginée lorsqu'on s'est aperçu que
1. Audiger (Garnier Audiger). Souvenirs et anecdotes des Comités révolution-
naires. Paris, 1830, in-16, p. 280.
2. C. Moiset. Usar/es de r Yonne, p. 81.
3. H. Le Carguet, in Revue des Trad. pop., t. IX, p. 354.
4. Dr Fouquet. 1. c, p. 11, 80.
5. Paul Sébillot. Traditions de la Haute- Bretagne, t. I, p. 70 ; Yves Sébillot, in
Rev. des Trad. pop., t. XIX, p. 349.
6. C. Moiset. Usages de l'Yonne, p. 81 ; Richard. T'^ad. de Lorraine, p. 120.
7. A. Meyrac. Géographie des Ardennes, p. 227.
250 LA PUISSANCE DES FONTAINES
le cuivre ou l'acier avaient moins de chance de surnager que les
matériaux plus légers d'autrefois.
En Poitou, dans les Vosges et dans plusieurs parties de la Haute-
Bretagne la jeune fille est assurée de se marier dans l'année si l'épingle
descend sans faire de tourbillon '. ABarenlon, au contraire, dans l'an-
cienne forêt de Brocéliande, les jeunes tilles disaient, en faisant le signe
de la croix avec une épingle détachée de leur fichu ; « Ris, ris, fontaine de
Barenton, je vais te donner une belle épingle ». Si en tombant elles la
faisaient bouillonner, elles étaient convaincues qu'elles auraient un
mari à la Paquet
Aux environs de Pont-l'Abbé, si l'épingle, tombant à plat, tourne sur
elle-même avant de couler au fond, la jeune fille se mariera dans Tannée;
si elle se dérobe en signe? inégaux, elle restera fille ^
Lorsque l'épingle jetée dans la fontaine de Saint-Gobrien, dans le
Morbihan français, descend la tète en bas, la jeune fille trouvera
un époux avant l'an révolu '". A Plumaudnn, commune de la partie
française des Côtes-du-Nord, une fontaine donne la réponse à la per-
sonne qui l'interroge : autant de fois elle pourra compter jusqu'à, trois
avant que l'épingle ne soit submergée, autant d'années la séparent du
mariage °.
Dans plusieurs parties du sud-ouestdela France le présageest liréde la
position qu'occupent sur le sol de la fontaine les épingles qui y ont été
lancées. Vers 1844, les jeunes filles, après une prière à Sain te-Eustelle, dont
la fontaine se voyait près des Arènes de Saintes, laissaient échapper deux
épingles qu'elles pressaient entre le pouce et l'index ; si arrivées au
fond de l'eau, elles se trouvaient placées en croix, la pèlerine se mariait
dansl'année". Cette consultation se fait dans plusieurs autres endroits, où
le procédé est plus compliqué. Dans la Gironde, la jeune fille tourne le
dos à la fontaine et jette les épingles dans l'eau par dessus l'épaule
gauche ; si elles tombent en croix, elle se mariera avant l'année révolue;
comme le sol de ces sources sacrées est parsemé de nombreuses
épingles, il y a de grandes chances pour que celles qui y sont jetées
forment la croix avec celles qui s'y trouvent déjà''.
Divers objets remplissent dans ces consultations un rôle analogue à
1. L.-F. Sauvé. Le Folk-Lore des Hautes-Vosges, p. 247; B. Souche. Croyances,
etc., p. 24
2. Pitre-Chevalier, in Musée des farnilles, i%il, p. 195; Paul Sébillot. Trad. de la
Haute Bretagne, t. I, p. 70.
3. G. P. de Ritalongi. Les Bigoudens, p. 66.
4. E. Herpin. La cathédrale de Sainl-Malo, p. 42.
5. Com. de Mme Lucie de V. H.
6. Camille Bonnard. Monuments rellgipux, militaires et civils du Poitou. Vienne
et Charente-Inférieure. Niort, 1844, in-4, p. 48.
7. Fr. Daleau. Traditions de la Gironde, p. 55 ; Coram. de Fr. M. Daleau.
CONSULTATION PAR LE (lOUHANT 251
celui de ces ol)jels de toilelle. Quand une jeune fille jette des morceaux
de poterie dans la fontaine de Saint-Derrion en Penmarc'h (Côtes-du-
Nord), le nombre des bulles d'air qui montent à la surface lui indique
combien d'années elle devra attendre un mari '.
ATrigavou, non loin de Dinan, les filles, aprèsavoir prié sainte Apolline
dans sa chapelle, se rendaient^ la fontaine et après une Courte invocation
au bord de l'eau, elles y jetaient une branche d'aubépine et une croûte
de pain ; si le courant entraînait l'objet, le mariage devait se faire, s'il
plongeait, la sainte y était contraire, et il n'avait jamais lieu ^ Près de
la Chartreuse de Monlricuix, dans la vallée du Gapoau, est une source
dont l'eau va se coUigerdans deux bassins superposés, communiquant
ensemble par un caniveau, i.c jour de la Pentecôte, les jeunes filles
désireuses de savoir si elles so marieront bientôt, arrachent une feuille
à l'arbre séculaire qui ombrage la fontaine, et la déposent dans le
bassin supérieur. Si elle se dirige tranquillement vers le caniveau et
passe sans encombre, du bassin supérieur dans l'inférieur, la jeune
fille est certaine de se marier dans l'année. Si au contraire elle va
s'échouer contre une des parois du bassin supérieur, elle peut être
assurée d'aliendre encore sept ans''. La fontaine de Saint-Eftlam à
Plestin-les-(irèves (Côtes-du-Nord) est l'objet d'une consultation appa-
rentée : elle consiste à poser sur le canal qui en sort deux petits morceaux
de pain, dont l'un représente la jeune fille et l'autre le garçon ; ce
canal s'élargit et forme une sorte de bassin où il y a un remous,
dont l'eau, après avoir tourbillonné, se rend dans un déversoir.
Il est nécessaire, pour que le mariage soit prochain et probable, que
durant tout ce trajet, les deux morceaux flottent en conservant la
dislance qui les séparait au début de la course ; s'ils s'éloignent, le
mariage n'aura pas lieu de si lût, et peut-être ne se fera-t-il jamais*.
On n'a jusqu'ici relevé que dans un coin de la Normandie, l'usage
d'interroger la destinée en allumant des cierges ou des chandelles auprès
des sources réputées miraculeuses; mais il est probablement usité
ailleurs, et le mystère qui l'accompagne est peut-être la cause pour
laquelle il n'a été décrit que cette seule fois. La fontaine de Virginie qui se
trouve à environ cinq kilomètres de Villerville, (Calvados) est alimentée
par une belle source qui sort du pied d'un vieux hêtre ; une jeune fille,
tuée en cet endroit dans des circonstances passionnelles dont on parle
assez vaguement, aurait été! enterrée sous le vieil arbre, et ce serait cette
circonstance qui auraitdonné naissance à la pratiquesuivante: les jeunes
1. L.-F. Sauvé, in Mélusine, t. Ut, col. 377.
2. Eivire de Cerny, in Journal d'Avr une lies, 21 février 1860.
3. Béreuger Féraud. Superslilions et survivances, t. III, p. 291.
4. Comm. de M. Yves Sébillot.
252 LA PUISSANCE DES FONTAINES
filles qui veulent se marier doivent aller seules au bord de la fontaine
et y allumer une chandelle neuve. Si celle-ci brûle jusqu'au bout, la
jeune fille se mariera dans l'année, si elle s'éteint, il faut attendre^
Ainsi qu'on l'a déjà vu, les événements futurs se retracent parfois sur
le cristal des fontaines comme sur une sorte de glace magique. Dans
les exemples qui suivent^ la consultation, qui est en rapport avec
l'amour, doit être faite à des époques déterminées ; elle est d'ordinaire
accompagnée de circonstances propres à suggestionner les personnes
qui l'accomplissent. Le jour de la pleine lune, à minuit juste, le jeune
homme qui se trouvait seul à la fontaine de Barenton voyait, si le sort
devait lui être favorable, l'image de sa bien-aimée sur le miroir limpide
de la source ; de même la jeune fille voyait le portrait de celui qu'elle
devait épouser ; si rien n'était apparu, c'était un mauvais présage-.
En Bt'.rry, le jour 4e la Saint-Jean, la jeune fille en s'inclinant aux
premiers rayons de l'aurore sur une source y verra se refléter, à côté
de sa propre image, celle de son future Les garçons qui sont embar-
rassés pour le choix d'une bonne amie interrogent une fontaine de
Sainte-Brigitte, en se penchant au dessus par trois fois, au crépuscule»
par trois lundis de mai, et, dans le miroir obscurci de la source, ils
croiront voir apparaître le visage de celle qu'il est dans leur destin
d'aimer ^ A Guernesey, la jeune fille qui regardait la fontaine Saint-
Georges avec un vif désir de connaître son futur époux, y voyait son
image "'. Celte fontaine et d'autres de l'île, étaient visitées en silence et à
jeun pendant neuf matins de suite ; le dernier jour la pèlerine
apercevait sur les eaux claires la figure de celui avec lequel elle devait
se marier; si sa destinée était de rester fille, c'était, au lieu d'un frais
visage, une tète de mort grimaçante •"'.
Dans les Ardennes celle qui se rendait à la fontaine de Saint-Roger à
Elan, et marchait sur les cailloux du ruisseau qui en découle, après
avoir fait une prière, voyait en songe ou en réalité l'élu de son cœur \
Quelques fontaines sont appelées à attester la pureté des personnes
pour lesquelles on les consulte. Celle de Bodilis avait, à la fin du XVllP
siècle, la propriété d'indiquer aux amants si leur maîtresse avait
conservé son innocence ; il fallait lui dérober l'épingle qui ferme
1. D"- Papillault, in Bev. des Trad. pop., t. XIX, p. 366.
2. Félix Bellamy. La foré l de Bréchélianl, t. II, p. 325.
3. Laisnel de La Salle, Croyances du Centre, t. I, p. 96.
4. A. Le Braz, in Soc. arch. du Finistère, 18'JJ, p. 294.
5. Louisa Lane Clarke. Guide to Giiernsey, p. 47.
6. Edgar .Mac CuUoch. Guernsey Folk-lore, p. 190.
7. A. Meyrac. Villes et villages des Ardennes, p. 193.
CONSULTATION PAR LE MOUILLAGK 253
sa collerette la plus voisine du cœur et la poser sur la surface
de l'eau ; tout était perdu si répin;j,lc s'ciironçait, si elle surnageait,
elle était encore pucelie. Cambry ajoute en note que les femmes de
ce pays se servaient d'épines pour attacher leurs vêtements '. Les
fiancés se rendaient aux mêmes lins à la fontaine de Saint-Michel
en Servel ; si l'épingle allait au fond de l'eau, la fiancée n'était plus
vierge. Celles qui étaient soumises à l'épreuve remplaçaient habituel-
lement le laiton par une épine sèche '-. Dans les Pyrénées, les amants qui
veulent savoir si leur fiancée est sage, lui enlèvent l'épingle de sa
collerette et la posent doucement à la suiface de la fontaine de la
Berlad ou de la Vérité ; si elle s'enfonce, c'est que la jeune fille a perdu
sa virginité ^ .
I^es maris qui croient être trompés déposent sur l'eau de la fontaine
de Saint-Emam trois morceaux de pain, dont un pour la personne
jalouse, le second pour l'objet de la jalousie et le troisième pour le
saint. Si celui-ci, entraîné par les remous de la source, tend à se
rapprocher des deux autres, les soupçons n'ont pas de raison d'être ;
s'il s'en éloigne, au contraire, on a réellement raison de craindre et de
se métier ^.
La fontaine donne parfois la réponse, sans qu'il soit obligatoire de
recourir à un int(irmédiaire ; l'immersion d'un membre suffît pour la
provoquer. Cette épreuve a été relevée dans l'est, et parfois dans le
nord, et elle se pratique dans des eaux placées le plus souvent, sous le
patronage d'un saint dont les infortunes conjugales sont fort connues.
Il y a une cinquantaine d'années les fiancés venaient, quelques jours
avant le mariage, tremper un doigt dans une fontaine dite de Saint-
Gengout, à Chassericourt, dans l'Aube ; si ce doigt en sortait mouillé,
c'est que son possesseur serait infidèle, s'il était sec, sa fidélité était
certaine ^ Suivant une légende dont il existe plusieurs variantes, le
saint dont on a donné le nom à cette source employa un procédé
assez voisin pour se renseigner dans une circ<jnstance délicate. Saint
Gengoul ayant des doutes sur la vertu de sa femme, qu'il avait
1. Cambry. Voyar/e daris le Finis lève, p. 248.
2. B. Jollivet. Les Côles-du-Nord, t. IV, p. 63.
3. Karl des Monts. Léf/eiu/es des Pyrénées, p. 2o2.
Un passage des Souvenirs et anecdotes de G. Audiger, semble faire allusion à
une épreuve analogue ciiii aurait été au XViUe siècle, usitée près de Sens : Ce genre
d'épreuve, m'a-t-on dit, avait originairement pour but une toute autre découverte
(p. 283).
4. A. Le Braz, in Soc. arcli. du Finistère, 1899, p. 207-208.
5. Charles Fichot. Statistique monumentale de l'Auhe, t. 1, p. 336. J'ai donné nu
chapitre précédent la légenvli; d'un seigneur alsacien noinmé Ganglof, dont la femme
ayant plongé la main dans un bassin pour une épreuve analogue, la retira couverte
de boue.
254 LA PUISSANCE DES FONTAINES
laissée seule pour guerroyer, eut une vision, où un ange lui désigna
une fontaine située à Choiseul, en l'engageant à demander à lu châte-
laine de plonger le bras dans son eau. « Si elle est innocente, dit
l'ange, nul mal ne lui arrivera. » Le lendemain Geugonl proposa à sa
femme de visiter leurs terres du Bassigny. Au milieu du jour ils arri-
vèrent à la fontaine miraculeuse, etGengoul y plongea son bras jusqu'à
l'épaule, en engageant sa compagne à en faire autant. Elle le lit en se
jouant, mais son rire fit place à la stupeur quand elle retira le bras
couvert de plaques violettes et noires, d'ulcères et de suppuration.
Gengoul alla s'enfermer dans un ermitage, et depuis, la fontaine sert
d'éprouvette pour la vertu des femmes et dos tilles'. Au commencement
du XIX* siècle, cette légende était racontée dans le Boulonnais, et on
la rattachait h la fontaine de "SVierres : saint Gengoul, nommé par les
paysans saint Gandouf, était un grand guerrier, qui revint dans son
manoir après une absence de plusieurs années, et demanda à sa femme
si elle n'avait point souillé le lit conjugal. Celle-ci donna sa parole
d'honnête femme, qu'elle était restée chaste de corps et d'esprit.
« Puisque c'est ainsi, répondit le chevalier, plongez votre bras dans
cette fontaine. » Mais le bras fut aussitôt consumé et décela ainsi
l'adultère-. Il y avait entre Briey et Avril (Moselle) une fontaine, aujour-
d'hui tarie, à laquelle la femme soupçonnée d'avoir fauté était conduite
par son mari. 11 lui disait d'y plonger le bras; si elle était innocente,
elle l'en retirait parfaitement sain; si elle était coupable, il se para-
lysait à l'instante Dans l'Aube, le bras de l'épouse d'un croisé soumise
à la même épreuve dans la fontaine de Saint-Georges à Elourvy en
sortit complètement desséché. Cette fontaine bouillonnait aussi et se
troublait lorsque ceux qui avaient forfait à l'amour conjugal se trou-
vaient dans son voisinage immédiate Dans l'Orne, colle de Saint Cénéry-
le-Léger, qui devait son origine au saint dont elle portait le nom,
retenait ses eaux toutes les fois qu'une femme criminelle s'en
approchait^.
Ceux qui avaient été victimes d'un larcin posaient sur l'eau des
sources un objet qui, suivant la manière dont il se comportait, leur
indiquait celui qui réellement leur avait fait tort. En 1672, le P. Amilha
signalait parmi les superstilions toulousaines, celle qui consistait,
pour découvrir le voleur qui avait dérobé des bardes, à essayer si le
1. Gustave Sarcaud. Lérjendes du Bassigny champenois^ p. 87-89.
2. Vaidy, in Mém. de l'Acad. celtique, t. V (1810), p. 109 (lellrc éciitr en 1805).
3. Auricoste de I^iizaniuc, iu Ilevue des Trad. pop., l. X, p. 280.
4. Oclave Rameau, iu Journal de l'Aube, 3 oct. 1873.
5. P. D. (Paul Dela<!alk'), in La Mosaigue de rOuesl, 1845-40, p. 166.
CONSULTATIONS DIVERSES 255
denier surnageait sur l'eau '. Vers le milieu du siècle dernier, une
pratique qui rentre dans un ordre d'idées voisin subsistait encore en
Basse-Bretagne. Lorsque quelqu'un avait été volé, il se rendait à jeun,
le lundi, à une fontaine auprès de Saint-Etllam en Plestin ; il jetait
dans l'eau plusieurs morceaux de pain, à chacun desquels il donnait
le nom des personnes qu'il soupçonnait être les auteurs du vol. Celui
qui restait au fond indiquait le nom du coupable ^.
On s'adresse encore aux sources lorsqu'on désire être renseigné sur
le sort des absents. Les femmes dont les maris sont en mer déposent
dans la fontaine de N.-D. de Pitié, pi'ès de la chapelle de ce nom, le
linge de corps d'un de leurs enfants; s'il flotte, le marin vit, s'il
coule, c'est qu'il est mort ; un autre rite se pratiquait dans le Finistère,
le jour du pardon, à une chapelle qui est désignée sous le nom, peut-
être supposé, de Porlzmoguer ; les femmes, les filles ou les mères des
marins jetaient dans l'eau de la fontaine qui est auprès un morceau de
mie de pain ; s'il surnageait, le voyageur devait être heureux et revenir
bientôt ; si le pain allait au fond^ c'est qu'il courait de grands dangers^.
La fontaine de Sainlc-Apolline en Trigavou, dans la partie française des
Côles-du-Nord, était l'objet, au milieu du XIX* siècle, d'un usage
particulier. On coupait des branches dans les buissons qui l'environnent,
et après les y avoir plongées, on les enfonçait en terre ; à des jours
marqués par le murmure de l'eau au moment de l'immersion, on
revenait les visiter, etelles indiquaient le sort dos personnes auxquelles
on s'intéressait, selon qu'elles avaient bien ou mal pris racine, et plus
souvent, en suivant la direction des vents qui soufflaient dans les
boutures vertes ou desséchées. Les vents d'Orient et du Midi étaient
les plus favorables; l'Ouest, et surtout le Nord, n'annonçaient que des
choses tristes''. Lorsqu'on veut recevoir des nouvelles de parents ou
d'amis éloignés, on balaie l'intérieur de la chapelle de N.-D. de
Béquerel, puis on vide la fontaine extérieure ; il faut, dit-on, une
1. Mélusine, t. I, col. 327, d'à. Le Tablev de la bido del parfel creslia, fait par le
P. A. N. G. Rég. de i'Ofdre de S. Aug. Toulouse, 1673, in-18.
2. Ilabasrjue. Notions historiques sut' les Côles-du-Nord, t. I, p. 7, n. ; Déric.
Histoire de Ih'etag ne, t. I, p. 293 (1777) sigualait cette superslitiou ; Souveetre.
Derniers Bretons, t. I, p. 91, parle, presque dans les mêmes termes, de cette pra-
tique qu'il place k une fontaine de Saint-.Michel, située quelque part dans le Tré-
gorrois. A I^lestin-les-Grèves, ou ne connaît plus guère que par ouï-dire la consul-
tation décrite par Habasque ; d'après une enquête faite en 1904, si elle n'est pas
tombée eu désuétude, elle semble tout au moins fort rare.
3. D"" Fouquet. Légendes du Morbifiun, p. 80; Marguerite de Belz. La clé des
cfiamps. Paris, s. d. (186(. ?), p. lUo. Marguerite de Relz est un pseudonyme
emprunté à un village de la rivière d'ELel (Morbihan), or, d'après le Siècle, 15 août
1904, cette consultation se fait sur les bords de cette rivière, à une fontaine dédiée
à sainte Hélène.
4. Elvire de Ceruy, in Journal d'Avranches, 1836.
2o6 LA PUISSANCE DES FONTAINES
heure de travail à plusieurs personnes pour en venir à boni'. L'auteur
n"a pas dit comment la réponse était donnée : peut-être était-elle
favorable ou défavorable suivant la plus ou moins grande promptitude
avec laquelle le bassin se remplissait.
Les petits garçons dont le père est à la pêche se rendent parfois à la
fontaine de Saint-Pierre-le- Pauvre, à Tréboul, près de Douarnenez, et
après avoir fait une prière, ils barbottent dans le ruisseau qui en
découle ; s'ils parviennent à saisir un têtard, ils croient que leur père
fera bonne pêche, en raison du proverbe : Année de têtards, année de
sardines -.
§ 4, LES FONTAINES GUÉRISSANTES
De toutes les croyances qui s'attachent aux fontaines, la plus répan-
due, la plus persistante, la plus considérée comme vraie, est celle qui
leur attribue le pouvoir de guérir. D'innombrables pèlerinages,
collectifs ou individuels, publics ou clandestins, attestent la vitalité,
à l'aurore du XX'' siècle, de cette antique conception.
Bien que plusieurs pays aient été insuffisamment explorés à ce point
de vue, on peut affirmer que les sources auxquelles on s'adresse pour
les maladies ou les infirmités de toute nature existent d'un bout à
l'autre de la France, et que si on en dressait le catalogue, il comprendrait
certainement des centaines, sinon des milliers de numéros. Dans
les divers pays de la Haute-Bretagne où mon séjour a eu quelque
durée, j'ai pu constater qu'il n'était guère de paroisse, surtout dans les
Côtes-du-Nord, qui n'en eût au moins une : assurément je ne les
connaissais pas toutes, et j'ai pu ne pas entendre parler de celles qui
sont l'objet d'observances secrètes ou bizarres, et qui souvent sont
situées dans des endroits écartés et difficiles à découvrir. Il semble qu'il
en est de même non-seulement en Basse-Bretagne, la terre classique
du culte des eaux, mais en Limousin, en Poitou, dans le Nivernais, la
Saùne-et-Loire, les régions où cette partie du folk-lore a été le mieux
étudiée ^
i. Rosenzweig-. Fontaines du Morbihan, p. 240.
2. H. Le Carguet. Saint-Pierre-le-Panvre. Quimper, s. d., p. 14-15.
Cette fontaine est très fréquentée par les femmes et les enfants des marins qui
viennent demander une bonne pêche en s'adressant à la statuette de ?aint Pierre'
placée au-dessus de la fontaine, peut-être pour christianiser une ancienne pratique
qui n'a pas été relevée de nos jours.
3. Ce ne serait pas sans doute exagérer que de compter une source merveilleuse
par groupe de quatre communes. (C. Moiset. Usages de L'Yonne, p. 79).
RARETÉ DES TÉMOIGNAGES ANCIENS 267
La rarelé des documenis sur les visites aux fontaines dans le nord
et dans l'est de la France, m'avait amené à supposer (jue dans ces
régions la croyance à leur pouvoir guérissant avait à peu
près disparu, et que le culte ^qui avait pu leur être rendu autrefois
s'était transporté aux églises ou aux chapelles construites dans le
voisinage. Ayant soumis cette question à quelques-uns des collabo-
rateurs de la Revue des Traditions populaires qui habitent ces divers
pays, j'ai reçu des réponses qui démontrent que, en Picardie et en
Artois, sans y être d'une abondance exceptionnelle^ les sources mira-
culeuses sont encore visitées par de nombreux pèlerins '. Dans les
Vosges on en rencontre ^aussi plusieurs, et un livre récent sur les
traditions de la Meuse enregistre assez de faits intéressants pour qu'on
puisse conclure à la persistance du culte des sources dans cette contrée-.
Quoique depuis une période bien antérieure à l'établissement du
christianisme dans les Gaules, les fontaines y fussent, comme en bien
d'autres pays, visitées par des malades qui croyaient à leur puissance,
et que depuis cette époque jusqu'à nos jours la foi dans leur vertu
curative ne semble pas avoir sensiblement diminué, il est rare de
rencontrer, avant le commencement du siècle dernier, des documents
qui rapportent avec quelque détail les pratiques accomplies près des
sources réputées, par ceux qui venaient leur demander la santé. Les
Evangiles des Quenouilli's qui constatent l'emploi thérapeutique de
l'eau puisée dans l'empreinte du cheval de saint Martin ^ et donnent
l'indication de beaucoup de remèdes usités au XV'^ siècle, sont muets
au sujet des visites faites aux fontaines proprement dites. Noël du Fait
qui habila la Bretagne et s'intéressait aux coutumes populaires,
Dubuisson-Aubenay qui, en 1G3G, la parcourut en voyageur avisé, ne
parleiil pas des sources'guérissantes de ce pays ; deux ou trois figurent,
mentionnées brièvement, dans l'édition originale du Dictionnaire de
Bretagne d Ogée (1778-1780); Cambry est le premier qui ait prêté assez
d'attention aux idées et aux observances médicales des Bretons en
rapport avec les fontaines, pour s'en informer et les noter en quelques
lignes.
De nombreuses fontaines sont réputées pour les maladies en général,
i. Ed. Edmont, \n l\tv. des Trad. pop., t. XIX, p. 329 ; Alcius Ledieu, ibid.,
p. 331. M. 0. Colson, direcleur de Wailonia, auijiiel j'avais demandé son opinion
sur la croyance au pouvoir dos fontaines dans la Belgique de langue française,
pea«e. bien que ce sujet y ait été peu étudié jusqu'ici, qu'à ce point de vue la
Wallonie est assez comparable aux départements du nord de la France.
2. II. Libourasse. Anciens us de la Meuse. Bar-le-Duc, 1902, in-8.
3. Les Éoanr/iles des Quenouilles, VI, 8. Les observances aupré.^ des fontaines
prc?entent un parallélisme fréquent avec celles en relation avec les diverses
empreintes qui conservent de l'eau (cf. Le Folk-Lore de France, t. F, p. 408-410),
17
268 LA PUISSANCE DES FOMAINES
et le nom de quelques-unes fait allusion à ce pouvoir quasi-universel.
Il en est d'autres qui ont une ou plusieurs spécialités. Quoique l'on
n'ait pas dressé la statistique de celles du pays brelonnant qui
rentrent dans cette catégorie, on peut affirmer qu'elles dépassent de
beaucoup la centaine. M. L. de Nussac en a relevé une trentaine en
Limousin ; M. L. Lex vingl-deux en Saône-et-Loire ; c'est à peu près le
chifîre que j'ai donné en 1897 dans un Essai de catalogue du culte des
fontaines en Ille-et-Vilaine et dans la partie française des Côtes-du-
Nord \ et celui auquel est arrivé, pour le déparlement de la Somme,
M. Âlcins Ledieu - ; dans la Gironde, M. François Daleau a catalogué
dix-huit sources spéciales, M. Louis Morin à peu près autant dans le
département de l'Aube ^
La liste des maladies pour lesquelles il y a des sources privilégiées,
bien que longue, ne comprend pas toutes celles qui affligent l'espèce
humaine. 11 en est même quelques-unes sur lesquelles nulle fontaine
ne semble avoir de puissance. C'est ainsi que les affections des voies
respiratoires, dont la place est si grande en pathologie, paraissent
échapper à l'intervention des eaux les plus réputées. Le D'' II. Liégard
n'a pu rencontrer en Basse-Bretagne, soit au cours de ses recherches
personnelles, soit dans les ouvrages des auteurs qui l'avaient précédé,
aucune fontaine qui eût quelque vertu curative sur la toux de l'a-
dulte '*.
Cette observation est peut-être trop absolue, bien que la plupart du
temps elle soit contirmée par la lecture des monographies des eaux
guérissantes des autres contrées. On en relève peu d'exceptions, et
encore dans les passages qui suivent, il s'agit peut-être d'une sorte
de dépérissement plutôt que de la phtisie pulmonaire proprement dite.
Souchet, l'auteur d'une ///s^O('?T (/u diocèse de Chartres, disait avoir vu
en ses jeunes ans baigner dans une fontaine de la paroisse de Saint-
Prest les petits enfants qui « étaient phtysiques, pour recevoir leur
santés » En Limousin, le mal c/iesliu est celui qui a la plus grande
abondance de bonnes fontaines ; il a beaucoup de variétés, car on
1. [{évite des Trad.pop., t. Xll, p. 4H. 11 faudrait actuellement doubler ce chifîre.
2. Alcius Ledieu, ibid., t. XIX, p. 331-333. Environ la moilié de ces pèierinajijcs
de la Somme sont tombés en désuétude.
3. Fr. Daleau. Traditions de ta Gironde (passim) ; L Morin, in I^ev. des Trad. pop ,
t. XllI, p. 90., t. XVI, p. 184. A Guernesey, plusieurs maladie? sont désignées
sous le nom de « Mal de la fnntaiue ». (E. Mac Culioch. Guernsey Fotk-Lore,
p. 189) et suivant M. A. Le Bmz. qui semble avoir un peu généralisé, chaque
source a son mal déterminé pour lequel elle p?t toute puisfante. {Soc. arc/i. du
Finistère, 1899, p. 203.
4. Henri Liégard. Les saints guérisseurs de ta Basse-Bretagne, p. 59.
5. A. S. Moriu. Le Prêtre et le Sorcier, p. 22 : la fontaine de Saint-Eman ;Eure-Lt-
Loire), est ellicace pour la guérison des fluxions de poitrine (ibid., p. 280).
SPÉCIALITÉS DE GlJÉRISONS 269
entend par mal chesliu aussi bien l'état phtisique, anémique ou de
consomption que les convulsions, que la faiblesse ou la dilTormité des
jambes, que la boiterie proprement dite '.
La spécialité thérapeutique attribuée à plusieursdes fontaines que l'on
visite semble avoir été inspirée par des assimilations entre le nom vulgaire
du bienheureux qui y présidect celui de l'incommodité ou de la maladie
dont on va demander le soulagement ou la guérison. C'est ainsi que les
eaux placées sous le vocable de sainte Claire sont efFicaces contre les
maux d'yeux-, comme celles dites de la Clarté, dans le Morbihan, le
Finistère et les Côtes-du-Nord ''. Les clous [furoncles) sont l'objet de
visites à la Foun Sent-Clau (Saint-Clou) en Limousin, aux fontaines
de Saint-Cloud, à Brou (Eure-et-Loire), prés de Saint-Brieuc, (Côtes-
du-Nord), à celles de Saint-Maclou en Basse-Normandie '\ La Foun Sent
Estvopi (Saint-Eutrope) secourt les estropiés".
La faiblesse des enfants est atténuée par des pèlerinages à celles
de Saint-Firmin près du Creuzot, à Bourges et à Primelles en Berry, de
Saint-Languy (Saône-et-Loire), de Saint-Fort près de Rogny (Yonne) ^
En Limousin, la Foun Seuta Caguita (la fontaine de la sainte qui
caqueté) est invoquéepourles enfants qui ne parlentpasde bonneheure '.
L'eau de la fontaine de Saint-Âignan, à Espiet, guérit les lépreux ;
oncomprendfacilementlejeudemots; teigne et teignant (Saint-Aignan^);
celle d'une fontaine de Saiutc-Rafine en Quercy, est efficace contre la
rafe (ràche des enfants) '■'.
Quelquefois la spécialité se rattache à un bienheureux qui a souffert
d'un mal analogue à celui dont on vient demander la guérison. Les
habitants de Mettet, dans la province de Naniur, portent le so briquet
1. L. de Xussac. Les Fontaines en Limousin, p. o. Au XYIII» siôcle, le Dictionnaire
de Treyo».)- fiéfmissait la phitisie : toute sorte de consomption du cirps, de quelque,
cause qu'elle vienne.
2. L. Lex. Le Culte des eaux en Saône-et-Loire, p. 11, 17, 20 : .1. Lecœur. Esquis-
ses du Bocage normand, t. 11, p. 192,111 ; L. de Nassac. Le: Fontaines en Limousin,
p. 26 : Beauchet-Fillcau. l'èlerinaç/es du diocèse de Poitiers, p. 533 ; A. S. Morin.
Le Prêtre et le sorcier, p. 287; (Eure-et-Loir) C. Molset. Usages de l' Yonne, p. 80 ;
F. Daleau. Trad. de la Gironde, p. 42; Ludovic .Martinet. Le Berry préhistorique,
p. 77 ; Albert Meyrac. Trad. des Ardennes, p. 44.
3. Rosenzweig. Les fontaines du Morbihan, p. 130 ; Henri Liégard. Les saints gué-
risseurs de Basse-Bretagne, p. 46.
4. L. de Nussac, I. c. p. 5, 21, 22 : A. S. Morin, I. c, p. 259 : Yves Sébiilot, in
Rev. desTrad. pop., t. XVIII, p. 531 : J. Lecrcur, 1. c. p. 111.
o. L. de N'ussac, 1. c. p. H.
6. L. Lex, 1. c, p. 312; L. ^Martinet. Légendes du Berry, p. 26 ; Abel Ilovelacque,
in Rev. des Trad. pop., t. VI, p. 699.
7. L. de Xussac, 1. c, p. 5, 20.
8. F. Daleau. Trad. de la Gironde, p. 40.
9. Comm. de M. de Beaurepaire-Froment.
270 LA. PLISSANCE DES FONTAINES
de Jobins, à cause d'une foutaine placée sous la protection de saint
Job, où se rendent en pèlerinage un grand nombre de personnes
affligées d"uicères ^
Lorsque la maladie ne se présente pas sous une forme assez nette-
ment déterminée pour que l'on sache quelle est au juste la fontaine à
laquelle il faut s'adresser, on a recours à des consultations qui font
cesser toute incertitude. En Limousin, elles sont ordinairement faites par
des matrones veuves, dans quelques pays par des vieillards indistincte-
ment, ailleurs par des sorcières ou des rémégeux. Quand il s'agit des
enfants, les matrones allument, aax quatre pieds du berceau, quatre
bougies au nom de quatre saints supposés favorables à la guérison ; la
première consumée décide la dévotion à laquelle il est nécessaire d'avoir
recours. A Solignac, les bonnes femmes font brûler une tige de fusain
ou de noisetier, en récitant une litanie de noms de saints, vocables des
fontaines du pays ; lorsque le feu s'éteint ou que la branche est consu-
mée, le patron dont le nom est prononcé au même moment est celui au
sanctuaire et à la fontaine duquel on peut faire un pèlerinage efificace.
Dans le Haut-Limousin, on brûle quelques bouts de baguettes de
coudrier, cueillis la veille de la saint-Jean ; les charbons ainsi obtenus
sont jetés dans un vase plein d'eau et, comme chaque parcelle re-
présente une fontaine, la première qui tombe au fond indique le lieu
où l'on doit se rendre -.
En Basse-Bretagne, l'épreuve se fait tout dilTéremment : lorsqu'un
malade est atteint d'un abcès ou d'une affection qui en présente
l'apparence, comme ils sont de plusieurs natures, il est utile de savoir
quel est, parmi la douzaine de saints qui y président, celui auquel on
doit s'adresser dans ce cas spécial. C'est un ver de terre qui sert à
résoudre ce problème : à Plouagat (Côtes-du-Xord) on le met sur la partie
enflée ou tuméfiée, et l'on prononce le nom des saints qui passent pour
être propres à guérir l'afifection. On recommence autant de fois qu'il le
faut, et en changeant chaque fois le ver de terre. Quand on a nommé le
saint qui est efficace, le ver meurt en touchant la partie du corps qui
est malade, et Ton peut dès lors aller en pèlerinage à sa chapelle ou à
sa fontaine ^ Ailleurs le ver est coupé en trois tronçons, et pendant qu'il
s'agite et se tortille, l'un d'eux est placé sur la partie malade. L'un des
assistants dit les litanies des saints, l'œil fixé sur l'helminthe sectionné :
à la dernière convulsion, on s'arrête ; le saint nommé est celui qu'il
faudra consulter \
l.J.-Th. de Ra.aLà[. Les sobrifjuets des communes ie/.^es. Bruxelles. 1904, in-S, p. 189.
2. L. de Nussac. Les tonlaines en Limousin, t^. 7.
3. Comra. de .M. Yves Sébillot.
4. Heari Liégard. Les saints guérisseurs de Basse-Brelagne, p. 66.
ORIGINES DE LEURS VERTUS GUÉRISSANTES 271
Ainsi qu'on l'a vu, quelques fontaines possèdent des qualités parti-
culières en raison de leur origine; d'autres les doivent à des actes
accomplis sur leurs eaux ou dans le voisinage. Une source de Saint-
Géréon (Loire-Inférieure) a des vertus guérissantes depuis que la Vierge
y a trempé le doigt*. La Bénite Fontaine de la Roche en Haute-Savoie,
où elle se plongea toute habillée pour échapper à ses persécuteurs -, la
fontaine delà Pichée à Piutheville (Meuse) dans laquelle elle est venue
se laver les piedsS ont des propriétés curatives, et celle d'Orcival (Puy-
de-Dùme; est devenue miraculeuse parce que sainte Anne y lessivait
les langes de l'Enfant Jésus *.
Saint Thyrses ayant été roulé dans un tonneau garni d'instruments
tranchantsjusqu'à la fontaine de Labruguière (Tarn) qui porte son nom,
la doua du pouvoir-de guérir ou de préserver des opthalmies^ La fon-
taine de Saint-iMéen est efficace pour les affections de la peau, parce
que le saint s'y lava et fut guéri d'une dartre ou maladie cutanée dont
il était affecté''; l'eau de la Fons Saint-Martial Ae. la Graffouillière est
bonne pour les maux d'yeux, depuis qu'elle étancha la soif du saint,
malade de la fièvre quarte '. Celle de la fontaine de Saint-Guérin à Cam-
blain-Chàtelain (Pas-de-Calais) est employée en lotions contre un grand
nombre de maladies, depuis que les reliques de saint Guérin, disper-
sées par les Normands, y furent retrouvées ^.
La fontaine de Saint-Hildevert, à Vers-Herbecourt, dans la Somme,
aujourd'hui disparue, avait la propriété de guérir les épilepticiues et
les scrofuleux, qui lui venait de son origine ; un habitant d'un village
voisin atteint de paralysie, étant venu supplier saint Ilildcvert de le
soulager, une fontaine jaillit soudain, et le saint lui dit : Buvez de cette
eau ; il en but et fut guéri ^ Une fontaine que l'on voit encore près de
l'église de Gael, dans la partie de l'IUe-et-Vilaine voisine de l'antique
foret de Brocéliande, passe pour guérir de la rage, depuis que saint
Méen l'a fait sourdre, à la prière du roi Hoël, pour le remercier de lui
avoir permis de fonder un monastère '".
Parfois, il avait suffi pour rendre une fontaine miraculeuse qu'un
saint personnage s'y filt désaltéré. La /'''oni.Sfli»^-7'/i(?aMàNedde (Haute-
1. Léon Séché. Contes et figures de mon pays. 1889, ia-12, p. 221.
2. Antony De?saix. Légendes de ta Haute-Savoie, p. "6.
3. H. Labourasse. Anciens us etc., de ta Meuse, p. 146.
4. Df Pommerol, in Hev. des Trad. pop., t. XLX, p. fiO.
5. A. de Chesnel. Usages de la Montagne Noire, p. 369.
6. Félix Bellamy. La forêt de Bréchéliant, t. Il, p. 198.
7. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 17.
8. E. Edmont, in Revue des Trad. pop., t. XIX, p. 331 .
9. Aldus Ledieu, Ibid., t. XIX, p. 332.
10. H. Gaidoz. La rage et saint Hubert, p. 181,
272 LA PUISSANCE DES FONTAINES
Vienne) dont le pouvoir sur divers maux est attesté par un document
de 1664, était devenue guérissante depuis que le saint, ermite en ce
lieu, y avait bu ^ L'eau delà fontaine de Salalin qui touche les murs de
la belle église de Folgoët, est employée contre toutes sortes de maladies,
parce que, disent les gens du pays, c'est là que le cher innocent Salaiin
trempait son pain sec '^
D'après un acte notarié de 1720, signé par le curé et des témoins, la
fontaine d'Eygurande serait devenue spontanément miraculeuse par
le lavage d'une statue en pierre de la Vierge, qui avait été trouvée dans
un pré, et qu'on débarbouilla dans cette source^. La fontaine de
Saint-Audevoir à Saint-Prest (Eure-et-Loir) doit ses vertus à la statue de
ce saint protecteur qui est au fond de Feau^. En Berry, le pèlerinage
de Notre-Dame de Vaudouan remonte à la découverte faite en 1013,
d'une statuette de la Vierge qui flottait sur les eaux de la fontaine de
Vaudouan. On la porta successivement dans l'église de Briantes, dans
celles de Saint-Germain, de La Châtre, mais toujours le lendemain on
la retrouvait invariablement tlottant sur la fontaine ^
Quelques pratiques usitées en Bretagne semblent montrer que cer-
taines sources n'ont pas par elles-mêmes une vertu inépuisable, mais
qu'elles la doivent à l'intervention des saints, et qu'il est utile de la
renouveler par le contact de leurs reliques : à la fin du XVIII" siècle,
on trempait celles de sainte Honorée, conservées dans l'église de Lan-
guengar, dans une fontaine qui opért it des merveilles^. Le chef de saint
Clair, que l'église de Ueguiny prétend posséder, est immergé deux fois
par an dans l'eau d'une fontaine qui guérit les maladies des yeux ; à
Saint-Jean du Doigt, le clergé plonge, le jour du pardon, la relique du
précurseur, dans la fontaine monumentale'. D'après une légende qui
jusqu'ici n'a été relevée qu'en Limousin, mais qui ne lui est pas peut-
être spéciale, un saint vient en personne donner périodiquement à une
source la bénédiction qui lui confère ou lui conserve sa vertu ; on y
raconte que le jour de la fête de saint Martial, saint Pierre, en allant
rendre visite à l'apôtre d'Aquitaine, s'arrête à la fontaine Saint-Martial,
proche la Corrèze, pour y boire, et y bénir l'eau qui passe pour guérir
les fièvres. On peut rapprocher cette visite de la descente de saint Jean
sous les eaux de la mer, le 24 juin, pour bénir les plantes marines, et de
1. L. de Nussac. Les FonLaines en Limousin^ p. 19.
2. F. Duine, in Rev. des Trad. pop., t. XIX, p. 223.
3. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 23.
4. A. -S. Morin. Le prêtre et le sorcier, p. 21.
5. Ludovic Martinet. Le Berry prélnslorique, p. 49-50 ; actuellement le pèlerinage
se fait plutôt à la chapelle construite près de la fontaine qua la source elle-mènae.
6. Canibry. Voyage dans le Finistère, p. 164.
7. Henri Liégard. Les saints yuérisseiirs delBasse-Bretayne, p, 46, 48.
PHOPHVLAXIE DES MALADIKS FUTUIŒS 273
la croyance du Voxin, suivant laquelle il se dégage une force nou-
velle de chaque source si le soleil reluiserne pendant le Credo de la
messe chantée le jour de la fête du saint invoqué '.
Il est des fontaines qui paraissentavoir une sorte de prescience de la
visite qui va leur être faite, et qui la manifestent par des signes exté-
rieurs ; on en trouve en Basse-Bretagne dont l'eau, comme celle de
Saint-Maudez en Lanvelh^c, « bout » quand un malade entre sur « la
terre de la fontaine- ». Lorsque quelqu'un avait résolu dans son esprit
de se rendre à une fontaiiie de Saint-JViéen, en Normandie, efficace
contre la lèpre, des végétations blanches survenaient autour du bassina
Dans cette monographie, où il s'agit de folk-lore et non de médecine,
je me bornerai, la plupart du temps, à relever parmi les centaines de
faits recueillis jusqu'ici, les exemples de rites singuliers, dont beaucoup
sont vraisemblablement des vestiges de cultes pré-chrétiens, soit qu'ils
se lient à des cérémonies religieuses, soient qu'ils aient lieu sans
intervention apparente de christianisme.
Même avec cette élimination, le classement rigoureux n'est pas facile,
et j'ai dû tantôt réunir les pratiques par atlinités de but, tantôt par
affinités d'observances, tantôt par affinités médicales, yfin de mettre
un peu d'ordre parmi cette masse de faits, qui n'ont pas toujours
été relevés avec toute la précision désirable.
Les actes accomplis près des fontaines ont quelquefois pour objet de
prévenir les maladies futures : leur efficacité est subordonnée à l'ac-
complissement de certaines conditions, parfois assez singulières : Il y a
une cinquantaine d'années, les jeunes gens qui allaient, le lendemain
de la Pentecôte, manger des œufs durs autour d'une source de
Coussanges-aux-Forges, s'évertuaient à boire, autant de fois qu'ils le
pouvaient, de l'eau plein la coque de l'œuf qu'ils avaient mangé, afin
d'être préservés de la fièvre ^. \ Gerzat (Puy-de-Dôme) on va, dans le
même but, boire, avant le lever du soleil, l'eau de la fontaine du
Vignal^ La fontaine de Saint-Bieuzy à Bieuzy (Morbihan) préserve de
la rage ceux qui en font trois fois le tour, la bouche pleine d'eau "^ ; le
petit morceau de pain qui y a été , trempé défend des chiens enragés
ceux qui le mangent comme si c'était du pain bénit'. A Laniscat,
1. Brunie, ia Lemouzi, mai 190:J : PiUil Sébillot, in Archiuio, t. V, p. 519 ; Léon
Plancouai'd, in Rev. des Trad. pop., t. XVI, p. 383.
2. A. Le Braz, in Soc. arch. du Finistère, 1899, p. 206.
3. Bérenger-l'^éraud, SuperstiLion^ et sufuivances, t. lil, p. 310. On a pu voir
qu'en d'autres circonstanc3s les fontaines bouillaient ou reteniienl leurs eaux.
4. II. Labourasse. Anciens us. etc. de la Meuse, p. Ii2.
5. D''. Ponimerol, in Reo. des Trad. pop., t. XH, p. GIO.
B. Henri Liégard. /-es saints guérisseurs, p. 52.
1. Henri Gaidoz. La rage et saint Hubert, p. 179-181.
274 LA PUISSANCE DES FONTAINES
près de Gouarec (Côles-du-Nord) l'eau de deux fontaines protège contre
Ihydrophobie des chiens et des chats '. On croit dans la vallée d'Aoste
que si on se lave dans une fontaine le Samedi saint, pendant que
sonnent les cloches, on est à l'abri, des maux d'yeux ^ A Frohen-le-
Grand, pour être garanti de la gale, on s'ablutionne les mains dans la
fontaine de Saint-Fursy''. Les eaux de la fontaine de Saint-Nicodème
en Pluméliau préservent des maladies contagieuses ceux qui y
trempent la tète et les mains ^ Le premier mercredi de mai, les
pèlerins qui allaient boire aux sources du Mont-Beuvray avant le lever
du soleil, croyaient conjurer le sort ou les maladies en jetant par
dessus l'épaule gauche des baguettes de coudrier '.
Voici quelques exemples de fontaines dont la vertu proi)liylactiqae
s'étend sur les enfants du premier âge. Il y avait à Liège, rue Mère-
Dieu, une fontaine dans laquelle les mères allaient rincer le linge de
leurs nourrissons pour les préserver des maladies de l'enfance ^ Dans
la fontaine de Sainl-Germain-de-la-Mer en Matignon (Côtes-du-Nord)
ce sont les enfants eux-mêmes qu'on baigne pour les mettre à l'abri
des tranchées" ; à la fontaine Saint-Jean-de-Derses on leur lavait autre-
fois la tête, le dimanche après le 25 juin, afin de les préserver du mal
dit de Saint-Jean^ L'eau de la fontaine de Saint-Eman à llliers (Eure-et-
Loir) les empêche d'avoir le mal de Saint-Eman, qui lesfait enfler".
A La fontaine de Saint-Yalery, on trempe des linges pour envelopper
les membres des enfants aûn de leur donner de la force '°.
Les bestiaux ont aussi des pèlerinages destinés à les préserver des
épizooties ; l'un de ceux auxquels on les conduit a lieu à la fontaine
de Saint-Nicodème en Pluméliau ; c'est ce qui explique la présence des
divers animaux sculptés dans la fontaine et jusque dans la chapelle ^',
Il est vraisemblable que plusieurs talismans doivent leur vertu
prophylactique à une immersion dans une source miraculeuse ; on
paraît toutefois ne pas y avoir pris garde, ei le seul exemple bien
caractérisé que je connaisse est le suivant, relevé dans le département
du Nord : Les pèlerins plongent dans une fontaine dite de Saint-Etton
à Dompierre, des bâtons dont l'écorce, taillée en spirale, a été enlevée
1. Dr Baudouin, in Gazette médicale, janvier 1904.
2. J.-J. Christillin. Dans la Vallaise, p. 261.
'6. Alcius Ledieu, in Rev. des Trad. pop., t. XIX, p. 332.
4. Rosenzweig. Les Fontaines du Morbi/ian p. 240.
5. J.-G. Bulliot et Tliiollier. La Mission de saint Martin, p. 383.
6. Alfred Harou, in Rev. des Trad. pop., t. XIX, p, 497.
7. Paul Sébillot. Traditions de la llaute-Rrelagne, t. I, p. 66.
8. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 23.
9. A. -S. Morin. Le Prêtre et le Sorcier, p. 281.
10. L. Duval. Esquisses marchoises, p. 51.
11. Rozensweig. Les Fontaines du Morbihan, p. 240 .
LKS SOLllC.ES ET LES EM-W.MS 27")
on partie. Ces bàloiis sont ensuito suspendus dans les écuries pour
préserver les chevaux de diverses maladies ' .
Dans une sccLiou précédenle les fontaines sont considérées au point
de vue de leur inlluence sur les actions ; humaines, de la vie à la mort ;
c'est pour ne pas interrompre !a série des faits en relation avec la
grossesse et raccouchemont que j'y ai rapporté, bien qu'ils se rattachent
aussi à un état morbide, les actes qui soulagent ou guérissent les
femmes pendant ces périodes dangereuses.
Le nombre des sources auxquelles on s'adresse pour les enfants est
très considérable. Plusieurs sont l'éputécs edicaces pour amener le
développejnent de ceux dont révolution paraît trop lente. Je choisirai
parmi les nombreuses fontaines auxquelles on les porte, soit pour des
ablutions, soit pour des bains véritables, celles qui sont l'objet de
pratiques accompagnées de quelque particularité digne de remarque.
Elles n'ont pas toujours été décrites avec précision, même par de
très bons auteurs : c'est ainsi que M. L. de Nussac se borne à dire, sans
entrer dans aucun détail, que la Foun Saini-Janifar à Liourdes, et la
Foun Sent-Estropi à Saint-Cirgues, sont visitées par les enfants qui ne
marchent pas dans les délais ordinaires -. On connaît un peu mieux
la façon dont les parents procèdent en Kasse-Bretagne : à Plouégat-
Guerrand (Finistère), on se contente de faire boire à l'enfant un peu
d'eau de la fontaine de Saint-Laurent •'^, à Pluzunet (Cùtes-du-lNord),
après avoir assis le petit retardataire dans une dépression appelée le lit
de Saint-Idunet, et l'y avoir maintenu de force tant que dure l'oraison
de circonstance, on puise de l'eau dans lépreux de la main, dont on
asperge le patient par trois fois ; on lui en frictionne les reins, puis on
en secoue trois gouttes sur le sol environnant '".
Le procédé indiqué par le curé Thiers comme ayant été employé
autrefois à la fontaine de Saint-Luperce, près de Chartres, consistait à y
plonger les enfants qui avaient de la peine à marcher seuls '. L'immer-
sion plus ou moins complète est encore usitée assez fi'équemment en
pareil cas; elle a lieu dans la fontaine de Saint-Nicolas, à Gausson
;Côtes-du-Nord, partie française)^ dans celles de Notre-Dame de Bleuen
1. Ed. Edmont, in Rev. des Trad. pop., t. XIX, p. 329. Les bergères du Berry
ont aussi des bâtons qu'elles suspendent dans les étables, mais elles se contentent
de les faire bénir le vendredi blanc. (Laisuel de la Salle. Croyances du Centre, t.
Il, p. 122).
2. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 18^ 21.
3. Gom. de M. Paul Fournis.
4. Dt" H. Liégard. Les saints guérisseurs de Basse-Bretagne, p. 35.
.5. Traité des superslilions, éd. de 1741, t. Il, p. 498. Lorsque cette fontaine tarit,
on se contenta de leur faire dire un Evangile à saint Luperce.
6. Ogée. Dictionnaire de Bi'etagne.
7. Paul Sébillot. Traditions de la Haute-Bretagne, t. 1, p. 66.
276 LA PUISSANCE DES FONTAINES
à Locarn (Finistère}, de Saiiil-PliililtiTl, près de (îourin ', dr Saiiil-
Félicissime, à Ploermel, où on les trempail jusqu'au cou, de Sainl-Julien
près de Doullens (Somme) -. Daus la vallée de la Penzé on conduit les
enfants dont les membres sont débiles à la fontaine de saint Vizia,
dont l'image se dresse au-dessus de la source. Celle statue de pierre fruste
est parée par les mères des plus belles vètures qui ont servi à leur
nouveau-né. Les enfants sont d'abord conduits à la fontaine, puis à
la chapelle, située sur le sommet du coteau pendant trois lundis
consécutifs. On les plonge dans la source, on leur asperge d'eau la
tête, on leur en fait couler dans les manches et dans le dos. On
leur fait faire trois fois le tour de la chapelle, puis on les roule sur
la pierre de l'autel \ A la fin du XVIll'' siècle, les enfants atteints de
hernies, étaient plongés dans la fontaine de Saint-Gorgon, à Véron
près de Sens, et cette pratique y est encore usitée de nos jours '*.
Dans le Léon pour faire passer la veine de saint Vizia, grosse
veine bleuâtre que les enfants ont à la naissance du nez entre
les deux sourcils, et qui peut en se rompant, causer leur mort subite,
on leur immerge la tète dans la fontaine dédiée à ce saint, dans la vallée
de la Penzé ^ L'immersion est aussi efïicace pour des maladies plus
déclarées : elle était employée dans la fontaine de Saint-Cyr à Pont-de-
Metz (Somme) pourguérir les petits fiévreux ^\ près de Sizun (Finistère)'
l'enfant atteint de coliques était plongé dans une fontaine isolée dédiée
à Sainte-Madeleine'.
L'usage des lotions est fréquent, sui'lout pour les maux externes.
A Languedias (Côtes-du-Nord; on lave la tête des enfants atteints du
mal de Sainte-Radegonde avec l'eau de la fontaine de Saint-.\rmel, ou
bien on en humecte simplement leur bonnet, ou on en verse quelques
gouttes dans leur breuvage ^ L'eau d'une fontaine de Saint-Méen,
voisine de Lisieux, sert à laver toutes les parties malades du corps
1. L. Liégard. Les saints r/ué risse urs, p. 33. Rosenzweig. Répertoire archéologique
du Morbihan, p. 93.
2. Eugène Herpiii, iu Rev. des Ttad. pop., t. XIV, p. 237. Alcius Ledieu, ihid. t.
XIX, p. 333.
3. D"* H. Liégard, L c. p. 34. d'à. A. Le Braz. L'habillement des statues qui
président aux fontaines a été rarement constaté jusqu'ici.
4. G. Audiger. Souvenirs et anecdotes sur les comités révolulionnaires (n93-n95'>.
Paris. 1830, in-16, p. 2^3 et suiv. Cet auteur ajoute que le jour de la fête annuelle
une vieille iemme faisait voir au fond de l'eau l'empreinte du fer, des clous et du
pied de cheval de saint Gorgoa, duquel piel a jailli l'eau miraculeuse ; C. Moiset.
Usages, etc. de l'Yonne, p. 81.
s! D"- II. Liégard, .1. c, p. 29-30.
6. Alcius Ledieu, in Rev. des Trad. pop., t. XIX, p. 333.
7. D'- H. Liégard, L c. p. 23.
8. F. Duine, in Reo. des Trad. pop., t. XIX, p. 118.
PÈLERINAGES PAR PROCURATION 277
de l'enfant, et la mère en emporte une petite provision qui servira
au même usage pendant neuf jours et dont elle lui fera prendre neuf
cuillerées '.
Ceux qui se rendent à la fontaine de Saint-Martin, près d'Aulun,
pour la guérison des maux de tète, appliquent hermétiquement un
verre plein de son eau renversé sur le sommet de la partie malade; on
l'y laisse séjourner et il s'échaufTe rapidement-.
L'eau peut être aussi employée elïlcacement à la maison ; c'est pour
cela que les pèlerins en emportent chez eux : en Touraine, lorsque
l'enfant est agité, s'il paraît s'efï'rayer, s'il épi'ouve des convulsions à
l'approche des grosses dents, on lui fait hoire de l'eau de la fontaine
d'Aiguevives, et vers le vingtième mois, la mère retourne à la source
pour remercier le saint et l'eau salutaire ^
Dans le Vexin les enfants au herceau sont guéris si on leur fait
manger une brioche trempée dans l'eau d'une source sanctifiée '" .
Lorsque les gens, ou] même les animaux, sont hors d'état de se
rendre aux sources spéciales, ils peuvent être remplacés par des
pèlerins qui, par obligeance ou moyennant une somme d'argent, vont
y puiser de l'eau ou accomplissent les mêmes actes qu'aurait faits le
malade s'il s'était présenté lui-même à la fontaine guérissante. En
plusieurs pays et notamment en Basse-Bretagne, en Limousin, en
Berry, en Eure-et-Loir ', il y a des personnes dont c'est le métier; quand
il s'agit de remplir un rite spécial, elles sont en quelque sorte le double
de celui qui les envoie, elles se livrent aux mêmes observances que lui,
boivent l'eau miraculeuse, se lavent loco dolenti, et leurs gestes sont
l'éputés aussi profitables au patient que s'il les avait faits réellement.
En Haut-Limousin, les roumius ou pèlerins vont aux fontaines sacrées;
avec recueillement, un chapelet à la main, ils font trois, six, neuf ou
douze fois le tour de la source, suivant un parcours déterminé par
l'usage, puis, après avoir fait ostensiblement le signe de la croix, ils
prennent de l'eau dans le creux de la main et boivent à trois reprises-
1. J. Lecœur. Esquisses du Bocar/e normand, t. Il, p. 112.
2. L. Lex. Le Culte des eaux, en Saône-et-Loire, p. 21.
3. Jacques Rougé, in La Tradition, 1903, p. 335-336.
4. Léon Plancouard, in Rev. des Trad. pop., t. XVI, p. 383,
5. F. -M. Luzel. Contes de Basse-Bretaf/ne, t. 1, p. XI ; (Marguerite l'hilippe, la
meilleure conteuse de Luzel, joignait à sa profession de fileuse celle de pèlerine
par procuration). Rosenzweig. Pèlerinages du Morbihan, p. 239 ; L. de Nussac.
Fontaines en Limousin, p. 8-9 ; Laisnel de la Salle. Croyances du Centre, t. I, p.
317: L. Lex. Le Culte des eaux en Saône-et-Loire, p. 7, 8 ; A. S. Morin. Le prêtre
et le sorcier, p. 171. On y trouve le résumé d'un curieux procès intenté à des
« voyageurs ». J.-G. Bulliot et Thiollier. La Mission de saint Martin, p. 313i
314.
278 LA PUISSAXCF. DES FONTAINES
Les professionnels qni agissent par procuration doivent se laver la
partie du corps correspondant à celle dont souffre le malade'. La mère
de l'enfant qui ne peut se déplacer, ou celle qui la remplace, se lave
dans une fontaine de Saint-Méen près de Lisieux, la tète ou le corps à
l'endroit où se trouve son mal -.
Lorsque les fiévreux n'étaient pas en état de se rendre à la fontaine
de Saint-Martin à Saint-Léger sous Beuvray, on trempait dans l'eau un
cordon ou un linge qu'on leur passait autour de la tête, et dont on
ornait après guérison, la croix qui s'élève près de la fontaine '.
En Ille-et- Vilaine refficacité d'un de ces pèlerinages par procuration
est subordonnée à plusieurs circonstances accessoires et assez '
compliquées, dont la stricte observation est nécessaire à sa réussite.
Pour la guérison des fièvres tremblantes les filles font le voyage pour
les garçons, et les garçons pour les filles, à la fontaine de Saint-iMaron
en Chevaigné. Les pèlerins doivent être à jeun, et il faut qu'ils se
gardent de parler; ils sont au nombre de trois, font trois fois le tour
de la croix en buvant à chaque fois de l'eau dans le creux de la main,
et en récitant trois Paler et trois Ave ^.
On a constaté en plusieurs pays de France, et notamment en Eure-
et-Loir, l'usage d'immerger les enfants dans les sources lorsqu'on ne
sait plus quel traitement leur appliquer^. On baignait autrefois ceux qui
étaient atteints de la fièvre, vers le temps de Noël, dans une fontaine
très fraîche à Lury; la moitié au moins succombait à l'épreuve '^.
Lorsque l'on consulte le sort d'un enfant, on le plonge dans la fontaine
de Sainte-Fortunade en lui mettant un sou dans la main; si la monnaie
tombe en ce moment, c'est mauvais signe, s'il la garde, il y a quelque
espoir".
Dans le Finistère, vers 1830, la mère dont le nourrisson souffrait
d'une fièvre opiniâtre, louait trois mendiants qui allaient prier neuf
1. L. de Xussac. Les Fonlaines en Limousin, p. 8-9.
2. J. Lecœur. Esquisses du Bocage normand, t. II, p. 112.
3. L. Lex. Le Culte des eaux en Saône-et-Loire, p. 37.
4. F. Duine, in Bev. des Irad. pop., t. XVIII, p. 221. En ce qui concerne le sexe
des pèlerins par procuration, la pratique observée en Limousin est toute oppo?ée
à celle de l'IUe-et-Vilaine. Lorsque la ruère ne peut porter elle-même son eufant
rachitique à la fontaine oîi il doit être baigné, elle est remplacée par un veuf, s'il
s'agit d'un garçon, par une veuve, s'il s'agit d'une ûlle. (L. de Xussac. Les Fontaines
en Limousin, p. 8).
0. A. -S. iiorin. Le prêtre et le sorcier, p. 20-21. Cette pratique avait lieu, la
veille de la Saint-Jean, à une troisième fontaine située à la Basoche-Gouet, en
Eure-et-Luir, (p. 238).
6. Ludovic Martinet. Légendes du Derry, p. 21.
7. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 11.
LES LINGES MOUILLÉS 279
jours de suite auprès de la fontaine sacrée ; le neuvième jour le petit
malade était revêtu d'une ehemisc. trempée dans l'eau salutaire' .
La pratique qui consiste à envelopper le malade dans un linge
mouillé dans la fontaine miraculeuse est très répandue. A la tin du
XVIIP siècle, pour préserver les enfants de tous maux, on leur mettait
sur le corps la chemise humide de l'eau de la source réputée eflicace -.
Pour la guérison de la coqueluche infantile, on trempe la chemise du
malade dans la fontaine de Notre-Dame de Pen-drew (de pen^ tète, et
drew, toux des enfants) à Locmaria près de Belle-Isle eu Terre, et l'on
offre à la sainte un bonnet plein d'avoine, de seigle ou d'étoupe ^
Les femmes venaient, ordinairement avant le lever du soleil, à la
fontaine de Saint-Lange en Saint-Didier sur Ârroux, et après y avoir
lavé la chemise de l'enfant malade, elles la leur mettaient encore toute
ruisselante sur le corps '. Les mères bressannes observaient la même
pratique daus la fontaine de Péronnas, qui n'était sous l'invocation
d'aucun saint ^: le petit malade dont la chemise avait été plongée dans
une fontaine près de Saint-Ilemy (Vienne) devait la porter huit jours
de suite, sans la quitter ''.
Les chemises et vêtements d'enfants atteints de la colique sont
plongées par les mères dans la fontaine de Saint-Mamers près de
Baud^
Les adultes semblent employer plus rarement ce moyen doguérison.
Cependant les personnes galeuses se rendaient jadis à Ver-les-Chartres,
où après avoir fait bénir la chemise parle curé, elles la trempaient dans
la fontaine de Sainl-Caprais, se l'appliquaient sur le corps, achevaient
de se vêtir, et la conservaient pendant un jour entier; à la fontaine
de Saint-Emau près Illiers, les chemises ou les linges qui y ont été
immergés sont appliqués à nu sur le corps des malades atteints de fièvre
ou de lluxion de poitrine, et ils doivent les conserver pendant neuf
jours ^ On fait porter à celui qui soufï're des fièvres paludéennes, une
chemise absolument blanche, trempée dansla fontainede saintVio, près
de Pont-Labbé. Le procédé qui consiste à s'envelopper d'un linge trempé
dans l'eau sacrée, est observé dans un grand nombre d'autres endroits
du pays bretonnant' ; on le retrouve en matière de fièvre, en Anjou, à
1. Alex. Bouet. Dreiz-Izel, t. II, p. T^-~l'^. Une des planches dessinées par Olivier
Perrin représente cette scène, ainsi que quelques autres dévotions qui se passent
dans l'enceinte de la fontaine sacrée, d'un aspect assez monumental.
2. Cambry. \oy<ige dans le Finistère, p. 96.
;5. Henri Liégard. Les saints guérisseurs de Basse-Brelagne, p. 37.
4. D"" Paul Bidault. Superstitions médicales du Morvan, p. 70.
3. F. Henard. Superstitions bressannes, p. 22.
6. Léon Pineau, in Rev. des Trad. pop., t. V, p. ISS.
7. Ogée. Dictionnaire de Bretarjne.
8. A. -S. Morin. Le prêtre et le sorcier, p. 283, 281.
9. G.-P. de Ritalongi. Les liigoudens, p. 305. Henri Liégard, 1. c, p. 57-38.
280 LA PUISSANCE DES FONTAINES
la fontaine de Saint-Léger, à Doué ; dans l'Yonne, à celle de Melon, à
Sens même ^
Cette coutume s'est adoucie sur plusieurs points de la Bretagne, où
elle a subi une transformation qui, bien que plus hygiénique, conserve
encore une sorte de caractère rituel. La chemise du patient est toujours
plongée dans Teau miraculeuse ; on ne l'en revêt pas immédiatement_,
mais lorsqu'elle a été séchée à l'ombre. Cette condition est obligatoire.
Elle est observée à Treflez pour les enfants en retard, dont le linge a
été lavé à la source de sainte Ediltrud-. Les gens atteints du mal Sainte-
Blanche, qui consiste en une éruption de boutons sur tout le corps,
boivent un peu de l'eau de la fontaine dédiée à cette sainte dans les
ruines de l'abbayo de Lanlenac, au milieu de la forêt de Loudéac, ou à
celle de snin'. j Blanche de Saint-Cast, et ils ne prennent la chemise qui
y a été trempée que lorsqu'elle est devenue sèche loin des rayons du
soleil '. Il eu est de même de la chemise plongée, pour laguérison du mal
Saint-Just (la suette^, à la fontaine Suint-Just, à Plœuc (Côtes- du-
Nord), de celle de l'enfant atteint de coliques, qui après avoir été im-
mergée par un pèlerin dans la Fontaine de Saint-Germain en Hénon,
est ensuite rapportée à la maison*.
Des lustrations, qui sont en réalité des espèces de douches, ont lieu
en plusieurs endroits de la Bretagne, et notamment à Saint-Laurent-
du-Pouldour. Voici comment les décrit un témoin oculaire qui les
observa au milieu du siècle dernier. D'abord descendit une femme, les
épaules nues, à peine couverte par un mouchoir à carreaux, qu'elle
enleva d'un geste brusque, quand elle se fut assise sous le jet qui
descend du haut de la piscine. Alors, après une courte prière, elle rejeta
tout son corps en arrière, et hardiment, présentant sa poitrine
au courant, reçut eu plein cœur la douche bienfaisante. Un cri
douloureux s'échappa de ses lèvres, mais résistant fiévreusement au
mal, trois fois elle recommença l'épreuve. Reprenant alors son vête-
ment, elle gravitles marches, et se livrant aux mains de ses compagnes,
endossa son Justin, replaça sur sa chevelure dénouée sa coiÛe blanche,
et s'en fut prier à la chapelle. Plusieurs autres jeunes filles la suivaient,
imitant son exemple et répétant comme elle : Sant Lorans. lion préserva,
haga laiiio diganeomp ar hoan isili. Que saint Laurent nous préserve et
qu'il enlève de dessus nous le mal de nos membres ! Le défilé dura
1. Bull, historique de l'Anjou, t. Y, 1838, p. 263: .Abel Hovelacque, in Rev. des
Trad. po»., t. YI, p. 100.
2. Henri Liégard. Les saints r/uérisseurs de Basse-B<-etagne, p. 33.
3. Paul Sébillot. Petite légende dorée de la Haute-Bretar/ne, p. 8.
4. Emile Uamonic, in Rev. des Trad. pop., t. JV, p. 163. J.-M. Carlo, ibid., t.
XY, p. 614.
LES LOTIONS 281
plus (l'une heure. C'élail avant l'aurore que les lioiiinies avaient opéré
leurs ablutions '.
Les lotions faites sur les pèlerins encore vêtus totalement ou partiel-
lement de leurs habits, sont communes en Busse-Bretagne, où un grand
nombre de sources guérissent ou soulagent les malailes atteints de
rhumatismes ou de toute afl'eclion douloureuse des membres. Le jour
du pardon, de vieilles mendiantes assises au bord de la fontaine,
tendent d'énormes écuelles remplies d'eau ; ciiaque malade s'en
rafraîchit sommairement le visage et les mains. Les vieilles mendiantes
passent ensuite dans les rangs des assistants, versant l'eau le long des
bras levés au ciel, dans les sabots, etc. ; pour terminer, un signe de
croix fait avec l'eau de la source eu guise d'eau bénite -.
Près de Baud, les fidèles après avoir adressé leurs prières A N.-D. de
Clarté, vont se laver les yeux à la fontaine, boivent un peu de son eau
et s'en jettent dans les manches '.
Lorsque les malades connus en Bretagne sous le nom d'Aboyeuses de
.loss(>lin, ont louché des lèvres la châsse de Notre-Dame du Roncier,
où souvent ils ont été portés de force, ils se calment, puis on les conduit
à la fontaine miraculeuse, à environ 150 mètres du bourg. A l'aide d'une
éeuelle, on leur lave les mains et la figure avec l'eau, qui est assez
fraîche. On leur en fait aussi boire un peu ; mais la lotion est essen-
tielle. Après cela, ils sont guéris, du moins pour cette année ; car il y
a souvent récidive '*.
A Silfiac dans le Morbihan, pour obtenir la guérison des maux de
pieds, les malades se lavent dans une petite fontaine située dans la
chapelle même de Saint-Laurent '.
Les conjurations faites auprès des fontaines dans le but de guérir
les infirmités d'aulrui n'ont été relevées qu'une seule fois, et sur un
1. Henri du Cleuziou. Drelaf/ne. Le pays de Léon, t. I, p. 7-S. Un dessin de Tti.
Bu?nel représente cette scène, ainsi que la fontaine d"oii sort le jet d'eau.
2. Elenri Liégard. Les saitits rjvérisseurs de la Basse-Brelar/ne, p. 55-50.
3. Ogée. Dtclionnaire de Breluf/ue.
4. Henri Gaidoz. La Bar/e et saint lltd)ert, p. 109, d'après une lellrc écrite de
Josseiiu (septembre 1886), par un témoin oculaire. Cette Fontaine de la Vierge a
une légende qui explique l'origine des aboyeuses. Des lavaudières réunies à cette
fontaine pour y essanger une lessive, et en sécher ks pièces sur desbuis?ons voisins,
prés desquels des chiens faisaient bonne garde, virent s'approcher d'elles une
pauvre femme en haillons qui leur demanda uu morceau de pain. Les lavandières,
au lieu d'avoir pitié d'elle, la traitèrent de voleuse, et lancèrent même leurs chiens
après elle. Mais tout-à-coup, à la place de la mendiante, se dressa la Sainte Vierge,
qui leur reprocha leur dureté, et leur prédit (|ue toutes les fois qu'elles ou leurs
descendants (car il y a des aboyeurs) seraient sur ses terres au jour qui lui est spé-
cialemenl consacré, elles nboieraient comme des chiens et se tordraient dans des
convulsions. (D'' Fouquet. Légendes du Morl)i./ian, p. 58-59).
5. Rosenzweig. Béperloire archéolofjii/ue du Morbihan, p. 81,
282 LA PtlSSANCE DES FONTAINES
seul point de la Vendée. Les guérisseurs d'excroissances, de fis et de
verrues, viennent prononcer leurs formules sacramentelles près de la
fontaine de Fougère, àSt-Cyr-en-Talmondais, appelée jadis fontaine du
Bras rouge, parce qu'on prétendait qa"un ancien ijourreau s'y était
noyé, et célèbre par des vertus curai ives diverses '.
La puissance des fontaines tient non-seulement à leur origine, mais
à diverses circonstances, les unes en rapport avec leur situation
physique, les plus nombreuses en relation avec l'astronomio populaire.
11 en est qui se trouvent dans le voisinage de monuments mégalithiques
encore existants ou détruits ; les eaux de plusieurs ne sont guérissantes
qu'à des époques déterminées, assez souvent au solstice d'été,
fréquemment au lever du soleil ; en Poitou on attriluie de grandes
vertus curatives à des sources qui coulent comme celle près de Cherveux,
à Topposite du cours de cet astre-. Quelques-unes des visites coïncident
parfois obligatoirement. avec la fête] chrétienne qui correspond au
solstice d'été, et qui, comme l'on sait, a remplacé une fête païenne. 11
est possible que plusieurs aient été, antérieurement à lintroduction
du christianisme dans les Gaules, l'objet dune vénération analogue à
celle qui existe encore : parmi celles qui portent aujourd'hui le nom
du Précurseur, il y en avait probablement qui étaient, sous un autre
titre, l'objet d'observances nombreuses.
Actuellement, la vertu des eaux de quelques-unes semble
subordonnée à une circonstance qui se produit juste à ce moment.
C'est ainsi que la fontaine de Moniès, près de Dourgues, dans une
contrée montagneuse, était surtout etîicace le jour Saint-Jean, parce
que, au matin, le soleil levant dansait et éclairait ses eaux ^ On peut
rapprocher cette croyance des bénédictions données par les saints, et
surtout par le Précurseur, à la mer et à diverses sources.
Ilesttoutefois assez rare que ces sources guérissantes opèrent pendant
que le soleil répand sa lumière; plus habituellement on les visite
pendant la nuit mystérieuse qui précède le solstice. La vertu des eaux
de la fontaine de N.-D.-de-Betharram n'était que temporaire ; elles ne
produisaient leur etïet que deux fois l'année, le 8 septembre
et le 23 juin à minuits L'eau ferrugineuse de la fontaine Saint-
Jean-Baptiste à Lussaguet Landes), n'est puissante que le 24
Juin : les bains que l'on y prend ne sont salutaires que le jour
même de la fête, qui s'entend, il est vrai, de minuit à minuit, cest-à-
1. B. Fillon. Notice sur St-C>p'-en-Talmondais, etc., St-Cyr, i877, p. ;.S, cité par
Marcel Baudouin. Gazelle médicale, 19 déceuibre 1903.
2. Léo Desaivre. Le Noi/er et le Pommier, p. 8.
3. A. de Chc.mel. Vsaf/es de lu Mont a{/ ne Noire, p. 368.
4. J.-M. Dcville. Annales de la /ii/yoz-'-e (1818), p. 273.
LA SAINT JEAN 283
tiii-0 pendant vingt-qiuilre heures*. Suivant la croyance populaire du
Tarn-et-Garonne, la source de Saint-Jean à Saint-Quentin, à sec toute
l'année, coule seulement le jour Saint-Jean, depuis minuit jusqu'au
lever du soleil ; c'est à ce moment qu'on y va pour les maladies des
yeux ; une autre fontaine de Saint-Quentin, près des ruines du
prieuré de Cayrac n"est guérissante que durant la même période ^
Il en est de même de plusieurs sources du Poitou, et leurs eaux
bouillonnent le mâtiné A Pau, \a JJoun de las Fadas, ou fontaine
des fées, dans une prairie attenant au cimetière, était, la nuit
qui précède la Saint-Jean, le rendez-vous d'une foule de malades '.
Au commencement du XIX* siècle, une fontaine, à quelques
kilomètres de Nogent-le-Rotrou, était célèbre parle pouvoir guérissant
qu'elle avait pendant toute la nuit, veille de la Saint-Jean. Hommes et
femmes entraient dans ses eaux, culottes et cottes retroussées, et se
lavaient le plus haut qu'ils pouvaient L'antiquité de l'usage, le motif
religieux de l'action sanctifiaient ce mélange confus, et nulle idée
d'indécence ne venait troubler la cérémonie ". Cette fontaine est celle
de Saint Jean-Baptiste à Pierrefixte, dont A. S. Morin a décrit |f/e visu
le pèlerinage. Il avait lieu, vers 18G0, aussi la veille de la Saint-Jean,
et l'eau possédait des vertus supérieures si on la puisait avant le lever
du soleil. On ne se baignait plus dans la source même, mais on
frictionnait la partie malade avec un linge mouillé ; lorsque l'organisme
entier était allecté, le patient se plaçait tout nu derrière une haie, e t
un ami lui appliquait sur le corps une chemise trempée dans la
fontaine ^
Trois fontaines du pays de Bigorre, renommées pour la guérison des
maladies cutanées ou des plaies, n'ont d'efficacité qu'à la Saint-Jean,
et les habitants de Sarriac se rendent en procession, ce jour-là, avant
le lever du soleil, à celle de Gleyze Vieille ". Dans les trois fontaines du
tertre légendaire de Sainte-Macrine, on trempe le 0 juillet, c'est-à-dire
peu de temps après la Saint-Jean, des chemises, des bas et des bonnets,
qu'on fait bénir à la chapelle et ensuite sécher au soleil ^
Plusieurs de ces visites aux eaux miraculeuses qui n'avaient pas lieu
à des époques voisines de la Saint-Jean, ne devaient être faites que dans
les ténèbres. Une fontaine de Krignac (Skrignac, Finistère) guérissait de
1. J. de Lapurterie, in Reu. des Trad. pop., t. VI, p. 560, 561.
2. Abbé Daux. Croyances du Monlalbanais, p. 9-10.
3. Léo Desaivre. Le Noyer el le Pommier, p. 8.
4. A. Dugenne. Panorama hislorique de Pau, p. 317.
5. Desgrauges, in Acad. celtique, t. I, p. 23.
6. A. -S. Morin. Le Prélre et le Sorcier, p. 18.
7. Norbert Rosapelly. Au pays de Bigorre, p. 36.
8. Léo Desaivre. Garyanlua en Poitou, p. 14.
18
284 LA PUISSANCE DES FOMAIN'ES
la fièvre tierce celui qui buvait trois fois de ses eaux à l'heure de
minuit'. On passait autrefois la nuit à la fontaine de Saint-Privé, dans
rAulunois-. A Gerzat (Puy-de-Dôme), ceux qui^, pour être préservés des
fièvres, vont boire à la fontaine du Vignal, le jour de la fête de N.-D.
de Septembre, ou dans le courant de l'année, y puisent avant le lever
du soleil ^ Les ablutions à la fontaine de Sainte-Quilterie à Âubous
(Basses-Pyrénées) n"ont, suivant la croyance générale, d'efficacité que
si elles sont faites avant l'aurore. L'eau bue à celle de Saint-Hippolyte
à Bonnav n'avait de vertu que le jour de la fête du saint et aussi avant
le soleil levant \ En Limousin, dans la plupart des cas, c'est pendant
la nuit ou avant le lever du soleil qu'on va puiser l'eau des fontaines
guérissantes ^ Dans la Nièvre, pour se débarrasser de la fièvre, on se
rend un peu avant l'aube, près de la source à laquelle on veut demander
la guérison. Là, s'agenouillanl sur ses bords, on dit: « Source, je
t'apporte mon malheur, donne-moi ton bonheur. » Ceci dit, on jette
une pièce de monnaie par dessus son épaule gauche, comme offrande à
la divinité de la source; mais il ne faut pas être vu par quelque indiscret
pendant qu'on l'invoque, sinon le charme est rompu, et elle rentre
immédiatement dans sa retraite ^ A la fontaine deTussy, prèsdeSainl-
Honoré-les-Bains, le rite est le même, sauf qu'avant de jeter la
pièce de monnaie, il faut faire avec elle plusieurs signes de croix. Là
aussi il est nécessaire de n'être aperçu par âme qui vive '. Voici une
pratique de l'Ille-et-Vilaine qui peut être faite à n'importe quelle
fontaine : pour guérir la fièvre, il faut aller chercher de l'eau au
coucher du soleil, la mettre à passer la nuit dehors dans un verre, et
la boire le lendemain matin, avant que le soleil soit levé.
Lorsque, vers 1825, on allait en pèlerinage, le 8 septembre, à la fon-
taine de Betharram, au lieu de la visiter la nuit, comme le faisaient ceux
qui s'y rendaient à la Saint-Jean, c'était en plein jour et l'après-midi
que les infirmes venaient lui demander la guérison de leurs maux \
Les pèlerins se montrent parfois assez irrespectueux à l'égard des
saints dont l'etïigie est placée dans une niche au-dessus de la source
miraculeuse. Ceux qui se rendent à la fontaine de Saint-Laurent en
Plémy (Côles-du-Nord), réputée pour la guérison des eczémas, appelés
1. Cambry. Voyage dans le Finistère, p. 96.
2. J.-G. Bulliot et Thiollier. La Mission de saint Martin, p. .388.
3. Dr Pommerol, in Bev. des Trad. pop., t. XII, p. 610.
4. V. Lespy. Proverbes du Béarn, p. 21 ; L. Lex, p. 15. Le C'ilte des eaux en
Saôn^-^t-l'Oire.
Ti. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 9.
6. Lucien Gtieneau. Deur mois sur nos sorciers en Nivernais, p. 151.
1. \\. Marlot, in Bévue des Trad. pop., t. XV, p. 62.
5. J.-.M.-J. Deville. Annales de la Bigorre, p. 274-275.
LES STATUES ET LA GUÉRrSON 283
Feux do Saint-Laurent, jettent une poignée de boue à la face du
patron dont la statuette domine la source, dans la croyance que le mal
disparaîtra de la figure et du corps du malade, à mesure que séchera
la boue sur la représentation du patron'. La statue de sainte Blanche qui
orne la fontaine dédiée à cette sainte en La Perrière (Côtes-du-Nord) est
l'objet du même traitement de la part de ceux qui vont l'implorer pour
la guérison des clous ou furoncles, dits mal Sainte-Blanche^
L'usage d'immerger la statue du bienheureux dont on sollicite les grâ-
ces, pour le forcer à les accorder, assez fréquent lorsqu'il s'agit d'obtenir
de la pluie, est plus rare en m.atière de maladie; ouïe trouve cependant
au pays de Guérande, où la fontaine de Saint-Gobrien à Mesquer a la
propriété de guérir les coliques : Il suffit de se laver avec celte eau —
autrefois, dit-on, on se baignait dans la fontaine — et de prier saint
Gobrien. Si la guérison se fait attendre, on plonge dans l'eau la statuette
du saint et on l'y laisse jusqu'à ce qu'il ail consenti à faire disparaître
es douleurs, ce qui ne tarde pas à arriver'. A. Saint-Jean du Doigt, ceux
qui n'avaient pas été guéris par un premier pèlerinage revenaient l'an-
née suivante, prenaient un peu d'eau dans la main et la jetaient au nez
du saint pour lui témoigner leur mécontentement, et l'avertir qu'ils
avaient encore besoin de son secours '\
Quelques-uns des saints qui président aux sources semblent au
contraire sensibles aux lotions que l'on fait à leur effigie, lorsqu'elles
ont pour but de les honorer. Saint Hernin, le plus grand guérisseur de
migraines de Basse-Bretagne, est figuré par une fruste image de pierre
surmontant une fontaine près du cimetière de la paroisse qui porte son
nom ; pour obtenir les bonnes grâces du Sant Coz (vieux saint), il faut
lui laver la tête à trois reprises '.
On ne s'est guère occupé de ce que l'on pourrait appeler les acces-
soires thérapeutiques des pèlerinages, qui ne constituent pas des
offrandes, mais un moyen de rendre le voyage plus efficace. Au
milieu du siècle dernier, on vendait encore, le quatrième dimanche
après Pâques, à ceux qui, pour les maux d'yeux, venaient à la fontaine
Saint-Clair, placée dans l'église même de Vatan, de petites boules en
terre cuite rouge ou verte nommées martelets et représentant grossiè-
rement une prunelle entourée de rayons ; trempées dans l'eau de la
source elles étaient souveraines pour toutes sortes d'ophtalmies*.
1. E. Hamonic, in Rev. des Trad. pop., t. IV, p. 162.
2. Comm. de, M. H. Le iNorcy.
3. Henry Quiigars, in Rev. des Trad. pop., t. XVI, p. 389.
4. Boucher de Perthes. Chanls armoricains, p. 202.
5. H. Liégard, Les saints guérisseurs, p. 41.
6. Ludovic Martinet. Le Rerry préhistorique, p. 77.
286 LA PUISSANCE DES FONTAINES
Les femmes, pour se garantir de la colique, après s'être frotté le
ventre avec les cailloux de la chapelle de Saint-Adrien, près de Baud,
vont boire l'eau d'une fontaine voisine'.
La vase des sources a des vertus curatives ; nous avons vu que dans
plusieurs parties des Côtes-du-Nord on la lance à la figure des
saints ; dans la même région ceux qui se rendent à la fontaine Saint-
Georges en Langourla, pour le mal Saint-Georges qui se traduit
extérieurement par des furoncles, y prennent une poignée de boue et
la mettent à sécher sur chacun des deux poteaux plantés près de la fon-
taine. A mesure quelle sèche le mal s"en va-. Dans les Vosges, la gué-
rison des verrues s'opère à l'aide du limon d'une fontaine miraculeuse
de la commune de Cleurie : une simple immersion suffit, mais à la con-
dition pour celui qui la fait, d'être par pur hasard de passage en ce
lieu ^ .
Quelques observances, intéressantes pourtant, n'ont été relevées
qu'une ou deux fois, et pas toujours avec une précision suffisante :
Pour guérir diverses affections telles que les engelures, il suffit de
mouiller ou déposer sur les bords de la fontaine les vêtements qui ont
touché la partie malade^.
Ceux qui ont des maux de tête vont invoquer saint Gueltas, dont la
fontaine avoisine la chapelle qui porte son nom. en Carnoët ; après
avoir embrassé les deux chiens qui accompagnent sa statue, les pèlerins
boivent Teau de sa fontaine".
Quelquefois les pratiques sont assez compliquées ; il est rare cepen-
dant qu'elles le soient autant que celles accomplies à la fontaine
de Saint-David en Plouguernevel (Côtes-du-Nord) pour la guérison de
la fièvre. Le malade doit commencer par remplir d'eau puisée à la
source une petite cavité au-dessus de l'édicule qui la surmonte : il
jette ensuite dans le bassin six épingles ordinaires qu'il a pris soin de
disposer deux par deux en forme de croix ; puis, par un escalier, il
descend jusqu'au bord de la source et laisse tomber dans ses eaux
deux œufs crus. Auprès de la fontaine et au même niveau est une auge
de granit divisée en deux compartiments ; il faut remplir le premier
avec l'eau de la source, et quand il est plein, le transvaser dans le
second, puis répandre cette eau dans le ruisseau. Cette opération doit
être répétée jusqu'à ce que la source soit tarie ; le malade peut toutefois
se faire aider ® .
1. Ogée. Dictionnaire de Bretagne.
2. Paul Sébillot. Notes sur les Traditions, p. 3.
3. L.-F. Sauvé. Le Folk-Lore des Hautes-Vosges, p. 245.
4. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 27.
5. Yves Sébillot, in Rev. des Trad. nop., t. XIX, p. 393.
6. Lionel Bonnenière. in Bull, de la Soc. d'Anthropologie^ 1890. p. 410-4H.
MENUES PRATIQUES 287
Les fiévreux doivent, à jeun, vicier et curer la fontaine de saint
Berlhevin-la-Tannière ; le mal disparaît quand l'opération est terminée'.
Ceux qui, atteints de la même alïection, se rendent à la fontaine de
Saint-Melaine en Pléloff, la troublent le plus possible ; lorsque l'eau
n'est plus qu'une épaisse fange, ils doivent donner l'accolade à la
statuette qui surmonte la source, et boire un verre de cette bouillie ^
L'eau des trois fontaines de Saint-Léobon au-dessus de Fursac,
guérit la fièvre ; mais, après l'avoir bue, il faut retourner par un
chemin différent de celui par lequel on est venu. De plus le malade
doit, avec sa main gauche, faire un nœud aux genêts qui poussent près
de l'ermitage, coutume pratiquée en d'autres endroits de la Marche ^
A Pluméliau, avant la fête patronale, les gars du pays laissaient
croître leur barbe, et la matin même de la fêle, ils venaient se faire
raser sur le banc de pierre qui borde la fontaine de Saint-Nicodème,
pour se laver dans l'eau de la source qu'elle recouvre *.
Pour la guérison des rhumatismes^, le malade va, pieds nus, un cierge
à la main, de chez lui à la Font Saint-Irieis de Lubersac, lave le
membre souffrant, boit de l'eau et dépose divers objets votifs dans une
niche au-dessus de la fontaine. Ces pratiques ont lien trois lundis
consécutifs, au commencement de la lune".
Lorsque le malade atteint d'hydropisie se rend à la fontaine de
Saint-Eutrope à Saint-Eman (Eure-et-Loir), il va après plusieurs céré-
monies, tremper an ruban dans l'eau sacrée, il le fait toucher à la statue
de saint Eulrope et le porte pendant neuf jours''. Les pèlerins qui vont
à la fontaine de Sainte-Eulalie à Corrobert (Marne), le 12 février, pour
la guérison de la lièvre, y jettent, après la messe, de petites croix
formées de deux brindilles de bois qu'il est expressément recommandé
de ne pas regarder tomber dans l'eau''.
Les nombres jouent, dans les pratiques faites auprès des sources,
un rôle que l'on a déjà pu constater : pour la guérison des maladies
cutanées on lave neuf fois la partie souffrante dans la Fontaine de
Saint-Martin à Sains* ; dans le pays de Baugé (Maine-et-Loire) oîi
quelques fontaines passent pour être curatives des affections de la vue,
on applique leurs eaux en lotions sur les yeux, ordinairement pendant
1. G. Dottin. Les Parlers du Bas-Maine, p. 628.
2. Henri Liégard. Les saints guérisseurs, p. 59.
3. L. Duval. Esquisses marchoises, p. 23.
4. Ogée. Dicl. de Bretagne.
5. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 15.
6. A. S. Morin. Le Prêtre et le Sorcier, p. 281.
7. Gomin. de M. Heuillard.
8. L. Durif. Le Cantal, p. 326-327.
288 LA PUISSANCE DES FONTAINES
neuf jours ' ; dans l'Autunois, ceux qui font une neuvaine, à une
inlention particulière, doivent boire l'eau de la fontaine pendant le
même espace de temps - de même que celle qui a été puisée à la
fontaine de Saint-Eman, réputée pour la guérison des fièvres et
des fluxions de poitrine ; les chemises et les linges qui, après avoir
été trempés dans ces eaux^ ont été appliqués à nu sur les malades
doivent être conservés aussi pendant neuf jours ^
D'après la croyance de Guernesey, l'efficacité de Teau des fontaines
est subordonnée à diverses circonstances ; lorsque le patient a jeûné
pendant neuf matins consécutifs, on l'applique avec le doigt sur la
partie malade et non avec une éponge ou un linge. Il faut qu'elle ait
été puisée chaque matin au point du jour, et il est nécessaire que celui
qui va la prendre ne parle à personne, soit à l'aller, soit au retour ;
pas une goutte ne doit tomber du vase qui la contient*.
On a déjà vu qu'il est dangereux de se moquer du pouvoir des
fontaines, et que des gens qui s'étaient permis, par dérision, de boire
des eaux lactifères avaient été punis par le gonflement de leurs
mamelles. Il est aussi téméraire d'employer, sans que l'on en ait
besoin, les eaux guérissantes : Si un incrédule se servait de l'eau de la
fontaine Saint-Clair à Lemerzel. il attraperait immédiatement une
conjonctivite". En Limousin, les maladies que guérit la source retom-
bent sur ceux qui en vendent ou en achètent de l'eau, s'ils n'en sont
propriétaires ou marguilliers '^.
Des légendes intimidantes montrent qu'il est imprudent de com-
battre le culte rendu aux fontaines. Le clergé lui-même n'est pas à
l'abri de la vengeance du génie qui y réside. On raconte, dans les
environsd'.\utun,en citant les noms, comment des ecclésiastiques furent
punis. C'est ainsi que le curé de Broyé, ayant prêché contre la fête de
la Cerlenue, fut atteint de la fièvre et ne put la perdre qu'en faisant
faire par une femme une neuvaine à la Certenue, et en venant boire
lui-même à la source qui le guérit '^.
Plusieurs contes parlent de fontaines qui rendent la vue aux
aveugles : le thème le plus habituel est celui-ci : un soldat, à qui son
compagnon a crevé les yeux, apprend de sorciers déguisés en animaux
qu'il suffit, pour être guéri, de se plonger la tête dans une fontaine *.
1. Coram. de M. Fraysse.
2. J. G. Bulliot etThiolIier. La Mission de saint Martin, p. 313.
3. A. S. Morin. Le Prêtre et le sorcier, p. 280-181.
4. Edgar Mac Cullocli. Giienisey Folk-Lore, p. 190.
o. Henri Liégard. Les saints guérisseurs de Basse-Bretagne, p. 46.
6. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. di.
". J.-G. Bulliot et Thiollier. La Mission de saint Martin, p. 314.
8. E. Cosquin. Contes de Lorraine, t. 1, p. 87; Johannès Plantadis, ia Bev. des
Trad. pop., t. XII, p. 540 ^Limousin).
PÈLERINAGES d'aNHIAUX 289
Un autre soldat tombe accidentclleineiit dans une source et cesse
d'être aveugle '. Dans un conte corse, Feau d'une fontaine, gardée par
des animaux terribles, opère le même prodige'^ Il semble qu'on a cru,
tout au moins autrefois, que des fontaines qui n'appartenaient pas
au monde de la féerie, pouvaient être douées de ce privilège : au XVP
siècle « quatre gueux, ayant contrefait les aveugles, allèrent prescher
leur guérison par une source nouvellement trouvée k Sainte-Lurine,
près Archiac. Le miracle prit si bien feu que, des paroisses de six
lieues environ, on y porta en deux mois près de deux mille charretées
de pierres. L'êvêque de Saintes alla voir sur les lieux et contraignit
chacun de remporter sa pierre ^ ». Un cantique breton, chanté à Notre-
Dame de Bulat le jour du pardon, parle du bailli de Carhaix, qui ayant
perdu la vue, fut guéri par l'eau des fontaines miraculeuses*.
Les visites aux fontaines ne sont pas seulement faites par les hommes
on y conduit aussi les animaux, ou l'on accomplit des voyages à leur
intention expresse. On verra à la section suivante plusieurs offrandes
qui ont pour but de les guérir, d'assurer leur réussite ou de conserver
leur santé, A Plouarzel, près de Saint-Renan (Finistère), le droit de
vendre l'eau de la fontaine qui avoisine la chapelle est affermé chaque
année à un très haut prix \ La source de Sainte-Avaubourg, à Saint-
Léger sous Beuvray, supprime la stérilité des animaux ou leur
donne du lait. La fontaine Saint-Antoine à Auxy était guérissante
pour eux''. L'eau d'une fontaine de Mézilles, près de laquelle saint
Marcin faisait paître son troupeau, guérissait les bestiaux ou les
préservait de tous maux", La Foun Fauve de Sent-Aloi est efficace aussi
bien pour les maladies des animaux que pour celles des hommes ^
En Bretagne les pèlerinages de chevaux sont nombreux et sans
doute anciens ; voici la description de l'un d'eux qui se tenait à la fin
du XVIII^ siècle aux environs de Saint-Brieuc, dans un bourg assez
voisin du pays bretonnant : Les habitants de dix lieues à la ronde
venaient en pèlerinage à une chapelle dédiée à saint Eloi, qui se trouve
près de Plérin. Après des prières faites à la chapelle, ils allaient à la
fontaine qui se voit auprès, puisaient de l'eau avec une écuelle et la
1. Paul Sébillot. Contes de la Haute-Drelaqne, t. III, p. 206; Paul Sébillot, in
Almanach du Phare, Nantes, 1891, p. 110.
2. Ortoli. Contes de l'Ile de Corse, p. 45.
3. Agrippa d'Aubigné. Les Aventures du baron de Fœnesle, 1. II, ch. VI.
4. Dr H, Liégard, in Brelaçjne nouvelle, juin 1904.
5. F. Duine, in Reo. des Trad. pop., t. XIV, p. 395.
6. L, Lex. Le Culte des eaux en Saône-el-Loire, p. 37, 5.
1. C. Moiset. Usages etc. de V Yonne, p. 82,
8. L. de Nussac, Les Fontaines en Limousin, p, 10.
290 LA PUISSANCE DES FONTAINES
jetaient dans la matrice et sur les oreilles de leurs juments et en
arrosaient les parties génitales de leur étalon dans la persuasion que
cette eau a des vertus prolifiques *. Ces mêmes pratiques sont encore
en usage dans nombre d'endroits de la Basse-Bretagne oi^i se trouvent
des fontaines dédiées à saint Eloi ; en arrosant les chevaux on pro-
nonce une oraison au saint considéré comme leur protecteur. C'est
surtout le jour de sa fête qu'on les asperge ou qu'on leur faire boire
de l'eau sacrée-. Les pèlerinages sont très suivis^; c'est ainsi qu'à Plu-
méliau (Morbihan), on amène de dix lieues à la ronde les bestiaux
boire aux fontaines qui entourent la chapelle de Saint-Nicodème ^
Uji pardon, plus connu même en dehors de la Bretagne, grâce aux
vers de Brizeux, a lieu à la fontaine de Saint-Cornély :
Alors parés de Heurs, de feuillages et d'épis,
Les bœufs au large cou, les vaches au long pis.
Arrivaient par milliers, et toute une semaine.
Leur cortège tournait autour de la fontaine ''.
.actuellement les vaches sont conduites à cette fontaine, non-seule-
ment le 13 septembre, mais pendant tout le mois, surtout la nuit •' ; on
baigne les cheveux le 24 juin dans la fontaine voisine de la chapelle
de Saint-Eloi, près du Faouet'"'. Les pèlerins qui vont à Jehay dans le
pays de Liège, emportent de l'eau puisée à lafontaine de Saint-Gérard,
afin de la faire boire à leurs porcs malades ".
Des animaux viennent d'eux-mêmes, poussés par une volonté supé-
rieure, à une source spéciale : Une fontaine à Bieuzy ^Morbihan a trois
bassins, dont les deux plus petits sont appelés Futann cr chass clan,
fontaine des chiens enragés. On prétend que les chiens enragés y vont
boire, et même ceux qui ont été mordus par des chiens hydroi)hobes ^
11 est toutefois des sources auxquelles il faut bien se garder de
conduire ou de baigner les animaux. Lafontaine de la Celle-en-Morvan,
où. l'on se rendait autrefois pour la guérison des maladies de i)eau,
n'opéra plus de cures lorsqu'on l'eut profanée en y conduisant un
cheval galeux *, celle de Gaël (Ille-et-Yilaine) dont l'eau est employée
contre la morsure des chiens enragés, perd toute sa vertu pendant
1. Ugée. Dictionnaire de Bretagne, l^e édition, art. Plérin.
2. L. F. Sauvé, in Revue Celtique, t. VI, p. 78; F. -M. Luzel. La Légende de
saint Eloi.
3. Eugène Herpin. Noces et baptêmes en Bretaçine, p. 129.
4. Les Bretons, ch. V.
5. Corn m. de M. Z. Le Rouzic.
6. Rosenzweig. Fontaines du Morbilian, p. 89.
7. Jos. Schœnmaekers, in Wallonia. t. Vill, p. 62.
8. H. Gaidoz. La rage et saint Hubert, p. 180.
9. Paul Bidault. Sup. médicales du Morvan, p. 79.
LES OFFRANDES AUX FONTAINES 291
nno annéo, si l'on cii tlonno à Ixtire aux animaux, même par inadver-
tance'. Parfois ccMix qui eonimotlent ces actes [irrév(''rencieux en sont
punis: un iiabilant ayant baigné son chien dans la fontaine de Saint-
Bonnet, fut pris d'une lièvre que les médecins furent impuissants à
guérir- ; une dame (jui avait plongé son chien malade de la gale dans
la fontaine de Sainl-Sanctin, fut atteinte elle-même de celte maladie".
En Limousin, rien n'est plus funeste aux animaux ([ue de liis faire boire
dans certaines fontaines sacrées''.
Il est vraisemblable que la destruction des travaux destinés à
protéger ou à orner les sources attire sur ses auteurs des inconvénients
de diverses sorles, comme leur souillure provoque la colère des génies
qui y font leur résidence ; une; tradition de la forêt de Paimpont
raconte qu'un homme ayant renversé la margelle de la fontaine de
Barenton pour que ses chevaux puissent boire plus commodément,
ceux-ci furent atteints d'une sorte de gale ^
§ 5. LES OFFRANDES AUX FONTALNES
Ceux qui viennent au bord des sources demander une grâce ou
implorer une gut'rison, semblent souvent penser que leurs vceux auront
d'autant plus de chances d'être exaucés qu'ils les auront accompagnés
de présents. C'est probablement une survivance de l'usage d'en offrir
au génie de la fontaine, à l'époque où chacune passait pour être la
demeure d'une divinité aquatique, ou tout au moins pour être visitée
et protégée par quelque petit dieu rustique. Il est malaisé de savoir
quelles sont au juste les idées de ceux qui font actuellement des
offrandes aux sources réputées puissantes ; eux-mêmes seraient peut-
être fort embarrassés de dire à qui elles sont destinées. Peut-être si
on les pressait, se contenteraient-ils de répondre qu'ils suivent une
coutume observée par leurs anciens, dont ceux-ci assuraient avoir tiré
des avantages, et qu'ils croient à la puissance des fontaines, sans trop se
préoccuper de savoir à qui vont leurs hommages. Quelques-uns ne sont
peut-être pas éloignés d'admettre que des fées, ou d'autres entités
surnaturelles, ont encore réellement leur résidence sous les eaux, dans
le monde merveilleux dont parlent les contes et les légendes, ou qu'elles
viennent tout au moins les visiter aux lueurs crépusculaires, et surtout
pendant que la nuit enveloppe la terre de ses voiles mystérieux. D'autres
i. G. Le Calvez, in Rev. des Trad. pop., t. VU, p. 92.
2. L. Lex. Le Culte des eaux en Saôrie-el- Loire, p. 14.
.■>. Félix Chapiseau, Le F.-L. de la Beauce, t. I, p. 62.
4. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 11.
5. Félix Bellamy, La Forêt de Bréchélianl, t. II, p. 2T7.
292 LA PUISSANCE DES FONTAINES
pensent que les sainls dont les fonlaines portent le nom s'y rendent
quelquefois : au reste, quelle que soit la nature de l'être supérieur qui
préside à la source, ils croient qu'il est sensible aux égards qu'on lui
témoigne, aux prières qu'on lui adresse, aux présents qu'on lui fait.
Des preuves matérielles, que l'on rencontre assez fréquemment,
attestent d'une manière incontestable l'antiquité de cette partie du
culte des eaux et sa persistance à travers les âges. Les sources ont
été de bonne heure des centres d'offrandes, car on y recueille des
objets de silex en bon état, parfois sous une accumulation d'objets
postérieurs, assurément votifs, notamment des monnaies modernes '.
En curant des fontaines anciennes, on a aussi rencontré des ustensiles
de toilette féminine, surtout des épingles, qui y avaient été offertes à des
âges variés, puisqu'on y retrouvait des antiques épingles en os et en
bronze, qui y avaient été jetées bien des centaines d'années avant
celles, en laiton industriel, de la couche supérieure.
Les causes qui motivent ces oblations aux fontaines sont assez
variées : un petit nombre ont trait à Famour, ou à la chance ; quelques-
unes se rattachent à des coutumes populaires ; la plupart ont pour but
d'éloigner ou de prévenir les maladies.
On a relevé un assez grand nombre de faits qui prouvent la
persistance de l'offrande de métaux monnayés ou mis en œuvre pour
servir à la toilette ou à la construction : parmi ces derniers figurent
surtout ceux qui sont pointus, et principalement les épingles et les clous.
Parfois ils sont, comme dans les exemples suivants, associés à d'autres
objets et font partie d'un ensemble de pratiques assez compliqué.
Lors des pèlerinages qui ont lieu quatre jours par an à Coulonge-les-
Hérolles, après avoir visité l'église paroissiale, fait le tour de la croix,
puis celui de la fontaine, les uns y jettent des épingles, d'autres des
pièces de monnaie, y trempent des linges, y baignent leurs enfants,
puis rentrent à l'église pour y faire brûler quantité de petites bougies
en cire jaune-. Ceux qui se rendent à la fontaine de Sainte-Ujane (sainte
Eugénie) à Morieux, pour la guérison des migraines, s'entourent la tête,
avant d'y boire, avec des bougies qu'ils font ensuite brûler sur la mar-
gelle et ils y lancent des épingles leur ayant servie
Les mères qui n'ont point de lait viennent à la chapelle de Notre-
Dame de Tregurun en Edern (Finistère), mais pour que le pèlerinage
soit efficace, elles doivent jeter dans la fontaine qui est auprès, une à
^. Dictionnaire des sciences anthropologiques -. Cf. aussi J.-G. Bulliot et Thiollier.
La Mission de saint Martin, p. 60, 63, etc.
2. Beauchet-Filleau. Pèlerinages du diocèse de Poitiers, p. 548.
3. Habasque. Notions historiques sur les Côtes-du-Nord, t. III, p. 7-8 ; Emile
Hamonic, in Rev. des Trad, pop., t. JV, p. 165.
OFFRANDES d'oBJETS POINTUS 293
une, et en se signant trois fois, trois épingles'. Pour la guérison des
nuui\ d'yeux on lance des épingles, sans observer cette condition^ dans
une fontaine voisine de Cliàtelaudren (Côtes-du-Nord) que surmonte
une statue de la Vierge appelée Notre-Dame de la Clarté -. Le même acte
accompli à la fontaine de Saint-Derrien en Penmarc'h, à l'extrémité du
Finistère, dissipe comme par enchantement les maux de tète les plus
violents ^
Quelquefois ces épingles, ou d'autres objets pointus, ontpréalablement
touché le mal qu'il s'agit de guérir : en ce cas, ils ne constituent plus
une simple offrande à la divinité bienfaisante, mais un moyen de se
débarrasser de la maladie par un procédé de transmission qui est usité
en maintes autres circonstances. En Lorraine, les personnes affligées
d'abcès ou d'ulcères les piquent avec des épingles qu'elles lancent
ensuite dans la fontaine de Sainte-Sabine \ Dans bien des fontaines du
Morvan, celui qui veut se guérir d'un panaris jette l'épingle ou l'objet
avec lequel il a percé le mal ; celui qui les ramasse empoche aussi
la maladie ^
Une observance, relevée en Basse-Normandie, présente une particu-
larité curieuse : le malade atteint de boutons éruptifs, après avoir piqué
un quarteron d'épingles sur le las de chiffons étendu dans la chapelle
de Saint-Sevrin à Serquigny, en garde quelques-unes qu'il va lancer
dans une fontaine voisine ^.
La nature de l'ofiTrande est parfois déterminée par une similitude
de nom entre l'afiection qu'il s'agit de guérir et l'objet donné à
cette intention. Lorsqu'on vient chercher de l'eau à la fontaine
Saint-Malo à Bréhand-Moncontour, pour la guérison des furoncles, qui
dans le pays gallo sont appelés clous, on y jette une poignée de clous
qui n'ont dû être ni comptés ni pesés et qui servent à réparer la toiture
de la chapelle voisine ^ ; dans la commune limitrophe de Trébry, la
fontaine Saint-Maudez reçoit la même offrande ^ de même que la fontaine
dite de Saint-Clou, non loin de Saint-Brieuc ^ ; dans plusieurs fontaines
de Basse-Bretagne placées sous le vocable de saint Villo ou de saint
1. L.-F. Sauvé, in Rev. des 'Irad. pop., t. I, p. 325.
2. Mme Louis Texier. Ibid, t. t, p. 82.
3. L.-F. Sauvé, in Mélusine, t. III, col. 377.
4. Richard. Traditions de Lorraine, p. 139.
5. Paul Bidault. Superstitions médicales du Morvan, p. 80. Cf., les épingles jetées
pour la guérison de la fièvre dans la fontaine de Saint-David à Plouguernevel
(Cûtes-du-Nord).
6. J. Lecœur. Esquisses du Docafje normand, t. 11, p. 115.
7. Emile Hamonic, in Rev. des Trad. pop., t. IV, p. 162.
8. Paul Sébillot. Petite Légende dorée de la Haute-Rrelagne, p. ~i?.
9. Yves Sébillot, in Rev. des Trad. pop., t. XVIII, p. 531.
294 LA PUISSAïCCE DES FONTAINES
Cado, on jette des clous à poignées, afin d'être préservé des clous sur
le corps ^
La plupart du temps, les épingles sont offertes aux sources par les
malades ou par ceux qui se présentent en leur nom. Leur rôle comme
agents de consultations pour la santé, ou pour les choses du cœur, est
aussi considérable ; mais les offrandes de ces objets faits au génie même
de la source par les garçons et les filles ont été rarement constatées : les
amoureuses délaissées jetaient une épingle dans la fontaine de Thussy
(Côte - d'Or) probablement avec l'idée que cet acte pouvait avoir
pour résultat de ramener l'infidèle -. On lançait des épingles dans
certaines fontaines de l'Anjou, pour se marier dans l'année^.
La fontaine de Baranton, dans la forêt de Paimponl (Ille-et-Vilaine),
sur les eaux de laquelle les amoureux déposaient, ainsi qu'on l'a vu,
des épingles pour consulter le sort, recevait des offrandes qui n'avaient
aucun rapport avec le mariage ; elles avaient pu être faites jadis pour
évoquer la divinité qui y présidait ; mais à l'époque où on les a relevées
elles ne constituaient guère, comme encore aujourd'hui, qu'une sorte
de jeu qui avait pour but de « faire rire » la fontaine. Voici comment il
est décrit par labbé Piederrière (mort en 188G), né vers 1810, à trois
kilomètres deBrocéliande, et qui dans sa jeunesse, avait souvent visité
avec ses camarades la célèbre fontaine : Nous avions toujours soin de
porter avec nous du pain et des épingles: aussi chaque fois que nous
jetions une miette de pain ou une épingle dans la fontaine, la fée nous
riait à merveille. De nombreuses bulles se détachaient, de la vase, et
nous arrivaient à la surface semblables à des perles cristallines. Nous
étions heureux de ces sourires... à force d'émietter mon pain, ils m'ont
souvent laissé dans un état de faim complète, et mes sœurs, n'ayant
plus d'épingles, étaient obligées de recourir à l'aubépine pour rattacher
leurs vêtements \
Les clous qui, en certaines circonstances, servent à délivrer du mal
qu'ils ont touché, sont parfois plongés dans les sources par des gens
animés des plus mauvaises intentions. On prétend, dans la région
supérieure des Vosges, que les sorciers peuvent faire sécher sur pied
l'homme le plus sain et le plus vigoureux, en déposant au fond de la
fontaine où il puise son eau, avec des mots magiques, trois clous de
cercueil. A mesure qu'ils se couvrent de rouille, le malheureux sent
croître ses souffrances ^
i. Henri Liégard. Les saints fjuérissews de Basse-Drelagne, p. 68.
2. Ch. Bigarne. Patois du pays de Beauiie, p. 243.
3. M. Michel, in Rev. des Trad. pop., t. lll, p. 512.
4. Félix Bellamy. La forêt de Brécliéliant, t. Il, p. 755-7o" .
5. L.-F. Sauvé, i-e Foltt-Lore des Hautes-Vosges, p. t82. Les sorciers de la Sain-
tonge, en ramassant les clous de vieilles bières pour leurs maléfices, disaient à
OFFRANDES DE MONNAIES 295
Les offrandes de pièces de monnaie de diverses valeurs, encore plus
fréquentes que celles des objets de toilette ou d'utilité, sont la plupart
du temps faites par ceux qui viennent demander la gucrison de leurs
maladies aux eaux réputées puissantes. C'est avec cette intention qu'on
en lance dans les fontaines de Saint-Genou à Monterfd, et de Saint-
Morand, en Chevaii^né Illc-et-Vilaine ; il y a quelques années, on a
mis un tronc pour les olïrandes, mais il n'est pas certain que l'ancien
rite soit tombé en désuétude '. Le jour de la Nativité de la Vierge, les
pèlerins, après avoir bu do l'eau à la fontaine de N.-D. de Bovel, y
jettent des pièces de monnaie ; le lendemain, on vide la fontaine pour
les recueillir^. Dans les Landes et dans la région des Pyrénées, on
mettait de l'argent dans le bassin des fontaines guérissantes ; à
Toulouse, pour se rendre propice la fontaine Sainte-Marie, on lui en
offrait aussi K Les paysans viennent de cinq à six lieues loin jeter des
doubles dans la fontaine Saint-Martin de Martigné-Briant (Maine-et-
Loire) ; à la fontaine Saint-Nicolas de la Chesnaye on apportait des
monnaies trouées^. En Limousin, les enfants que l'on plonge sont
souvent munis d'un sou qu'ils tiennent à la main; à Saint-Fortunado,
c'est mauvais signe s'il tombe au moment où l'enfant entre dans l'eau °.
A Pau, les malades lavaient les parties de leur corps atteintes d'intir-
mités dans la Houn de las Fadas, après y avoir jeté quelques pièces de
monnaie '^. On faisait la même offrande à la fontaine Saint-Martin, à
Viells-Maisons, qui, comme celle que l'on voit au bas de Neuchàtel
(Seine-Inférieure), guérissait de la fièvre ceux qui buvaient de son eau^;
à celle de Sainle-Lheurine, où l'on plongeait les petits enfants soutTre-
teux**. Pour se guérir delà fièvre, il fallait, trois fois de suite, le vendredi,
lancer de menues monnaies dans la fontaine de Michavan à Morogues
(Cher), qui était près des mines d'une chapelle de Sainte-Madeleine".
Quand les malades allaient, pendant tout le mois de mai, et à certains
jours de fête, aux Bonnes-Fontaines de Saint-Martin, ils en faisaient
trois fois le tour, et y jetaient des pièces de monnaie sans les compter'".
chacun : Clou, je te prends pour que tu me serves à faire le plus de mal possible à
ceux qu'il me plaira, au nom du Père, du Fils et du Saiut-Esprit, Amen. (J.-M.
Noguès. Mœurs d'autrefois en Suintunge, p. l()9i.
1. Paul Sébillot. Tradilions de la Ha>de-Breia;/ne, t. I, p. 67-69.
2. A. Orain. Le FoUc-Lore de l'Ille-et-Vilaine, t. I, p. 28.
3. De Métivier. De l'agriculture des Landes, p. 453 ; A. de Nore. Coutumes, p.
127, 87.
4. Bull, historique de l'Anjou, t. V, p. 264.
5. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 9, 11.
6. Dugenne. Panorama fiistorique de Pau, p. 317.
7. Ladoucette. Mélanges, p. 403.
8. Abbé J.-.M. Noguès. Mœurs d'autrefois en Saintunge, p. 26.
9. L. Martinet. Le Berry préhistorique, p. 102.
10. J.-J. Juge. Changements survenus dans les mœurs des habitants de Limoges,
cf. Bulliot, p. 45.
296 LA PUISSANCE DES FONTAINES
Les pèlerins qui se rendaient à la fontaine bénite de Sainte-Rafine,
non loin de Montans (Tarn ?;, après s'en être approchés les mains
jointes, déposaient des pièces de monnaie en nombre impair, mais le
plus habituellement cinq, à côté de la source, ou les jetaient dans le
bassin, puis ils s'en retournaient dans la même posture, sans regarder
derrière eux, sous peine de faire perdre aux eaux leur vertu curalive.
Ces pièces étaient, disait-on, enlevées par Tesprit gardien de la fontaine,
et l'on prétendait que jamais on n'en avait retrouvé en les curant, ou
même en s'y rendant dès que les donateurs s'étaient éloignés * ; en
Limousin, la Vierge vient elle-même recueillir la monnaie offerte par les
enfants que l'on plonge dans la source de Notre-Dame de Fournol-.
En Vendée c'était aussi au génie de l'eau qu'étaient destinées les
pièces que les paysans jetaient dans la ponne de la fontaine du
Sourdcau à Sainl-Cyr en Talmondais, pour obtenir que Vhomme luisant
qui y faisait sa demeure, guérît les troupeaux de la «. clavée » '.
Il semble que parfois Ton croit que la maladie est transmise aux
offrandes, ou qu'il est dangereux de s'emparer de celles qui ont été faites
par les visiteurs. Les passants qui recueillaient l'argent lancé dans la
Font-Dolent, à Varennes-sous-Dun, prenaient les fièvres laissées par les
malades, comme ceux qui, en Berry, s'emparaient des pièces placées
autour des sources '* . En Poitou, la pratique qui consiste à déposer sur
la margelle trois pièces de monnaie, porte un nom caractéristique ; elle
s'appelle « faire le change » ; à Saint-Cyr en Talmondais, les patients les
mettent le soir sur la fontaine de Fougère, afin que celui qui s'en
emparera le lendemain matin avant^soleil levé, les débarrasse en même
temps à son préjudice du mal dont ils sont atteints ^
En Saône-Loire, les pièces d'argent que les pèlerins placent près
des fontaines ne sont pas toujours dangereuses pour ceux qui les
ramassent^. Il en était probablement de même des menues monnaies,
qu'il était d'usage, au commencement du XIX*= siècle, de déposer sur
les pierres de celles du Bessin '.
[. Rossignol, in Congrès avchéologiqi/e. \lbi, 1862, p. 28't et suiv., cité par le D^
Cabanes. Bull, r/énéral de ihérapeulique, avril 1904. Les fiévreux déposaient un
nombre impair de pièces de monnaie à la fontaine des Garnes de Nieule-Dole.it
(Vendée.i : Marcel Baudouin, in Gazelle médicale, 19 déc. 1903, d'après Baudry.
2. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 9.
3. B. Fillon. Poitou et Vendée, p. 49 : cité par Marcel Baudouin. Gazette médicale.
2 janvier 1904.
4. L. Lex. Le Culte des eaux en Saône-et-Loire : Jaubert. Glossaire du Centre
p. 45.
5. B. Fillon. Notice sur Sainl-Cyr en Talmondais, 1877, p. 48, cité par Marcel
Baudouin. Gazette médicale, 19 déc. 1903.
6. L. Lex. 1. c, p. 22, 28. 31.
7. F. P. (F. Pluquet). Contes de Bayeux, 1823, p. 16.
OFKHANDKS DE COMESTIBLES 297
On offre aussi aux fontaines des comeslibles, comme aux époques
où l'on croyait fermement qu'elles étaient la résidence d'une divinité à
laquelle ce présent était agréable et qui en récompensait le donateur.
On jette dans la fontaine Saint-Hubert, prés de Saint-Feyre, de petits
morceaux de pain, dans la persuasion qu'en faisant au génie du lieu
cette légère offrande, on se déban-assedu mal dont on souffre, et qu'on
détourne celui dont on peut être menacé '. Les habitants d'Etalente,
surtout les jeunes mariés, lançaient, le jour de la Chandeleur, des
gâteaux dans la source de la Coquille, qui était sous la garde de la fée
Greg '-.
Autrefois, ceux qui ayant été à la fontaine d'Anson à Saint-Cyr en
Talmondais, réputée pour la guérison de la fièvre, en avaient ressenti
les effets salutaires, avaient coutume d'offrir au bouc pers (bleu ver-
dàtre) qui la hantait la nuit, la tôle d'une poule blanche et trois oignons
de la même couleur, qu'ils déposaient sur ses bords après le soleil
couché '.
Jadis, le lendemain de Noël, les enfants venaient à une fontaine de
Saint-Etienne près d'Autun, chacun muni d'un gâteau, qu'ils trempaient
dans l'eau et mangeaient ensuite, afin d'être préservés des maux de
ventre pendant toute l'année '\
Suivant une coutume constatée dans l'est, des objets comestibles,
après avoir été immergés pouvaient influer sur le mariage et
peut-être sur la fécondité. A Martigny-les-Lamarche, une ancienne
coutume obligeait tout jeune marié de l'année à apporter un gâteau
qu'il devait lancer, le jour de la Purification, dans une fontaine située
au bas du village, et que les jeunes garçons s'efforçaient de saisir en
se tenant au bord, dans la persuasion que ceux qui y parviendraient,
seraient mariés dans l'année ^
Les fontaines reçoivent aussi en présent des produits de l'étable, de
la basse-cour et même du rucher. Ce sont naturellement les femmes
qui, la plupart du temps, leur font ces offrandes : les amantes qui
n'étaient pas payées de retour jetaient un fromage dans la fontaine de
Saint-Thursy, dans la Côte-d'Or % probablement avec l'espoir de se
concilier la faveur du génie de la source ; c'est le seul exemple en
rapport avec l'amour que je connaisse. Dans une région voisine, les
nourrices, pour avoir du lait en abondance, portaient aussi un fro-
1. L. DuvaL Esquisses inarchoises, p. 92.
2. Clémeot-Janiii. Traditions de In Côle-d'Or, p. 34.
3. Marcel Baudouin, in Gazelle médicale, 19 décembre 1903, d'à. B. Fillon. Notice
sur Saint-Cyr en Talmondais. Saint-Cyr, 1877, p. 47.
• 4, Dr Paul Bidault. Superstitions médicales du Morvan, p. 99.
5. Richard. Traditions de Lorraine, p. 217.
6. Ch. Bigarne. Patois de Beaune, p. 242.
298 LA PUISSANCE DES FONTAINES
mage à la source de Sainte-Avaubourg (W'alburye; à Saint-Léger-sous-
Beuvray, aujourd'hui captée pour l'alimentalion du bourg'.
liBs œufs, soit seuls, soit accompagnés d'objets de diverses natures,
sont offerts aux fontaines, à des intentions variées, .\insi qu'on le verra
au chapitre des oiseaux domestiques, la pratique qui consiste à trans-
mettre à un œuf le mal dont on veut se délivrer est assez fréquente ;
en Basse-Bretagne, elle est en relation avec les eaux sacrées. Les
fiévreux mettent un œuf de poule fraîchement pondu dans la fontaine
de r^otre-Dame-de-Lille à Kergrist Moellou : il n'a plus qu'à attendre
que l'œuf soit pourri; alors la fièvre aura entièrement disparu- Ceux qui
soutirent de maladiesde la vue en metten* jun dans les eaux de plusieurs
de cellesde l'Anjou, où il doit rester l'espace d'un Paler et d'un Avp,^ puis
ils se frottent les yeux avec un œuf entier ^ Un œuf, ou une pièce de
monnaie, était déposé sur une pierre à côté d'une petite source, dite la
Fontaine aux Fées, près de la Grande Verrière, qui a la propriété de
guérir de la lièvre'*, comme à celle, très voisine et réputée efficace pour
la même maladie, de Saint-Martin à Vauban % aux sources de Saint-
David en Plouguernevel (Côtes-du-Nord) également fél)rifuge^ de
Sainte-Avaubourg, qui supprimait la stérilité des femmes et des
animaux '.
A Marseneyx (Dordogne l'offrande ('tait en rapport direct avec la
basse-cour; lorsqu'une femme voulait faire couver ses poules, elle
portait, avant le lever du soleil, un o>uf à la fontaine sainte, et le laissait
sur ses bords, persuadée que cet acte portait bonheur à la poule et à
ses petits *.
Le miel, qui est parfois offert par des malados, est aussi en relalion
étroite avec les industrieuses bestioles qui le [)roduisent-', et dans
ce cas la pratique est quasi rituelle; c'est ainsi que pour rappeler les
mouches essaimées, les bonnes femmes de Faubouloin portent, sans
parler, un gâteau de miel à la fontaine >^otre-Dame '".
Les malades déposent assez rarement dos fruits sur le bord des
fontaines, peut-être parce qu'ils regardent cette offrande comme de trop
1. L. Lex. Le Culte des eau.r en t'aône-et-Loire, p. 37.
2. Henri Liégaril. Let Saints nuérisseurs, p. 59-00.
3. Michel, in Bev. des Trad. pop., t. lll, p. 512.
4. D'' Paul Bidault. Superstitions médicales du Morvan, p. 76.
3. L. Lex. Le Culte des eaux en Saône-et-Loire, p. 46.
6. D"" Marcel Baudouin, in Gazette médicale, 13 décembre 1903.
7. L. Lex, 1. c, p. 31.
8. W. de Taillefer. Antiquités de Vésone, t. I, p. 251.
9. L. Lex. 1. c, p 46. Une autre fontaine assez voisine recevait aussi, pour la
réussite des abeilles, des otfrandes dont la nature n'est pas indiquée. J.-G .Bulliut
et ThioUi'T. l^a Mission de saint Martin, p. 369.)
10. D"" Bogros. A travers le Morvan, p. 162.
OFFRANDES DE COMESTIBLES 299
peu de valeur ; souvent elle est associée à d'autres présents : parmi ceux
faits à celle de Saint-Martin à Vauban, ligurent les pommes et les
poires ' ; après avoir fait passer neuf fois Tenfant attaqué du mal chestiu
(langueur) sur le bord en pierre du bassin de la Foun Soil-Geuiez, on
y laisse uncbapelet de noix et de noisettes-.
Les offrandes de choses comestibles apportées par ceux qui
demandent des grâces aux fontaines sont surtout fréquentes dans la
région éduenne (Saônc-el-Loire, Nièvre, Cùte-d'or) ; ailleurs elles
paraissent rares, et en Bretagne, le pays classique du culte des
sources, elles semblent à peu près inconnues à l'heure actuelle.
Cependant on offrait à la Vierge d'une fontaine de Locmaria (CiMes-
du-Nord) un bonnet plein d'avoine et de seigle ^ .
Ia^s libations aux fontaines, dont une ode célèbre d'Horace nous a
conservé le gracieux souvenir, ne sont pas non plus usitées en France;
du moins je n'ai relevé nulle part l'offrande de vin, de cidre ou d'une
liqueur ({uelcouque ; mais il est vraisemblable quelle est pratiquée
dans les pays où, comme en Limousin, on offre un verre de vin aux
puits, le premier jour de l'an, pour que leur niveau ne baisse pas '\
Les pèlerins qui venaient, le premier mercredi de Mai, avant le.lever
du soleil, boire aux sources du Mont Beuvray, plaçaient auprès des
bouquets de i)lantes magiques, et ils conjuraient le sort en jetant par
dessus l'épaule gauche une baguette de coudrier ^
Les fruits ou les végétaux qu'on dépose dans les fontaines, ou dans
leur roisinage immédiat, ne constituent pas toujours une offrande ;
c'est parfois un moyen de se débarrasser de certaines incommodités.
Souvent, ainsi qu'on le verra au chapitre des puits, l'objet offert
présente (pielque ressemblance avec le mal qui alTlige celui qui croit à
l'ellicacité de la pratique. Aux environs de Rennes, pour l'aire passer les
verrues, on lance des pois, au soleil levant, dans une fontaine ; quand
ils sont pourris, les verrues s'en vont'' ; dans le pays fougerais, c'est
aussi en raison d'une analogie de forme et de nom que, pour se
débarrasser d'un orgoolet, on jette un grain d'orge dans un;' source ;
à. mesure qu'il pourrit le mal se dissipe '.
Il est assez vraisemblable (jue l'on pensait attirer d'une façon toute
1 . L. Lex, 1. c, p. 4C.
2. L. de Nussac. Les l'onlaiiies en Limousin, p. 11.
3. D'' II. LiégarJ. Les sriinls quérisseurs de Basse Bretagne, p. 37.
4. L. (le Niis^ac. Les Fon'.ainei en Limousin, p. 13. Le passa,'e sapplirfue exclu-
sivement aux piiiti, es qai semble démontrer que l'auteur n'avait en nDniriisjiancc
d'aucune libation du mè'n; genre faite aux fontaines elies-niènie^.
5. J.-G. liulliot et Thiollier. La Mission de saint Martin, p. 3b5.
ti. l»dul Sébillot. Traditions de la Haute- Bretagne, t. II, p. 343.
7. A Dagnet. Au pays f'oufferais, p. 13.
19
300 LA PUISSANCE DES FONTAINIÎS
spéciale l'utlention du génie de la source, en déposant à sa portée des
fragments empruntés au corps des animaux domestiques ; peut-être les
crins et les queues de vaches qui, à l'heure actuelle, sont portés dans
les chapelles, étaient-ils autrefois déposés sur la margelle ; on en trouve
un exemple à Faubouloin, où des femmes offrent, sans parler, à la
fontaine, un bouquet de laine pour guérir les brebis '. Les vêtements ou
le linge de corps des malades sont très souvent plongés dans les eaux
sacrées, mais il est rare qu'ils constituent, comme dans l'exemple
suivant;, une véritable offrande: On dépose la nuit, pour la guérison
des fièvres, des chemisettes, des bas de laine ou des bonnets près de
la Font du bon Saint-Viance'.
On a relevé dans l'Aveyron une coutume dont le but n'est pas indiqué
par celui qui Ta notée : les pèlerins jetaient parfois dans la fontaine
bénite à Sainte-Halïine, des rognures d'ongles ■'; peut-être croyaient-
ils, en agissant ainsi, se débarrasser d'une maladie, de la fièvre par
exemple, comme on se délivre de plusieurs inconvénients, en
introduisant ces débris dans le tronc ou dans l'écorce d'un arbre.
La pratique qui consiste à allumer des cierges auprès des fontaines
devait être fréquente au moment de létablissemeut du christianisme
en Gaule, car elle est à peu près la seule qui soit expressément
nommée ; elle est anathématisée à plusieurs reprises par les conciles,
par saint Eloi, et défendue par les lois civiles^. Aujourd'hui elle
semble presque tombée en désuétude; c'esjt à peine si l'on peut citer une
demi-douzaine d'exemples : les gens qui viennent quelquefois d'assez
loin, après le coucher du soleil, à la Foioi Sainl-Cial pour y puiser de
l'eau réputée efficace contre les fièvres et aussi pour apaiser « les
saints qui vous en veulent » y allument des cierges''. On en fait aussi
brûler, pour la délivrance des femmes en couches, à la fontaine de
Granfort à La Châtre'^. Avant de boire à la fontaine de Saint-Ujane à
Morieux (Côtes-du-Nord) les pèlerins atteints de migraine îdlument sur
la margelle de petites bougies taillées dans le cortlon de cire (|ui leur
a entouré la tête'. Les paysansqui viennentde cinq à six lieuesà la ronde
jeter des doubles dans la fontaine de Saint-Martin à Martigné-Briant,
1. D'' Bogros. A travers le Morvan, p. 16J.
2. L. de N'ussac, t. c, p. 19.
3. Kofsignol. in Congrès urch. dWlbi, 18à3, cilù par le D' Cabanes, in Bull,
général de tliérapeutùjiie, avril 1904.
4. J.-B. Tiiiers. Traité des Superstitions, éd. 1619, p. 1.3, éd. H-il, t. il, p. 498
Grimm. Teulonic M'jt/iolor/y, t. I, p. 100-101, t. Il, p. 383-384.
5. L. de Nussac. Les l'ontaines en Limousin, p. 14, 18.
6. Ludovii; Martinet. Légendes du Berry, p. :;".
7. Emile llamonic, in lieu, des Trad. pop., t. IV, p. 16d.
OBJETS SUSPENDUS AUX ENVIRONS 301
avant d'en emporter des cruches pleines d'eau, allument des chandelles
en l'honneur du saint'. L(^s bougies de cire jaune que l'on fait brrtler en
Basse-Bretagne aux pieds du saint dont la statuette occupe une niche
pratiquée dans le mur de la fontaine- sont peut-être une chi-istianisation
de celles qu'on offrait jadis au génie de la source.
L'usage de suspendre des objets de diverses natures aux branches
des arbres qui avoisinent les fontaines miraculeuses est très répandu ;
ceux qui robsorvent semblent parfois croire qu'il est nécessaire à la
gucrison de la maladie pour laquelle on fait le voyage. Vers 1818, ceux
qui baignaient la partie de leur corps affectée de quelque incommodité
dans la fontaine de Bétharram, avaient soin de déposer sur les ronces
qui l'environnent, le linge qui leur avait servi, persuadés que sans
cette formalité, le remède n'aurait produit aucun effets Les personnes
qui souffrent de la fièvre accrochent ou font accrocher aux branches
qui ombragent une fontaine de la commune de Saint-Aubin, des
chapelets ou des médailles, pendant neuf jours consécutifs ; au bout
de ce temps, on les détache, et l'on emporte une bouteille de l'eau de
la source''. Le fiévreux qui se rendait à la fontaine de Saint-Pierre-ès-
Liens, à Dosches (Aube), liait sa fièvre en attachant un brin d'osier
aux poteaux qui supportent le toit de la fontaine ou aux saules
d'alentour ; cette pratique avait peut-être (Hé suggérée par l'épithète
du saint auquel la source était dédiée. En même temps le malade
commençait une neuvainc et buvait chaque jour, pendant sa durée,
une gorgée d'eau '*. Les pèlerins qui, pour la guérison des maux
d'yeux, se sont lavés avec un linge trempé dans la fontaine de Saint-
Laurent à Trousseauvillc, près de Dives-sur-Mcr (Calvados) ne manquent
pas de le déposer sur les branches d'un des arbres voisins ^
Dans le Vexin, après avoir puisé l'eau des fontaines, et placé des
ex-voto sur les membresjsouirrants, on suspend des vêtements de toutes
sortes, des bracelets, etc, aux rameaux des arbres (jui ivoi.sinent la
source ^.
A la Font Dolent, en Varennes-sous-Dun, les pèlerins plantaient dans
la vase de petites croix faites avec des branches de coudrier ; les jeunes
filles désireuses d'être épousées dans l'année en fichaient aussi sur le
bord de la fontaine de Sainte-Radegonde, à Chissey en Morvan ; à celle
1. Rult. historique de l'Anjou, t. IV (1858), p. 165 à 301.
2. Ale.\. Bouet. Breiz-hel, t. I, p. 74.
'■\. i. M. J. De ville. Annales de la Bif/orre, p. 273-274.
4. Ludovic -Martinet. Léf/endes du Berri/, p. 27.
5. Louis Moriu, iu Rev. des Trad. pop., t. VI, p. 608, d'à. Annuaire de VAube,
1880.
6. A. Dauzat, iu Reu. des Trad. pop., t. XIII, p. 382.
7. Léon Piancouard, in Rev. des Trad. pop., t. XVI, p. 383.
302 LA PUISSANCE DES FONTAINES
de Notre-Dame à Changy, les blancs ou catholiques non concorda-
taires, pratiquaient le même usage '.
Dans les Ardennes, après le nettoyage des fontaines fait la veille de
la Pentecôte par les jeunes filles, les garçons les décoraient le lendemain
de fleurs et de l^rancliages-. Jadis, à une époque que l'on n'indique pas,
mais qui devait être voisine des beaux jours, les enfants portaient à une
fontaine près de Quinlin (Côtes-du-Nord) des bannières formées par des
digitales pourprées enfilées sur des tiges de fougères '^
Dans les Vosges, et particulièrement dans le canton de Scliirmek, le
premier jour de l'an et le premier mai, ou ornait les fontaines d'un
jeune sapin ou de tout autre arbre, auquel on suspendait des bande-
rolles de papier de couleur et parfois de petits mannequins en plfUre^
en carton ou en linge \
Certaines offrandes sont faites à des époques déterminées, corres-
pondant à des fêtes populaires, et surtout à la période des étrennes,
et elles ont, d'ordinaire, pour but d'attirer la chance sur le donateur,
et peut-être de lui concilier la faveur du génie de la source. En
Dauphiné, le premier (jui allait à la fontaine le premier jour de l'an,
laissait auprès des noisettes ou des pommes '. Au commencement du
XVll* siècle, on faisait ce môme jour, en Basse-Bretagne, une espèce
de sacrifice aux fontaines publiciues, chacun offrant un morceau de
pain couvei't de beurre à celle de son village \ Dans la GreusC;, on y
jetait un morceau de pain, graissé de beurre, du grain, des fruits'.
Dans les Basses-Alpes, la mère de famille qui, la première, puisait de
l'eau à la fonlaine y plaçait sur une pierre, les prémices de son travail,
soit du pain, du beurre, du fromage, qu'emportait celle qui venait
ensuite, en les remplaçant par une offrande destinée à celle qui suivra ^
En Limousin celui tiui va, à minuit, déposer dans la fontaine du village
une étrenne quelconque verra ses vaches prospérer plus que celles de
ses voisins \
Dans le Morvan, la jeune fille qui a la bonne fortune de pouvoir
orner, avant loute autre, le jour des Rogations, la statuette qui décore
ordinairement les fontaines qui jadis étaient l'objet d'un culte païen,
a les chances les plus sérieuses de se marier dans l'année '".
1. L. Lex. Le Ciille d( s eaux en Saône-el-Loire, p. 45, 19, 18.
2. A. Meyrac. Trad. des Ardennes, p. 44.
3. Baron Dutaya. lirocéliandey p. 243.
4. Flichard. Trad. de Lorraine, p. 140.
5. Aug. Kerrand, in Rev. des Trad. pop., t. X, p. 23.
6. Vie de Michel Le Nohlel.z, in liev. Cell., t. II, p. 483.
1. Société des sciences elc. de la Creuse, t. III, p. 367.
8. A. de Nore. Coulâmes, p. 53.
9. Abbé M. M. Gorse. Au bas pays de Limosin, p. 227
10. D"" Boyros. A travers le Morvan, p. 161, note.
LE PREMIER MAI 303
Autrefois on allait le premier mai, de très grand matin, à la Bonne
Fontaine, près de la Porte des Allemands à Metz, pour boire de l'eau
et pour danser, et on portait à la boutonnière une branche de
verveine '. En Morvan, on se rL'unissait à la même date auprès des
fontaines et, en 1829, les jeunes filles de quelques villages des environs
de Givet les nettoyaient le premier samo li de mai ou la veille de la
Pentecôte -.
Il existe à Moncoutant Deux-Sèvres), une fontaine sous le vocable de
saint Gervais, dont l'eau ne conserve son excellente qualité que si tous
les ans on fait une invocation au saint. Elle a eu lieu très récemment ;
la veille de la fête, une vingtaine de jeunes filles, âgées de moins de
vingt ans, comme le veut la tradition, se sont rendues à la fontaine,
l'ont fleurie, puis ont chanté en chœur la chanson de saint Gervais '.
1. E. Auricoste de Lazarque, ia Rev. des Trad. pop., t. XVI, p. 16.
2. Henry Voloey, in Rev. d'Ai'deimes, avril 1901.
3. .Mémorial des Deux-Sèvres, 22 juin 1901.
CHAPITRE III
LES PUITS
Le folk-Iore des puits est bien modeste en comparaison de celui
des fontaines : celles-ci ont été l'objet de plusieurs monographies
importantes, et il n'est guère de livre traditionniste qui ne fournisse
quelque utile contribution à l'étude des légendes, des superstitions et
des observances en relation avec elles. Les puits ont beaucoup plus
rarement attiré l'attention des chercheurs : dans aucun ouvrage ils
n'occupent même un paragraphe entier ; les traits légendaires ou
superstitieux qui s'y rattachent sont placés presque par hasard, et à
titre accessoire, au milieu de faits d'un ordre différent. Frappé de
cette dispersion, j'avais réuni dans un article de la Revue des Traditions
populaires (t. XVI, p. 568-571), un certain nombre d'observations
empruntées à divers auteurs, et je les avais groupées par affinités, dans
l'espoir d'attirer l'attention de mes lecteurs, et de les engager à com-
mencer des recherches autour d'eux sur ce sujet relativement neuf.
A en juger par les communications qui me sont parvenues, la récolte
a été bien peu fructueuse.
Si l'on compare les puits aux fontaines, on s'explique assez aisément
la disproportion qui existe au point de vue folklorique entre ces
deux catégories de réservoirs d'eaux. Alors que les sources vives
sourdent naturellement, que la plupart semblent remonter à l'origine
des choses, et que les autres se montrent à la suite d'iuLorventions
surnaturelles, les puits sont d'ordinaire assez récents, et nul n'ignore
qu'ils ont été creusés par des hommes. Au lien d'être, comme nombre
de sources, dans des endroits isolés, sous l'ombrage des bois ou au
flanc des montagnes, ils se trouvent dans des terrains plats et
découverts, au milieu des habitations ou tout au moins dans leur
voisinage, et ces diverses circonstances empêchent le mystère favorable
à l'éclosion ou à la conservation des légendes.
LA li.VC.UETTE ET LES EAUX 305
§ 1 . ORIGINE, HANTISES ET LÉGENDES
Cliacun sait que les puits ne sont pas, comme les fontaiues, un
produit des forces de la nature ; mais le résultat de Fintervention
laborieuse de l'homme, qui, après avoir percé la terre jusque dans
ses entrailles pour y chercher de l'eau, a dû, pour prévenir les
éboulemeuts, consolider les parois du souterrain au moyen de
maçonneries. Ces circonstances excluent toute possibilité de création
pour ainsi dire spontanée, aussi bien que l'action miraculeuse de
personnages puissants ou sacrés : tout au plus ceux-ci peuvent-ils,
une fois le travail achevé, contribuer à amener dans le trou creusé
par des proc-dés matériels, une eau abondante et limpide, et à l'y
entretenir dans un état de fraîcheur et de pureté. C'est ainsi que saint
Léonard, après avoir fait creuser un puits dans un endroit extrêmement
sec, pour les besoins de son monastère, adressa à Dieu de ferventes
prières, à la suite desquelles une (^au excellente vint le remplir '.
La baguette divinatoire, qui a été employée pour la découverte des
fdons métalliques, a servi encore plus souvent à déceler les eaux
souterraines. Au milieu du XIX° siècle, on accordait, en plusieurs ré-
gions de la Normandie, le pouvoir de la faire tourner aux joueurs de la
verge d'Aaron, que dans l'Orne on appelait simplement vergette. Ils
avaient obtenu le droit de baguette au moment de leur naissance^ et
si, tenant à la main une branche tendre de coudrier, ils venaient à
passer sur une eau recouverte d'une couche de terre, elle tournait
fortement, et ils pouvaient reconnaître la force de la nappe à ses mou-
vements plus ou moins précipités'-. En Lauraguais, on se sert d'une
fourche en bois de figuier que l'on tient à la main, si elle se lève, c'est
signe qu'il y a de l'eau; on suspend aussi une montre par sa chaîne
que l'on tient à la main ; si la montre se met à tourner, c'est qu'au
dessous se trouve de l'eau \
Les traditions qui s'attachent aux puits lorsque creusés, maçonnés
et pourvus d.;au, ils sont pour ainsi dire devenus des fontaines,
rappellent dans leurs grandes lignes, celles des sources naturelles
qui coulent depuis un temps immémorial ou qui se sont montrées
dans des circonstances miraculeuses. C'est ainsi que les personnages
qui y ont leur résidence ou qui se font voir dans leur voisinage
immédiat, ressemblent,, avec plus de prosaïsme, à ceux des fontaines.
Les fées qui président si souvent aux eaux fraîches et limpides des
1. Jacques de Voragine. Légende dorée, t. 11, p. 190.
2. Annuaire de la Manche, 1832, p. 221.
3. P. Fagot. Le Folk-Lore du Lauraguais, p. 320.
306 LES PUITS
sources vives, sont assez rarement en relation avec les puits; les
récits, peu nombreux, qui mentionnent leur présence dans leur
intérieur ou sur leur bord, se bornent à un énoncé succinct, assez
vague, et d'un intérêt médiocre. Une poésie languedocienne antérieure
au milieu du XIV'' siècle constatait une croyance relative au Grand
Puits de Carcassonne, au fond duquel existaient, disait-on encore à
nne époque plus récente, des grottes merveilleuses où des fées avaient
établi leur séjour '. Dans plusieurs puits des Côtes-du-Nord, il y a, au-
dessous de l'eau^ une chambre à la fée, où se cachent les bonnes
dames, en attendant qu'elles puissent revenir sur la terre ; un puits
octogone à l'intérieur, dans la cour d'un château voisin de Dinan, a
cette forme, disent les gens du pays, parce que c'est celle de la chambre
de la fée qui s'y trouve et qui en sort quelquefois'. D'après une
ancienne légende du Roussillon, pendant quelques nuits, les fées
venaient laver leur linge et se livrer à des ébats désordonnés au Puits
des Fées, El Pou de las Douas Encunladas. On entendait leurs cris et
les bruvanls éclats de rire qu'elles poussaient en frappant leur battoir
en cadence. Alors chacun se signait et fuyait éperdu. Pourtant on
savait que celui qui^ bravant leur fureur, serait parvenu à leur dérober
une seule pièce du linge qu'elles venaient de laver et d'étendre,
deviendrait aussitôt riche et heureux entre tous ; un seul osa le faire,
dans une nuit de désespoir: il devint le plus riche du pays et transmit
sa fortune à ses descendants ^ Non loin de Bord Saint-Georges, à
deux lieues de Chambon, on respecte encore les débris d'un vieux
puits qu'on appelle le Puits des fées ou fades ^ Les voisins du puits
énorme de Salmaise croient qu'il est habité par Mélusine ^ ; dans
l'Yonne, on revoit encore de temps en temps, sous son apparence
de demi-femme demi-serpent, la Mélusine de Maulne, qui s'y précipita
lorsque son mari l'eut aperçue sous cette figure qu'elle prenait un
certain jour de l'année •■'.
A Arcv-sur-Cure (Yonne), on connaissait le Puits de la Dame, 5
Saint-Moré, le Puits à la Dame, qui étaient vraisemblablement hantés
autrefois, peut-être par des personnages de l'autre monde ''. Dans la
Charente-Inférieure, on disait naguère encore que, pendant les nuits,
surtout lorsqu'elles sont orageuses, des dames blanches visitaient le
1. Gaston Jourdanne. Contribution au Folk-Lore de VAude, p. 220.
2. Gomm. de M™^ Lucie de V.-H. Ainsi qu'on le verra plus loin, ces " chambres »
jouent un certain rôle dans les contes.
3. Ludovic Martinet. Banyuls-sur-Mer . Paris, 1883, in-t8, p. 34.
4. Collin de Plaucy. Dictionnaire infernal, t. III, p. 29.
5. Oéuaent-Janin. Traditions de la Cûte-d'Or, p. 50.
6. G. Moiset. Usages de l'Yonne, p. 88.
1. G. Mois.'t. 1. c, p. 97.
LES AMES EN PEINE 307
Puits des Mazureaux, creusé non loin de sépultures celtiques, et
formaient des rondes aulour de soiiorilicc; '.
Des âmes en peine sont assez fréquemment associées aux puits : une
ombre l)lanche se penche paifois au-dessus de celui du château de
Montafilant, près de Corseul. On croit qu'elle y descend, car on assure
que peu après, l'on entend compter des pièces d'or. Cette oml)re est
celle d'une dame de la maison de Dinan, que son écuyer vendit pour
une somme d'argent, et elle vient réclamer à ce serviteur infidèle le
prix qu'il a reçu pour sa trahison -.
Suivant une légende qui semble avoir été recueillie à Saint-lJuen
(Côtes-du-Nord) vers la limite des deux langues, les fermières qui ont
mis de l'eau dans leur lait, sont condamnées après leur mort, à venir
tirer l'eau des puits ^ ; on raconte à Colmar qu'une laitière, coupable de
la même fraude, revient quelquefois à un puits de la rue des Augustins,
avec un seau qu'elle essaie d'y remplir*.
Le fond des puits ou des citernes est parfois une sorte de purgatoire
temporaire, comme au reste quelques autres excavations qui sont
naturelles. On a vu, t. I, p. i20, qu'une fille était condamnée à expier
ses péchés dans un trou qui donnait accès dans l'enfer, et qu'elle
recevait sur sa tête les pierres qu'on y jetait. Une légende de Basse-
Bretagne parle d'une âme en peine qui faisait pénitence dans une
citerne; une servante, pour amuser un'enfant, y ayant lancé des cailloux,
ceux-ci furent, quelques instants après, rejetés avec violence sur les
murs et dans les fenêtres de la maison. Le soir, une vieille femme
toute trempée, vient à l'endroit où était la servante, et lui demande de
lui permettre de se réchauffer ; elle y revient une seconde nuit; à la
troisième apparition, la servante, par le conseil du recteur, lui demande
pourquoi ses vêtement étaient si humides ; alors la morte lui apprend
que, depuis cinquante ans. elle faisait pénitence dans la citerne, et
qu'elle ne pouvait en sortir qu'à la condition d'avoir dans la main une
pierre de secours lancée par un vivant^. Le Grand Puits de Carcas-
sonne est la demeure du Curé Maudit. Lorsque sonne la messe de
minuit, à Noël, il veut sortir du cachot où il est enfermé pour n'avoir
pas dit les messes dont il a reçu le prix durant sa vie. Certaines
personnes affirment avoir entendu ses gémissements''.
1. G. Musset. La Charente-Inférieure avant Vhistoire, p. 116.
2. Paul Scbillot. Légendes locales de la Huule-Bretagne,, t. 11, p. 73.
3. Du Laurens de la Barre. Nouveau a: fantômes bretons, p. 83.
4. Auguste Stœber. Die Sagen des Elsasses, n" 66.
5. A. Le Braz. La Légende de la Mort en Basse- Bretagne, t. II, p. 177-182.
6. Gaston Jourdauue. Contribution au F.-L. de l'Aude, p. 221. Vers 1880, le gardien
qui faisait visiter le château de Clisson (Loire-Inférieure), disait que toutes les
308 LES PLITS
Les lutins sont rarement en rapport avec les puits : on raconte
cependant aux environs de Paimpol, qu'une servante qui prétendait ne
pas croire à leurs apparitions, vit un nain assis dans un trou pratiqué
près de la margelle, pour mettre le seau ; il avait la spécialité de répéter
tout ce qu'on lui disait, La servante lui ayant dit : « Je parie que tu ne
viendras pas ici demain soir, ou bien tu le chaufferas, » il répéta ces
mots. Le lendemain elle mit dans le feu le caillou qui se trouvait dans
le trou du puits, et quand il fut bien chaud, elle alla l'y reporter. Le
lutin vint s'asseoir dessus et se brûla cruellement '.
D'autres puits ont des hantises dont il est assez malaisé de déterminer
la nature. Dans celui qui, taillé à une immense profondeur, se
trouve, dit-on, parmi les ruines de Château-Vieux, on entend parfois
au milieu du silence de la nuit, les malins esprits qui s'y sont réfugiés
après la destruction de la forteresse et qui font de vains efforts pour
se dégager des décombres sous lesquels ils sont emprisonnés-. Dans
une des pièces d'une maison de Vitré, inhabitée depuis un temps
immémorial, est un puits d'où sort, chaque soir, un démon qui a
terrifié tous ceux qui ont essayé d'y passer la nuit, et qui a fait
donner à l'habitation le nom de Maison du Diable '.
Le puits du château de Carnoet est gardé par un énorme dragon
lançant des flammes par la gueule et de l'eau par la queue; le téméraire
qui y pénétrerait serait sur le champ dévoré par le monstre '\
Au fond de la citerne desséchée d'un château de Basse-Bretagne
est un objet d'une blancheur éblouissante qui change constamment de
place. Un jour, dit-on, on y trouva le squelette d'un enfant, et l'on
saisit un animal blanc dont les yeux avaient un éclat extraordinaire ■'.
Une anguille prise jadis dans la rivière de la Seugne était si belle
que les habitants de Pons résolurent de la conserver : ils lui mirent
une sonnette au cou et la descendirent dans l'énorme puits creusé dans
l'intérieur du château. De temps à autre, les Pontois allaient prêter
l'oreille à l'orifice du puits pour constater la présence de l'anguille :
mais elle ne se faisait entendre (jue la veille des grands malheurs •"'.
Les puits servent souvent de repaire à des serpents fantastiques;
celui qui est bien connu dans l'est sous le nom de Vouivre, se lient
nuits des plaiates sortaient d'un puits qui, pendant la Terreur, avait été comblé avec
des cadavrci royalistes, et qu'on les entendrait tant qu'il y resterait un atome
d'ossement iConi. de .Mme Lucie de V. H.).
1. Paul Sébillot. Lét/endes du pays de Paimpol. Paris. 1894, in-S", p. 7.
2. Ch. Thuriet. Trad. du Doubs, p. 156.
3. A. Orain. Le Folk-Lore de Vllle-el-Vilaine, t. Il, p. 322.
4. Yérusmor. Voyage en Basse- Brelar/ne, p. 191.
5. boucher de Perthes. Chants armoricain.s, p. 8-9.
6. G. .Musset. La Charente-Inférieure avant l'histoire, p. 123.
LES VOUIVRES ET LES BASILICS 309
parfois dans ceux de la Franche-Comté', f/un de ces dragons ailés
habitait au milieu dos ruines du château de Vernon, dans laCôle-d"Or,
un puits aujourd'hui rempli par les décombres. Une femme du pavs,
venue pour cueillir de Therbe dans la cour de ce château, le jour de la
Fête-Dieu, avait apporté son enfant et l'avait dépose sur la terre. Mais
elle avait à peine commencé son ouvrage qu'elle vit briller sur ki pelouse
une grande quantité de pièces d'argent; elle s'empressa de les ramasser
et d'en remplir son tablier. De retour à la maison elle se débarrassa de
son argent et s'aperçut qu'elle avait oublié son enfant ; elle retourna le
chercher, mais il avait disparu. Elle alla alors consulter le curé de
Laroche-en-Breil, qui connut bien que c'était la Vouivre qui avait enlevé
l'enfant; il dit alors à la mère de conserver exactement l'argent et
surtout de ne pas y toucher, pour le rapporter l'année suivante, le même
jour et à la même heure, et qu'alors la Vouivre lui rendiait son nour-
risson. Elle fit exactement ce que lui avait conseillé le curé, et elle
retrouva son enfant bien portant et grandi, assis à la même place oîi
elle l'avait déposé l'année précédente^.
Pendant longtemps on a attribué les exhalaisons méphitiques qui
s'échappent des puits, ou celles qui asphyxient ceux qui y descendent,
à la puissance fascinatrice d'un serpent que l'on appelait basilic. Les
histoires locales nous ont conservé le récit de plusieurs de ses méfaits.
A Marseille trois puisatiers étant descendus pour curer le grand puits
situé prés de la Major, tombèrent comme foudroyés ; on suspendit les
travaux, et les Marseillais ayant voulu connailre la cause de ces
accidents, on leur apprit qu'ils étaient dûs à un serpent redoutable et
monstrueux, qui vivait au fond, et dont le regard seul était niorlel
pour les hommes ^ Au XVIP siècle, on croyait encore au pouvoir de cette
bête malfaisante: une description de Dinan, écrite en 1635, parle d'un
grand puits dans lequel, environ cent années auparavant « il se trouva
un basilic qui, par son effet, tua un grand nombre de personnes^ ».
Ordinairement ce reptile, ainsi que ses congénères surnaturels,
cause la mort de ceux qu'il voit le premier ; mais il crève s'il est tout
d'abord aperçu par un homme. Plusieurs légendes racontent conjment
des gens avisés firent périr par ruse quelques-uns de ces serpents. En
Gascogne, l'eau d'un puits, jusque-là claire et limpide, étant devenue
toute trouble, le propriétaire était sur le point de faire venir des ouvriers
1. D. Mcnuier et A. Vingtrinier. Traditions populaires de la Franche-Comlé, p. 111.
2. H. .Marlot, iu Revue des Trad. pop., t. X, p. 210.
3. Bérenger-Féraud. Superslilions et survivances, t. I, p. 2"33-254.
4. A. de la Borderie. Documents sur Vttisloire de Dinan, in Mosaïque bretonne,
p. 18. Vers 1860, quand j'étais élève du collège communal âe Dinan, j'ai aussi
entendu parler de cet événement, auquel on attribuait des causes surnaturelles ;
mais je ne me souviens plus s'il s'agissait du diable ou d'un serpent.
310 LES PUITS
pour le curer, lorsque sa servante lui dit d'attendre quelques instants ;
elle alla chercher un petit miroir et cria: <' Maître^, venez au puits! »
Elle tourna son miroir vers le soleil, dont la lumière rayonna jusqu'au
fond • le basilic leva la tète, le miroir lui montra son image et aussitôt
il creva'. C'est par le même moyen qu'on se débarrassa, en Franche-
Comté et en Auvergne, de basilics qui faisaient mourir tous ceux qui
allaient puiser de Feau dans certains puits. Dans ce dernier pays, on
craint encore un diminutif du serpent si redouté au moyen âge : c'est
un petit reptile, appelé le souffle, qui vit dans les puits et tue par son
haleine Thomme qui s'en approche, s'il est le premier aie voir-.
On a essavé d'écarter les enfants des puits et des citernes en leur
racontant que des êtres mystérieux et redoutables y sont cachés. Dans
le Doubs on leur faisait peur du Manau, que Ton ne décrit pas autre-
ment, et qui demeurait au fond des citernes^; en Haute-Alsace, le
Ilôgemann, l'homme au croc, tire au fond des puits les enfants impru-
dents * ; en Poitou une grande vieille remplissait le même rôle de Croque-
mitaine. Dans laCôte-d'Or on menaçait les enfants de la Mélusine du puits
de Salmaise \ Le Droug-Spcrei ow Aezraouant àe, Basse-Bretagne est un
démon méchant qui se loge dans les puits, comme aussi dans les étangs,
et cherche à entraîner sous les eaux les femmes et les enfants en les
attirant par l'apparence d'olijets brillants ^ A Quévert, près de Dinan,
une vieille fée prend les yeux des enfants et les jette dans un vieux
puits voisin du château du Boisriou : la nuit, on entend les gémis-
sements des pauvres petits qui supplient « le puits » de leur rendre
leurs yeux, sans lesquels ils ne pourraient entrer au Paradis '.
Les exhalaisons lumineuses qui parfois s'échappent des puits
semblent être l'objet de peu de croyances légendaires : celle qui suit se
rattache probablement à une manifestation de ce petit phénomène.
Dans la cour du château de Prémorvan à Pluduno (Côtes-du-Nord), on
voit quelquefois paraître, près d'un puits ancien, un cierge qui brûle,
la lumière tournée vers le sol. Quand il s'éteint, on peut être sûr qu'il
y aura, dans les douze heures, un mort dans le village voisin ^
En raison de leur forme ronde qui constitue une sorte de pavillon.
1. J.-F. Bladé. Contes de Gascogne, t. II, p. 333-334.
2. Ch. Thuriet. Trad. de la Haute-Saône, p. 614; D"' Pommerol, in Rev. des Trad.
pop., t. XII, p. 551 .
3. Tissot. Patois des Fourçfs.
4. Mélusine, t. III, col. 545.
5. Glément-Janin. Traditions de la Côte-d'Or, p. 50.
6. Elvire de Cerny. Saint-Suliac et ses traditions, p. 54.
7. Comrn. de Mme Lucie de V. II.
8. Lucie de V.-H., in Revue des Trad. pop., t. XIII, p. 545.
LES CLOCHES ET LES TRÉSOHS 31 i
les puits recueillenl des sons qui parfois proviennenl de loin^ et ceux
qui se penchent sur leiif ouverture peuvent entendre des sonorités
qu'ils ne perçoivent plus dès qu'ils ont quitté ces bords. Il n'est pas
surprenant de rencontr(!r, localisée dans leurs profondeurs, la légende
des cloches englouties, qui est commune aux eaux de toute nature, et
qui a suggéré, par J)ei^()in d'explication, tant de récils merveilleux.
Ceux qui s'attachent aux puils sont d'ordinaire assez courts, et
se rapprochent de ceux qui suivent. Une cloche d'argent qui ornait
autrefois l'église seigneuriale se trouve dans le puits, aujourd'hui
comblé, du château de HougcmonI, oii elle fut jetée lors d'une guerre qui
ravageait le pays. La même légende existe à Sermange (Jura)'. A Essel,
on montre l'emplacement d'un puits, dont on distingue diflicilement
l'orifice, au fond duquel git la cloche de l'église'-. On allait autrefois
entendre àlabouche du puilsdu château de Havel, dans l'Aude, à Noël,
un carillon produit par des cloches enterrées là depuis un temps immé-
morial \ Dans un jardin, i)rès de la ferme de Montchevrin, commune
de Pouzy (Allier), qui a peut-être remplacé un château, est un puits très
ancien et fort profond. Si l'on y descendait on verrait, — un peu au-
dessus du niveau de l'eau qui, paraît-il, est toujours agitée — dans la
muraille, une porte de fer qui ferme l'entrée d'un souterrain se rendant
au château de Pouzy et de là à celui de la Coudraie. La veille de toutes
les grandes fêtes chrétiennes, à la tombée de la nuit, on entend des
cloches qui carillonnent au fond. Et chaque fois qu'une gueri'C éclate
quelque part en Europe, penché au-dessus de l'ouverture, on perçoit
des roulements de tambours, des sonneries de clairons, des bruits de
fusillades, des grondements de canons, des plaintes de blessés, des
râles de mourants.
De nombreuses tiaditions parlent de trésors jetés dans les puits des
anciens châteaux, lors des guei-res féodales ou dans des moments
d'extrême danger'. On raconte à Ploubalay Côtes-du-Nord), qu'un
seigneur ayant été vaincu fut jeté dans un puits qui existe encore
dans les ruines du château de Hais; avec lui sont enfouies ses richesses.
1. Ch. Thuriet. Trad. du Doubs, p. ,373.
2. Ludovic Martinet. Le lierry préhistorique, p. H!).
3. Gaston Jourdanuc. Conlribution au Folk-Lore de L'Aude, p. 130.
4. li est certain f|u"à diverses époques on a jeté dans les puits des objets de
valeur que l'on voulait soustraire à l'avarice des vainqueurs ou aux outrages des
persécuteurs Je? religions. C'est à celte dernière cause que sont dues plusieurs
trouvailles faites dans le pays éduen. dont la plus curieuse peut-être remonte à
l'an 1679 : aii cours de travaux de cimslructiou du séminaire d'Autun, on découvrit
dans un puits, comblé de temps immémorial, le médaillon de bronze d'une divinité,
et des monnaies romaines (Joseph Déchelette, VOppidum de Uibracte. Paris-Autun,
s. d., p. 43-44; cf. aussi J.-G. BuUiot et Thiollier. La Mission de saint Martin,
p. 228, 339).
312 LES PUITS
son argenterie et ses armes ^ Ces mêmes objets, qui appartenaient
au Ganne, le dernier maître de La Motte de la Lande Patry, gisent
dans un puits, comblé depuis longtemps, qui doit exister au milieu des
l'uines du cliàteau-. Une porte au fond du puits de la Motte du Parc
(Côtes-du-Mord), conduit à un souterrain où sont toutes les richesses et
toutes les armes du baron de ce nom ; mais jusqu'ici personne n'a été
assez hardi pour aller les chercher^. A Carrée on montra à Souvestre
le puits mystérieux où un duc de Bretagne avait caché le berceau d'or
de son fils '\ Un seigneur de la Garenne près de Montauban de
Bretagne, forcé de fuir de ce château après l'assassinat d'un prêtre,
cacha dans un puits, aujourd'hui presque invisible, le veau d'or qu'il
adorait "\
Ces trésors, même quand on peut les découvrir, ne sont pas facilesà
prendre, parce qu'ils sont sous la surveillance d'esprits ou de monstres.
Dans le puits du château de Nidor, une dame verte garde ceux qui y
sont enfouis; sa bouche est pleine de feu et elle empêche toute personne
d'approcher. La grande citerne qui existe encore sous les ruines du
château de Yaugrenans, contient un trésor sur lequel veille un animal
redoutable. Trois garçons de Pagny ayant été y faire des fouilles, leur
lanterne s'éteignit à peu près vers minuit, renversée par un animal qui
s'attira de dessous les décombres : il les chargea tous trois sur son dos
velu, et les emporta dans les airs. Il alla déposer le premier au-dessus
du Mont-Poupet. il porta le second au milieu de la forêt de Chaux,
et le troisième dans les fossés du château de Vadans. Une légende
analogue s'attachait à la citerne à trésors du château d'Oliferne : l'animal
fantastique était un mouton noir qui emporta sur son dos les trois amis,
venus au château une nuit de Xoèl, au lieu d'assister à la messe '''.
A Montafilant (C('»tes-du-.\ord le trésor, sous la garde de deux
dragons, se trouve dans un appartement souterrain que recouvrent les
eaux du puits ' ; on a essayé à plusieurs reprises de vider la citerne du
château de Bagneux qui contient toute la vaisselle d'or et d'argent qui
y fut jetée quand il fut pris par le duc de Bourgogne, mais tout le travail
fait le jour était détruit par de méchants esprits ^ .
Quelques-unes des légendes des puits sont malaisées à classer par
1. Paul Sébillot. Lér/endes locales, t. II, p. 102.
2. Galeron, in Soc. des Antiquaires de Normandie, 1829, p. 177.
3. Paul Sébillot. Léf/endes locales, t. I!, p. "3.
4. Souvestre. Le Foyer Breton, t. I, p. 69.
."). L. de Villers, iaRev. des Trad. t. XII, p. 362.
6. Ch. Thuriet. Trad. du Doiibs, p. 413: Trad. delà Haute-Saône, p. i62, 284.
7. Paul Si-billot. Légendes locales, t. II, p. 73.
8. Lucien Goûtant, in l'etit Courrier de Bar-sur-Seine, 3 Mars 1832.
LE DIABLE 313
affinités de sujets, parce qu'elles appju'liennent à des ordres d'idées
qui n'ont f^uère de rapport. I>c puits de la catliédrale de Chartres
fut jadis le tliéàtie dun miracle ; il était situé dons la crypte, et
l'on y avait jeté, lors de la dernière persécution païenne, les corps
des chrétiens martyrisés. A une époque très postérieure, pendant qu'on
faisait la procession dans la cry|)te, un enfant de chœur tomba dans ce
puils et il fut impossible de retrouver son corps. Mais l'annéie suivante,
lors de la même procession, on fut tout étonné de le revoir, vêtu de
son aube, qui n'était point mouillée, et tenant son cierge à la main. Il
déclara qu'au moment de sa chute, une belle dame vêtue de blanc,
l'avait reçu dans ses bras, l'avait soigné pendant toute Tannée et l'avait
ensuite remisa sa place '.
Les puissances infernales sont parfois en relation avec les puits ; au
XVll'' siècle, on en montrait un à Marseille, situé dans le cloître, où
suivant la tradition, le diable qui, en })renant la forme d'un cuisinier,
servit la Madeleine lorsqu'elle demeurait en ce lieu, fut étouffé-.
On racontait à Tulle, qu'une jeune fille de la ville ayant confessé au
père Bridaine qu'elle avait jeté dans un puits les cadavres de ses
enfants, il lui enjoignit d'aller faire trois prières sur le puits, en lui
promettant de l'accompagner de loin. La première fois, elle entendit
un grand bruit, comme des miaulements; la seconde, comme des cris
d'enfants qu'on égorge. Llle voulut s'enfuir ; le prêtre la prit par la
main et s'agenouilla près d'elle. Ils avaient à peine commencé leur
prière, quand, dans une lueur intense d'où s'échappait une forte odeur
de soufre, le dialde apparut. Le père Bridaine s'écria: « L'âme à Dieu^
le corps à moi, la tête au diable ! » Et subitement la mère meurtrière
de ses enfants fut décapitée, tandis que la vision s'évanouissait et que
le cadavre sans tête de la femme restait aux mains du prédicateur
attéré ^
Suivant une des nombreuses traditions qui s'attachent au Grand
Puits de la Cité de Carcassonne, Satan aurait précii)ité dans ses
profondeurs sept archers qui avaient médit des apôtres et du bienheu-
reux saint Gimer. Étant en liesse dans les rues pendant la nuit, ils
rencontrèrent un âne couvert d'une riche housse. Ils s'en emparèrent
et, l'un après l'autre, montèrent sur son dos. L'animal semblait
grandir à mesure qu'ils prenaient place, de telle façon qu'ils purent
s'asseoir tous. Aloi'S la belle housse se changea en un di'ap funéraire,
et l'étrange monture reprit sa course. Après une station au cimetière,
où les toml)es se soulevèrent, laissant passage aux trépassés qui
1. A. -S. Morin. I.e l'rélre et le Sorcier, p. 248.
2. Jodocus èinccrus. lllnerarium Gnliiœ, p. 221.
3. Jean Dutrech, in Lemouzi. octobre 1895.
314 LES ruiTS
enlonnèrenl un chant funèbre, Tâne monstreux ^c'était Salan en
personne , se présenta sur la Place du Grand Puits et se jeta dans les
profondeurs du gouffre avec les sept archers ^
§ 2. CROYANCES. SINGULARITÉS ET OBSERVANCES
De même cjue les fontaines, les puits ont horreur de la souillure : à
Saint-Marins Gironde > il est défendu aux femmes qui relèvent de
couches d'aller y puiser de l'eau avant leurs relevailles, car elle serait
changée en sang -, en Saintonge, elle deviendrait ti'ouble et tarirait
ensuite \
L'eau des puits, comme celle des sources vives, peut élre maléricié«\
et pour cette raison causer la mort ou la maladie de ceux qui la boivent.
En Vendée, celle du puits d'un marchand de chevaux avait été ensor-
celée : heureusement un mendiant indiqua à sa femme, un jour qu'il
était à la foire, le moyen de rendre à l'eau sa pureté première. Il
consistait à prendre quelques crins de la queue d'un animal nouvel-
lement acheté, à les faire griller avec une poignée de sel sur la pelle du
foyer chauffée au rouge, et à jeter la cendre dans le puits. Il fallait de
plus arracher « la bouillée de rue » qui tonchait à la maçonnerie, sous
laquelle avait été mis quelque chose '.
Comme les fontaines, mais plus rarement, les puits sont recouverts
de constructions qui parfois constituent de véritables petits monu-
ments ; il y en a plusieurs dans le sud du Finistère que l'on cite pour
leurs proportions et l'élégance de la coupole en pierre qui les surmonte.
Le puits Sainte-Jule. près de Troyes, qui était miraculeux et se trouvait
au lieu où fut décapité cette \iergî, était orné dune arcade de pierre
en forme de chapelle, et au frontispice était l'image de la sainte ; il y
avait aussi une chapelle auprès-'.
.\u cap Sizun, où la lune passe pour jeter, après le coucher du soleil,
un venin dans l'eau, afin de préserver les puits de cette mauvaise
influence, on les recouvre d'un toit en pointe, surmoulé d'un gros
galet rond, ou d'une croix en pierri\ appelée an ado punç, l'aiguille du
puits^ Dans le pays de Quimper. la couverture qui a la forme triangu-
laire de celle des maisons, est supportée par des piliers, comme dans
1. Ga?tnn Jourdanne. Conlnbutinn au Folk-Lore de l'Audi', p. 220, d'aprrs le
Journal de l'Aude, 2i jauvier 1838. Ce récit se ressent du romautisme de l'époque.
2. G. de -Mensignac. Superslilions de la Gironde, p. 11.
3. J.-.M. Noguès. Mœurs d'aulrefo'S en Saintonr/e, p. 2.o.
4. Jeli in dj la Ghesuaye Conle.s du Bocage vendéen, p. 30-31.
3. Niolas Dasgiierrois. Sai'intelé chrestieiine : sous l'un JTô. Troyi.'s. 16 jT.
6. H. Le Carguet, in Rev. des Trad. pop., t. XVil, p 586.
OBSERVANCES CHRÉTIENNES 315
les environs de Baud (Morbihan), où ils sont parfois ornés de tôles ou
de personnages ; des Saints-Sacrements sculptés en relief se voient
non sur la face des supports, mais sur leurs côtés extérieurs : la tige
de la cigogne à l'aide de laquelle on remonte le seau, passe dans un
trou creusé à l'endroit où, dans l'ostensoir, se trouve l'hostie; un Christ
en croix, une Vierge ou un saint en demi-bosse ornent quelquefois la
bande de pierre qui surmonte les piliers ^ On rencontre en Provence,
et en particulier aux environs de Grasse, des puits rustiques d'une
ornementation très intéressante*.
La plupart des puits des environs de Carnac sont surmontés d'édi-
cules en pierre, ornés parfois de sculptures grossières ; presque tous
portent des croix'. Ceux du pays de Baugé (Maine-et-Loire) ont souvent
« une chapelle » qui abrite leurs eaux ; mais on n'y voit pas de sta-
tuettes^. Une petite Bonne Vierge, ordinairement en faïence de
Locmaria (Quimper) occupe une niche ménagée dans la paroi de
plusieurs anciens puits de la région du Cap Sizun ■' ; quelquefois ceux
de la Haute-Bretagne présentent la mémo particularité : la statuette
provient de la fabrique de Rennes. Ces effigies pouvaient sans doute,
comme en Limousin, faire sentir leur colère aux mécréants".
Les eaux des puits sont l'objet de cérémonies chrétiennes, qui
semblent avoir pour but, sinon d'empêcher un ancien culte, du mo^as
de le rattacher à la religion actuelle. 11 serait intéressant de les relever,
ce qu'on a fait si i-arement jusqu'ici que l'on ne peut guère citer que
les exemples qui suivent, provenant tous dune seule région. A Verfeil-
sur-Seye, le jour de la Pentecôte, avant la célébration de la grand'-
messe, le clergé, suivi processionnellement des fidèles, se rend à un
puits public, et au chant du Veni Creator, l'offlciant bénit selon le rite
liturgique, le sel qu'il répand dans l'eau en forme de croix avec la
formule : Commixtio salis o.t aquic. Aussitôt, et tandis (jue la procession
reprend le chemin de l'église, le célébrant puise de cette eau nouvel-
lement bénie. Avant le chant de la messe solennelle (]ui clôture les
exercices des fêtes du pèlerinage (avril-juin) du sanctuaire de Saint-
Eutrope à Verfeil, les prêtres bénissent le puits de Sainte-Eustelle,
situé dans l'intérieur de la chapelle. Dès ce moment, les pèlerins sont
autorisés soit à boire, soit à emporter de cette eau pour en répandre
sur les terres et les fruits, comme aussi pour en faire des lotions ^
1. Com. de M. Joseph Jan.
2. Com. de AI. d'Ault Du Mesnil.
3. Comm. de M. Z. Le Rouzic.
4. Comm. do M. Fraysse.
5. Comm. de AL Jos. Le Carguet.
6. L. de Nu.ssac. Les Fontaines en Limousin, p. 11.
7. Abbé C. Daux. Croyances du Monlalbanais, p. 8-9.
20
316 LES PLUS
On sait que. de nombreuses processions se rendent près des fontaines
ou des rivières, pour demander une humidité bienfaisante, ou la provo-
quer au moyen de divers actes. 11 est vraisemblable que dans les pays
où les fontaines sont rares, les puits ont été Tobjet d'observances ana-
logues ; toutefois, je n'ai jusqu'ici relevé que les suivantes : Au XVllP
siècle les habitants du Narbonnais venaient en pèlerinage, lors de
sécheresses persistantes, près d'un puits des environs. On y apportait
la tête de saint Sigismond, et dès que le chef du saint était approché
du puils, selon les uns, ou même jeté dedans, selon d'autres, une
pluie abondante venait ramener la fertilité dans la région'.
L'église de Champrond, à quelques lieues de Chartres, possède un
puits, placé dans le chœur, et dont une planche couvre l'orifice. Au
fond se tient, dit-on, en permanence le bon saint Sauveur, comme à
Saint-Denis du Puils, mais on ne sait au juste si c'est le saint lui-même
ou sa statue. Lorsqu'une paroisse désire de la pluie, elle vient en pro-
cession à l'église de Champrond ; on soulève le couvercle, on trempe
six fois dans l'eau du puits le bout de la bannière, et l'on attend avec
confiance le résultat de cette opération-. On se rendait en temps de
sécheresse, au Puits de Saint-Marcel, dans l'église paroissiale de ce
nom, mais on ne décrit pas le cérémonial usité ■'.
Le manque de respect pour la statue qui est dans la paroi du puits
Sent-Estefe de Vieljo, cause des coups de grêle terribles^.
L'eau des puits ne semble pas exercer sur l'amour et le mariage
une action aussi grande que celle des fontaines. Cependant on racontait
que l'eau d'un puits situé dans la forêt de P'ontainebleau donnait aux
amants la constance et aux époux la fécondité. Le serment par le puits
du Cornier, un peu d'eau bue à deux dans la même tasse, constituaient
un engagement irrévocable pour les fiancés. Lorsqu'après un an de
mariage, les époux n'avaient pas d'enfants, ils sortaient de chez eux,
par une nuit bien sombre, en ayant soin de n'être vus ni entendus de
personne, car autrement la visite aurait été inefïicace. Ils traversaient
la forêt sans parler, la femme portant une cruche et le mari une corde
de crin pendue au cou. Le mari attachait la cruche avec sa corde,
et lorsqu'elle avait été remplie, la femme allait la vider dans une auge
où venaient boire les bêtes fauves de la forêt. Elle renouvelait le voyage
jusqu'à ce que l'auge fût pleine, et il fallait qu'elle eût Oui avant que le
1. Ga-ton Jourdanne. Contribution au Folk-Lore de l'Aude, p. 207.
2. A. -S. Morin. Le prêtre et le sorcier, p. 98-99.
3. L. Les. Le Culte des eanr en Saône-et-Loire. p. 38.
4. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 11.
LA PUISSANCE DES EAUX 347
premier rayon du soleil eût frappé la Pierre blanche, au sommet du
Mont-Aigu '.
Les pèlerins emportent dans des fioles, et même dans des barils,
l'eau du puits dit Sainle-Gertrude qui existe dans la crypte de Téglise
collégiale de Nivelles, dans le Brabant wallon. Elle a entre autres
privilèges^ celui de préserver les voyageurs contre tout accident; aussi
plusieurs personnes, en se mettant en route, ne manquent pas de s'en
munir ^.
Un puits du nord de la Basse-Bretagne possède, en raison de circons-
tances légendaires;, un pouvoir redoutable. C'est celui qui a été creusé
par saint Modez dans l'île qui porte son nom ; il passe pour être funeste
à celui qui, étant coupable, se pencherait sur sa margelle. Le peuple
raconte qu'un corsaire anglais, après avoir pillé lesrichesses de l'église,
s'en retournait chargé de richesses, lorsqu'il pensa que les moines
avaient pu cacher des objets précieux dans le puits. Il monta à cheval
pour traverser la mer, et airivé près du puits, il se pencha sur l'arçon
de sa selle pour y regarder. Aussitôt il sortit une flamme qui le réduisit
en cendres sur le dos de son cheval, qui n'eut aucun mal, et les
marins entendirent en même temps sortir du fond de l'abime la voix
courroucée du saint. De nos jours on ne ferait pas regarder au fond
du puits un Breton qui aurait commis le moindre larcin, tant est
grande la crainte du châtiment que saint Modez inflige à celui qui
retient injustement le bien d'aulrui ^
Au XYII^ siècle, l'eau d'un puits de Marseille avait une propriété sin-
gulière ; lorsque les gens de mer en faisaient provision pour des voyages
au long-cours, elle se corrompait quinze à vingt jours après qu'elle était
sur mer, comme toutes les autres ; mais huit à dix jours après, elle se
remettait en son premier état, ne se corrompait plus, et était parfaite-
ment bonne pour les sains et les malades '\
Suivant une croyance beaucoup plus répandue autrefois qu'elle ne
l'est aujourd'hui, on attribuait à plusieurs puits creusés à l'intérieur
des églises les mêmes vertus guérissantes qu'aux fontaines. Ils étaient
l'objet de pratiques qui présentent une grande analogie avec celles que
l'on a relevées en si grand nombre près des sources merveilleuses.
C'est ainsi que dans la Meuse, quelques-uns de ces puits ont été,
jusqu'à une époque assez moderne, l'objet de consultations semblables
à celles que l'on accomplit sur les eaux des fontaines. On venait
1. Adolphe Retté, in La Meuse (Liège), 3 sept. 1901, d'à. Charles Colinet. Guide
dans la forêt de Fontainebleau.
2. Com. de M. 0. Golsoa.
3. Elvire de Gerny. Contes de Basse-Bretagne, p. 17-18.
4. Jordan. Voyages historiques .
318 LES PUITS
d'assez loin pour la guérison des malades au puits de Saint-Julien,
dans l'église de Vaux-la-Petite. S'il s'agissait d'un enfant, on jetait
une de ses chemises dans un baquet rempli de l'eau qui y avait été prise.
Si elle s'enfonçait, l'enfant « ne tenait pas du saint » et il était inutile de
demander sa guérison ; si elle surnageait, il tenait de saint Julien, qui
lui rendrait la santé. Ou faisait alors sécher la chemise sans la tordre,
puis on en revêtait le petit malade. On donnait une aiinKme à des femmes
indigentes du pays, une offrande au tronc de saint Julien, et l'on
comptait sur la guérison pour le neuvième jour. Cette pratique eut
lieu jusqu'en 1863, où l'on ajusta une pierre sur l'orifice du puits. On
jetait dans le bassin, au puits Saint- Vannes, dans l'antique chapelle de
ce nom, près Herbeuville, une chemise de l'enfant atteint du catharre ;
si elle surnageait, la guérison était assurée ; dans le cas contraire,
c'était un signe de mort. Quand elle flottait, le point de la chemise qui
avait été en contact avec la partie malade, restait sec, quoique l'on
fit pour l'immerger. Ce pèlerinage a cessé en 1883 '.
Comme les fontaines, plusieurs de ces puits doivent leur vertu à des
épisodes de la légende dorée. Celui de Saint-Valérien à Tournus, dans
la crypte de l'église de Saint-Philibert, oîi l'on allait en pèlerinage pour
la guérison des fièvres, était devenu privilégié depuis que le saint
décapité avait apporté sa tête auprès-. Le puits placé près de l'église
de Saint Pierre Saint-Baussange, guérissait de la fièvre, parce que le
corps de saint Baussange y avait été jeté par les Vandales après son
martyre ^ On vient de très loin et en foule le 4 septembre, jour de la fête
du saint, au Puits de Saint-Marcel, dans une chapelle de l'église parois-
siale de ce nom, où le saint fut enterré jusqu'à la ceinture. Il est réputé
pour la guérison des maux de tète, des névralgies et des douleurs.
Après avoir assisté à la messe, les pèlerins boivent de l'eau du puits, et
y trempent les linges destinés aux malades^. A Paris, le puits de
Saint-Julien le Pauvre, celui de Saint-Germain, près de son tombeau,
dans l'église Saint-Germain des Prés, étaient miraculeux ^ Voici
comment, dans la première moitié du XVIP siècle, un ancien historien
de Paris décrivait ce dernier : Il est en la chappelle de sainct Germain,
qui est au derrière du grand autel, en l'enclos du chœur, et à mesme
intention iusqu'aujourd'huy, plusieurs febricitans en boivent de l'eau,
de laquelle on baille aussi à. boire aux enfans qui deviennent éthiques.
Et afin que, selon le désir des malades, leffect de leur espérance s'en
1. L. LaMourasse. Anciens us., etc. de la Meuse, p. 144, 143.
2. L. Lex. Le Culte des eaux en Saône-et-Loire, p. 44.
3. Aniédée Aufauvre. Album jntloresque de lAiibe, p. 67.
4. L. Lex, 1. c, p. 38-.39.
5. J.-A. Dulaure. Histoire de Paris, t. I, p. 67-68.
VERTUS GUÉRISSANTES 319
ensuive, le secrelnin y trompe la clef de saincl Germain et dit certaines
oraisons à ceste tin '.
A Saint-Lornicl (Côtes-du-Nord), ceux qui ont les yeux malades se
les lavent dans un puits qui porte le nom de saint Lunaire, patron de
la paroisse, et est placé sous la chaire de rancicnne église'''. Il doit cette
vertu à la bénédiction du saint ; le pèlerinage est encore très suivi, et
nombre de personnes remplissent des bouteilles de cette eau merveil-
leuse ^ A Chevremont, près Liège, les bonnes femmes, au retour de la
visite au sanctuaire de xNotre-Dame, trempent leur mouchoir .dans un
vieux puits creusé dans le roc, afin d'être préservées des ophtalmies*.
Les populations du voisinage font de fréquentes visites à la chapelle
de Saint-Guillaume en Sainte-Gemme, pour y puiser l'eau d'un puits
qui s'y trouve devant l'autel même et qui jouit dans toute la contrée^
d'une grande réputation d'eflicacité '. A l'intérieur de la chapelle de
Sainte Geneviève, aux environs d"Epinay-sur-Orge (Seine-et-Olse), est
une sorte de puits d'où l'on tire, à laide d'un petit seau, l'eau mira-
culeuse qui, par l'effet d'un simple lavage, guérit les maladies les plus
diverses. Ceux qui ont éprouvé son efïicacité suspendent aux murs de
la chapelle le vêtement qui recouvrait la partie du corps que l'eau a
guérie ^.
Derrière l'église, à Saint-Donis-du-Puits, en Eure-et-Loir, les eaux
d'un puits très profond, entièrement maçonné, et situé dans le cime-
tière, passent pour guérir les hommes et, les chiens de la rage. Les
miracles qui s'y opérèrent, j^ar l'intercession de ce saint, motivèrent
la construction de l'église actuelle. Les personnes qui viennent
invoquer le saint doivent être à jeun ; elles amènent les bestiaux
malades ou suspects, qui doivent aussi être à jeun et le prêtre asperge
les animaux avec l'eau du puits". Au commencement du XIX"^ siècle,
on y conduisait avec dévotion les bêtes atteintes ou menacées de la
rage. Le maître se faisait dire un évangile à l'église, puis il trempait
un morceau de pain dans l'eau, et le donnait à manger à l'animal '.
Quelquefois on attribuait le pouvoir thérapeutique aux eaux de puits
qui n'étaient ni dans une église, ni dans le voisinage immédiat d'un édifice
sacré. Vers 1780, des vieillards octogénaires racontaient que, dans leur
1. Jacques du Breul. Le Théâtre des Antiquilez de Paris, p. 260.
2. Paul Sébillot. Petite Légende dorée, p. 37.
3. Comm. de M^e Lucie de V. H.
4. Comm. de M. 0. Colson, qui suppose, proJ^ablement avec raison, que la
dévotion à l'eau qui se fait maintenant au retour pouvait autrefois être accomplie
avant la visite à l'église.
5. Beauchet-Filleau. Pèlerinaçies du diocèse de Poitiers, p. 540.
6. Yves Sébillot, in Rev. des Trad. pop., t. XVllI, p. 266.
7. A. -S. Morin. Le Prêtre et le Sorcier, p. 279-280.
8. Vaugeois, in Soc. des Antiquaires, t. III, p. 370.
320 LES PUITS
jeunesse, bon nombre de gens mordus par des animaux enragés,
venaient à Gaël pour y trouver un remède au mal dont ils étaient
menacés. Après avoir entendu la messe à l'église de la paroisse, ils
allaient boire de l'eau qu'on tirait à un puits qui se trouvait vers
l'angle de la motte de l'ancien château de Gaël. Ce puits était très
profond, peu large et revêtu de grosses pierres à l'intérieur; il a été
bouché anciennement'.
Les présents faits aux puits par les personnes qui viennent leur
demander la santé sont peu communs ; jusqu'ici un seul a été relevé :
le puits de Champsac guérit les maux d'estomac, en échange des
morceaux de pain qu'on y jette comme ex-voto ^
L'usage de jeter des pois dans les puits, avec l'intention de se
débarrasser d'excroissances désagréables est extrêmement répandu ;
je ne donnerai ici que les pratiques qui présentent quelque circons-
tance particulière. En Poitou le nombre des pois doit être égal à celui
des verrues ^ En Saintonge, en Touraine, il faut s'enfuir à toutes
jambes pour ne pas entendre le bruit qu'ils font en tombant dans leau^.
A Marseille, après avoir jeté le pois chiche qui avait touché le mal,
on s'éloigne au plus vite, pour le même motif: le mal disparaît quand
le pois est fondu ou pourri \ Dans les Ardennes, les verrues ainsi que
les cors aux pieds, s'en vont avant la fin de la semaine, à la
condition que Ion n'entende pas le bruit des pois ^. En Haute-
Bretagne, il faut les jeter, sans être vu de personne^ et en
fermant les yeux '. En Berry, c'était un vendredi à minuit, et sans
témoin, qu'on lançait dans l'eau, successivement, après avoir récité
chaque fois un Pater, sept pois qui, enveloppés dans un linge blanc,
avaient été portés pendant seize jours sur la poitrine du patient ^ En
Laauraguais, on y lance, sans regarder, autant de 'grains de mil que
l'on a d'excroissances et on s'en va à reculons '.
Dans la Mayenne, probablement en raison d'une analogie de forme
moins caractérisée que celle des pois, on frotte les verrues avec les
1. Félix Bellamy. La forêt de Brécfiéliant, t. 11, p. 328. Ce puits aurait succédé,
dans la croyance des gens du pays, à une fontaine antique que le clergé aurait fait
combler, (p. 327).
2. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 21.
3. B. Souche. Croyances, etc., p. 19.
4. J.-N. Noguès. Mœurs d'autrefois en Saintonge, p. 161 ; Raphaël Blanchard,
in Rev. des Trad. pop., t. V, p. 742.
5. Régis de la Colombière. Les cris de Marseille, p. 271.
6. A. Meyrac. Traditions des .Ardennes, p. 170.
7. Paul Sébillot. Trad. de la Haute-Bretagne, t. II, p. 343.
8. Laisuel de la Salle. Croyances du Centre, t. II, p. 297.
9. P. Fagot. Le Folk-Lore du Lauraguais, p. 328.
OFFRANDES AUX PUITS 321
nœuds encore verts de la paille do seigle ; les débris sont jetés dans
un puits, et, à mesure (ju'ils pourrissent, elles disparaissent '.
Comme les fontaines, les rivières et les eaux dormantes, quelques
puits sont doués à certains moments de l'année de vertus curatives
spéciales. A Bonneval (Eure-et-Loir), le premier seau d'eau tiré à
l'instant du minuit qui commence le jour Saint-Jean guérit ou plus
exactement guérissait delà fièvre-. Dans les Ardennes il fait passer les
fièvres les plus malignes '. A Villeneuve-Saint-Georges, tous les habitants
de la maison en boivent pour conjurer diverses maladies '*. Dans la
Beauce l'eau prise au puits ce même matin chasse les vers du fromage ^
L'usage de faire des présents aux puits à des époques qui corres-
pondent en général au commencement et au milieu de l'année a
été relevée dans plusieurs pays de France. Au X VU" siècle, J.-B. Thiers
signalait parmi les superstitions anciennes, mais encore existantes,
celle qui consiste à aller^, le premier jour de l'an, au puits ou à la
fontaine, et à lui offrir une pomme ou un bouquet, dans la pensée que
l'eau est beaucoup meilleure et plus salutaire^. Des usages analogues
sont encore courants en plusieurs contrées. Dans la Gii-onde, pour
avoir de l'eau toute l'année, on y jette, le premier janvier, nue pomme
et un morcoau de pain ^ Dans de nombreux cantons du Périgord, où les
fontaines sont rares et fort éloignées, les puits deviennent la seule
ressource des habitants, et dès lors, un objet de vénération. Au solstice
d'été, et au premier jour de l'an, la servante de la maison y jette un
morceau de pain. Sensible à cette attention, le puits ne tarit pas,
quelque grande que soit la sécheresse ^ En Limousin, existe encore
l'usage de faire dès l'aube, le {"janvier, des étrennes aux puits, pour
que leur niveau ne baisse pas dans l'année ; l'offrande consiste habi-
tuellement en un morceau de pain et un verre de vin *. En Wallonie,
on jette une poignée de sel en tirant le premier seau d'eau et l'on dit :
« Je vous souhaite une bonne année, à la grâce de Dieu '". »
En Touraine, on met dans le puits, pour l'empêcher de tarir, uu
1. X. de la Perraudière, in l\ev. des Trad. pop., t. XIV, p. 640.
2. Desgrange?, in Soc. des Antiquaires, t. I, p. 235.
3. A. Meyrac. Traditions des Ardennes, p. 172.
4. C. Moisef. Usages de l'Yonne, p. 122.
5. Félix Giiapiseau. Le Folk-Lore de la Beauce, t. 1, p. 291.
6. J.-B. Thiers. Traité des supersliiions, t. II, p. 299.
7. C. deMensignac. Superstitions de la Gironde, p. 128, 133.
8. W. de Taillcfer. Antiquités de Vésone, t. I, p. 244. Dans le Tarn, les ser-
vantes y jetaient un morceau de pain le l«r jour de l'an (Le Télégramme de Tou-
louse, 10 février 189C).
9. L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 13.
10. E. Mouseur. Le Folklore wallon, p. 121.
322 LES PUITS
tison du feu de la Saint Jenn ' ; dans la Gironde, les hommes y jettent
de la braise à pleines pelles^.
Jusqu'en 1840, les curés de Meyssac avaient l'habitude de lancer une
poignée de sel dans le puits Saint-Georges, le jour de la fêle du sainte
Des offrandes ont pour but de rendre Teau plus saine: au XVF siècle
on était persuadé qu'elle devenait meilleure dans les puits où l'on jetait
de petits poissons^; en Basse-Bretagne, on y lance souvent la Mœn sou-
roMS afin de purifier l'eau. M. Lukis a vu un puits du Morbihan qui
avait déjà reçu cinq de ces haches préhistoriques ^
En Haute-Bretagne, les tisons de la bûche de Noël empêchent les
reptiles d'aller dans les puits et assurent la bonne qualité de l'eau.
Dans la Gironde, en Haute-Bretagne, ils l'améliorent ''' ; en Vendée, ils
préservent de la lièvre les gens qui la boivent".
D'autres offrandes ont pour but exprès d'attirer la chancesur celui qui
les fait, ou de lui concilier les bonnes grâces du génie qui réside sous
les eaux profondes. Dans le pays messin, au premier coup de minuit,
la veille du jour de l'an, on suspend des rubans et des œufs à la
poutre-bascule des puits ; le garçon qui arrive le premier pour cette
opération est sûr de se marier dans l'année ^ En Touraine, celui
qui vient le premier au puits le jour de l'an, est regardé comme devant
être chanceux '\
Au XVIIl^ siècle, Pierre Métayer, curé de Saint-Cyr en Talmondois,
reprochait à ses ouailles d'aller porter au Bras-Rouge du puits de
Fougère, le pied gauche du cochon fraîchement tué '".
Lors de nuits merveilleuses, l'eau des puits est l'objet des mêmes
transformations miraculeuses que celles des fontaines et des rivières ;
en Basse-Bretagne, au moment de la consécration, pendant la messe
de minuit, elle se change en vin ".
Aux pieds d'une statue de saint Taurin, est un puits dont l'eau
s'élève quand elle baisse dans tous les puits des alentours, et cette
propriété est regardée comme miraculeuse et due à ce saint, renommé
pour faire pleuvoir '-.
1. Léon Pineau, in Rev. des Irad. pop., t. XIX, p. 479.
2. F. Daleau. Traditions de la Gironde, p. 52.
3. L. de Nussac, 1. c, p. 13.
4. Joubert. Seconde partie des erreurs populaires, 1600, p. 100-101.
3. E. Gartailhac. Vâge de pierre. Paris, 1876, p. 20.
6. Paul Sébillot. Coutumes de la Haute-Bretagne, p. 218, 193 ; G. de Mensignac
Sup. delà Gironde, p. 113.
7. Léo Desaivre. Le Noyer et le Pommier, p. 9.
8. E. Rolland. Vocabulaire du patois du pays Messin, p. 10.
9. Léon Pineau, in Rev. des Trad. pop., t. XIX, p. 294.
10. Léo Desaivre. Le monde fantastique, 1882, p. 15.
11. G. LeCalvez, in Rev. des Trad. pop., t. II, p. 535.
12. A. S. Morin. Le Prêtre et le Sorcier, p. 277.
PROFONDEURS EXTRAORDINAIRES 323
Dans le liOirot, on éprouve la l)onlo de Tcau des puits en y jetant
des salamandres ; elle n'est bonne que si elle nourrit ces animaux '.
On a relevé en Basse-Bretagne un acte de folk-lore juridique qui
était en relation avec les puits. Celui qui prenait possession d'un
domaine observait, comme symbole d'uiie tradition, l'usage de boire
l'eau du puits. Il était coiistalé dans un acte de 179^, et dans les pre-
mières années du XIX" siècle, c'était la coutume non juridique de
l'entrée en jouissance d'un fermier-.
i; 3. LES PUITS DANS LES FACÉTIES ET DANS LES CONTES
Certains puits passaient pour être si profonds qu'ils toucbaient à un
monde souterrain, situé bien- loin sous terre, où suivant diverses
traditions du bord de la mer et de Tintérieur, vivent des fées. Cette
idée se retrouve sous une forme facétieuse dans un recueil du XVP
siècle, qui localise l'aventure dans la forêt de Lyons en Normandie :
Ainsi que le racontent les vieux pères de notre forest, il y a un puits
dans les bois qui est estimé le plus profond d'icy illec. Un homme
descendu pour le curer, trouva une pierre piate, fort large, couvrant
la rondeur du puits, sur laquelle en piochant, frappa plusieurs foys de
son pic. Au moyen de quoy se faisoit un espouvantable son, de sorte
qu'il en fut le plus effrité du monde, et mesmes, quant à l'instant il
entendit la voix d'une femme provenant de dessous cette pierre qui
disoit ainsi, hau hay, ma commère Perrette, allons légèrement cueillir
nos drapeaux, voicy venir la pluye, car j'ay ouy le tonnerre ^ Dans la
partie française des Cùtes-du-Nord, une petite légende présente un
certain rapport avec le récit de Pierre d'Alcripe : Il y a bien des années,
les gens de Plorec résolurent de creuser un puits; les travaux furent vite
menés et au bout de deux mois on était arrivé à une énorme profon-
deur, quand on entendit sortir des entrailles de la terre une voix
formidable qui criait: « Assez fond ! » Les ouvriers effrayés remontèrent,
et depuis tous ceux qui y sont descendus ont entendu la même voix
mystérieuse. On suppose que c'est celle du Diable qui ne veut pas que
l'on arrive jusqu'à sa « demeurance » *.
Un petit conte du XVP siècle montre qu'à cette époque certains
puits étaient regardés, comme le sont encore maintenant des rivières
et des fontaines, comme ayant de mystérieux conduits qui aboutissaient
1. E. Rolland. Faune populaire, t. III, p. 80.
2. E. Souvestre. Le Foyer Breton, t. I, p. iH-112, n.
3. Philippe d'Alcripe. La Nouvelle fabrique des plus excellents traits de vérité, p.
28-29.
4. Conj. de M^e Lucie de V. H.
324
LES PUITS
loin de leur orifice : En nostre foresl de Lyons en un petit hameau qui
se nomme Goupilleres, où il y a un puits tout proche d une Chapelle de
saint Malurin ; un jour quelque chien barbet entra en la cour (où est
enclos ledit puits) lequel vint à courir après une compagnie de Boures,
lesquelles effrita si bien qu'une d'entre elles en volant alla tomber dans
le dit puits. Les bonnes gens à qui elle appartenoit firent devaller un
homme dedans pour la retirer, mais il ne la trouva plus, parce
qu'aussi-tost qu'elle fut au fond, elle s'en alla à vau l'eauë entre deux
terres tomber en la fontaine sainte Catherine en la vallée de Mortemer,
où il y a dislance de l'un à l'autre une bonne lieuë et demye. Quelques
jours après, aucunes femmes dudit hameau vindrenl laver leur buée à
la rivière, près ladite fontaine, là où elles trouvèrent ladite boure
qu'elles recognurent fort bien ^ Une tradition de Basse-Normandie
prétend que le puits de l'Hyvet était l'orifice d'un souterrain, et qu'un
canard jeté dans ses profondeurs reparut dans la Sée sous l'église de
Lonles -.
Les anciens constructeurs, surtout lorsque les puits étaient d'une
grande profondeur, avaient ménagé un peu au-dessus du niveau
habituel de l'eau, une sorte de chambre où pouvaient se tenir ceux qui
y descendaient pour les curer lorsqu'on remontait les seaux pleins de
la vase qu'ils en avait tirée.
J'ai plusieurs fois entendu parler, aux environs de Dinan, de ces
sortes de retraites, auxquelles on accordait des dimensions considé-
rables, que l'on regardait comme merveilleuses, qui parfois étaient
le séjour de héros populaires ou formaient l'antichambre d'une sorte
de monde souterrain. Elles figurent aussi dans des contes de cette
région, dont elles semblent avoir suggéré certains épisodes. C'est ainsj
que la petite Uudelette qui demeurait dans un puits, où elle ne se
trouvait pas trop mal, ainsi qu'elle le dit au bon Dieu qui vient la
visiter, habitait probablement une de ces excavations fabuleuses^.
La petite Toute-Belle, précipitée par la domestique de sa mère qui
l'avait fait se pencher sur la margelle, en disant qu'on voyait sur
l'eau des choses extraordinaires, arrive, au lieu de se noyer, à une sorte
de château habité par des dragons '^ Francis, le héros d'un conte
d'enfant, est obligé par son maître d'aller chercher dans un puits un
couteau et des ciseaux d'or; il y descend, et se retrouve dans une jolie
chambre où son bon ange était couché sur un lit '\
1. Philippe d'Alcripe. La Nouvelle fabrique des plus excellents traits de vérité, p.
46-47.
2. Le Héricher, in V Avraiichln monumental et historique (1845), t. I, p. 144.
3. Paul Sébillot. Contes de la Haule-Dretar/ne, t. I, p. 343.
4. Paul Sébillot. Contes des Landes et des Grèves, p. 145.
5. Paul Sébillot. Dix Contes de la Hautt-Bretagne, p. 13.
LEUR RÔLE DANS LES CONTES 325
Dans un conte du iNivernais, une petite fille que sa méchante mère a
envoyée veiller dehors, prit sa quenouille et son fuseau, ne sachant où
aller ; en passant près du puits, elle se pencha sur la margelle, et fut
bien surprise de voir au fond une grande clarté, et des demoiselles.
Son fuseau lui échappa et tomba dans le puits. « A la garde de Dieu,
dit- elle, je vais le suivre. « Elle arriva auprès des demoiselles, et l'une
d'elles lui demanda de la « pouiller ». La petite tille s'exécuta de bonne
grâce, et quand elle eut terminé sa besogne sans trouver aucun pou,
la mère des demoiselles lui accorda comme don, qu'à chaque parole
qu'elle prononcerait, il sortirait un écu de sa bouche '.
Le petit Point-du-Jour que l'ogre veut dévorer, lui demande, sur le
conseil d'un lézard compatissant, la permission de regarder son mer-
veilleux puits ; l'ogre pose Point-du-Jour sur le bord, mais celui-ci s'y
laisse tomber, et quand il est parvenu au fond, il se trouve dans un
monde nouveau où il y avait des prairies, des montagnes et des
villages^
Plusieurs contes parlent des aînés, jaloux de leur cadet, qui le jettent
dans un puits ^ ou dans une citerne*. Suivant un récit basque la fontaine
dont l'eau possède la vertu de conserver une éternelle jeunesse à ceux
qui s'en lavent est placée au fond d'un puits et gardée par quatre
dogues-^. Dans un conte de Roquebrune (Alpes-Maritimes) le diable,
parmi les trois tâches difficiles qu'il impose à un jeune homme venu à
son palais, lui donne celle de retirer un anneau au fonds d'un puits. Il
y parvient avec l'aide de la tille de son hôte qui, pour y réussir, se fait
couper en morceaux et jeter dans le fond '"'. Un épisode analogue figure
dans un conte wallon, où il s'agit de retrouver dans un puits de six
mille mètres de profondeur la bague que la femme du diable y a
perdue. Pour la retrouver, le jeune homme doit aussi tuer la fille, la
couper en deux et jeter son buste dans le puits''. Une sorcière lance
une boule d'argent dans un puits profond, puis elle dit au héros de la
lui rapporter avant le soleil couché, et pour le dessécher elle lui donne
une coquille de patelle**. Dans un conte de marins l'épreuve consiste à
creuser un puits profond ; la fille du diable prête sa baguette au jeune
homme dont elle est devenue amoureuse ^.
1. Achille Millien. in Rev. des Trad.pop., t. I, p. 24-25.
2. Paul Sébillot. Contes de la Haute-Bretagne, l. Il, p. 209-210.
3. E. Cosquin. Contes de Lorraine, t. 1, p. 211 ; Léon Pineau. Contes du Poitou,
p. 24.
4. W. Webster. Basque Legends, p. 186.
5. J.-F. Cerquaud. Légendes du pays basque, t. IV, p. 95.
6. J.-B. Andrews. Contes ligures, p. 157.
7. Aug. Gittée et Lemoine. Contes du pays wallon, p. 10.
8. F.-M. L'izel. Contes de la Basse-Bretagne, t. Il, p. 399.
9. Paul Sébillot. Contes de la Haute-Bretagne, 1892, p. 45.
326 LES PUITS
L'ancien proverbe : Montrer la lune au puits', employé dans le sens;
d'en faire accroire, est vraisemblablement fondé sur une allusion à un
conte qui figure dans diverses versions du Roman de Renart, et que
les écrivains qui l'ont mis en œuvre avaient probablement trouvé dans
la tradition populaire : le renard amène le loup au bord d'un puits, et,
lui montrant au fond l'image de la lune, lui fait accroire que c'est un
fromage'-. Cet épisode n'a été, de nos jours, rencontré qu'en Bas-
Languedoc : le renard explique à sa dupe, qu'ayant vu la lune
tremblante au fond du seau d'un puits de ferme, il l'a emportée. I^
conduit le loup à ce puits qui était muni d'une corde e* de deux seaux
qui servaient à puiser de l'eau ; il propose à son compagnon d'aller se
désaltérer ; il graisse la corde pour qu'elle ne fasse pas de bruit, puis
il se place dans un des seaux, et dit au loup que quand il aura bu, il
lui criera et qu'alors il se mettra dans le seau et viendra boire à son
tour. Le loup bondit dans le seau, et y reste jusqu'au matin, oii il
est retiré par une jeune servante ^ Dans un conte wallon, le Renard
poursuivi par le Loup, saute vile dans le seau d'un puits; le loup se
place dans l'autre, et fait remonter le rusé compère ^. Ce trait se
retrouve aussi dans le Roman de Renart ^
On raconte en Bresse qu'après avoir été joué de toutes façons par le
renard, le loup voulut l'étrangler : le renard lui promit que s'il
consentait à l'épargner, il lui ferait voir de belles demoiselles; il le mena
au bord d'un grand puits et lui dit de regarder. Le renard cracha dans
l'eau pour la faire bouger, en lui disant que les demoiselles allaient
sortir de l'eau. Le loup s'étant approché, il le poussa dedans et le
pauvre loup se noya®,
1. Larivey. Les Jaloux, comédie (1579), acte IV, se. 4.
2. L. Sudre. Les sources du roman de Benarl, p. 232-233.
3. P. Redonnnel, iii Rev. des Trad. pop., t. III, p. 611-612.
4. Aug. Gittée et Jules Leiuoine. Contes du pays wallon, p. 168.
5. L. Sudre, p. 231 et suiv., sur la luue qui se reflète, cf. Folk-Lore de France,
t. I, p. 27.
6. Paul Sébillot. Contes des provinces de France, p. 323.
CHAPITRE IV
LES RIVIÈRES
§ 1. ORIGINE ET PARTICULARITÉS
Comme les rivières sortent très souvent de fontaines, il n'est pas
surprenant de rencontrer peu de légendes qui leur assignent une origine
distincte. Toutes celles recueillies jusqu'ici, et qui leur sont particu-
lières, s'appliquent à des cours d'eau, en général de médiocre
importance, et, suivant une conception qu'on retrouve en dehors de
France, elles les font naître de liquides sécrétés ou versés par des
personnages fabuleux. D'ordinaire ce sont des géants, et parmi eux
Gargantua tient, comme d'habitude, le premier rang.
Il emploie fréquemment un procédé naturaliste qui figure plusieurs
fois, sous une forme facétieuse, dans Rabelais, ou dans les écrits qui lui
sont attribués, et dans les œuvres de ses imitateurs. Les Grandes
chroniques de Gargantua, le plus ancien de ces ouvrages, rapportent que
le héros s'étant purgé, « fut contraint de destacher la martingalle de
ses chausses, et déciiqua son povre broudier en telle manière et si
merveilleuse impétuosité, quil (ist une petite rivière (à Rouen)
laquelle on appelle de présent Robec ». Plusieurs passages du Gargantua
et du Pantagruel parlent aussi de merveilleuses « compissei'ies » dont
les plus caractéristiques sont celle des chiens de Paris lesquels firent
couler <v le ruisseau qui passe à Saint-Victor oîi Gobelin teint l'escar-
late^ » et l'allusion à la grand'jument de Gargantua « qui ne pissoit
foys qu'elle ne fist une rivière plus grande que n'est le Rosne ou le
Danouble'. » Il est vraisemblable que cette donnée est antérieure à
Rabelais, et que, lorsqu'il la mit en œuvre, il se rappelait quelque récit
populaire sur les bords de la Loire. Réroalde de Verville, qui habita
la Touraine, avait pu y recueillir le conte dont voici, en abrégé, la
seconde partie : un saint ayant octroyé à une dame, en récompense de
son hospitalité, que la première besogne qu'elle ferait de la journée se
1 Pantagruel, \. II, c. 22,28.
328 LES RIVIÈRES
continuerait si bien qu'elle ne ferait autre œuvre de tout le jour, celle-
ci, qui est très avare, se fait apporter tout le linge de la maison, pour
le plier et le faire multiplier ; afin de ne pas être obligée de se
déranger, elle va s'accroupir, pour uriner, dans un coin de sa cour,
mais comme c'était la première action qu'elle faisait dans la journée,
il lui fut impossible de l'interrompre, et jusqu'au soleil couchant, elle
arrosa le sol si copieusement, qu'elle fit ce ruisseau qui passe au pied
des Loges en Anjou^ Ce même épisode figure, avec des embellissements
littéraires, dans un assez long récit localisé en Bourgogne, qui n'est
peut-être qu'un rifazimenfo du Moyen de parvenir : la femme y est
appelée commère Lasseine, et c'est elle qui donne son nom à la rivière
de Seine -.
Plusieurs légendes contemporaines, qui ne semblent pas avoir
emprunté cet épisode à Rabelais, font remonter à Gargantua la for-
mation de quelques cours d'eau. En Haute-Bretagne, à la suite de
repas copieux, il arrose le sol avec une telle abondance que le Frémur,
l'Ârguenon, un ruisseau de Saint-Casl (Côtes-du-Nord) se mettent à
couler ; plusieurs rivières des vallées dauphinoises, et le toiTent de
Vence, dans la même région, ont été produits par l'urine du géante
La sueur ou le sang de divers personnages ont donné naissance à
des cours d'eau : un affluent du Dessoubre, qui se jette dans le Doubs,
provient de la sueur du géant Dessoubre, qui s'épuise en vains efforts
pour enfoncer le rocher qui le retientprisonnier dans sa caverne''. Dans
le Forez une eïe ou Loire naquit du sang que versa Gargantua, un jour
qu'il s'était piqué le doigt avec une épingle ^.
Dans beaucoup de langues l'expression « ruisseau de larmes » ou
« torrents de larmes » désigne l'abondance de celles que répand une
personne affligée. Suivant quelques traditions, des femmes surnatu-
relles en ont versé en assez grande quantité pour produire des rivières.
Ce trait figure, sous une forme littéraire, dans un livre écrit sans
préoccupation scientifique ; voici, transcrite par l'auteur lui-même, la
note qui a été le point de départ de son développement : Quand
la Corse fut faite, la Nature, une sorte de naïade, disent les
paysans, se trouva seule endormie sur le Monte Rotto. A son réveil,
1. Le Moyen de parvenir, p. i2rî-12D.
2. Paul d'Ivoi, in Almanach de Champagne et de Brie, 1862, p. 85-90, reproduit
in Revue des T-ad. pop., t. XVl, p. 309-511. Cette donnée de la première besogne
qui se continue tout le jour se retrouve dans la tradition populaire contemporaine.
F. M. Luzel. Léf/endes chrétiennes, l. l, ç. 9 et suiv.; Aug. Gittée et Jules Lemoine.
Coules populaires du pays ivallon, p. 102 et suiv.
3. Paul Sébillot. Gargantua dans les traditicns populaires, p. 16, 89; Lucie de
V.-H., in Rev. des Trad pop., t. XIII, p. 239; Paul Sébillot, 1. c, p. 25.3, 255.
4. D. Monnier et A. Vingtrinier. Traditions, p. 339.
o. Aymard. Le géant du Roc lier de Corneille, p. 18.
LES ÉLAUGISSEMENTS LÉGENDAIRES 329
effrayée de sa soliliule, elle se mit ;i pleurer el ses larmes doniKM-ent
naissance aux trois rivières principales de l'ile'. En Haule-Bretagne, la
Rance doit son origine aux larmes versées par la sœur de Gargantua
après son veuvage -.
Une légende bretonne attribue à Diou lui-même la création d'une
rivière : Le Blavet prenait autrefois sa source dans «l'œil de mer»,
véritable puits de l'abîme qui communiquait d'une part avec les
régions infernales et de l'autre avec les profondeurs de l'Océan. D'une
seule poussée il aurait été capable d'amener un nouveau déluge, si
Dieu n'avait creusé le Blavet pour déverser dans la mer le trop plein
de ses eaux ^.
Les diverses particularités des eaux courantes sont l'objet d'un grand
nombre de légende.ï Un récit i)opulaire explique pourquoi, au rebours
de toutes les rivières des Côtes-du-Nord, un atl'luent du Gouessant
coule vers le sud pendant plusieurs kilomètres, et semble se diriger
vers l'Océan plutôt que vers la Manche: les fées ont changé sa direction
primitive et l'ont détourné vers Lamballe, pour se venger de Gargantua,
qui leur avait fait peur pendant qu'elles bâtissaient la chapelle de Saint
Jacques en Sainl-Alban*^.
Des traditions racontent en quelles circonstances des rivières, assez
faibles à l'origine, ont acquis un volume considérable, et pourquoi
certaines, sur diverses parties de leur cours, s'élargissent assez pour
former de petits golfes. Autrefois la Rance était toute petite et les ânes
de Rigourdainc la traversaient facilement pour venir brouter les pâtu-
rages et les vignes du monastère voisin. Saint Suliac, irrité de leurs
déprédations, les rendit immobiles, la tète retournée vers l'échiné.
Lorsqu'il eut consenti à les délivrer de celte position incommode, ils
tirent, en s'en allant, un tel vacarme, que le saint, pour ne plus être
à l'avenir étourdi de leurs braiements, s'avança sur le ruisseau qui
coulait au bas du mont Garot, et quand le dernier âne eut passé l'eau,
il étendit sa crosse, el prononça à genoux quelques prières : la Rance,
élargie â l'instant, devint une rivière navigable, grossie des eaux de
la mer, el telle qu'on la voit aujourd'hui. Non loin de là, le bassin
appelé Plaine de Mordreu a été produit par Gargantua: furieux de
s'être cassé une dent en avalant le caillou emmailloté que la nourrice
lui présentait, au lieu de son enfant qu'il s'était, comme Saturne, engagé
par serment à dévorer, il lui lança un coup de pied ; mais la femme
s'esquiva, et le coup portant à faux, enfonça dans l'eau le terrain sur
1. E. Ghana!. Voyages en Corse, p. 179.
2. Elvire de Cerny. Sai.nl,-Suliac et ses traditions, p. 70.
3. I'\ Gaflic, in La paroisse bretonne de l'aris, janvier 1900.
4. Paul Scbillot. Légendes locales, t. I, p. 147.
330 LES RIVIÈRES
lequel il frappa'. C'est à an miracle qu'une des baies intérieures de
lErdre doit sa formation : une jeune fille poursuivie dans la forêt de
MazeroUes, ayant conjuré la Vierge de proléger son innocence, l'eau
de la rivière se répandit aussitôt dans la forêt, qui fut submergée, à
l'exception de l'île du Chêne oîi elle trouva un asile, et de celle de Saint-
Denis où ses persécuteurs furent enfermés'-. Gargantua qui avait creusé
le lac de Genève pour faciliter la sortie du Rhùne, élargit une partie du
lit de la Saône et il d('posa sur ses bords le sable et la vase qu'il en ôta^
La fosse Argentine, dans le lit de la Charente, a été creusée par une
fée qui y prit de la terre pour construire un lunmlus*.
La formation des remous est aussi l'objet d'explications légendaires :
Le gouffre de l'Antouy, petit affluent du Lot, occupe la place oi^i fut
abîmé un couvent dans lequel on avait commis un crime abominable =^.
Un tourbillon dangereux du Loing doit son origine au diable qui dépité
de n'avoir pu atteindre le but en lançant un palet, s'y précipita pour
rentrer en enfer-*^. Le trou Ou c qui iaiw ritchnit dans le Hainaut,
dont le nom indique le fracas de l'eau qui y bouillonne, a été produit
par les bonds furieux d'un serpent, auquel on avait dérobé son diamant
magique \
On verra plus loin que nombre de tourbillons et de cascades sont
hantés par des personnages de diverses natures.
Certains actes accomplis sur le bord de ces abîmes avaient, comme
ceux que l'on faisait prés des fontaines ou des lacs, des conséquences
dangereuses pour le voisinage. On montrait autrefois dans le Rhône,
près de Valence, le gouffre dans lequel s'était noyé Ponce-Pilate ;
d'après la Vie de Jésus-Ckrist avec sa Passion, livre souvent réimprimé
au XVI*' siècle, une teinpète s'élevait aussitôt si on y jetait une pierre ^
L'aspect rougeâlre des eaux quicoulent sur des terrains ferrugineux
a vraisemblablementsuggéré les légendes où l'on assigne àleur couleur
une origine merveilleuse ou tragique, comme c?lle du Ruisseau de
Sang à Guernesey. Sur ses bords habitait jadis un meunier qui était au
mieux avec les fées et les féelauds. Ils venaient de jour et de nuit dans
son moulin ; mais ils finirent par méconnaître son autorité, ils ouvrirent
la huche, mélangèrent l'orge avec le froment, prirent de pleines coupes
de farine dans le sac des clients, et les mirent dans ceux du meunier,
1. Elvire de Cerny. Suinl-Suliac, p. 14-15 et 1o.
2. E. Richer. Description de la Rivière de l'Erdre, lettre I, p. 41.
3. C\3.ndhis Sa.^'oye. Le Beaujolais p'éhistorique, p. 186.
4. G. Musset. La Charente- Inférieure avant l'/nsloire p. 113.
5. E. Chevalier, ia La Tradition, 1890, p. 274.
6. A. Viré, la Reo. des Trad. pop., t. VllI p. 449.
~. Adolphe .Mortier, in Wallonla, t. VI, p. 123.
8. L'Intermédiaire, 30 sept. 1893 : Le Violier des histoires y\)maines. r-d. Bruaet, I,
p. 431 note.
L EAU SANGLANTE 331
ce qui fil accuser le pauvre homme d'être un voleur. Ils gambadaient
autour de la roue, au mépris du danger, et en dépit des avertissements
répétés du meunier. I^ourtaut un des féetauds paya cher sa témérité ;
il fut saisi par la roue, et se sentant broyé il poussa un cri que Ton
entend encore parfois, et c'est son sang qui coule dans le ruisseau.
Suivant une aulre version, une nuit que l'amoureux de la fille du
meunier, assis sur la roue, s'entretenait avec elle à la petite fenêtre
ouverteà cet endroit, le meunier, ignorant sa présence, mit la machine
en mouvement, le garçon fut écrasé et n'eut que le temps de pousser
un cri qui retentit encore dans le vallon pendant les nuits orageuses
d'automne'.
A PlugufTan, un ruisseau est appelé à un certain endroit, l'Eau rouge.
C'est en ce lieu que les paysans révoltés de Carhaix furent assaillis et
mis en pièces (1489) ; le sang coula si abondamment, que , depuis, la
partie qui traverse la prairie où on les massacra est désignée sous ce
nom-; un autre pplil cours d'eau, entre Quimper et Pont-l'Abbé,
présente la même particularité, qui remonte, dit-on, à la répression de
la révolte dite du papier timbré ^
Le peuple allribue aux esprits infernaux l'apparence sale d'un
ruisseau, le Béai trouble, à la Bâtie Neuve, qui passe dans des terres
argileuses '\
C'est aussi à la suite d'événements en rapport avec le diable ou la
magie que certaines rivières roulent des paillettes d'or; celles de
l'Aurence, dans la partie au-dessous de l^imoges, viennent de ce que la
petite rivière a effleuré le Roc d'Enfer qui contient le trésor du diable"
et une légende raconte que la Jordane, qui coule à Aurillac, est devenue
aurifère après une opération magique faite par Gerbert, qui depuis
fut pape, el était un habile sorcier. Ayant demandé un jour au doyen de
son monastère s'il voulait être témoin d'un miracle, il le conduisit au
bord de la rivière. Après avoir tracé des cercles et prononcé des paroles
cabalistiques, Gerbert frappa la Jordane avec une baguette qui parais-
sait enllammée. Soudain les eaux, de bleues et claires qu'elles étaient,
se changèrent en flots d'or, si bien que pendant un instant l'or coula
par larges nappes entre les deux rives; le doyen épouvanté se jeta à
genoux, priant Dieu mentalement, et le charme cessa ; mais depuis la
Jordane a roulé des paillettes précieuses ''. L'eau de la cascade du
Chadoulin, dans les Basses-.Mpes est encore, même aujourd'hui
1. Loiiisa Lane Clarkc. Folk-Love of Guernesey, p. 133-4.
2. lieuiie historique de l'Ouest, 1895, p. 305.
3. Comni. de M. Paul Diverrès.
4. LadouccUe. Histoire des llaufes-Aipes, p. 460.
5. l.eNioiizi, janvier 1900.
6. Durif. Le Cantal, p. 166.
21
332 Ï'ES RIVIÈRES
merveilleuse; celui qui recueillerait pendant cinq jours consécutifs
Técume dont elle se couvre, deviendrait extrèmemenl riche, car au
bout de ce temps, elle redeviendrait ce qu'elle est en réalitt?, c'est-à-
dire la collection des plus beaux diamants du monde '.
Les rochers que l'on voit dans le lit des rivières, dont parfois ils
embarrassent le cours, et qui sont remarquables par leurs formes
étranges, leur grosseur ou leur nombre, ont reçu des noms qui
constatent l'élonnemenl dont ils sont l'objet, et parfois on raconte dans
le voisinage les circonstances surnaturelles qui les y ont amenés. A
Pontaven (Finistère) La Roche Forme ou le Soulier de Gargantua est
un long morceau de granit qui s'avance dans la rivière en face du quai ;
il éveille, en effet, l'idée de la chaussure d'un géante A Tourgueilles, dans
le Gard, un rocher qui obstrue le cours du ruisseau a été laissé là par
les fées Lorsqu'elles filaient, elles mettaient au bout de leur fuseau un
énorme bloc; un jour leur force les trahit, et il roula jusque dans l'eau^
Les gigantesques monolithes qui parsèment les bords et le lit de
1k rivière du val de l'Amblève sont les débris d'un moulin que le diable
construisit, après avoir stipulé que l'âme du meunier lui appartiendrait
si l'édifice était achevé, la troisième nuit, avant le chant du coq. La
meunière, qui avait surpris ce secret, se glissa dans le nouveau moulin,
et, au moment où les travaux allaient être terminés, elle fit chanter un
coq. Satan furieux, étendit la main et les matériaux qui avaient servi à
la construction roulèrent le long de la côte et vinrent tomber dans la
rivière''. Une roche noire au milieu d'une cascade de jla Creuse offre
tellement la figure d'une bar-jue échouée que de loin on s'y trompe.
Elle a été, dit-on, amenée là de bien loin par ceux qui relournent, sorte
de revenants berrichons. C'est une pierre retournée, et l'on assure
qu'elle est blanche en dessous ''.
On prétend qu'un énorme rocher sous la cascade de Brisecou, non loin
d'Autun, remue parce qu'il est mis en mouvement par de gros serpents
cachés dessous ". La Pierre du Courroux^ immense l)loc dans le lit du
Var, en aval d'Entraunes, servait d'assise à un château : un enchanteur
après l'avoir détruit, la fit descendre au son d'un chalumeau magique,
jusqu'à l'endroit oij elle est aujourd'hui MJne légende bretonne explique;
la présence des innombrables rochers que l'on voit dans la rivière près
de Saint-Herbot : un géant auquel le soigneur du Husquec, ennemi du
1. Comm. de M. de lleH'ye.
2. Flagelle. Ilotes sur le Finislère, p. 65.
3. Henri Roux, in liev. des Trad. pop.'l. Il, p. 488.
4. Watlonia, t. iV, p. 127-128.
5. George Sand. fJr/eiides nisllques, p. 62.
6. H. Marlof, in l\ev. des Trad. pop,, t. XIX, p. 'M.
1 . E. Ghanal. Légendes méridionales, p. 248.
LEUR COURS SOUTERRAIN 333
sainl, avait rendu service, voulut le remercier : il prit tous les blocs qui
couvraient la montagne du Rusquec et les jeta dans la rivière qui
passait devant la demeure du solitaire, pensant qu'ils y formeraient
une cascade bruyante qui couvrirait sa voix. Mais il arriva que le bruit
de la chute d'eau, quoique perceptible dans toutes les autres directions,
ne se fit pas entendre du côté de l'ermitage '. Les gens de Rennesi
furent plus heureux : pour se venger de leurs voisins de Chiliagni, qui
avaient jeté dans leur pays tant de grenouilles que Ton ne pouvait
plus dormir, ils détournèrent le petit torrent du Silvani et le firent
dériver dans le Catena, qui grossie de ses eaux, se joint au Liamone par
la cascade de la Balta. Celle-ci, surtout dans la saison des pluies, mène
un si grand tapage que les habitants de Chiliagni en sont assourdis^.
Ailleurs des saints ont conjuré des cours d'eau tumultueux qui, depuis,
ont cessé d'être importuns aux riverains. Un jour saint Idunet et sa
sœur ne pouvaient causer, tant faisait de bruit un ruisseau voisin de
leur demeure ; le saint lui ordonna de couler silencieusement, et
désormais, il ne murmure plus '. On montre sur les bords du Gvic, dans
la même région, un passage où cette rivière forme un torrentqui s'écoule
sans fracas depuis que saint Envel, empêché par les eaux d'entendre
sa sœur Juna, lui commanda de se taire '" .
Si Gargantua a donné naissance à des rivières, il en a aussi tari, au
moins pour quelque temps : dans la Haute-Ivoire, il avait coutume de
les avaler quand il avait soif; en Franche Comté, il mettait à sec le
Doubs et la Drouvenne ; en Bourgogne, il but un jour si longuement
que la Brenne, aiïluent de l'Armançon, demeura sans eau, au moins
deux lieues de long^; au moulin de Lilas (Haute-Vienne), il absorbait
la rivière toute entière, si bien (|u'en aval, il ne coulait plus une goutte
d'eaux A Farciennes, dans la Belgi(iue wallonne, on raconte qu'un jour
il réduisit la Sambie d'un tiers en y buvant une seule fois ^
En plusieurs pays, des rivières Jisparaissent sous le sol, et vont, après
un trajet souterrain, se montrer à une assez grande distance. 11 y en a
plusieurs en Normandie, où des légendes font remonter cette particu-
larité à des punitions infligées à des meuniers peu complaisants ou
inhospitaliers. On nomme le Sec lion, l'ancien canal naturel que suivait
autrefois le bras de l'Iton qui se dirige vers Breteuil, et un moulin à.
1. Le MeD, in Revue Cellique, t 1, p. 115.
2. E. Chanal. Voyages en Corse, p. 139.
3. Ernoul de la Chenelière. Mégalithes des Côles-du-Nord, p. 34.
4. N. Quellien. ConLes et nouvelles du pays de Tréguier, p. 28.
5. Aymard. Le géant du Rocher de Corneille, p. 16 ; Bourquelot. A'o^î'cesMJ* Gargantua,
p. 5 ; Paul Sébiilot. Gargantua, p. 239.
6. Lemouzi, janvier 1899.
1. Paul Sébillut. Gargantua, p. oli-315.
334 LES RIVIÈRES
eau bien achalandé, existait jadis à Villalet où il disparaît : le meunier
n'ayant pas voulu passer le diable dans sa barque, Satan fut irrité de
ce manque d'égards ; en moins de quelques heures l'Iton prit son cours
à une grande profondeur sous terre, et le diable put traverser son lit
à pied sec ; mais le meunier perdit avec ses moyens de travail, l'aisance
dans laquelle il avait vécu jusqu'alors. Une autre rivière, aujourd'hui
disparue, mais dont l'existence est attestée par de nombreux titres,
faisait marcher le moulin de Grainville l'Alouette. Une malheureuse
bohémienne demanda un soir au meunier, au nom de l'enfant mourant
de froid et de faim qu'elle tenait entre ses bras, un morceau de pain
noir pour le souper et une botte de paille pour le repos. Le meunier
les lui refusa, en la traitant de païenne et de sorcière. Alors elle s'écria:
« Malheureux, tu seras puni de ton mauvais cœur ! » Et elle se mit à
murmurer des paroles magiques. A peine la conjuration était-elle
achevée que la roue du moulin cessa de tourner ; la rivière avait pris
un cours souterrain, et la richesse de l'avare meunier s'était enfuie
avec elle'. C'est aussi à la suite d'une malédiction que, d'après une
légende assez suspecte quant au nom du personnage qui la prononce,
l'Orge, affluent de la Saulx, se perd dans le sol au dessous de Couvert-
puis, à 13 kilomètres de sa source. Blanche de Castille, mère de saint
Louis, ayant été vaincue aux environs, maudit la ri\ière qui avait
favorisé ses ennemis, et le cours d'eau rentra sous terre-.
En Normandie où des fées protectrices des rivières avaient fait
couler au-dessous du sol la Baise, lArre, le Guiel, l'Iton et la Dives,
'e son que l'on entendait en appliquant l'oreille contre le sol, à l'endroit
où elles disparaissent, était produit par les paroles des bonnes
dames qui habitaient sous leurs eaux ^ Une rivière des Deux-Sèvres,
la Dive ;du Sud; se perd dans les prairies de Brimbareau et les gouffres
de Brochard et des Eclusettes. A partir de là, et jusqu'à deux lieues
au-dessous, son lit est à sec depuis le mois de juin jusque vers la fin
de l'année. Ce n'est qu'après les pluies d'automne que les siphons ne
suflisant plus, regorgent, et alors la rivière se prend à couler. Le
peuple parle avec une certaine terreur des buffées bruyantes qui
sortent des gouffres à mesure que l'eau s'y précipite. On trouve même
des gens assez portés à attribuer ce fait à une sorte de monstre qui
pousse, dit-on, quand il a soif, des bramées comme un taureau, et à
1. Amélie Bosquet. La Normandie l'omanesqiie^ p. 501.
2. H. Labourasse. Anciens us, coutumes etc. de la Meuse, p. 170.
3. Chrétien de Joué-du-PIein. Veillenjs arf/entenois, MMS. Des Corandons demeu-
raient à Tout ar Gouiic, entre Lanrivain et Tremarf;rat, où le Biavet disparait sous
un rocher qui forme pont; B. Jollivet. (Les Côtes-dn-Nord, t. !II, p. 189.)
LES EAUX FATIDIQUES 335
qui il ne facit pour so désallcror rien moins que la Dive durant six
mois '.
Les habitants du voisinage d'une rivière de la Charente qui coule
souterrainement avaient peut-être imagine pour expliquer celte particu-
lai'ité quelque chose d'analogue à la fable suivante, qui est ainsi
rapportée par un vieil auteur : On tient au païs que celle rivière se faict
d'vneaulre moindre qu'on nomme le Baudéac, qui passant à vue lieiie
de long de la Braconne, se perd en plusieurs endroits et l'on pense qu'il
se rend à la ïourvre... Noz poètes engoumoisins ont fabulé que le
Baudeac fut amoureux de la Tourvre et pour en iouir se desroba par
conduicts souterrains".
De même que les sources^ certaines eaux courantes sont prophé-
tiques. En Dauphiné, le ruisseau de Barberon annonçait la fertilité par
l'abondance de ses eaux, tandis que leur peu d'élévation était un
présage de mauvaise récolte ^ Un petit affluent du Loir, nommé la
Conie, disparaît subitement au mois de juillet tous les dix ou quatorze
ans, et ne reparaît que trois mois après. On croyait autrefois pouvoir
prédire l'abondance ou la disette d'après l'état de la Conie au
printemps, et il y avait, dit-on, des spéculateurs qui réglaient leurs
commandes de grains d'après l'inspection de ses eaux ^. Un gros
ruisseau de la plaine de Baudoncourt, près Luxeuil, qui sort d'une
terre inculte et va se jeter dans la rivière de la Lanterne,
demeure souvent tari pendant plusieurs années, et c'est une opinion
reçue dans le pays, fondée, assure-l-on, sur une longue expérience,
qu'il coule seulemei:L lorsque l'année doit être stérile ; aussi l'appelle-
t-on le Buisseau du cher temps ou la fontaine de Disette. Si son flux
commence au mois de janvier, c'est l'annonce d'une récolle médiocre,
et s'il dure pendant deux ou trois mois, la disette devient plus consi-
dérable. La chose fut ainsi reconnue en 1093, 1708 et 1709'. A Bouen,
dans la rue Saint Nicaise, un petit ruisseau d'eau vive, dont le cours
était temporaire, ne se montrait que pour annoncer une année de
famine : aussi le peuple l'avait surnommé : Trou de misère "'.
Un écrivain du XIII" siècle parlait aussi de cours d'eaux intermittents :
Près de Narbonne. un ruisseau n'apparaissait qu'au moment de la
fenaison, un autre ne coulait que pendant une heure par jour \
1. A. F. Lièvre. Notice sur Confié. Poitiers, 1869, in-8.
2. François de Corlieu. Recueil, p. 2-3. Cette fable a pu aussi être empruntée a
l'antiquité.
3. Olivier. Croyances du Dauphiné, p. 308.
4. C.-B. Deppiug. Les merveilles de la nature en France. Paris, 1845.
3. Annuaire de la Haute-Saône, 1842, p. 21 ; cité par Thuriet. Trad. de la
Haute-Saône, p. 88.
fi. Amélie Bosquet. La Normandie romanesque, p. 201.
7. Gcrvasius de Tilbury. Otia imperialia, éd. Leibnitz, p. 100.
336 LES RIVIÈRES
Des pierres, ordinairement cachées sous les eaux, et qu'on ne voit
que très rarement, présagent aussi des malheurs lorsquelles se
découvrent, et l'on prétend que certaines portent des inscriptions qui
constatent ce rôle fatidique. Sur un rocher rougeàtre dans la Sioule,
près de Saint-Gai (Puy-de-Dùme), qui n'apparaît que dans des temps
d'excessive sécheresse, on lit ces mots : « Ceux qui m'ont vu ont
pleuré ; ceux qui me voient pleureront ' ». Une phrase analogue est
gravée sur la roche d'Arquebise dans la Seine, près de Samoreau
(Seine-et-Marne) dont parle un article du Monde illustré du 16 juillet
1870, et le chroniqueur ajoutait que sa dernière apparition avait
coïncidé avec le tremblement de terre de Lisbonne. Elle fut, comme
on le voit, aussi à découvert peu de temps avant la guerre -. En 1893,
où l'été fut exceptionnellement sec, on racontait qu'on avait vu au
milieu du Doubs, en aval de Saint-Ursane, une pierre sur laquelle
étaient écrits ces mots : « Quand vous me reverrez vous pleurerez ^ ».
Quoique les inondations soient fréquentes en France, que certaines
rivières causent de terribles ravages lorsqu'elles se répandent sur les
campagnes ou qu'elles recouvrent les rues des villes, elles occupent
bien peu de place dans le folk-lore. J'avais été surpris, il \ a quelques
années, du petit nombre de faits qui avaient été relevés, et aussi de
leur intérêt médiocre ; il me semblait que le phénomène, sinon
périodique, du moins fréquent, du débordement de plusieurs fleuves
avait dû présenter à ceux qui en étaient les témoins et les victimes une
sorte de caractère surnaturel, qu'ils l'attribuaient peut-être à des génies
ou à des divinités courroucées, et que probablement il existait des
cérémonies ou des pratiques destinées à adoucir leur colère, à prévenir
les inondations, ou, lorsqu'elles se produisaient, à les arrêter et à faire
rentrer les eaux dans leur lit. J'attirai sur ce sujet l'attention des
lecteurs de la Revue des Traditions populaires, j'écrivis à plusieurs
traditionnistes expérimentés, voisins du Rhône, de la Loire et de la
Garonne ; mais les réponses que je reçus furent négatives, et mes
lectures ne m'ont fourni qu'un assez petit nombre de traits.
La légende normande d'après laquelle Gargantua faisait déborder la
rivière de Sée, quand il soulageait son humaine nature '% est peut-être
un souvenir d'une antique croyance qui aurait attribué les inondations
à un acte semblable accompli par des divinités puissantes, comme il
leur attribue l'origine de quelques rivières. Quand la Creuse sort de son
1. D'' Pommerol, in Reu. des l'rad. pop., t. XV, p. 659.
2. Intermédiaire, 1 novembre 1900,
3. A. Gerteux, in Rev. des Trud. pop., t. VI H, p. 399.
4. Paul Sébillot. Garç/antua. p. 320, d'après une communication de M. Gouraye du
Parc.
LKS (iÉMES ET LES INONDATIONS 337
it, les paysans de la Marche disent (jiie le prieur Barhairo se remue
dans le puits où il a <Hé jeté par les Sarrasins '.
Quelques traditions alpestres associent aux débordements des génies
plus anciens, qui sont mémo visibles quaud ils se produisent. On assurait
autrefois qu'un démon des eaux se voyait à la débàide des glaciers du
Rhône, l'ép'e à la main, marchant sur les flots gonflés. Quelquefois^
sous une forme féminine, il faisait déborder le fleuve -. Cette dernière
idée se retrouve sur le versant italien des Alpes, dans un pays français
de race et de langue. Lors([ue la fée de Colombéra se décida à
abandonner sa grotte pour éviter la colère des habitants de Perloz, elle
fit tomber une pluie abondante, qui grossit terriblement le torrent de
Réchanté, Alors elle s'assit sur l'eau avec son enfant, et descendit ainsi
jusqu'au Lys, dont elle arrêta le cours pendant quelque temps. Lorsque
les eaux accumulées eurent formé un lac^ elle s'assit majestueusement
dessus, lâcha les eaux qui la portaient et descendit ainsi le cours du Lys
pour rejoindre laDoire. Les habitants de Pont Sainl-Marlin, étoimés de
voir pendant quelque temps le lit du torrent complètement à sec, après
un orage considérable sur les hauteurs, s'étaient portés sur le pont,
lorsque, tout à coup, ils virent apparaître au loin, dansle lit du torrent,
une masse d'eau considérable, pareille à une mer en marche. La fée
s'avançait sur les flots et le pont était menacé d'être emporté, lorsque
les habitants s'écrièrent : « Baissez-vous, la Belle, et nous laissez le
pont ! » La fée, flattée de l'éloge rendu à sa beauté, passa sans
endommager ni le pont ni le bourg. On raconte dans le pays de
Fontainemorc une légende à peu près semblable '.
Ainsi qu'on le verra plus loin à la section des cultes et des
observances, diverses cérémonies ont lieu sur le bord des rivières ;
mais, à ma connaissance, aucune d'elles n'a actuellement pour objet
spécial de les empêcher de déborder.
Jadis quand les inondations devenaient menaçantes, on avait recours
à l'intervention des reliques ou des statues vénérées ; à Paris, lorsque
la Seine sortant de son lit, inondait les parties basses de la ville, on
descendait 1 1 châsse de sainte Geneviève et on la conduisait en grande
pompe du c 'ité du fleuve : les annalistes ont noté, du IX*" au XVP siècle,
plusieurs de ces processions solennelles*. Des pratiques analogues ont
eu lieu dans le Midi, â des dates plus récentes : en 1678, la rivière de
rise menaçant d'engloutir tout le pays de Luz, on porta procession-
1. L. Duval. Esquisses 7narchoises, p. 76.
2. .F-S. Bassett. Leqends of the Sea, p. 89, d'à. Gonway. Detnonoloqy. t. I, p.
in.
3. J.-J. Christilliii. Dans la Vallaise, p. 32-33, p. 74-75.
4. Sauvai. Antiquités de Paris, t. I, p. 598, et 200 et suiv.
338 LES RIVIÈRES
nellement le Saint Sacrement sur ses bords ; à sa vue le torrent recula
et rentra dans son lit '. Les mariniers du Borry, et spécialement ceux
de Vierzon, s'adressaient, avant la Révolution, ù leur patronne, sainte
Perpétue, lorsque le Cher débordait ; le curé de Vierzon faisait sortir
de l'église la statue en argent de la sainte, la menait en grande
procession sur le pont, et aussitôt, disait-on, la crue diminuait-.
L'immersion des objets sacrés ou des statues de divinités protectrices
dans le fleuve, a été relevée plusieurs fois dans le Sud-Ouest; en 1784
lors d'une grande inondation , les habitants de Blagnac forcèrent
leur curé à se transporter processionnellement sur les bords de la
Garonne, à y plonger la croix de la paroisse et à y jeter une image du
patron, saint Exupère, ce qu'il fit en disant à haute voix en manière de
protestation: « Tiens, tiens, noie-toi, pauvre Exupère-^ ». Naguère
encore, quand les eaux de la Garonne s'élevaient d'une manière
excessive, on allait prendre dans l'église de la Dorade à Toulouse, une
Vierge noire dont on baignait les pieds dans les eaux du fleuve, qui
s'abaissait aussitôt *.
Plusieurs dictons rimes parlent de rivières dans lesquelles un homme
au moins se noie chaque année : les géographes du XVI" et du XVII^
siècle nous en ont conservé plusieurs :
L'iudre a tous les jours sa proye,
Chaque jour quelqu'un s'y noye\
La rivière de Dronie,
A tous les ans ctieval ou hommes
Celui qui suit est encore usité dans les Côtes-du-Nord :
L'Arguenon,
Veut chaque année son poisson".
Ce poisson est, bien entendu, un homme. Ces phrases proverbiales
s'appliquent ordinairement à des rivières dont la traversée présente un
danger réel ; mais on peut aussi y voir la trace d'une croyance, popu-
laire en Allemagne et en d'autres pays, d'après laquelle la rivière elle-
1. p. Rondou, in Bev. des Tiad. pop., t. XIX, p. 361, d'à. les Archives de Luz.
2. Les Français peints par eux-mêmes, t. \, p. 333.
3. L. Duval. Esquisses marchoises, p. 135, d'à. Lavigne. Histoire de Blaguac.
Toulouse, 1815.
4. A. -S. Morin. Le Prêtre et le Sorcier, p. 98, note.
5. Papirius Masso. Descriptio fluminurn Galliœ, 1578, p. 76.
6. Coulou. Rivières de France.
7. Lucie de V. H., in Rev. des Trad. pop., t. XIV, p. 334.
LE TRIBUT ANNIEL 339
mémo, OU le génie qui riiahilo, exige ce Irihul. Une légende corse
raconte que le diable aida le Liamoneà arriver à la mer, à la condition
que le tleuve lui oftVirait une àme chaque année '. On assure dans le Vexin
qu'un homme doit se noyer tous les ans dans la rivière d'Kpte-. On a
expliqué d'une façon en apparence rationnelle, le proverbe wallon:
Saint-J'han nés va wàxje sins s'pèhon ; saint Jean ne s'en va jamais sans
son poisson, en disant que la fête Saint-Jean tombe le 24 juin, à
l'époque des premiers bains de rivière, et qu'il est très rare qu'il
n'arrive point d'accidents aux baigneurs ; mais le vulgaire, moins scep-
tique, a une autre opinion, qui se rattache à l'antique conception de
l'exigence annuelle de la rivière ; il croit que la journée du 24 juin ne se
passe pas sans qu'il se noie nécessairement quelqu'un, et M. Gittée
suppose que saint Jeun a i-emplacè une entité païenne, qui était peut-être
le génie du lleuve '. Imi Limousin, le péril, qui est surtout hygiénique,
existe dans la période anh'rieure : un villageois n'ira pas prendre
un bain de rivière, avant que saint Jean n'ait passé sur les eaux ;
ils seraient souvent nuisibles et toujours dangereux ''. On a vu
aux chapitres de la mer et à celui des fontaines, que ce saint vient
les bénir.
§ 2. HABITANTS ET UANTISES DES RIVIÈRES
Plusieurs inscriptions votives nous ont conservé le nom de quelques
divinités topiques des rivières, à l'époque gallo-romaine Deœ Secjvanœ
(la Seine), D<'œ Icauni (l'Yonne) ^
Il est vraisemblable que, suivant l'opinion de leurs fidèles, elles y
avaient leur demeure, et que, comme certaines fées du moyen âge,
elles se montraient sur leurs bords, moins souvent cependant que
celles qui présidaient aux sources, et étaient peut-être les divinités de
la fontaine, en même temps que celles du cours d'eau qu'elle
alimentait.
Les petites rivières et les ruisseaux ne portent pas, d'habitude, des
noms en rapport avec les personnages surnaturels ; il y a toutefois un
Ruisseau des fées, près de Gérardmer, et dans le Vivarais lou Vola de
los Fados '"'.
1. E. Chanal. Voyaaes en Corse, p. 186.
2. Léon Plancouard, in Hev. des Trad. pop., t. XVI, p. 382.
3. Joseph Dejardiii. Diclioiinaire des spots ivallons, t. Il, p. 349-350 ; Aug. Gittée.
Curiosités de la vie enfantine, p. 73, 77.
4. M. M. QoTic. An bas pays de Limousin, p. 243.
5. Henri Gaidoz. Esquisse de la Religion des Gaulois, p. 12 ; cf. aussi J.-G. Bulliot
et Thiollier. La Mission de saint Mai lia, p. 56.
6. L.-F. Sauvé. Le Folk-Lore des H au tes- Vosges, p. 241 : II. Vaschalde. Supersti-
tions du Vivarais, p. 15.
340 LES KIVIKI'.ES
Les sirènes, moitié femmes et moitié poissons, auxquelles tant de
légendes du littoral assignent une demeure sous-marine, vivent
beaucoup plus rarement sous les eaux des rivières, et les récits oli elles
figurent sont plus vagues et, à deux exceptions près, moins détaillés.
Parfois leur résidence n'est pas localisée dans un pays déterminé ; c'est
ainsi que dans un récit de la Haute-Bretagne une jeune fille jetée à
l'eau au moment où elle traverse un fleuve en bateau, est recueillie
par une sirène qui la traite bien et la laisse même s'élever au dessus
des Ilots, en prenant toutefois la précaution de la retenir avec deux
cliaines. Celles-ci ayant été coupées par le fils du roi, quelques jours
après on vil sur le rivage le corps de la sirène, morte de chagrin
d'avoir perdu celle qu'elle appelait sa fille'. Cette légende ainsi que la
suivante, que celle des Dracs du Rhône, et que deux ou trois traits
d'autres récils, suppose qu'en dessous des rivières existait, comme sous
les Ilots de la mer et sous le cristal des fontaines, une sorte de monde
enchanté ; mais les conteurs ne font que l'indiquer sans en donner la
description -.
Les rivières de la Gascogne étaient la résidence de sirènes, dont J.-F'.
Bladé a rapporté les gestes sous une forme qui n'est pas rigoureusement
populaire ; voici, avec quelques suppressions, les récits où il les fait
figurer: Les sirènes du Gers ont des cheveux longs et fins comme la
soie, et elles se peignent avec des peignes d'or. De la tète à la ceinture,
elles ressemblent à de belles jeunes filles de dix-huit ans. Le reste du
corps est pareil au venire et à la queue des poissons. Ces bètes ont un
langage à part, pour s'expliquer entre elles. Si elles s'adressent
à des chrétiens, elles parlent patois ou français. Elles vivront jusqu'au
jugement dernier. Certains croient qu'elles n'ont pas d'àme ; mais
beaucoup pensent qu'elles ont dans le corps les âmes des gens noyés
en état de péché mortel. Pendant le jour, elles sont condamnées à vivre
dans l'eau. On n'a jamais pu savoir ce qu'elles y font. La nuit elles
remontent par troupeaux, et folâtrent en nageant, au clair de la lune.
Alors elles s'égratignenl et se mordent pour se sucer le sang. Au
premier coup de i Angélus, elles sont obligées de rentrer sous l'eau.
Force bateliers ont vu des troupeaux de sirènes dans la Garonne. Elles
chantaient, tout en nageant, des chansons si belles, si belles, que vous
n'avez jamais entendu ni n'entendrez jamais les pareilles. Par bonheur,
les patrons des barques se méfient de ces chanteuses. Ils empoignent
1. Paul SéblUot. Contes populaires, t. III, p. 198-200
2. Madame d'Auliioy avait peut-être empruiilé à quelque tradition populaire
lépisode du conte de Babiole dans lequel un prince descend sous un lleuve où il
trouve les déités poissonneuses célébrant les noces d'une rivière avec un fleuve
des plu? riches {Cabinet des fées, t. 111, p. 86).
LES SIRÈNES 341
une l)an'e el frapponl à tour de bras sur les jeunes mariniers qui sont
prêts à plonger pour aller trouver les sirènes. Mais les patrons ne
peuvent avoir l'œil partout. Alors les sirènes tombent sur les plongeurs,
elles leur sucent la cervelle et le sang, et leur mangent le foie, le cœur
et les tripes. Les corps des pauvres noyés deviennent autant de sirènes
jusqu'au jugement dernier. Un jeune tisserand si passionné pour la
pèche qu'on lui avait donné le surnom de Bernard-Pêcheur ou martin-
pêcheur, étant descendu vers trois heuresdu matin pour poser ses lignes
de fond dans le Gers entendit à cent pas de la rivière des cris et des rires
déjeunes tilles. « Au diable 1 pensa-t-il, les filles de Castéra sont venues
se baigner ici. Elles auront épouvanté le poisson ». Il s'ap|)rocha
doucement en se cachant derrière les saules, pour bien les voir, sans
leur donner à comprendre qu'il était là. Elles se peignaient avec des
peignes d'or, ou elles nageaient et folâtraient au clair de la lune.
Bernard Pécheur entendait leurs cris et leurs rires, c Diable m'emporte,
dit-il, si je connais aucune de ces jeunes filles et si je comprends un
seul mot de ce qu'elles disent ! » La pointe de l'aube n'était pas loin,
lorsqu'une des baigneuses l'aperçut et cria : « Un homme I » Aussitôt
toutes se tournèrent vers l'indiscret : « Bernard Pêcheur, mon ami,
viens nager avec nous ! — Mère de Dieu ! je suis tombé sur un
troupeau de sirènes ! » Alors les sirènes commencèrent une chanson si
belle, que Bernard Pêcheur était forcé de se rapprocher de l'eau de
plus en plus. Il était au bord de la rivière, et allait plonger sans le
vouloir, quand les cloches de l'église de Castéra sonnèrent le premier
coup de l'Angelus. Aussitôt les sirènes finirent leur chanson, et se
cachèrent sous l'eau '.
Cette tradition des sirènes fluviales a vraisemblablement été plus
répandue qu'elle ne l'estaujourd'hui : on la retrouve altérée, et déformée,
dans le pays de Liège, où les séduisantes dames des eaux étaient
devenues, par une transformation que les fées ont assez souvent subie
sous l'influence chrétienne, des êtres maudits ; on les appelait rnacralcs
â'aïve ou sorcières d'eau, et elles cherchaient à engloutir les pêcheurs
en frappant leur nacelle avec leurs queues de poisson '^ Bien que les
marJuzennes, dont on fait peur aux enfants dans le Hainaut, soient
d'uneformeindéterminée, leur nom paraît indiquer la queue pisciforme,
attribut ordinaire de Mélusine. On criait aux marmots qui s'appro-
chaient des ruisseaux « Perdez garde, les marluzennes va saqueront
d'vé (dedans) ^)).
Ces sirènes ne quittaient pas la rivière ; mais il semble que d'autres
1. J.-F. Bladé. Contes de Gascofjne, t. II, p. 342-347.
2. Aiig. ilock. Croyances etc. du pays de Liè;/e, 3» éd. (1888), p. 282.
3. Th. Lesneucq-Jouret, in Wallonia, t. VIII, p. 204.
342 LES RIVIÈRES
divinités aquatiques, auxquelles ceux qui ont rapporté leurs gestes
ont donné ce nom, pouvaient s'éloigner des eaux et se mêler aux
hommes sousTaspectde femmes ordinaires; ellesavaientmême avec eux
des relations qui allaient jusqu'au mariage : mais elles faisaient aupara-
vant jurer à leur époux de respecter certaines défenses ou de souscrire
à des conditions parfois assez singulières. La violation de ces promesses
amenait la rupture de l'un'on, et la dame reprenait, soit la forme de
serpent, comme les Mélusines, soit celle que l'on attribue aux sirènes.
On rencontre dès le XUl^ siècle, cette légende dans le midi. Un jour
que le seigneur de Russetum se promenait le long du fleuve Lar, il
vit venir une dame belle et richement habillée qui le salua en l'appelant
par son nom. Etonné de ce qu'elle le connût il se mit à causer avec
elle et lui parla d'amour ; mais elle lui répondit qu'elle ne se donnerait
à lui que s'il l'épousait. Il finit par y consentir, et elle stipula comme
condition expresse qu'il ne la verrait jamais nue. Ils se marièrent,
furent heureux et eurent de beaux enfants. Mais un jour que le
chevalier revenait de la chasse, on lui dit que sa femme était au bain,
et ridée lui vint de la voir nue. Malgré les prières et les imprécations
de la dame, il força la porte ; mais à peine eut-il jeté un regard sur son
épouse, qu'elle se changea en serpent, plongea dans l'eau et disparut.
Elle ne revint plus que la nuit, à l'insu de son mari, pour voir ses
enfants'.
Les éléments principaux de ce récit se retrouvent dans une tradition
de la Franche-Comté. Le sire de Mathay avait épousé une belle créa-
ture qu'il avait rencontrée sur les bords du Doubs, après avoir juré
de lui permettre de ne point passer avec lui la nuit toute entière du
vendredi. Il respecta cette convention pendant quelque temps; mais
une nuit, il épia sa femme et parvint sur ses pas jusqu'au bord de la
rivière, où il la vit plonger et commencer à se jouer parmi les ondes ;
il s'aperçut alors que sous l'eau transparente le corps de la baigneuse
se terminait comme celui des sirènes ^ On raconte à Grenoble qu'une
sorte de nymphe, que l'on désignait sous le nom de sirène, sans dire
sous quelle forme elle se présentait, sortait de l'Isère, presque tous les
soirs, pour venir retrouver sur la berge un jeune homme qui s'était pris
d'amour pour elle. Des jaloux les ayant surpris, elle entraîna son
amant dans sa demeure liquide, et on ne le revit jamais plus '. On dit
au Guédéniau (Maine-et-Loire) qu'une sirène avait des relations amou-
reuses avec un brocart (chevreuil) de la contrée, et que c'est pour cela
que le ruisseau qui traverse le bourg se nomme le Brocart '.
1. Gervasius de Tilbury. Otia imperialia, éd. Liebrecht, p. 4-6.
2. Ch. Thuriet. Traditions du Doubs, p. 458-459.
3. Jean de Sasïenage, in liev. des Trad. pop. t. XVI, p. 450.
4. Comm. de M. Fraysse.
LES DRACS 343
Le souvenir des autres esprits féniinins qui avaient leur demeure
sous les rivières est plus cfîacé que celui des sirènes. Suivant une
légende assez romantique, une fée habitait un palais de cristal, sous
les eaux de la Rance'. Il semble que la belle fille aux yeux verts qui
se montrait tous les soirs, au crépuscule, sur les rives de la Semois,
dans les Ardennes belges, y avait aussi sa résidence : d'abord il la
voyait dans les ondes transparentes, puis elle sortait do l'eau, et venait
s'asseoir sans rien dire auprès de lui en le regardant, mais bientôt elle
disparaissait ; il essaya un jour de la suivi-e dans son domaine
aquatique ; il ne put y parvenir, et l'ondine cessa ses apparitions-.
Suivant des traditions qui, populaires au moyen âge, sont aujourd'hui
effacées, des génies, mâles e! femelles, mais surtout mâles, avaient
aussi leur résidence sous les eaux. On croyait au XIII*" siècle qu'il
existait sous le Rhône un palais enchanté qui, bien que plus vaguement
décrit, présente plusieurs points de ressemblance avec les demeures
des esprits de la mer, des fontaines et des étangs ; il était habité par
des génies protéiformtis [Draci], dont le nom est encore celui d'un lutin
le Drac, très connu dans le midi, mais inférieur en puissance à son
homonyme du XllP siècle. Voici ce qu'en dit un écrivain de cette
époque : Un assure, dit-il, que les dracs peuvent prendre la forme
humaine et se montrer en public. Mais le plus souvent ils manifestent
leur présence en faisant tlotter à la surface des fleuves des coupes et
des anneaux d'or, qui tentent les femraes et les enfants. Ils entrent
dans l'eau pour les prendre, et soudain ils disparaissent sous les Ilots,
Cela arrive surtout aux femmes qui allaitent, car les dracs les enlèvent
pour qu'elles nourrissent leurs enfants à eux. Une femme qui lavait du
linge au bord du Rhône, aperçut une coupe en bois ; elle entra dans
l'eau pour la s;iisir; mais la coupe fuyait devant elle, et lorsque la femme
arriva à un endroit profond, le drac l'enleva, et la chargea de nourrir
son fils. Elle revint au bout de sept ans, et son mari et ses amis eurent
peine à la reconnaître. Elle leur raconta des choses merveilleuses :
suivant elle, les dracs se nourrissaient de la cluiir des hommes dont
ils s'étaient emparés, et ils prenaient quelquefois l'apparence humaine.
Un jour, pendant qu'elle était encore au palais du Drac, celui-ci lui
donna à manger un gâteau dans lequel entrait de la chair de serpent.
Elle toucha par hasard un de ses yeux avec le doigt sur lequel se
trouvait un peu de la graisse du gâteau, et elle eut aussitôt le pouvoir
de voir clair sous l'eau. Lorsqu'elle eut atteint le terme de son séjour,
elle partit pour s'en retourner chez elle. Chemin faisant, près de
1. Elvire de Gerny. Saint-SuUac et ses Irudilions^ P-'.27.
2. Alfred Harou, in Rev. des Trad. pop., t. XIV, p. 401.
544 LES RIVIÈRES
Beaucaire, elle rencontra, de très bonne heure;, un Drac. Elle le salua
et lui demanda des nouvelles de sa maîtresse et de son nourrisson.
« De quel œil m'as-tu aperçu? » lui demanda le Drac. Elle le lui montra;
le Drac posa le doigt sur l'œil de la femme qui perdit dès lors son
ancien pouvoir'. Cet épisode se retrouve dans les récits contemporains,
mais les fées des houles et les Margot-la-Fée, au lieu de toucher l'œil
devenu clairvoyant par l'onction d'une pommade magique, le crèvent,
l'arrachent, ou môme rendent aveugle l'indiscret en lui crachant à la
figure.
A Arles, près de la porte septentrionale, dit un vieil auteur, il y a
dans le Rhône un abîme où l'on a vu plusieurs fois, dans les nuits
claires, des Dracs sous forme humaine. On y entendit pendant trois
jours de suite une voi.K qui partait des profondeurs de l'eau et qui criait
sans discontinuer: « L'heure a passé et personne n'est venu! a Le
troisième jour, au moment oii, vers neuf heures du soir, le cri se faisait
entendre plus fort que d'habitude, un jeune homme qui accourait vers
la rive, fut comme aspiré par le fleuve, et depuis ce moment la voix
se tut-. Des parallèles de cet épisode sont encore populaires : un fermier
de la Haute-Bretagne, passant près d'un ruisseau, entendit crier par
deux fois: « Où est-il l'homme dont l'heure est arrivée? » Bientôt il
aperçut un homme qui courait, et qui tomba dans le ruisseau, dont
l'eau bouillonnait à l'endroit où il avait disparue D'après une version
du Morbihan, c'est un voyageur qui, dans le voisinage d'un pont,
entend une voix disant : « Voilà l'homme I » Une autre voix répondit:
<( 11 n'est pas encore l'heure ; l'heure n'est pas rendue ! » L'homme qui
ne voyait personne, eut peur, retourna sur ses pas, et alla coucher
dans une auberge où il était connu. Le lendemain, pensant que chez
lui on était inquiet, il se leva de bonne heure et s'en alla. Au point du
jour, ceux qui passèrent les premiers sur le pont aperçurent son
cadavre qui flottait sur la rivière ; et les gens du pays, pour expliquer
cet accident, disaient : « S'il avait passé le pont hier soir, il n'aurait
eu aucun mal, parce qu'il n'était pas l'heure ; mais ce matin, il paraît
que l'heure était rendue '* ».
Quelques légendes du moyen âge parlent de fées qui se montrent au
bord des eaux courantes; c'est près d'une rivière que Lanval rencontra
les deux fées chargées de le conduire à leur maîtresse qui. devenue
amoureuse de lui, l'emmena dans l'île d'Avalon^
i. Gervasius de Tilbury. Olia ImperuiUa, éd. Liebrecht, p. 38-39-
2. Gervasius de Tilbury, 1 c.
3. Paul Sébillot. Trad. de la Haule-Brelaqne. t. I, p. 2Uo.
4. Paul Sébillot. Les Truvaitr publics, p. 197-198.
0. .Marie de France, éd. Roquefort, t. 1, p. 206.
LES FÉES 345
A (le rares exceptions, les fées que les traditions contemporaines
associent aux eaux courantes ne sont pas des femmes gracieuses et
bienveillantes, mais des créatures laides, espiègles ou malfaisantes.
Celles qu'on appelait Blanquettes en Gascogne allaient pourtant, lors
des premiers jours de printemps, danser à minuit, sous la clarté de la
lune, sur les bords de la Baïse. Vers 1830, un vieillard assurait qu'il les
y avait vues, et qu'elles élaient fort belles'. C'est tout ce qu'on
raconte de ces fées, qui n'étaient pas méchantes et tristes comme celles
des bords du Rhône, dont Ceresole a relaté, peut-être un peu trop
poétiquement, les gestes. Non loin des rives orientales du lac Léman,
près de Noville, les eaux du fleuve laissent émerger plusieurs îles
recouvertes d'arbustes et de roseaux. Un profond silence règne sur ces
étendues marécageuses ; il n'est interrompu que par quelques bruits
lointains, ou par un bruissement qui monte des roseaux agités par les
vents. C'est d'abord un son doux et triste^ puis un gé-missement plus
accentué, qui s'achève en voix étranges et parfois lugubres : c'est la
voix des fenettes des îles, c'est-à-dire des petites femmes, fées cachées
dans les îles ou les marais du Rhône. Tantôt on les entend pleurer
avec la brise dans les rameaux des arbres, tantôt elles crient et
gémissent avec le sifflement des vents d'orage. Ces fées, aux formes
sveltes, aux traits fins, aux corps souples, aux yeux verts et aux longs
cheveux^ ne se laissent pas voir aisément. Mais lorsque leurs clameurs
s'approchent, lorsque leurs gémissements semblent devenir plus
distincts, le pêcheur se hâte de retirer sa ligne, le faucheur fait taire
le bruit de sa faux, le chasseur s'éloigne, et chacun d'eux a bien soin
de ne pas retourner la tête, de crainte de voir la fenette qui le poursuit:
celui qui aurait vu venir à lui une de ces petites fées sauvages, serait sûr
de mourir dans l'année-. Suivant une autre version, la Fenette des
îles mugissait parfois comme un veau au pâturage, et elle était surtout
redoutée des pêcheurs '. Presque partout d'ailleurs on représente ces
quasi - divinili'S aquatiques comme dangereuses ou méchantes.
Quelques-unes se tenaient dans le voisinage des cascades, et parfois
même au milieu de leurs eaux écumantes, ou parmi les rochers qu'elles
viennent arroser. Une espèce de fée qui hante la cascade de Chadoulin,
près du lac d'Alias en Dauphiné, s'empare de tous les gens qu't'lle
peut y entraîner et elle les dévore dans son antre caché sous les ondes ;
c'est pour cela qu'on ne retrouve jamais les os de ceux qui ont disparu
à cet endroit. Les Dames vertes des Vosges, que l'on voit parfois le
1. Du -Mège, in lievue d'AquHaine, t. I, p. 28.
2. A. Ceresole. Lér/endes des Alpes voiidoises, p. 79.
:}. Jusl Olivier. Œuvres choisies, t. 1, p. 234.
346 LES RIVIÈRES
long des ruisseaux, se conlentaienL de faire peur aux passants attardés ;
l'une d'elles se promenait à minuit sur le pont de la Vologue ; à
peine le voyageur y avait-il mis le pied qu'une dame toute verte se
dressait devant lui, l'entraînait au Saut des Cuves, et, le saisissant par
les cheveux, le balançait au-dessus de la cascade. Quand le pauvre
hère épouvanté avait recommandé son âme à Dieu, elle courait le
déposer où elle l'avait pris, et poussait de grands éclats de rire ^
Les Martes du Berry, qui sont des esprits mâles et femelles, semblent
vivre en famille et constituent un groupe distinct de celui des fées ou
des sorcières, apparaissent au bord des cascades, où elles se montrent
sous les deux formes, et sont également redoutables à quelque sexe
qu'elles appartiennent. On les voyait parmi les roches où se précipite
le torrent de la Porte-Feuille, près de Saint-Benoit-du-Sault, et une
cascade très pittoresque, au milieu de rochers d'une forme bizarre, qui
s'appelle l'Aire-aux-Martes. Quand les eaux sont basses, on aperçoit les
ustensiles de pierre qui servent à leur cuisine. Leurs hommes mettent
la table, c'est-à-dire la pierre du dolmen voisin, sur ses assises. Quant
à elles, elles essaient follement, vains et fantasques esprits qu'elles
sont, d'allumer du feu dans la cascade de Montgarnaud et d'y faire
bouillir leur marmite de granit. Furieuses d'échouer sans cesse, elles
font retentir les échos de iums et d'imprécations '-.
Parfois les femmes qui se montraient au bord de l'eau, et qui primi-
tivement étaient peut-être des fées, étaient devenues, comme dans une
tradition ardennaise, de véritables sorcières; Des fées qui y avaient
creusé un ruisseau souterrain, se réunissaient autrefois, chaque nuit,
sur ses bords et criaient d'une voix retentissante : c Taheu ! Taheu ! ».
Souvent aussi ceux qui osaient s"approch!.ir entendaient des airs de
danse, mais les musiciens restaient invisibles. Les curieux disparus,
les voix reprenaient : « Ceux d'IIarzy, sont-ils ici ? — Oui, répondait-on
dans les airs. — Ceux de Sugny sont ils arrivés? — Oui — I']h 1 bien
alors, en danse! ». Les voyageurs imprudents qui se laissaient saisir par
ces fées, étaient aussitôt tués, rôtis devant un feu allumé sur la roche et
dévorés par les sorciers-^ Un gaicon qui passait au Plan-de-la-Garde,
en Provence, près d'un ruisseau d'arrosage, vit une jeune fille qui lui
parut très jolie, occupée à peigner ses cheveux. Lorsqu'il s'approcha
d'elle, elle se mit à fuir, pas trop vite cependant, et le fit tomber dans
une mare ; alors la jeune fdle qui était une masque, c'est-à-dire une
espèce de sorcière, poussa un long ricanement et s'enfuit '.
1. L.-F. Sauvé, f.e Foll;-Lore des llaules-Vosffes, p. 2i3.
2. George Saud. Léf/endes ?'U8liques, p. 8-9.
3. A. Moyrac. Traditions des Ardennes. p. 197.
4. Bérenger-Féraiid. Si/perstiHons et survivances, t. Il, p. 6.
LÉS LUTINS 347
Des personnages, presque toujours féminins, viennent assez souvent
s'ébattre dans les fontaines ou dans les étangs ; mais aucune légende
locale ne parle des l)ains d(> fées dans les eaux courantes ; il n'en est
question que dans des contes de la Haute-Bretagne, où ligure un épisode
altéré du mythe des femmes cygnes : trois princesses, avant de se
baigner dans la rivière, déposent leurs vêtements sur le bord ; le héros
s'empare de la chemise de celle qui lui plait le mieux, et, tant qu'il ne
la lui a pas rendue, il a tout pouvoir sur elle '.
Les lutins des rivières qui ne manifestent pas leur présence par des
cris ou par des lumières, se bornent en général à des espiègleries. Le
Gabino du Morbihan, sous la forme d'un bouc, se plaçait sur un |)ont
étroit et regardait les passants d'un air effronté ; il n'aimait pas fpi'on
lui manque d'égards; si un voyageur lui disait: « Hors d'ici, puant ! »
il le poussait dans l'eau-. Le Ilouzier ou homme des eaux qui se tenait,
il y a bien des années, le long des ruisseaux et des passerelles des
Ardennes, était tout petit ; il pouvait facilement se cacher l'été dans
les hautes herbes, et l'hiver il se blottissait dans un trou. Il avait la
faculté de se rendre invisible, et sa grande joie, lorsqu'on passait auprès
de lui sans le voir, était d'éclabousser les voyageurs, et surtout les
jeunes filles qui étaient parées de leurs plus belles robes. On entendait
alors un éclat de rire, et le flac que ferait une grosse grenouille
plongeant dans l'eau '. Dès que la nuit était tombée, une bande de
lutins s'amusait à asperger le passant avec l'eau d'un petit ruisseau
des environs de Bartleur. On évitait de s'aventurer auprès; celui
qu'atteignait une seule goutte lancée par les espiègles, ou qui posait le
bout de son sabot dans l'eau, devenait mc'chanL et querelleur, et surtout
triste, et il recherchait la soliludn'\
Les esprits qui pour tromper les hommes, font entendr(! des appels,
sont connus en un grand nombre de pays ; on les trouve dans les
champs, dans les forêts et dans le voisinage des eaux. Voici les gestes
de quelques-uns qui semblent affectionner les ruisseaux et les rivières.
Le lutin de Coudes, sur les bords de l'Ain, se plaisait à contrefaire les
cris d'un enfant qui se noie ', mais il n'était pas foncièrement méchant
comme ses congénères de Basse-Bretagne : Dans les environs de
Quimper, un des plus connus et des plus redoutés des lutins appelés
fJoppers, appeleurs, est lan an Od, Jean du Rivage. Il se tient toujours
1. Paul Sébiilot, in Almanachdu Phare de la Loire. Nantes, 1892, p. 'J7 ; Contes
delà Ilaide-lirelagne, 1892, p. 4i.
2. E. Souvestre. Les derniers Bretons, t. I, p. lli.
:?. A. Meyrac. Trad. des Ar(le/tn>'s, p. 203.
4. Lucie de V. H., in lievue des Trad. pup., t. XIV, p. 474,
5. D. Moniiier et A. Vingtrinier. Traditions, p. 645.
21
348 LES RIVIÈRES
sur le bord des rivières, faisant entendre continuellement le cri : lou
hou hou ! cri guttural familier aux paysans bretons lorsqu'ils rentrent
le soir. Si quelque passant lui répond, lan an Od franchit en un clin
d'oeil la moitié de la distance qui le sépare de l'imprudent, et répète le
même cri. Si le passant y répond encore, le lutin franchit la moitié de
l'espace qui lui reste à parcourir. Enfin si on y répond une troisième
fois, lan se trouve subitement près de sa victime qu'il étrangle ou
qu'il noie s'il est auprès d'une rivière'.
Les feux-follets sont plus fréquents dans le voisinage des eaux sta-
gnantes que dans celui des rivières; cependant on en voilsur leurs bords
parce qu'il s'y forme parfois de petits marécages. Au XVI^ siècle, un
poète, dans une pièce sur les superstitions champêtres, probablement
de l'Anjou, ou du Poitou, parlait :
.... des esprits qui apparoissent sur terre
A celuy qui ne sçait en quelle part il erre,
Qu'ils conduisent toujours jusqu'à ce qu'il soit prest
Ou de quelque fossé ou de quelque forest,
Le délaissant alors privé de leur lumière
Qu'il est proche d'entrer au fons d'une rivière....
Sitôt que la clarté qui les guidoit lui fault,
Trouvant bien en cela leur fait sur tout estrange
Qu'un chacun d'eux aussi comme il désire change
Sa forme sa fasson et invisiblement
Demeure où il estait premier apparemment
Sans que l'on puisse voir Testât de sa posture
Contre toutes les lois de l'humaine nature".
Les idées populaires n'ont guère changé à l'égard de ces êtres fan-
tastiques, et elle leur attribuent aussi un caractère malveillant : en
Lorraine, les petites flammes bleuâtres sur les rives de la Saône étaient
autant d'esprits malins, toujours disposés à fourvoyer le voyageur'. En
Bourgogne leFoulelo s'amuse à se promener la nuit le long des rivières :
on le voit agitant sa lanterne, on entend ses éclats de rire et les cris
de ses victimes qu'il jette dans l'eau profonde \
En Haute-Bretagne l'Eclairous ou Eclaireur, appelé familièrement
Jeannot, est ainsi que son nom l'indique, caractérisé par une lueur
1. Le Men, in Revue Celtique, t. I, p. 419.
2. Les Hoimestes loisirs de messire François Le Poulchre, seigneur de la Motte
Messemé. Paris, 1587, in-12, p. 84.
3. Richard. Trad. de Lorraine, p. 137.
4. Cléniçut-Janin. Sobriquets delà Côte d'Or, Ghàtillou, p. 44.
LES FEUX FOLLETS 349
qui se déplace ; on voit mal son corps. Bien qu'on l'aperçoive aussi au
bord ou à la queue des étangs, il se tient plus habituellement dans le
voisinage des ruisseaux, et surtout auprès des ponts rustiques. Il aide
à traverser ceux qui lui offrent un salaire, un ou deux liards, ou deux
sous ; mais il jette à l'eau celui qui n'a pas eu soin de le payer. Il fait
aussi passer la rivière aux ivrognes quand ils l'ont appelé en assurant
qu'ils ne boiront plus; mais si, arrivés sur l'autre bord, ils renient leur
promesse, il les replace en un instant à l'endroit où il les a pris '.
Ces lueurs sont aussi, mais moins souvent que. celles qu(^ l'on voit
auprès des eaux stagnantes, en rapport avec des esprits de l'autre
monde.
Le feu-follet du pays de Baugé (Maine-et-Loire) se nomme feu belluet
(de belluette: bluette) ou Feu brùlon ; c'est tantôt l'âme d'un trépassé qui
revient pour nuire aux passants, tantôt celle d'un damné ({ui tourmiuilé
en enfer, réclame des prières et des messes, tantôt c'est l'cruvre d'un
sorcier qui essaie d'effrayer ou d'égarer les voyageurs. Il se tient pres-
que toujours sur le bord d'un ruisseau à côté de quelque petit pont, et
il fait le simulacre de laver ou de taper. La personne qui veut franchir
le pont sans encombre doit, pour s'assurer sa bienveillance, lui jeter
un objet de lingerie, mouchoir, cravate, bonnet, etc. Le Brûlon s'en
saisit et disparaît ; le lendemain, on retrouve soigneusement lavé et
plié l'objet qui a été jeté. Le Brùlon est très susceptible ; si on l'appelle
Robinson, sa fureur se déchaîne, il frappe l'imprudent et finalement
l'emporte dans les airs ; si on l'appelle Jean Robert, il accourt aussitôt
vers celui qui a prononcé ce mot, mais ne lui fait aucun mal '.
En Anjou, où plusieurs feux-follets sont des âmes qui réclament
des prières, on vit longtemps à travers les arbres de la rivière la
«chandelle » d'un réfractaire tué sous l'empire ■*; à Habaye dans le
Luxembourg belge, la lumière est double; elle se montre à l'endroit
où fut noyée, la nuit, une pauvre servante de ferme qui, séduite parle
fils de la maison, fut amenée par lui au bord de la rivière, sous pré-
texte de faire boire les chevaux. Depuis, tous les soirs^ pendant
l'Avent, à l'anniversaire du crime, deux flammes bleuâtres, son âme
et celle de son enfant, sortent de l'eau pour monter à la chapelle
Sainte-Odile et retourner ensuite au gouffre '\
En Auvergne, les âmes des enfants morts sans baptême, appelées
Brandons ou ïllayés, égarés, se tiennent au bord des ruisseaux, mais
1. Paul Sébiilot. Trad. de la Haute- Bretagne, t. I, p. 151-152 ; in Revue des Trad.
pop., t. XIV, p. 49.
2. Com. de M. Fraysse.
3. Revue historique de l'Ouest, t. XV, p. 521.
i- Tandel. Les communes luxembourffeoises, l. III, p. 576, in Wallonia, t. VI,
p. 50.
350 LES RIVIÈRES
elles les quillent parfois et vont sur les roules*. Les Culards ou Culots
Nivernais se pressaient autour de ceux qui passaient les planches de
la rivière, ils voltigeaient sur les eaux, sous forme de flammes de
divei'ses couleurs, et essayaient d'attirer le voyageur en disant :
« Celui-ci est mon parrain. — Non, ce n'est pas le tien, c'est le mien. »
Un charretier ayant vu sa voiture entourée de Brandons, les frappa
à coups de fouet sans parvenir à les écarter, et en rentrant chez lui,
son fouet était couvert de sang -.
Quelques rivières de la Belgique wallonne ont des hantises que je ne
retrouve pas en France. Un géant allait jadis de la source de la
Woluve à son embouchure : il disparaissait sous l'eau à minuit et se
nourrissait de poissons''. Deux ruisseaux du Luxembourg belge sont
habités par un diable à tèle d'homme, que l'on voit parfois se pro-
mener la nuit tout le long de leur cours. Leurs eaux sont empoisonnées
et les cultivateurs ne les emploient pas, car elles ensorcellent l'herbe
et font mourir le bétail \ A Mussy-la-Ville un petit allluent du Ton, qui
coule au milieu de la forêt, est hanté par un fantôme qui enlève les
animaux qui viennent s'y désaltérer. Le Ton est au contraire habité
par un fantôme bon garçon, qui est souvent en lutte avec le génie
malveillant d'une fontaine voisine. La nuit, quand il pleut et quand il
tonne, lorsque les eaux tourbillonnent avec fracas, on dit qu'ils se
livrent un combat. Les mille échos de la forêt et le bruit du tonnerre
sont les éclats de leurs voix ■'.
Les mères, pour engager leurs enfants à la prudence, leur parlent
de monstres aquatiques embusqués le long des eaux courantes^ et prêts
à saisir ceux qui sont méchants ou s'approchent trop du bord. Le Bras
Rouge, géant assez mal délini, mais redoutable aux petits garçons
imprudente, est connu sur tout le cours de la Sèvre, et on le rencontre
aussi sur celui de la Drôme'' ; à Huy (Belgique wallonne), l'Homme au
crochet se tient dans les rivières, l'homme aux dents rouges surveille
les berges de la Meuse. Il est, maintenant encore, l'objet d'une for-
mulette :
Lom â rodj din
Vi hyèlchrè dvin.
L'homme aux dents rouges — vous tirera dedans". A Alh, le monstre
s'appelle la Grand'mé aux rouges dés (aux dents rouges)**. Le Mahwot,
1. D"" Poinmerol, in Rev. des Trad. pop., t. XIV, p. 380.
2. J. Simon. Slalistlque de la commune de Fréloy, p. 40.
3. Alfred Harou, in Revue des Trad. pop., t. XI, p. 31S.
4. Alfred Ilarou. Mélanges de tradlti.onnisme en Belgique, p. 95.
5. Alfred Ilarou, iu Revue des Trad. pnp., t. XIV, p. 158.
(}.LéoDesà\vve. Le monde fanlaslique, ^8^2, p.l5;Ze Mythe delà Mère I, usine, p. 77.
7. E. Monseur. Le Folklore wallon, p. 1.
8. Aug. Gittée. Curiosilés de la vie enfantine, p. 76.
LES LESSIVES MERVEILLEUSES 351
qui se cache au fond de la Meuse, est amphibie ; il csl gros comme un
veau et a la forme d'un lézard. Les mères disent à leurs enfants indo-
ciles : « 1 7a rMahivol, si lu nie tais nai, dji va t'fouaire mindgic ! ».
Mais il ne se montre guère que lorsque de graves événements, guerres,
peste ou famine, vont se produire. De vieilles nonagénaires aftirmaicMit
qu'en 1870, elles l'avaient reiiconiré à Kevin et à Givel'. Dans le
Maçonnais, la Mère Engueule csl un croiiuemitaine femelle qui habite
les endroits dangereux et en particulier le bord des rivières ^ La
Vogeotte est une petite dame verte qui épie à toute heure les enfants
qui vont folâtrer seuls auprès du ruisseau; elle esl armée de longs
crochets avec lesquels elle jjeut les saisir par les plis de leurs blouses
pour les attirer dans l'eau et les faire manger à ses poissons '.
On raconte en divers pays que les fées venaient laver sur le bord des
rivières, parfois en plein jour, mais plus généralement la nuit. Celles
du Roussillon, après y avoir fait leur lessive, étendaient au soleil leur
linge qui était très beau et tissé de fleurs odorantes. Si un passant
téméraire osait y toucher, il était pétriflé sur le champ, ou ses bras
étaient brisés comme du verre. D'autres assuraient que les plus grandes
félicités étaient réservées à celui qui parvenait à leur dérober une
pièce de linge ; on dit encore en Cerdagne, d'un homme qui a fait une
rapide fortune, qu'il s'est emparé d'une serviette. Les fées iucantadas
lavaient leur linge dans la rivière de Cadi, puis elles retendaient sur la
prairie ; personne n'avait réussi à leur en dérober une pièce ; un
pécheur de Prades se rendit auprès des laveuses et^ tout en causant
avec elles, il laissa lomber sur une coifl'e un lilet garni de glu ; mais il
eut beau fuir à toates jambes, il fut rattrapé et battu par les dames
irritées'\ Suivant quelques-uns, la lessive des fées pyrénéennes avait
lieu la nuit, comme celle de leurs congénères du Poitou, de l'Ille-et-
Vilaine, du pays de la Hague et du Bocage normand ; une troupe de
celles-ci battaient et étendaient leurs draps sur une pierre plate que
l'on montrait au milieu du lit de la Druance ; mais on ne les voyait
pas ; leur linge semblait s'étendr-e, se secouer et s'étirer tout seul '. Un
ruisseau du Yivarais, prés de Montréal, esl appelé lou Vola de los fados^
le ruisseau des fées ; à minuit, on entend le bruit de leurs battoirs et
1. A. Meyrac. Traditions des Ardennes, p. 3o3.
2. Lexique du langage populaire de Mdco/t, p. 21.
3. Ch. Thuriet. Trad. populaires du IJoubs, p. 349.
4. Horace Chauvet. Légendes du Roussillon, p. 14-13 ; 17.
5. Vidal. Guide des Pyrénées orientales, p. 505; Hev. des Trad. pop., t. VI, p.
510; P. Bézier. Mégalithes de l'ille-et- Vilaine, p. 239; J. Fleury: Litt. orale de la
Basse-îsormandie, p. 55 ; J. Lecœur. Esquisses du Bocage normand, t. 11, p. 427.
352 LES RIVIÈRES
plusieurs ont vu, au clair de lune, leur linge étendu dans la vallée'. A
Abrescbwiller (Meuse), une dame blanche venait, tous les sept ans, à
minuit, laver ses vêtements dans la Sarre -.
Parfois la tradition, sous l'iniluence chrétienne, attribue à des per-
sonnages de nature diabolique des lessives qui peut-être étaient faites
autrefois par les fées. Dans nombre d'endroits de la Provence, sur les
bords du Gapeau, de l'Argens, du Var, etc., on parle de masques ou
sorcières qu'on voit la nuit sous forme de jeunes fdles lavant du
linge, seules ou en compagnie plus ou moins nombreuse. Elles rient
ou chantent et font de leur mieux pour attirer les passants attardés.
Tantôt elles font danser, jusqu'à ce que mort s'en suive, celui qui s'est
laissé prendre à leurs agaceries, tantôt elles le poussent pour le faire
tomber dans l'eau, tantôt les charmantes jeunes filles se transforment
en horribles bêtes ^
Le lutin vient laver la nuit sur les bords de l'Arzon, et maintes fois
on entend les coups précipités de son battoir ^. En Limousin, le roi des
Enfers fait tous les ans sa lessive sur les rives d'un petit affluent du
Brézou appelé le Gane du Diable, et le matin les eaux qu'il a troublées
sont de toutes couleurs ^
Un personnage masculin qu'on appelle le « Lavons de nuit » et que
je n'ai trouvé qu'en Haute-Bretagne, oîi il se manifeste assez rarement,
y est très redouté. La peau dont il est revêtu fait supposer que c'est un
loup-garou d'une espèce particulière ; il se tient au bord des ruisseaux
et on le reconnaît de loin parce qu'il frappe d'une certaine manière
trois coups avec son battoir ; comme les lavandières de nuit il invite
les passants à lui aider ù tordre le linge, et ceux qui acceptent risquent
aussi d'avoir les membres brisés ; mais il est sans pouvoir sur les
hommes qui portent sur eux un objet béni, et il semble même obligé
de refuser leurs services ®.
Les laveuses de l'autre monde sont rares au bord des eaux courantes" :
A la Souterraine on entendait, le matin de la Fête-Dieu vers une
heure, un bruit de battoirs sur les bords de la rivière, et l'on disait
qu'ils étaient manœuvres par deux jeunes filles qui, étant allées laver
leur linge la nuit, pour avoir des draps blancs à mettre devant leur
maison le jour de la fêle, avaient été noyées par une crue subite des
eaux'. Une lavandière revenante se montre aux abords du pont de
1. H. Vaschalde. Siip. du Vivaruis, p. lo.
2. Ph. Saimon. Dict. arch. de l'Aube, p. 48.
3. Bérenger-Féraud. Superstitions et survivaîices, t. II, p. 7
4. Velay et Auverqne, p. 3.
5. Lemouzi. Mars 1895.
6. Lucie de V.-H. Rev. des Trad. pop., t. XV, p. 619.
7. A. de Chesnel. Dicl. des Superstitions, col. 541-545.
LES LAVËU SESNOCTURNES 353
Kei'f^oet dans le Morbihan. C'est, dil-on, une épileptique, qui se noya
en lavant et qui revient pour faire sa pénitence ; si elle pouvait toucher
un passant, elle l'entraînerait dans le canal où elle a son trou '. A
Calorguen, près de Dinan, on entend, le soir de la Toussaint, trois coups
de battoir que frappe une femme qui péril en lavant ses draps au
bord du canal-. Dans les Vosges, suivant une tradition qui sennble peu
répandue, des mortes viennent laver leurs linceuls aux ruisseaux. Il faut
se garder de leur parler sous peine de mourir dans l'année*. Après dix
heures du soir, des femmes lavent sous plusieurs des anciens ponts des
environs de Bécherel et de Tinténiae (Ille-et-Vilaine) ; celui quj
s'approche d'elles, voit une espèce de lueur, et les lavandières lui disent :
« Suivez votre chemin, je fais ce qui m'est ordonné*. » Près du pont de
Planche, que Ion traverse pour aller de Saint-Maloà Saint-Servan, des
lavandières filent avec leurs cheveux blancs les draps qu'elles lavent,
et si le jeune homme qui passe là à minuit ose répondre à leurs
quolibets, elles le foi'cent à tordre avec elles et lui brisent les
membres \
Des laveuses de nuit, assez mal définies, mais d'un caractère aussi
malveillant, hantaient jadis les berges des rivières et des canaux des
environs de Dinan ; elles arrêtaient les chalands, liraient les câbles sur
le halage et faisaient tourner les barques comme des toupies : chevaux
et conducteurs s'en allaient au fond des eaux".
Diverses apparitions d'esprits de l'autre monde et d'àmes en peine
se montrent dans le voisinage des cours d'eau. L'une d'elles était une
sorte d'avertisseuse de trépas : lorsqu'une jeune fille de Saint-Romain -
le-Bas (Cûte-d'Or) devait mourir, la demoiselle blanche de Caran
sortait des ruines qui dominent le rocher, et descendait le sentier
rapide de Tortebaille pour venir boire au ruisseau '.
Suivant une légende forézienne, fort suspecte d'embellissements
romantiques, d'aucuns disaient avoir vu au bord de la Tessonne, un
fantôme de femme qui pleure, pleure et regarde l'eau : c'est l'ombre de
la ville de l'Espinasse qui fut jadis engloutie. Sa robe est tissée de
brouillards, ses pieds nus déchirés par les ronces se baignent dans la
boue, sa tête est salie de limon. Elle pleure du feu. Demain, au lever du
1. F. Marquer, in Rev. des Trad. pop., t. Vil, p. 69.
2. Paul Sébillol. Trad. de la Haute- Brelaç/ne, l. I, p. 250-251.
3. Charles Sadoul in Rev. des Trad. pop. t. XIX, p. 89.
4. Paul Sébillol. Les Travau.c publias, p. 197.
5. F. Duiue, in Rev. des Trad. pop., t. XV, p. 505.
6. El vire deClerny. Contes et léf/efnt^s de Dretagi{ç, p. 23.
7. Charles Bigarue, Falots du pays de Beaune, p. 220.
3o4' LES RIVIÈRES
jour, l'enfanl qui jouera sur ces rive? amassera ces pleurs fifres, des
cailloux couleur de tlamme, avec lesquels il jouera sans penser à la
maudite '.
Dans le Finistère le fantôme de Marie de Coelelez, tuée par son
frère qui croyait, faussement abusé par sa belle-mère, que sa sœur
menait une vie licencieuse, revient sur les boi'ds du ruisseau où le
meurtrier jeta son corps, qui ne fut jamais retrouvé. L'homme assez
hardi pour la suivre la voit toujours disparaître où elle mourut : elle y
paraîtra jusqu'au jour où un chrétien charitable aura fait placer la
croix expiatoire oubliée par son frère en quittant le pays'-. A Andlau
(Basse-Alsace\ près de l'endroit où une jeune hlle se précipita
dans le torienl où elle trouva le cadavre de son amant, on voit
encore, certaines nuits, le spectre des deux jeunes gens qui suivent
chacun un bord difTérenl du ruisseau, puis disparaissent tout à coup
dans l'onde écumante^ Le fantôme d'une jeune fille qui après avoir
éié trompée, se noya de désespoir au pont de llsle dans la Beauce, s'y
montre parfois ; il plane sur la rivière sans toucher les roseaux, et
toute la nuit il effeuille des pâquerettes*.
Suivant une légende de la Meuse, l'apparition dune noyée a lieu
sous une forme végétale. Une rose des marais fleurit tout au bord de
la Lesse au lieu où se noya, il y a bien des années, une jeune fille,
poursuivie par lesNutons ; elle se montre le 24 mai. jour anniversaire
de sa mort : cinq petites ronces, rabougries, mais couvertes de longs
aiguillons, croissent à l'entour du rosier et lui fontcomme une couronne
d'épines. Les paysans disent que ce sont les âmes de Madeleine et des
Nutons qui reviennent^
D'après une tradition assez romantique des Ardennes belges, une
emnie qui habile La Belle Roche, sur les bords de l'Amblève vient,
une fois l'an, la nuit du premier mai, se baigner dans cette rivièi'e. Ce
serait la fille d'un seigneur dont le château dominait la Belle Roche,
qui se serait par désespoir d'amour précipitée dans l'Amblève, dont
son cadavre ne fut pas retiré ^.
Un homme qui s'est noyé en voulant rattraper son chapeau tombé
dans le canal de Nantes à Brest, au dessous du pont de Saint-Gérand,
revient faire la pénitence qui lui a été imposée ; elle consiste à nager
pour reprendre sa coiffure qui se sauve devant lui. A une certaine
1. Noëlas. Légendes foréziennes, p. 107.
2. Elvire de Cerny, in l'Imparlial dinannais, janvier 1837.
.3. Stœber. Die Sagen des Elsasses, n» 134.
4. .Michel Salmon. Le Pont de l'Isle. Chartres, 1878, in-lS.
T. Henri de N'imal. Légendes delà Meuse, p. 146.
6. Marcelliu La Garde. Le Val de l'Amblève, p. 241 et suiv.
li:r rkvenants
35n
heuro 11' chapeau s'cMifonce sous l'eau elle revenant disparaît avec lui '.
Deux sœurs qui se noyèrent en se baignant errent la nuit, sous la
forme de dames blanches, aux abords de la Fosse aux Filles, dans la
Voune, rivière des Deux-Sèvres*.
Plusieurs de ces revenants manifestent par de lugubres plaintes
leur présence aux lieux où ils ont péri de mort violente ou à ceux
près desquels ils accomplissent leur pénitence ou subissent leur
punition. Ils hanlent souvent des endroits écartés, peu éloignés de
tourbiUons ou de cascades, dont le fracas, se mêlant au bruit du vent,
a pu contribuer à la formation de la légende. En Herry la Creuse,
noire et rapide en certains passages profonds où elle coule sans obstacles,
entraîne et charrie les esprits plaintifs de ceux qui ont trouvé la mort
dans ses Ilots. La nuit on y entend les cris déchirants des noyés qui se
lamentent et demandent des prières. Ailleurs, elle écume et gronde
dans les rochers : on entend là les imprécations de ceux qui sont
damnés sans rémission. Le mot de reloxirnant par lequel on les désigne
est bien l'équivalent de celui de revenant. Cependant quelques vieilles
femmes disent que les âmes des suicidés sont condamnées à l'éternel
travail de retourner les grosses pierres qui encombrent le lit des
torrents". Les gémissements qui se font entendre sur les bords de
l'Hallue sont ceux des jeunes tilles qui, ayant été passer au couvent
des Templiers de Beaucourt les quinze jours qui précédaient leur
mariage, s étaient précipitées dans la rivière pour ne pas survivre à
leur déshonneur '\ Dans les Cûtes-du-Nord, les gens de Saint-Donan
attribuent les sourds mugissements qui s'échappent d'un trou profond
du Gouet, à une dame de Botherel qui, assiégée dans son château»
aima mieux s'y jeter que de se rendre '.
Au gué de Flès, à Moulines, on voyait des dames blanches,
d'horribles spectres (|ui poussaient d'effrayantes clameurs durant les
longues nuits d'hiver. C'étaient les âmes de quelques-uns des anciens
seigneurs de Tournebu que la justice de Dieu a reléguées dans cette
solitude mal famée, et qui sont condamnées à y errer en punition de
leurs méfaits à l'égard de leurs vassaux. Ceux qui approchaient seuls
de là disparaissaient à jamais avec eux". Sur les bords de la Creuse,
existe la tradition vague d'un combat de faux-sauniers contre les gens
de la gabelle. L'histoire ne dit rien de cette bataille. Les vieux paysans
l'ont entendue raconter à leurs pères, qui la tenaient de leurs grands
1. F. Marquer, in Rev. des Trad. pop., t. VIT, p. 55.
2. R. M. Lacuve, ibid. t. XV, p. H6.
3. George Sand. Légendes rustiques, p. 62.
4. Henry Garnoy. Liltératin'ê ovale de la Picardie, p. 147.
5. B. Jollivet. les Cotes-du-Nord, t. 1, p. 60.
6. J. Lecœur. Esquisses du Bocage normand, t. il, p. 367.
356 LES RIVIÈRES
pèros. Beaucoup de gens, disent-ils, y périrent, et furent précipités
des rochers dans la Creuse. C'est pourquoi Ton entend, dans les
mauvaises nuits, des voix que personne ne connaît et qui crient sans
relâche: « Au seU Au sel! » A ce cri, tous les mulets des pâturages
s'enfuient, les oreilles couchées et la queue entre les jambes, comme
si le diable était après eux '.
En Alsace un homme qui s'était souvent moqué de l'habitude de
dire : Dieu vous bénisse ! ou: Dieu vous aide! quand on éternuait, était
condamné à revenir la nuit sous un pont, et à éternuer jusqu'à ce que
quelqu'un lui eût adressé ce souhait. Une fille étrangère au pays ayant
dit : Dieu vous aide ! la pauvre âme fut délivrée -.
Des animaux fantastiques, seuls ou associés à des êtres surnaturels,
hantent parfois les eaux courantes. Les gens de Boqueho (Cùtes-du-Nord)
assurent qu'on entend, lorsqu'il fait clair de lune, le bruit de chevaux
mystérieux qui viennent boire dans le ruisseau qui coule au-dessous
du menhir de KergofT'.
En Auvergne, le Drac se présente sous l'aspect d'un beau cheval
blanc, qui se laisse monter complaisamment, et son dos s'allonge
démesurément. Un jour que plusieurs enfants étaient montés sur l'un
de ces chevaux, on l'entendit qui disait: « Je vais tous vous noyer! »
et il prit sa course vers l'AUagnon. Heureusement une vieille femme
qui l'avait reconnu cria aux enfants de se signer. Quand ils l'eurent
fait, ils se retrouvèrent sur leurs pieds à une lieue de l'endroit d'oij
ils étaient partis \ Dans l'Aude, il avait pris la forme d'un âne noir pour
se promener sur un pont ; des enfants l'ayant aperçu montèrent sur
son dos, qui s'allongeait à mesure qu'un cavalier y grimpait. 11 se
dirigea vers la rivière, mais parvenu au milieu de son cours, il se
secoua et fit prendre aux enfants un bain forcée
Quand les filles de Marlenheim (Haute Alsace) sortent la nuit de la
chambre où Ion file, elles voient souvent des moutons blancs qui
marchent devant elles. Celle qui suit l'animal, qui pousse des bêlements,
est conduite au ruisseau, et entraînée dans l'eau".
La meute de saint Hubert s'est noyée en poursuivant un cerf, dans
un endroit de la Cure, près de la Roche du Grand- Veneur, où l'eau
1. George Sand. Léffendes rustiques, p. 64.
2. Aug. Stœber. Die Sagen des Elsasses, n° 252. Eu Picardie un souhait semblable
délivra un fantôme qui parcourait la route en éternuaut ; (H. Carnoy. JAtt, orale
de la Picardie, p. 42 et suiv.)
3. Ernoul de la Chenelière. Mégalithes des Côles-du-Nord, p. 49.
4. Audigier. Coutumes et trad. de la Haute- Auvergne, p. 45.
5. Gaston Jourdanne. Contribution au Folk-Lore Ue l'Aude, p. 21.
6. Aug. Stœber. Die Sagen des E liasses, n" 116.
LES HANTISES ANIMALES 357
fait un grand bruit en se brisant contre les rochers. Lorsque le saint
la rappelle avec son cor, la meule lidèle lui répond. C'est pour cela
que ce lieu se nomme Bourlenias '.
Dans la vallée de la Cance, la rivière, après avoir descendu du Pas-
du-Diable, forme une bruyante cascade, qui est fréquentée par deux
corbeaux ; on les voit rarement, mais on les entend souvent se livrer à
leurs ébats. Un même nid, dit-on, les rassemble, et jamais des yeux
indiscrets ne les ont obligés à le déplacer. Ces corbeaux furent autrefois
deux amants, un page et une châtelaine, qui venaient parler d'amour
en ce lieu solitaire pendant que le seigneur était à la Croisade. H avait
ordonné à son écuyer de veiller sur sa femme, et même de la tuer, s'il
s'apercevaitqu'elle lui était infidèle. Unjour il surprit les deux amants,
et son poignard était levé pour les frapper, quand le génie de ces lieux
écarta son bras avec sa baguette et changea les amoureux en corbeaux.
On prétend que, chaque nuit, leur forme première leur est rendue, et
qu'ils se promènent sans crainte le long des rochers et des vallons. Sur
le torrent auprès de la Fosse-Arthour on voit planer chaque jour deux
corbeaux tout blancs qui protègent les moissons de la contrée : ce sont
les âmes de deux amants qui se noyèrent en ce lieu'-.
La légende du serpent qui, avant d'aller se désaltérer, dépose son
diamant sur le gazon, est surtout répandue dans l'Est et le Nord de la
France ; elle est assez rarement en relation avec les eaux courantes.
Cependant, en Lorraine, un formidable dragon, le front étincelant
d'escarboucles, fréquentait les rives de la Saône à la Goutte du Patay ^
Dans la Belgique wallonne, on raconte avec détails les gestes d'un
reptile qui fut dépouillé de son trésor, à un endroit où, près de Court
Saint-Etienne, l'eau fai entendre un grand bruit. Au temps passé, un
énorme serpentétouft'aitdans ses replis toutes les créatures qui passaient
par Morimont. Il portait constamment sur le front un gros diamant, et
ne le laissait que pour se baigner ; alors il le déposait sur une pierre
plate. .\u début, il ne le quittait pas des yeux, mais lorsque ses carnages
eurent semé la terreur dans le pays, il avait pris confiance, et il s'ébattait
une demi-heure durant en plein soleil, sans plus y prendre garde. Un
charbonnier des environs résolut de tenter de s'emparer du fameux
diamant; il construisit une grande fonte, et pendant ce long travail,
chaque jour, sur le coup de midi, il grimpait sur un gros bouleau pour
observer le manège du monstre et savoir exactement où il déposait sa
pierre avant d'entrer dans l'eau. Quand le charbonnier fut bien au
\. C. iMoiset. Usages de l'Yonne, p. 256.
2. Hippolyte Sauvage. Légendes normandes, p. 76-78, 37,
3. Richard. 7Vaci. de Lorraine, p. 137.
358 LES RIVIÈRES
courant île ses habitudes, il s'embusqua et, au moment précis où
le serpent se baignait sans inquiétude, et que les craquements des
bûches en combustion dans Isi fonte empêchaient la bêle d'entendre la
marche d'un homme, il se faufila, s'empara du diamant et se retira
vivement. A sa sortie de l'eau le serpent entra dans une colère terrible
en constatant la disparition de son joyau ; il battit les buissons en sifflant
avec furie, tordant et cassant dans sa rage les branches et les jeunes
arbres qu'il rencontrait. Ces recherches étant vaines, il se douta doii
venait le coup, et se dirigea vers les cabanes des charbonniers. Ceux-
ci, épouvantés, s'étaient barricadés et avaient bouché jusqu'aux trous
des cheminées. Après plusieurs heures de tentatives infructueuses, le
monstre dut se reconnaître impuissant. Mais alors, au comble de la
rage, il broqua dans la terre avec une telle violence, qu'il creusa le
trou Où cqui raiu'erilchuit '.
Près du ruisseau de Mossig, dans la vallée do Kronthal Basse-Alsace),
on entend souvent, dans les nuits tranquilles, un chant doux et
mélodieux ; il provient de beaux serpents qui sont sur ses bords, et
dont on voit briller la couronne d'or parmi le gazon -.
Les rivières ne recouvrent pas, comme la mer et les lacs, des villes
entières ; mais elles ont parfois englouti des villages, des moulins ou,
ainsi qu'on l'a vu, des monastères, à cause du mauvais cœur ou de
l'impiété de leurs habitants. Une vieille mendiante repoussée un soir
par les villageois de Pelignan ;Var) Unit par trouver un paysan qui lui
permit de coucher dans sa grange. Au milieu de la nuit, la vieille vint
frapper à coups redoublés à la porte de la chambre de son hôte et
l'engagea à se réfugier sans retard sur une éminence voisine. Le
paysan suivit son conseil, et le lendemain il put constater que le
débordement d'un ruisseau de la vallée avait couvert les maisons de
gravier; tous les habitants avaient péri et leurs terres étaient dévastées^
Pendant une nuit de Noël des tailleurs de Plouec jouaient aux caries
avec le maître du logis dans un moulin situé sur la rivière du Trieux,
L'heure de minuit les trouva les i;artes à la main, jurant et blasphémant.
La servante, qui était une fille pieuse, avait, aux premiers sons de la
cloche, quitté seule la maison pour se rendre à l'église. Quand elle
revint, à la place du moulin, elle ne trouva qu'une nappe d'eau. Depuis,
tous les ans, pendant la messe de minuit on entend sur l'emplacement
du moulin fondu, le tic-tac d'un moulin à blé, et des voix qui gémissent\
Lorsqu'on passe le soir de la mi-août près de la Cave tournante, dans le
1. Adolphe .Moi lier, io Wallonla, t. VI, p. 122-123.
2. Stœber. Die Sar/en des Elsasses, no 178.
3. Bérenger-Féraud. Superstitions el survivances, t. III, p. u.
4. B. JoUivet. Les Côles-du-Xord, t. 111, p. 228.
LES CARILLONS SOLS LES EAUX 359
lit du Couosnon, entre Tren)l)lay cl Bazougos-la-Pôrouso, on enlond
aussi disUnclcnienl le l|c-lac d'un uioiiliii, le cri d'un enfant que l'on
berce et le chant du coq répélé trois fois. Il existait jadis un moulin à
cet endroit, et un jour (jue le meunier avait donné l'ordre de le faire
marcher le dimanche toute la journée, et défendu à ses serviteurs
d'aller h la messe, le moulin et ses habitants furent engloutis au fond
de la cave' .
Les habitants du voisinage des rivières disent que parfois, mais
surtout au moment des fêtes chrétiennes, des cloches carillonnent au
fond des eaux, et des légendes racontent en quelles circonstances elles
y ont été précipitées; plusieui'S de celles de la Normandie font remonter
ce prodige à des épisodes de la guerre de Cent Ans. Après avoir
dévasté l'abbaye de Corneville, les Anglais enlevèrent la cloche
principale sur une barque, que cette charge trop pesante fit chavirer.
Mais tandis qu'on s'eft'orcait de retirer la cloche de l'eau, les Français
survinrent, et les Anglais se virent contraints d'abandonner leur prise.
Depuis ce jour, chaque fois que les cloches du pays retentissaient de
joyeux carillons pour célébrer quelque fête solennelle, la cloche,
demeurée au fond de la rivière, s'unissait à ces bruyantes volées,
comme pour témoigner qu'elle était restée sur le sol de France et que
l'ennemi n'avait pas fait sa conquête'. Le baron des Biards, sur
le point d'être forcé par les Anglais, ramassa ses richesses et
les jela dans l'endroit le plus profond de la rivière. Parmi ses
trésors se trouvaient trois belles cloches d'argent, que Ton distingue
au fond des eaux, lorsque le ciel est sans nuages. Mais le courant
est si rapide, ((ue personne n'a pu jusqu'ici afTronter le tourbillon
qu'il forme ; elles sont d'ailleurs si pesantes qu'on ne pourrait
les remuer. Elles se font entendre quelquefois pendant la nuit,
surtout pendant celle de Noël', comme celles de la Boissière Thouaraise,
jetées dans le Cesbron en 1793 par ceux qui les transportaient à
Parthenay ', celles de l'ancien château au Gour de Liste sur la rivière de
Braine^, C'est également, en cette nuit merveilleuse, lorsqu'on sonne
Matines, que le son alTaibli de la clochette de l'oratoire de Saint Roch à
Saint-Martin d'Ouilly, s'élève des profondeurs d(î l'eau: un soir de iNoël
des faux-monnayeurs, les seigneurs du llan de Clécy, la descendirent
1. A. Orain. Le Folk-Lore de l'ille-el- Vilaine, t. H, p. 317.
2. A. Bosijuet. La Normandie romanesque, p. 501.
3. Ilippolj'te Sauvage. Légendes normandes, p. 82.
4. Le Pays poitevin, février 1899. On raconte en llaàse-Bretagne une légende
analogue qui se rattache aussi à un événement moderne. Les cloches de la chapelle
de Notre-Dame de Bon Secours près de Plouay (.Morbihan), qui furent jptées dam la
rivière en 1793, se font encore entendre do temps en temps. (Comm. de M. Yve
Sébillotj.
5. Ch. Thuriet. Trrid. de la Haute-Saône, p. 225.
360 LES RIVIÈRES
de sa tourelle, la placèrent sur un cheval et reprirent le chemin du
logis ; mais, arrivés sur un escarpement rocheux qui borde l'Orne, le
cheval in un faux pas et disparut dans la rivière avec sa charge '. Lors
de la destruction du vieux Tulle, les cloches roulèrent dans le Brézou
et tombèrent à l'endroit où le ruisseau resserré précipite son cours
dans un abîme profond appelé le Gourg Nègre ou le Gouffre des
cloches. Un plongeur essaya de les ramener à la surface avec un
crochet, et il y parvenait, lorsque, ayant proféré un juron, elles lui
échappèrent. Depuis, elles n'ont plus bougé ; mais elles signalent leur
présence en sonnant d'elles-mêmes, les jours de grande fête, quand
celles des paroisses voisines se meltent en branle -. Lorsque la Cure
brisa les montagnes entre lesquelles elle creusa le lit où elle coule
aujourd'hui, l'église de Pierre-Perthuis s'écroula et sa cloche s'enfonça
dans l'abîme. On lit venir d'habiles plongeurs pour la retirer et déjà les
cabestans la ramenaient à la surface de l'eau, quand un des ouvriers
s'écria : « De par tous les diables, nous la tenons ! » A l'instant les
cordes cassèrent et la cloche disparut. On plongea de nouveau, mais
nul ne put la découvrir dans l'abîme ; cependant elle y est encore, et
on l'entend sonner pour annoncer les jours de fête K Aux environs de
Dinan, les maires des communes riveraines de la Rance font, à
certains moments, curer la rivière, et la vase qui en provient est
employée à fumer les terres. Les anciens assurent que ce n'est pas leur
véritable but, mais qu'ils essaient de retrouver les cloches de Tabbaye
de Saint-Samson, qui sonnent encore parfois sous les eaux ^. Au fond
du gouffre d'un torrent, près du Pont d'Enfer, à Vieu en Valromey
(Ain) on entend les tintements d'une cloche mise en branle par des
moines qui y furent jadis précipités par le diable en punition de leurs
péchés luxurieux^.
Quelquefois les cloches sonnent au jour anniversaire du désastre qui
les engloutit, comme celles du prieuré de Glény (Corrèze), qui
dévalèrent lors d'un incendie, dans un gouffre profond de la rivière ", et
celle de l'église de Grammont (Lot-et-Garonne); elle était en argent et
on ne la sonnait que pour les quarante heures, ou quand un seigneur
de Lauzun était gravement malade. L'un d'eux, le sire de Caumont, la
fit apporter dans son château. Le prieur de Grammont vint la lui
redemander ; le seigneur se prit à rire et lui dit : « Tu veux ta cloche ?
hé bien, tu l'auras et elle ne te quittera plus ! » Cela dit, il fît jeter le
1. J. Lecœur. Esquisses du Bocage normand, t. I, p. 89.
2. Lemouzi, mars 1895.
3. Morellet. Le Nivernais, t. II.
4. Revue des Trad. pop., t. 11, p. 250.
5. Alexandre Bérard, in Revue des Revues, 15 mars 1901.
6. A. Descubes, in Rev. des Trad. pop., t. VI, p. î/82.
I
Li:S PERSONNAGES QUI MARCHENT SUR l'eAU 361
prêtre dans le Troc, avec la cloche d'argent liée au cou. Quelques jours
après, Caumonl étant tombé malade, fut porté dans une salle du
couvent, et la nuit le médecin qui le veillait entendit avec terreur le
glas de la cloche sortir des profondeurs du Trec. Le lendemain Caumont
était trépassé. Depuis, tous les ans, quand revient l'époque de sa mort,
on entend distinctement la cloche d'argent tinter au fond du torrent '.
Il est rarement parlé des richesses qui gisent au fond des rivières :
cependant à la Cascade, près des ruines du château du Sailhant en
Andelat, le vieux génie du manoir, réfugié sous les voûtes cristallines
de ses eaux, y gardait des trésors fantastiques^ En Anjou, au lieu dit le
Grès, dans le ruisseau du Fouillé, se trouve une cave où sont enfermés
d'immenses trésors ; elle est fermée par une énorme pierre qu'il est
presque impossible de soulever et qu'on montre au milieu du lit du
ruisseau ^
§ 3. LA TRAVERSÉE DES RIVIÈRES
Les personnages qui marchent sur les eaux courantes sans y enfoncer
hgurent rarement dans les légendes de France, et d'ordinaire ils ne
laissent pas comme sur la mer, une trace de leur parcours miraculeux ;
la seule qui ait été relevée jusqu'ici peut même passer pour maritime,
puisqu'elle est localisée dans la partie de hi Vilaine où la marée se fait
encore sentir. C'est le « Chemin de Saint Jacques », rouleau d'écume
qui marque le trajet que suivit ce bienheureux. D'autres miracles de ce
genre ont eu lieu sur ce fleuve, mais ne sont point attestés par des signes
matériels*. D'après les Vies des saiyits de Bretagne, un moine de Uedon qui
fanait dans une prairie, surpris par la cloche qui l'appelait à la grand'-
messe et, ne trouvant pas de bateau, marcha sur les eaux, au grand
étonnement de ceux qui voyaient la rivière ferme sous ses pas comme
une grande roule'. On raconte encore maintenant que la barque de
saint Riowen ayant été entraînée par le courant pendant qu'il visitait
un malade, il fil une courte prière, et s'avançant sur les flots, revint
à son couvent sans se mouiller les pieds\ Lorsque sainl Maxence fuyait
la maison paternelle pour entrer en religion, il traversa l'Oise en
cheminant sur l'eau : sainte Austreberthe accomplit le même miracle ;
sainl Fursy de Péronne, après avoir ressuscité un enfant, fît ses parents
marcher sur la rivière afin de retourner chez eux'. Sainte Colette
1. Ducourneau. La Guyenne, p. 223.
2. Deribier du Chàtelet. Statistique du Cantal, t. I, p. 47.
3. Fraysse, in Rev. clesTrad. pop., t. XIX, p. 309.
4. Ogée. Die t. de lirelaqne, art. Fégréac.
5. Albert Le Grand. Sairit-Convoyon, g 18.
6. Paul Sébillot. Petite légende dorée de la Uaule-Breiuffne, p. 12.
7. béTeïiget-FéTa,ud. Supeisli lions el survivances, t. IV, p. 214.
362 LES RIVIÈRES
qui voyageait avec plusieurs religieux, son confesseur et un officier de
la duchesse de Bourgogne, se trouva arrêtée par les eau\ enflées du
Doubs, qui ne permettaient pas aux bateliers de le traverser. Elle
ne laissa pas de poursuivre sa route et disant que la Providence
les tirerait de danger, elle descendit vers la rivière, et sa troupe la
suivit ; elle était déjà sur l'eau, et nul ne s'en apercevait, si ce n'est les
pontonniers et les paysans (jui, voyant les voyageurs marcher sur les
flots comme sur un chemin, poussaient des exclamationsinfinies.Ce fut
seulement à leur arrivée sur la rive droite que les compagnons de
Colette eurent les yeux dessillés, et virent la rivière qu'ils venaient de
franchir sans seulement y prendre garde '. Une abbesse des bénédic-
tines de] Ilerbitzheim eut le privilège de passer la Saar à pied sec,
jusqu'au jour où elle se rendit coupal^le d'une injustice -.
En dehors de la légende dorée, on ne trouve que peu de mentions de
ce genre de traversée : une sorcière qui cheminait sur le Rhône comme
sur un terrain solide, s'enfonça tout à coup lorsque, à minuit, heure de sa
promenade habituelle, quelqu'un eut prononcé dans le voisinage le nom
de Jésus •'. Dans les Ardennes, les personnages d'une chasse fantastique
marchaient sur l'eau d'une rivière comme si elle eût été glacée^.
Jean le soldat, héros d'un conte haut-breton, s'avança comme sur un
terrain solide sur la rivière aussi froide que la glace, et sur celle qui
était remplie d'eau bouillante ■'.
Les objets merveilleux, grâce auxquels des personnages peuvent
passer l'eau sans y enfoncer, figurent plus rarement dans les légendes
des cours d'eau que dans celles de la mer : d'après Grégoire de Tours,
le manteau de saint Veran de Vauclusc avait le don de permettre la
marche à pied sec sur les eaux douces'"'. Une légende de Tourainc
raconte que saint Martin, qui était au service d'un laljoureur, avait
reçu de son maître l'ordre d'aller labourer un champ ; il fallait, pour
y parvenir, traverser une rivière, et il n'y avait ni barque ni gué. Martin
étendit son manteau sur la rivière, les deux bœufs y prirent place et
la passèrent avec lui ^ On dit à Pluneret (Morbihan^ (jue sainte Avoye,
poursuivie par des soldats païens, monta, pour traverser la l'ivière de
Sale, sur une pierre qui se mit à flotter, et que l'on montre dans ce pays,
où elle est connue sous le nom de Bateau de sainte Avoye **.
1. Ch. Thuriet. TradUions de la Haule-Saône, p. 300-301.
-. Aug. Stœber. Die Sagen des Elsasses, n" 136.
.'}. Gervaise de Tilbury. Otia imperialia, p. 43.
4. A. Meyrac. Trad. des Ardennes, p. 200.
5. Paul Sébiliot. Contes de la Haule-lireUujne, t. III, p. 203,
6. Béreriger-Féraud, 1. c, p. 215.
7. Jacques Bougé, in La Tradition, 1903, p. 336-337.
8. Semaine Relifjieuse de Rennes, 1 juin 1889.
LES EAUX QUI S ECARTENT 363
Un c.liemin s'ouvre parfois au milieu des 'eaux, qui suspendenl, leur
cours pour former des deux côlés une espèce de talus. Aux environs
de Montpellier, la nuit de la Saint-Jean a le privilège de faire partager
les rivières : c'est pour cela que chaque année, à minuit, le Lez s'ouvre
et laisse dans son lit une sorte de chemin ' ; une rivière s'écarte sans
intervention magique, devant Jean le Soldat, héros d'un conte de
marins -.
Ce miracle, qui rappelle le passage de la Mer Kouge, et qui vraisem-
blablement a été inspiré par lui aux hagiographies, est assez fréquent
dans les vies des saints : il sutfit à saint Cénery de faire un signe de
croix sur les eaux de la Sai-the, poui" (qu'elles se divisent et lui permettent
de passera pied sec avec sou disciple ■^; saint Yves opère le même
prodige dans des circonstances identiques '*.
Les rivières s'écartent encore plus fréquemment lors de la translation
des reliques, ou au moment des obsèques des bienheureux. Lorsque
les moines de Vertou, ne trouvant aucun bateau sur la Sevré, eurent
déposé sur le rivage le corps de saint Martin, l'eau se divisa de ça et
de là, montrant la grève au fond sèche et guéable ; ils portèrent le
corps à l'autre rivage, et incontinent les eaux se rejoignirent et fermèrent
le passageaux moines de Durin qui poursuivaient ceux de Vertou ''. La vie
de Bouchard, comte de Melun, rapporte que les eaux s'écartèrent pour
permettre au peuple qui portait le corps d'un saint de passer à pied sec".
Au moment des funérailles de saint Véran, son manteau qui couvrait
le cercueil s'envola en l'air et conduisit le cortège jusqu'au bord de
la Durance ; puis il continua à tlotter au-dessus de la rivière, et quand
il fut au milieu, les eaux se divisèrent en laissant un chemin pour le
pieux cortège^ Une grande crue ayant emporté le bac qui conduisait
au cimetière du Mans, alors situé sur la rive droite de la Sarthe, la
rivière tarit lout à coup, au moment où l'on s'apprêtait à placer le
corps d'une jeune lille sur une barque légère et les fidèles purent
s'avancer à pied sec ".
Lorsque ce prodige ne se produit pas en faveur de personnages
chrétiens, l'intervention d'un talisman est parfois nécessaire pour
ro[K'rer : les Lamignac avaient donn('' à une femme qui venait faire
1. M(intel et Lambert. Contes populaires, p. 65.
2. Paul Sébàllot. Conles de lu Ihatle-lirelaf/ne, t. III, p. 203.
3. P. D. (Paul Delasalle). in Mosaïque de /'Owes^, 1845-49, p. 162.
4. Albert Le Grand. Vies des Suinls de Brelagne. Saint Yves, ,^ U).
5. Albert Le Grand, I. c, Saint Martin de Vertou, s, K).
6. A. Maury. Essai sur les lérjeitdes pieuses, p. 33.
7. L. de Laincel. Avir/non et le Cumlal, p. 217.
8. Sor.'au et Langlais. Traditions da Maine, p. 153-154.
22
36i LES RIVIÈRES
leur pain au Rocher des Fées, une baguetfe grâce à laquelle elle
pouvait, en frappant le ruisseau, le traverser sans se mouiller. Elle le
passa maintes fois, mais un jour qu'elle avait dérobé quelque chose,
les eaux ne s'écartèrent plus devant elle comme d'habitude'. Le
domestique du fils de Charlemagne, héros d'un conte haut-breton,
poursuivi par des bêtes féroces, touche avec sa baguette une rivière
qui lui livre aussitcM passage et se referme pour engloutir les animaux
qui s'y étaient aventurés à sa suite-. Un bonhomme qui va trouver
le Vent frappe une rivière avec une baguelte magique, et un chemin
s'ouvre au milieu ^ La fille de la mère des Vents donne à un jeune
garçon un des poilsde Tramontane, en lui disant que lorsqu'il trouvera
un ruisseau, il n'aura qu'à jeter le poil dans l'eau, pour que le ht
devienne aussitôt àsec\
Un épisode d'un roman de chevalerie, qui est peut-être emprunté à
une tradition populaire, parle d'une rivière qui crût miraculeusement
pour permettre à un héros de la traverser à la nage : lorsque le duc
Richard arriva sur les bords de l'infranchissable fleuve Flagol, dont la
rive était si haute que celait tout ce qu'un homme pouvait faire de
jeter une pierre du haut en bas, par le vouloir de Dieu, la rivière s'enfla
de telle sorte que l'eau passait par dessus la rive, si bien qu'on pouvait
nager sans rien craindre. Dieu envoya un cerf qui la traversa devant
Richard ; celui-ci le suivit se recommandant à Dieu et se trouva
aussitôt de l'autre bord : mais les païens ne purent le poursuivre, car
incontinent la rivière se remit en son lit '.
Dans quelques contes le héros, pour arriverdans le mondesurnaturel,
est obligé de franchir une rivière, où se trouve un passeur, qui est
condamné à remplir ces fonctions pendant des centaines d'années, à
moins qu'un voyageur, étant dans son bateau, ne lui dise où il va, ou,
au retour, d'où il vient. Le passager qui répondrait à cette question
serait contraint de prendre sa place; la même chose lui arriverait s'il
gardait à la main la mèche que le passeur lui présente pour allumer
sa pipe\ Parfois il doit éviter d'entrer dans la barque à reculons, sous
peine de remplacer pour toujours le batelier '.
1. J.-F. Cerquand. Légendes du pays basque, t. Il, p. o'-o8.
2. Paul Stîbillot. Contes de la Haute-Bretagne, t. 11, p. 113.
3. Paul Sébillot, ibid., t. 111, p. 23t.
4. J.-B. Andrews. Coules ligures, p. Irio.
5. Le Roman de Fiernbras, ch. 30.
6. h.-M. Luzei. Contes de Basse-Bretagne, t. 1, p. 102 et 103, 129 et 13i.
7. E, Cosquin. Contes de Lorraine, t. I. p. 210, 215.
HÉRO ET LÉANDRE 365
Plusieurs chansons que Ion peut désigner sous le nom de Flambeau
d'amour, sont un arrangement populaire de l'aventure de Héro et
Léandre '. En Franche-Comté, la légende est connue sur les bords de
la Loue, qui lui doit son nom de Val d'Amour, et la tour au
bord de la mer est devenue une tour féodale. Au château de Rouge-
mont, demeurait jadis une belle demoiselle, dont l'amoureux, quj
iiabitait (îermigney, descendait pour la voir la rivière à travers ses
mille circuits et ses mille écucils ; sa nacelle chavira et il périt sous
les eaux. Le peuple dit que cette mort a été causée par une erreur de
la jeune dame qui, cette nuit-là, avait éteint sur la fenêtre de sa tour
une lampe qui devait servir de phare à ce cher navigateur-. On raconte
dans tout le bassin de la Loue, en lui assignant comme théâtre divers
endroits de la vallée, qu'à l'époque oii cette rivière formait un lac
étroit entre deux longues chaînes de rochers, borné par une digue
dont il ne reste plus aucun vestige, un jeune homme amoureux de la
tille d'un seigneur, montait dans un canot lorsque la lune était à son
décours et traversait le lac, guidé par un fanal que la nourrice de la
demoiselle allumait à une des fenêtres du château. Mais cette femme
méchante et cupide, quand elle s'aperçut que l'amoureux n'avait plus
d'argent, souffla une nuit le cierge, et le pauvre amant se noya. Une
chanson populaire de la Franche-Comté se rapportait à cette aventure:
Le bel amanl s'est embarqué
Parmi les eaux, parmi les ondes,
A mis le pied sur le bateau,
N'a plus vu ni ciel ni llambeau.
Le lac flottant l'a enlevé
Parmi ses eaux, parmi ses ondes,
Le lac a repris son courroux,
L'envoie accoster à la tour ^
Il n'est plus question de lumière conductrice dans une ancienne
légende qui se rattache au même thème : elle figure dans une vie de
saint Magloire, écrite en prose latine vers le IX*' siècle, et dans un
poème français du XIV" siècle. Un serf du monastère auquel saint
Suliac avait confié la charge de maître-queux, traversait presque
chaque soir la Rance pour aller voir sur la rive opposée une jeune fille
1. George Doncieux. Romancero populaire français, p. 280 et suiv.
2. D..Monnier et A. Vingtrinier. Traditions de la Franche-Coinlé, p. 470.
3. Ch. Thuriet. Traditions populaires du Doiibs, p. 18, 163 et suiv. ; Trad. pop.
de la Haule-Saône et du Jura, p. '294 et suiv.
366 LES RIVIÈRES
dont il était amoureux, et le lendemain matin, il réfaisait, avant le
jour, le même trajet ; une nuit, il fut enlacé dans les plis d'un congre
énorme qui s'efforçait de l'entraîner sous les eaux ; il allait succombar
lorsque saint Magioire lui apparut, et lui dit de frapper le poisson
monstrueux avec son couteau de cuisinier. Il obéit et laissant la lame
dans la plaie, il aborda sain et sauf sur le rivage. Lorsque les pécheurs
vinrent offrir les poissons aux moines, il reconnut le congre, mais
s'étonna de ne pas voir son couteau ; on éventra le monstre, et on le
retrouva dans ses entrailles; l'abbé affranchit le maîlre-queux et l'unit
à la jeune fille qu'il allait voir au péril de sa vie'. Le souvenir de cet
épisode n'est pas complètement oublié dans ce pays, mais la légende
est assez fruste : il s'agit aussi d'un jeune homme qui faisait chaque
jour la traversée de la Rance à la nage, et qui périt dans le trajet; sa
fiancée est avertie de sa mort par une fée-. Prés de Bains un autre
amant eut une destinée aussi tragique ; surpris par le père de la jeune
châtelaine qu'il allait visiter chaque soir, il fut avec elle, précipité du
haut d'un rocher dans la rivière K
Le souvenir des bateaux chargés de passer les morts s'attache à des
rivières, mais comme dans les exemples relevés jusqu'ici il s'agit
toujours de celles qui sont navigables à l'aide de la marée, j'en ai parlé
en même temps que des autres navires des trépassés. Au XIII^ siècle,
Gervaise de Tilbury constatait la coutume de confier au courant du
Rhône les cercueils eux-mêmes. Le cimetière d'Arles était destiné à
recevoir les corps de ceux qui s'étaient distingués par leur piété ou
leur zèle pour la religion chrétienne. Quelquefois on descendait sur les
Ilots du Rhône la bière de celui qui s'était rendu digne de cet honneur:
on la laissait flotter toute seule, et elle arrivait toujours à la porte du
cimetière, où les gens qui en avaient la garde la prenaient et faisaient
les funérailles; ordinairement on mettait pour eux quelque argent
dans la bière. On assurait que jamais elle ne s'arrêtait ailleurs, et que
jamais elle ne dépassait le cimetière. Il arriva une fois que des jeunes
gens arrêtèrent un de ces cercueils à la hauteur de la ville deTarascon,
et ayant pris l'argent, ils le repoussèrent dans le fleuve : mais au lieu
de descendre, il se mit à tournoyer sans avancer, malgré les efforts des
voleurs pour l'éloigner du bord. Le fait s'ébruita, et on les obligea à
restituer l'argent ; dès qu'il fut replacé dans la bière, elle partit et s'en
alla tout droit au cimetière *.
1. A. de La Borderie. Mosaïque bretonne, n" XIV. analj'sé dans Paul Sébillot.
Légendes locales, t. II, p. 196-198.
2. Elvire de Cerny. Sainl-SuUac et ses tradilions, p. 20-21.
■i. P. Bézier. Inventaire des Méqalillies de l'Ille-et- Vilaine, p. Vol.
't. Otia imperialia, p. 42-43.
LES HATEAUX DE PASSAGE 307
C'est peiit-olre par une survivance inconsciente d'un usage ancien
qui se rattachait peul-èlre à un culte, qu'autrefois les ouvriers de
Grenoble allumaient, pour annoncer la fin des veillées, des chandelles
placées aux quatre coins d'une planche, qu'ils lançaient sur l'Isère et
ses affluents, ef ils disaient qu'ils embarquaient « les veillées pour
Beaucaire ». Dans les Vosges les enfants mettaient à flolter de
semblables petits radeaux, à la même époque. A Remiremont celle
coutume cessa vers 1870' ; mais une petite cérémonie du même genre
a longtemps subsisté dans le Vaucluse : le vingt-cinq mars, les Tavel-
leuses, jeunes filles qui travaillent aux moulins à dévider la soie,
appelés Tavelles, se réunissaient pour faire une sorte de radeau qu'elles
enguirlandaient de rubans et de rameaux de buis. Elles y plaçaient des
poupées et un certain nombre de coquilles d'escargots garnies d'huile
et de mèches qu'elles allumaient, puis elles abandonnaient l'esquif sur
le courant du ruisseau le plus voisin de la fabrique, et le suivaient
en chantant jusqu'à ce qu'un obstacle eût fait sombrer la frôle embar-
cation -.
Les contes et les légendes parlent assez souvent de navires qui,
lorsque le héros est à leur bord, se mettent en marche sans que
personne les conduise. Ce prodige eut lieu lorsque saint (iohard, évèque
de Nantes, eut été décapité par les Normands : « il se leva sur pieds,, et
tenant sa teste dans ses mains, il se rendit au bord de la Loire, et
entra dans un bateau qui s'y trouva miraculeusement disposé ayant
deux flambeaux allumés de costé et d'autre, lequel remonla La Loyre,
sans voiles ni rames » ^
Un esquif imaginaire figure dans les croyances enfantines de la
Wallonie : autrefois à Liège, les petits enfants croyaient qu'au moment
où les cloches reviennent de Rome, ou le jour de Pâques, un bateau
d'osier arrivait sur la Meuse, et leur apportait des œufs de Pâques ''.
Plusieurs souvenirs légendaires s'attachent aux bateaux plats qui
transportaient les voyageurs d'une berge à l'autre des rivières, et qui
étaient nombreux à l'époque où les ponts étaient plus espacés qu'au-
jourd'hui. Quelquefois ils recevaient à leur bord des passagers qui
appartenaient, non pas au monde des morts, mais à celui de la
lycanthropie ou des chasses fantastiques.
1. Richard. Traditions de Lorraine, p. 170-171; L.-F. Sauvé. Le Folk- Love des
Hautes-Vosfjes, p. 57.
2. Ptiiiippe Rey, in Revue des Trad. pop., t. I, p. .^G5.
3. Albert Le Grand. Vies des saints de Bretagne, saint 'îotiard, § 9,
4. Aug. Hock. Mœurs et Coutumes au pays de Liège, p. 214.
368 LES RIVIÈRES
Le passeur du bac de la Bataille, près de Glécy, entendait souvent à
minuit, une voix le héler de l'autre rive. Réveillé en sursaut, et poussé
par une force irrésistible, il démarrait le bateau, passait la rivière et
trouvait une dame plus pâle que les vêtements blancs qui la couvraient.
Elle prenait place à l'arrière, et le bac repartait ; mais à mesure qu'il
avançait, il s'enfonçait dans l'eau comme s'il eût été trop chargé.
Lorsque, transi de peur, l'homme se retournait, la forme blanche avait
disparu, et le bac revenait à flot. Longtemps le passeur n'osa se
soustraire à ce supplice ; mais ayant pris conseil du sacristain, il
s'embusqua derrière le vieux saule où il avait coutume d'amarrer son
embai'cation. A minuit, quand l'appel se fit entendre et que la forme
blanche se montra sur l'autre rive, il visa et tira la balle bénite que
lui avait remise le sacristain. Le coup avait porté, car il vit le fantôme
s'enfuir en poussant des cris déchirants. Le lendemain des laboureurs
trouvèrent, étendu sur la bruyère de Noron, le corps d'une jeune fille,
admirablement belle, couverte de la haire d'un varou par dessus ses
vêtements. Elle avait au côté une large blessure que lui avait faite le
passeur. La tradition ajoute qu'en expiation d'une faute cachée, elle
devait accomplir pendant sept années ces courses nocturnes' .
Pour se dérober aux atteintes des chasseurs, les loups descendaient
avec leur maître vers la Loire, que le batelier de Chambon leur faisait
traverser sur son bateau. Arrivé à l'autre bord, le meneur de loups
soldait exactement le prix du passage et les bêtes se dispersaient dans
les bois'-. Ce conducteur de fauves n'était pas toujours aussi conscien-
cieux : Le passager de la Tour en Poitou s'entendit appeler au milieu
de la nuit, et quand il eut conduit son bateau de l'autre côté de la
rivière, il y sauta au moins trente loups, avec l'homme qui les menait.
Celui-ci lui dit de ne pas avoir peur, et quand ils furent passés, il lui
donna un écu de trois francs. Mais lorsque revenu chez lui, l'homme
regarda son argent à la chandelle, il vit que c'était une feuille de chêne ■^.
On racontait en 1847 que, quatre-vingts ans auparavant, le pontonnier de
Condes fut réveillé la nuit par une voix qui criait: A la barque ! Quand
il eut conduit sa nacelle sur l'autre rive, il vit un grand monsieur,
couvert d'un grand chapeau, armé d'un grand fusil et suivi dune
meute nombreuse. Le chasseur sauta dans la barque, et après lui ses
chiens qui chargeaient le frôle esquif d'un poids énorme. En mettant
pied à terre, le passager mit dans la main du batelier une poignée de
pièces d'or; mais lorsque l'homme voulut compter les louis qu'il avait
1. J. Lecœur. Esgtiisses du Bocage normand, t. II, p. 406.
2. Velay et Auvergne, p. 3-4.
3. Léon Pineau. Le Folk-Lore du Poitou, p. 121,
LES BATEAUX DR PASSAGE 369
reçus, il ne trouva plus que des feuilles de huis; il se souvint que c'était
la veille des Rois, et il vit bien qu'il venait de passer le roi Hérode et
sa meule *.
Quelquefois un être gigantesque ou diabolique prenait la place du
j)aisible passeur. La goutte de l'Uurgon, sur la Loire, entre Saint
Maurice et Yilleret, rend un bruit formidable lorsque vient le dégel,
et les paysans disent que c'est l'ogre, logé dans les flancs de la gorge
voisine, qui rugit ainsi. Ce géant amenait sur la rivière un bac attaché
à une corde qui, sans que l'on vît personne, conduisait de l'autre côté
le voyageur attardé. Là, l'Ourgon, haut comme un mât de bateau,
portant le grand chapeau des mariniers de Saint-llambert, la culotte
de velours et la ceinture rouge, se présentait devant l'imprudent, et
si celui-ci n'avait la précaution de fuir à toutes jambes en faisant vœu
de brûler, à Notre-Dame de Vernay, un cierge gros comme un aviron,
il le forçait à diner avec lui, et le voyageur ne revenait jamais"'. Aux
environs de Liège, on parlait d'un passeur d'eau appelé le gaie Monsieu,
le bien vêtu, qui avait des souliers pointus, où des griffes dépassaient.
Cette espèce de démon jouait de mauvais tours à tout le monde et au.v
jeunes tilles en particulier. C'était à la brune, au milieu du tleuve,
qu'il leur jetait un sort: aussi les amoureux ne laissaient pas leur
moncœur (leur belle) traverser la Meuse sans leur père ou leurs frères^.
D'autres bateliers, sans appartenir au monde satanique,^ étaient
dangereux pour leurs passagères, et la légende des bords de l'Ain qui
raconte la terrible punition de l'un d'eux, avait probablement pour
point de départ un fait réel. Le passeur du Porein exigeait, outre son
salaire, un baiser de toute jeune femme ou jeune fille qui entrait dans
son bateau. Un soir, il vit s'avancer une veuve toute habillée de noir, qui
entra dans la barque et tomba, tout en larmes, sur un banc. Sous ce man-
teau de deuil, le batelier crut deviner une femme jeune, peut-être jolie.
Dès qu'il fut éloigné du l)ord, il s'élança vers la passagère et voulut la
prendre dans ses bras ; elle résista, elle protesta, supplia, cria ; mais
elle était loin de tout secours et nul ne lui répondit. La malheureuse
fléchit; et il s'approcha d'elle pour l'embrasser. Mais la veuve rejeta
son manteau, sa robe et ses voiles, et le batelier épouvanté vil qu'il
tenait dans ses bras le prince des ténèbres, qui le regardait en
ricanant. « Tu es à moi, lui dit-il. et c'est moi qui t'embrasserai. »
Alors, il brisa la corde qui retenait la barque, prit dans ses bras de fer
le misérable, et le couvrit d'un manteau de feu qui, bientôt, les entoura
1. D. Monnier et A. Vingtrinier. Tradilions de la Franche-Comlé, p. 86 87.
2. Noëlas. Léf/endes f'oréziennes, p. 328-337.
3. August:: Hocli. Supplément -tttu: croyances, etc. du pays de Liège. Liège, 1887,
p. 44.
370 LES RIVIÈRES
tous deux ; puis, brillant comme doux torches vivantes dont les
tlammes éclairaient la nuit, ["homme et l'Esprit commencèrent un
voyage fantastique ; la barque descendit la rivière, arriva sur le Rhône,
traversa Lyon, Vienne. Valence, Avignon, Arles. Attirés par des cris
afTreux, les riverains voyaient briller comme un météore ces deux
corps qui brCdaient en se tenant embrassés. Au matin, la barque et les
voyageurs disparurent dans les tlots de la mer'.
Plusieurs chansons populaires parlent aussi de passeurs qui se
montrent galants jusqu'à la violence, à l'égard des jeunes filles qui se
trouvent seules avec eux dans le bac isolé : parfois celles-ci ne pouvant
leur résister, y perdent « leur avantage », à moins que, par persuasion,
elles ne se laissent ravir « leur cœur volage ». Une série plus nom-
breuse célèbre les batelières adroites qui, en employant la ruse, se
débarrassent de passagers trop entreprenants ^ Ce thème était popu-
laire au XVP siècle, et sans doute auparavant. La reine de Navarre
raconte qu"au port de Coullon, près de Niort, une batelière qui, de
jour et de nuit, faisait passer un chacun, fut sollicitée par deux
cordeliers, qui même voulaient la prendre par force, ou, si elle refusait,
la jeter dans la rivière. Elle feint de se rendre à leurs désirs, mais en
demandant que chacun ait son tour. Ils y consentent, et elle va
déposer le plus jeune dans une île, puis elle conduit l'autre à une
seconde île oi^i elle doit débarquer avec lui. Pendant qu'elle fait mine
d'attaclier son bateau à un arbre, elle lui dit de descendre le premier
pour chercher un endroit propice; mais dès qu'il est à terre, elle
donne un coup de pied au tronc de l'arbre et repousse sa barque au
large, en se moquant de la mésaventure des deux moines ^
Le sujet de la batelière a inspiré plusieurs chansons populaires qui
ne diffèrent que par l'introduction et les incidents. Tantôt l'héroïne
feint de céder par caprice, tantôt pour inspirer moins de défiance, elle
ne consent à se rendre que contre argent comptant ; mais le dénoue-
ment est le même :
Quand ils fur'nt prêts à débarquer
Le monsieur sauta le premier,
Mais il n'eut pas mis sitôt pied à terre
Qu'la batelière recula sa navière :
Et quelquefois, narguant son galant, elle lui fait une morale
ironique, ou
1. Aimé Viogtrinier, in L'Express de Lyon, 18 octobre 1898.
2. J. Bujeaud. Chants populaires de l'Ouest, t. l, p. 240 : Charles Guillon. Chan-
sons populaires de l'Ain, p. I.'ÎO.
3. L'Beptaméron. V^ nouvelle, p. 42-43, éd. Delahays.
LES PASS.-VilES DIFFICILES 371
Tout en chantant, la jolie batelière,
s'éloigiio (lu rivage où elle a dépos('' ramoiireux déconfit '.
Quoique des bateaux de passage aient été parfois chavirés ou sub-
mergés, entraînant de nombreuses victimes au fond des eaux, ces
catastrophes ont rarement pris la forme légendaire. On la rencontre
cependant en Velay ; Un jour que le bateau de (^hangeac transportait
un grand uonibr»; de personnes, il avait accompli la moitié de sa
course, quand une exj)losi()n pareille à celle d'une pièce d'artillerie se
lit entendre. On vit ù l'instant même une étoile se détacher du tirma-
ment, et tomber en ligne droite sur l'esquif, qu'elle brisa en mille
pièces-.
Suivant des croyances assez répandues, les rivières et même les
ruisseaux sont pour certaines catégories d'êtres difficiles ou même
impossibles à traverser. Dans le Mentonnais, les sorcières passent
avec peine l'eau courante ^ ; les magiciens des contes populaires inter-
rompent leur route quand ils la [rencontrent S et l'on croit dans plu-
sieurs pays que les morts ne peuvent revenir à la maison où ils ont vécu
s'ils en sont séparés par une rivière qui n'a pas de pont^. Dans les
Cùtes-du-Nord un ruisseau, si petit qu'il soit, arrête les abeilles qui
essaiment.
Les cours d'eau forment aussi une sorte de barrière contre les
maladies épidémiques : en Basse-Bretagne, la Peste, qui voyage ordi-
nairement sous la figure d'une femme, est obligée de demander à un
clirétien de la prendre en croupe sur son cheval, de la recevoir dans
son bateau, ou de la porter sur son dos, lorsqu'une rivière la sépare
du lieu où elle a dessein de se rendre''. En Ille-et-Vilaine, si l'on
franchit le ruisseau qui coule entre une commune indemne, et celle où
règne une maladie telle que la variole, on est exposé à la gagner \
Le passage de l'eau peut encore avoir de l'influence sur le cours
d'une affection morbide : dans le Meutonais on risque d'attraper un
erysipéle si on la franchit ayant mal aux dents"; en Vendée un paysan
atteint d'un mal quelconque pour lequel l'enflure est à craindre, se
1. Charles Beauquier. Chansons populaires de la F tanche- Coin lé, [>. 40; Charles
Guillon. Chansons populaires de l'Ain, p. 52; cf. bujeaud. Chansons pop. de VOuest,
t. Il, p. 308 ; comte de Puymaigre. Chansons pop. du pays messin, t. I, p. 186.
2. Veluy et Auvergne, p. 44-45.
3. J.-B. Andrews, in Rev. des Trad. pop., t. IX, p. 255.
4. F. -M. Luzel. Contes de Basse-Bretuqne, t. 11, p. 67 ; Paul Sébillot. Contes, t.
111, p. 39.
5. Paul Sébillot, in Eev. des Trad. pop., t. XV, p. 626 et suiv.
6. H. de la Villemarqué. Barzaz-lireiz, p. 56; E. Souvestre. Le Foyer breton,
t. Il, p. 162 ; A. Le Braz. Légende de la Mort, t. 1, p. 120.
7. Hev. des Trad. pop., t. il, p. 240.
8. J.-B. Andrews, iu Reo. des Trad. pop., t. IX, p. 262.
372 LES RIVIÈRES
gardera bien de traverser une rivière sans avoir du sel dans sa poche,
persuadé que sans ce préservatif, la marée d'enllure le prendrait
bientôt après'.
§ 4. LES RIVIÈRES ET LA SORCELLERIE
D'après une croyance qui semble assez répandue dans les pays de
montagnes, les tempestaires viennent préparer leurs conjurations près
des cours deau, moins souvent toutefois que sur le bord des lacs et
des fontaines : en Auvergne on aurait fait un mauvais parti à celui que
l'on aurait vu agiter l'eau d'une rivière - ; dans le Bourbonnais, un
montagnard assurait que lors dun des orages qui venaient d'éclater,
il avait aperçu un charbonnier de taille énorme qui frappait à coups
de baguette un ruisseau au milieu d'une forêts En Franche-Comté on
croyait que les «bons cousins charbonniers», quand ils se rassemblaient
pour se divertir dans un lieu écarté, à l'ombre d'un chêne et au bord
d'un ruisseau, s'occupaient malignement à faire la pluie, la grêle et les
tempêtes ^. Ailleurs, c'étaient des prêtres qui se livraient à cette
coupable pratique. En Saintonge, les curés pouvaient produire la grêle
en battant avec une petite verge les eaux d'une rivière ■. On raconte en
Limousin qu'au temps jadis le curé de Beaumont et celui de Saint-
Salvadour s'étant arrêtés près d'un ruisseau, avant de le traverser,
prirent quelques gouttes d'eau dans le creux de leur main, les
répandirent vers les quatre points cardinaux en faisant des signes
de croix, avec quelques paroles, et reprirent chacun le chemin de
sa paroisse. Ils n'avaient pas fait cinq mètres chacun, que le tonnerre
se mit à gronder, et qu'il tomba des torrents de pluie et de grêle ^
Les sorciers, sans doute pour accomplir des malélices analogues, se
réunissaient parfois dans le voisinage des eaux courantes : ceux de
Panjas et de Lanjusan tenaient leur sabbat près d'un pont, comme
certaines sorcières du pays basque'.
Les rivières servent aussi, plus rarement que les eaux stagnantes, à
des actes d'ensorcellement ou de désensorcellement: En 1793, les
devins de la Sologne décidèrent de tuer toutes les femmes ; mais pour
cela, il fallait avoir deux ou trois gouttes au moins de lait de femme. Us
1. Léo Desaivre. Le Monde fantastique, p. 16.
2. Abbé Grivel. Chroniques du Livradois, p. 50.
3. Ach Allier. L'ancien Bourbonnais. Voy. pilt., t. II, p. 296.
4. Monnier. Vestiges d'antiquités dans le Jui-assien, in Soc. des .\ntiq., 1823,
p. 402.
."i. J.-M. Noguès. Mœurs d'autrefois en Saintonge, p. 214.
6. Abbé M. -M. Gorse. Au bas pays de Lirnosin, p. 16.
7. P. Duffard. L'Armagnac noir^ p. 93; Juliea Yinson. Le Folk-Lore du pays
basque, p. 18.
CULTES ET OBSERVANCES 373
allèrent en demander à une nourrice; celle-ci, sur le conseil de son
mari, leur donna du lait de chatte dans une petite bouteille. Les sorciers
se rendirent sur la rivière du Cosson ; là, avec de grandes gaules, ils
se mirent à battre l'eau, où ils vidèrent le lait de la chatte, en faisant
de grandes contorsions. Aussitôt le soleil pâlit, la terre trembla et tous
les chats périrent à plus de vingt lieues à la ronde '. Dans les Hautes-
Vosges, quand on s'apercevait qu'une vache avait été ensorcelée, on
allait la traire après minuit, et après avoir jeté une poignée de fumier
sur les quelques gouttes de lait qu'elle avait données, on se rendait à
la rivière la plus rapprochée de la maison ; on y vidait le seau en
tournant le dos au courant, et l'on disait : « Voilà pour celui ou celle
qui trait ma vache. » Désormais le sorcier trouvait du fumier dans son
lait 2.
Les rivières constituent aussi un obstacle contre les maléfices.
Certains sorciers du Finistère qui ont le pouvoir d'attirer dans leurs
jattes la crème de leurs voisins, même d'un village à l'autre, ne
réussissent à l'exercer que si aucun ruisseau ne les sépare '.
Les loups-garous sont moins souvent en relation avec les eaux
courantes qu'avec celles des fontiiines; cependant, d'après une croyance
girondine, lorsqu'on rencontre une personne mal baptisée qui court le
« gallout », on peut s'en débarrasser en courant vers une mare ou vers
un ruisseau, dans lequel elle s'empressera de se précipitera
§ 4. CULTE ET OBSERVANCES
Les vestiges de culte ancien et les observances singulières que l'on
a tant de fois constatées dans le voisinage des fontaines et même des
eaux dormantes, sont beaucoup plus rares sur le bord des rivières et
des ruisseaux ; mais le folk-lore de ces trois grandes divisions du
monde aquatique est, dans ses lignes principales, parallèle ou même
semblable. Comme celles des sources, les eaux courantes sont res-
pectées, et l'on ne doit les souiller par aucun acte impur; il est même
interdit d'y cracher : en Haute-Bretagne pour détourner les gens de
cet acte, on dit que c'est un péché, et que celui qui crache dans un
ruisseau fait de l'eau bénite pour le diable ^. Parfois l'onde, une fois
salie, ne reprend plus sa limpidité première ; un ruisseau dont l'eau
1. Legier, ia Académie Celtique, t. II p. 209-210.
2. L.-F. Sauvé. Le Folk- Lore des Hautes-Vosges, p. 205.
3. E. Rolland. Faune populaire, t. V, p. 95.
4. l'Yançois Daleau. Trad. de la Gironde, p. 53,
5. Paul Sébillot, in VHamme, 1884, p. 587.
374 LES HIVIÈHES
était pure jadis, devint le ruisseau des Mains sales depuis que le
bourreau qui, par ordre de Guillaume, écorcha Urimoult, y lava ses
mains sanglantes'.
Les rivières sont douées, à certaines époques de l'année, de pro-
priélés merveilleuses quelles ne possèdent qu'à ce seul moment.
Quelquefois leurs verlus, bonnes ou mauvaises, sont en relation avec
les solstices. Lo soir de la Saint-Jean, à minuit, l'eau du ruisseau de
Larou (Languedoc) se cbangeait en vin -. A Malmédy, dans la Prusse
wallonne, tous les ruisseaux éprouvent cette transformation ■*. Toute-
fois pendant les nuits privilégiées, les eaux courantes ne sont pas
sans présenter quelque danger : Celui qui boit à la rivière de llerné
(Liège) à minuit de Noël, à l'endroit appelé les Six Bacs, où les
ménagères vont d'habitude rincer leur linge, devient aveugle '*•
En Franche-Comté, la personne qui va, à ce môme instant, abreuver
les vaches à la rivière, ne doit pas se détourner ; sinon elle verrait
surgir un taureau noir qui, la prenant sur ses cornes, la promènerait
ainsi jusqu'au lever du soleil dans cette situation désagréable ^
Les rivières procurent, beaucoup plus souvent, des avantages à ceux
qui, surtout au solstice d'été, viennent s'y baigner, se lavent avec
leurs eaux ou la boivent. Jusqu'à une époque récente, on a constaté en
Wallonie des observances en i-apport avec celte idée. A Liège les
vieilles gens prétendaient que toutes celles de la terre sont bénies, le
jour de la Saint-Jean, à midi. Un peu avant cette heure, les rivages
des cours d'eau de ce pays se garnissaient de femmes et d'enfants,
portant des pots de toute espèce, et juste au moment où VAn/jelus
sonnait, ils les remplissaient d'eau pour la boire ou l'emporter à leur
demeure. Celle qui était puisée à celte heure avait toutes les verlus,
même celle de faire redevenir les jeunes personnes pures comme le
jour de leur naissance. Sur l'Ourthe, la Vesdre et la Meuse, à midi
sonnant, les mères plongeaient leurs petits enfants dans la rivière
pour les garantir des maladies présentes et futures, et les adultes se
baignaient jadis dans la Meuse après avoir fait le signe de la croix,
persuadés qu'ils étaient à l'abri de tout malheur et qu'ils pouvaient
ensuite se jeter à l'eau sans se noyer, ou naviguer sans danger sur les
fleuves^. A Huy et dans les environs, on voyait encore, en 1870, sur les
bords de la rivière de longues liles d'enfants déshabillés n'attendant
que le premier coup de la cloche pour être plongés dans l'eau. Ce bain
1. J. Lecœur. Esquisses du Bocaqe normand, t. 1, p. 402.
2. Alex. Langlade, in Revue des Trad. pop., t. \'l, p. 192.
3. Quirin Esser, in Mélusine, t. IV, col. 354.
4. Soc. arch. de Namur, t. III, p. 353.
5. Comm. de M"« Marie Collet.
6. Aug. Hock. Croyances et remèdes du pays de Liège, 3» éd., p. 92-94.
BÉNÉDICTIONS ET PROCESSIONS 375
leur fortifiait les jambes ; les adultes qui les avaient faibles les
mettaient également dans l'eau: d'autres sy lavaient le visage et la
poitrine, ou en emportaient chez eux ; elle ne se gâtait point et était
bénite comme celle de l'église '.
Kn France où les immersions dans la mer à l'époque du solstice d'été
et de quelques autres fêtes étaient naguère encore usitées, elles avaient
lieu beaucoup plus i-arement dans les rivières. Pourtant dans le Viva-
rais, on s'y baignait la veille de la Saint-Jean pour être préservé de
toute maladie '-.
A Saint-Pierre-les-bJglises, on conduisait les brebis à la rivière le jour
de cette fête, pour les y laver, dans la persuasion que par là elles
étaient garanties de tout mal jusqu'à l'année suivante '. En Normandie,
l'eau puisée à la rivière le jour de Pâques, avant le lever du soleil,
conservait au visage une grande fraîcheur ; dans le Hocage iNormand,
si on se lavait à la même heure dans les eaux courantes, on avait le
corps et le visage frais pendant un an '*.
C'était probablement pour donner une apparence chrétienne à ces
pratiques d'origine païenne que, il y a une cinquantaine d'années, on
bénissait dans quelques villages près d'Ougrée, contrée voisine de
Liège, les e;iux de la Meuse, en y plongeant au premier coup de midi
une statue de saint Jean-Baptiste; près de Verviers, on sonne encore
à midi les cloches pour bénir l'eau '.
L'usage de former des processions sur les rivières, ou de les bénir à
des époques déterminées, a dû être assez répandu autrefois ; de nos jours
on le constate assez rarement, et il semble même en voie de disparition.
Au XVII" siècle, on faisait, à Toulouse, au temps des Rogations (le
troisième et dernier jour), une procession sur la rivière, qui est ainsi
décrite par un contemporain : On s'assemble à certain endroict de la
ville appelé le Chasteau où dans plusieurs batteaux couvertz et ombragés
de feuillage prennent place ceux qui veulent : trois ou quatre en sont
exceptez, dont l'un est particulièrement destiné pour des prestres ou
religieux bénédictins, et les autres pour des joueurs de tambour, de
hautbois et de violon. En cet ordre, on descend le long de la Garonne
jusques au dessoubz de l'église de la Daurade. Durant lequel cours,
un père bénédictin que deux hommes tiennent et gardent soigneu*
sèment, après des signes de croix faits sur l'eau, plonge dedans
souventefois une croix qu'il a attachée à ses poings. Aussy tandis que
cette procession tlolte;de la sorte, vous entendez le son des violons,
1. Baron de Reinsberg-Duringsfel 1. Tradilionn de la Belgique, t. I, p. 420-421.
2. 11. Vaschalde. Sup. du Vivarai.'^, p. 22.
3. Léo Desaivre. Le Noyer et le l'ommier, p. 10.
4. A. deiNore. Coulumes, p. 261 ; J. Lecœur. Esq. du Bocaqe, t. Il, p. 5,
5. Reinsberg-Duringsfeld. Traditions de la Belgique, t I, p. .421,
376 LES RIVIÈRES
dos liautbois et des tambours, interrompu parfois du bruit de quelques
mousquetades, boettes ou pétards que l'on tire... Celte dévotion faict
croire que l'eau ne deviendra point corrompue ni pestiférée '. Dans le
Caorsin, le clergé monte encore dans une barque le jour de l'Ascension,
et bénit les eaux du Lot -.
De même que les fontaines, mais bien plus rarement, les ruisseaux
ont le privilège de procurer la chance à ceux qui accomplissent
certains rites sur leurs bords. Les jeunes gens, avant de tirer au sort,
vont se laver les mains, afin d'avoir un bon numéro, dans un ruisseau
de la Loire-Inférieure, non loin de Saint-Père en Retz\ Les jeunes
filles désireuses de se marier dans l'année, devaient marcher sur les
pierres d'un ruisseau voisin de la chapelle de Saint-Roger d'Elan. Les
épouses stériles ne manquaient pas d'avoir des enfants, si elles buvaient
avec confiance l'eau de ce ruisselet*.
Aux environs de Uouen, les épingles à cheveux ont été substituées
aux épingles antiques. Les jeunes normandes qui implorent sainte
Catherine pour avoir un époux, jettent quelques-unes des leurs dans
le ruisseau qui sort de la fontaine Sainte-Catherine à Mortemer, en
récitant une prière composée de trois strophes, dues sans doute à
quelque rimeur de village '.
Les eaux courantes, en raison de leur mobilité, sont moins propres
que celles des fontaines à refléter les objets ou les personnes : aussi
elles ne constituent pas comme elles, une sorte de miroir où se peignent
les événements futurs, et il ne semble pas qu'on aille les consulter
pour les connaître. L'apparition dont parle une légende de Basse-
Bretagne, n'a pas été provoquée par celui qui en est témoin : une
petite pâtoure qui s'amusait au bord d'une rivière, à un endroit où
elle coulait doucement, vit se dessiner dans l'eau la figure et tout le
corps de son maître ; s'étant retournée, elle n'aperçut personne, et en
rentrant à la maison elle s'assura qu'il n'avait pas été de ce côté ; dans
la nuit^ son maître mourut: elle avait vu son intersigne ^
On a relevé en plusieurs pays de France, et sans doute la liste est
incomplète, l'usage païen d'origine, mais souvent christianisé par
l'intervention du clergé, qui consiste m plonger dans les rivières les
statues des saints. Quelquefois celte immersion est faite par des gens
i. Léon Godefroy. Relation d'un voyaqe faicl (en 1638'', depuis la ville de Thoulouze
indivisément jusques à Amboize. Bibl. Nat. fr., 2579, p. 286. Extraits de ce manus-
crit par Léo Desaivre. in Bev. des Trad. pop., t. XVII, p. 113.
2. Comm. de .M. de Beaurepaire-Froment.
3. Rev. des Trad. pop., t. XVA, p. o'2.
4. A. Meyrac. Villes et villar^es des Ardennes, p. Ho,
0. L. de Vesly, in La Normandie, février 1903, p. ôl.
6. k. Le Braz. La Légende de la morl, t. 1, p. 43-4i>.
l'immersion des statues 377
mécon lents de n'avoir pas été sufTisamnient prolôgés par l'effigie à
laqnelle ils s'adressaient, et qui veulent lui témoigner leur ressen-
timent, afin qu'une autre fois elle remplisse mieux son devoir. Elle
était sans doute pratiquée bien avant le XVI* siècle, où elle avait lieu
presque dans le voisinage de J^aris : Ceux de Villeneuve-Saint-Ueorges,
ne se contentèrent pas de dire des iniures à saint Georges de ce qu'il
avoit laissé geler les vignes le propre iour de sa feste, mais le ietterent
en la riuiere de Seine où il cuida esirc gelé aussi bien que la vigne'.
Saint Révérien, qui était autrefois invoqué en temps de sécheresse par
les gens de Beaune, leur ayant donné trop d'eau, fut précipité par eux
dansla rivière-. En 1184, lors d'une inondation, les habitants de Blagnac
forcèrent leur curé à jeter dans la Garonne, l'image du patron saint
Exupère^ Les jeunes tilles qui, désireuses de se marier se rendaient à
la chapelle de saint Biaise, près du pont de la Balme, dans IWin,
adressaient au saint une prière qui.se terminait par la meuace de jeter
sa statue dans le Rhône s'il ne les avait pas exaucées dans l'année ^
Les plus nombreux exemples de bains de statues, et ceux dans
lesquels le clergé joue un rôle, parfois un peu forcé, sont en relation
avec le temps ou la santé. Lorsqu'il y avait des sécheresses prolongées,
les habitants de Perpignan demandaient à l'abbé de Sainl-.Martin du
Canigo, les reliques de saint Galderic, que l'on promenait procession-
nellement à plusieurs reprises : à l'une d'elles, la châsse était portée
sur le bord de la rivière du Tôt, et on plongeait le buste dans l'eau.
Le crédit de saint Galderic ayant un peu baissé à la suite de processions
infructueuses, les consuls tirent venir en 1612 les reliques des saints
Abdon et Sennen qui furent baignées en grande pompe dans la
rivière ^.
A Collobrières, si les prières adressées à saint Pons n'étaient pas
efficaces, et si la pluie se faisait trop désirer, on portait cérémonieu-
sement sa statue dans le quartier qui avoisine la rivière, et on la
trempait, irrévérencieusement, trois fois dans l'eau, pour lui exprimer
le désir d'avoir de la pluie et aussi le mécontentement qu'on avait
contre lui parce qu'il n'avait pas fait pleuvoir*"'. En Limousin, l'immer-
sion des statues «les saints pour attirer l'eau est fréquente : on va
plonger celle de sainte Anne dans l'Eyge, et en bien d'autres rivières,
on accomplit le même rite : c'est ce qu'on appelle auar charchor l'aigua,
1 . Henri Esticnne. Apolof/ie pour Hérodole, 1. I. ch. 39.
2. Mme >;. Guyot, in [iev. des l'rad. ■pop., t. XIX, p. 21!).
3. L. Duval. Esquisses marchoises, p. 135, d'ap. Lavigne, HisL. de Blarjnac. Tou-
louse, 1815.
4. A. Callet, in Eev. des Trad. pop., t. XVIII, p. 50J.
o. Henry. Le Guide en Houssillon, p. 122-124.
♦>. liércnger-Féraud. Superslilicns et survivances, t. 1, p. 455.
378 LES RIVIÈRES
aller chercher l'eau ' ; à Cubnezais la statue de saint Martial était aussi
baignée dans un ruisseau voisin de la Grosse-Pierre- ; celle de saint
Marcel à Glémon (Côtes-d'Or), dans la Saône ^.
Lors dune procession qui eut lieu dans le Maransin, à la suite d'une
grande sécheresse, ceux qui portaient la statue de saint Roch lui
firent prendre un bain dans l'Arrivat, tout en lui demandant de bonne
eau de pluie \
Ces immersions des efligies des saints passent aussi, dans la région
du midi, pour assurer la chance aux gens et la fertilité aux biens de
la terre. A Graveson (Bouches-du-Rhùne), on allait, il n'y a pas encore
bien longtemps, le 27 avril, jour de la fête de saint Antoine, plonger à
trois reprises la statue du patron dans le ruisseau des [.unes, en vue
d'avoir de bonnes récoltes, et d'être préservé des maladies épidémiques ;
on espérait aussi que les accouchements seraient heureux et les enfants
à l'abri d'accidents ^.
Au Beausset (Vauclusei, le jour de la fête de saint Gens, après une
messe solennelle, une procession était organisée et de vigoureux
garçons plaçaient la statue sur leurs épaules, et marchant de plus en
plus rapidement, ils allaient, suivis du clergé et des (idèles, plonger
dans la rivière, à plus de trois kilomètres de là, la statue du saint :
nombre de dévots s'y baignaient aussi, conliants dans la tradition qui
assurait que jamais on n'avait à craindre un refroidissement, et que ce
bain au contraire, assurait contre les maladies et le chagrin ^
L'usage d'arroser le prêtreconducteur du pèlerinage fait aux fontaines,
pour obtenir de la pluie, est assez répandu ; dans le Morvan autunois,
il était aussi pratiqué sur le bord des eaux courantes : Lorsqu'on allait
processionnellement demander un changement de température à la
statue de Notre-Dame du Regard, on observait au passage du ruisseau
de la Chaloire, une coutume qui était eu relation avec le vœu des
pèlerins. Si on désirait la cessation de la pluie, le curé ne devait pas se
mouiller, mais si on réclamait la cessation delà sécheresse, au moment
oîi il traversait la planche qui servait de pont, les hommes armés de
perches, frappaient l'eau à tour de bras, pour la faire jaillir sur lui, et
les femmes quittant la procession arrachaient des branches aux arbustes
et aux buissons |>our l'asperger à qui mieu.v mieux'. Une pratique
1. L. de Nussac. Fontaines en Limousin, p. 4,
2. V. Daleau. Tradilions de la Gironde, p. 58.
3. .MnieJX. Giiyot, in Rev. des Trad. pop., t. XIX, p. 'i'tl .
4. Abbé L. Dardy. Anl/iolof/ie de VAlbrel, t. Il, p. 2;i5.
5. Bétengei-Kéraiid, I. c, t. I, p. 42.
6. G. de .Mortillet, ia Bull. Soc. d'Anlhropolo;/ie, 1891, p. 310.
1. J.-G. Biilliot et ThioUier. Ln Mission de saint Martin, p. 3j.j. Ce récit fut faif
à M. R par un prêtre qui, dans son enfance, avait été témoin oculaire du fait.
LES EAUX GUÉRISSANTES 375
analogue avait Vicn lors diiiie procession faite aux mêmes intentions
à Notre-Dame de Faubouloin : arrivé au ruisseau du lieinacli, le cortège
s'arrêtait, et les pèlerins, se déchaussant prestement, puisaient dans
leurs sabots leau du ruisseau dont ils aspergeaient bon gré mal gré,
leur curé '.
Les eaux des rivières ont moins de vertus guérissantes que celles
des fontaines ; cependant il en est quelques-unes qui possèdent ce
privilège, parfois à la suite d'un événement miraculeux. Une année où
Ion avait oublié la statue de N.-D. de Divermont dans l'église de
Fumay, au lieu de la reporter pour le dimanche de la Trinité dans sa
chapelle favorite, elle descendit de son piédestal et se mit toute seule
en route pour s'y rendre ; mais comme il pleuvait, elle s'aperçut qu'elle
était souillée de boue : elle se lava dans le ruisseau qui coule au pied
des rochers de Divermont, et depuis, ses eaux ont la réputation de
guérir plusieurs maladies et principalement celles des yeux '^.
Les eaux courantes sont surtout efdcaces à un moment déterminé de
la journée, ordinairement le matin. On a vu au chapitre précédent,
que cette condition était observée près des fontaines guérissantes.
Dans le Nivernais, à défaut de fontaine, on peut se rendre, avant le
lever du soleil, vers un ruisseau, vers une rivière, n'importe lesquels,
et s'étant agenouillé, on salue la rivière en lui disant : « Bonjour,
rivière », et on la nomme par son nom. Ceci fait, on s'accroupit sur ses
bords, et on aspire une gorgée d'eau (ju'on rejette après s'en être rincé
la bouche ; on en prend ensuite une seconde qu'on avale, puis une
troisième qu'on rejette comme la première en disant : « Tiens, rivière,
voilà ma fièvre, tu me la rendras quand ton cours remontera ». On a,
comme toujours, christianisé cette pratique en recommandant de dire
ensuite acaf Pater et neuf Ave, pendant neuf jours, en l'honneur de la
sainte Vierge, qui remplace la divinité topique^.
Plusieurs de ces pratiques, de môme que celles qui ont lieu au bord
des fontaines, doivent être faites à la première heure. Aujourd'hui
encore quelques villageois viennent invoquer la rivière d'Ârroux,
pour se ilébarrasser de la fièvre ou de toute autre maladie. Les eaux
de ses petits affluents les guérissent aussi, à la condition d'observer
certaines pratiques séculaires. On doit se rendre sur leurs bords,
trois jours de suite, avant le lever du soleil, lancer cha(iue fois un
sou dans Feau^ eu prendre une gorgée et la rejeter. On invoque
1. J.-G. Bulliot et ïhioUier, 1. c, p. 358.
2. A. Meyrac. Villes et villof/es des Ardennes, p. 221.
3. Lucien Gueneau. Deux mois sftr nos sorciers, in Société académique du Niver-
nais, 1887, p. l.'il, 146.
23
380 LES RIVIÈRLS
alors la source, le ruisseau, lÂrroux, la Loire même, dans laquelle ils
tombent. Les formules varient : « Ârroux, je fapporte mon malheur,
donne-moi ton bonheur. Loire, Loire, prends mon malheur, donne-moi
ton bonheur. Bonjour, Loire, donne-moi ton bonheur, je te donnerai
mon malheur». On emploie aussi une conjuration analogue à celle
usitée en Nivernais : « Fièvre, va t'en, toi ; quand l'eau remontera, je te
reprendrai '». Dans la région nivernaise, ceux qui veulent se guérir des
maladies de la bouche vont, avant le point du jour, sur le bord d'une
rivière ou d'un étang où croissent des joncs, et y prennent trois des
plus beaux jets, qu'ils doivent bien se garder de briser en les arrachant■^
Dans les Vosges, pour se débarrasser des verrues, il faut si l'on
passe, par hasard, avant le lever du soleil, à proximité d'une rivière
dont l'eau est agitée et se couvre d'écume, se laver les mains avec
cette écume autant de fois qu'on a de verrues'.
Comme les eaux des sources, celles des rivières sont surtout puis-
santes lors de certaines fêtes, et même parfois n'ont de vertu qu'à
ce moment. L'efficacité, pour la guérison des fièvres, de l'eau du
ruisseau de Saint-Quentin, près de l'ancienne abbaye du Mas Grenier,
ne se manifeste que le jour de la fête du saint dont il porte le nom, et
seulement entre le lever et le coucher du soleil*. L'eau du Gardon, dans
la vallée de Vareille Ain], guérissait les maux de dents des enfants qui
se gargarisaient avec elle le jour de la fête de saint Jean l'Hermile, qui
vécut autrefois sur ses bords' . A Gombres (Eure-et-Loir), on conserve
l'eau puisée à. la rivière le- jour Saint-Jean, avant le lever du soleil
jusqu'à la maturité des pommes ; les cidres faits av^c elles sont meil-
leurs et se gardent mieux que les autres*^.
A Moha (Wallonie), celui qui veut se débarrasser de ses verrues, doit
tremper la main dans un ruisseau pendant que sonne un glas, en
souhaitant que le défunt dont il annonce la mort, les prenne et les
emporte dans la tombe ".
En dehors des solstices et des heures, diverses circonstances influent
sur les effets curatifs des eaux courantes, l^es eaux du ruisseau de
Chanillière à Tarare, sont bonnes pour certaines maladies, mais seule-
ment à proximité du Palet de Samson, longue pierre qui sert de pont,
et près des Noyers dansants, où les fées du voisinage venaient former
des rondes*. Les malades viennent plonger leurs membres paralysés
i. Mémoires de la Société éduenne, t. XVllJ, p. 288.
2. Lucien Guéneau, in Soc. acad. du Nivernais, 1887, p. 146.
3. L.-F. Sauvé. Le Folk-Lore des Hautes- Vosff es, p. 245.
4. Abbé Daux. Croyances du Montalbanais, 1903, p. 9.
5. Alex. Bérard, in Revue des Revues, 15 Mars 19 01.
G. Félix Chapiseau. Le l<oLk-Lore de la Reauce, t. I, p. 296,
1. E. MoDseur. Le Folklore vallon, p. 29.
8. Claudius Savoye. Le Beaujolais jjréfiisioritjue, p. 178.
LES PRÉSENTS AUX FLEUVES 381
dans l'eau du .launay, ruisseau près de la Chapelle Hermier (Vendée),
devenue curative au contact de la Pierre de Garreau*. En Ille-et-
Vilaine, un ruisseau guérit de la fièvre, depuis que, pendant la Révo-
lution, un pauvre homme nommé Gendrot fut enseveli sur ses bords;
près de là est un bouleau auquel sont attachées de petites croix, et les
croyants déposent de petites pièces de monnaie dans un trou du soP.
Dans plusieurs contes figurent des rivières qui, comme certaines
sources, rendent la vue aux aveugles qui s'y lavent les yeux ^
Les cours d'eau ont aussi de l'inlluence sur la vigueur ou la santé
des animaux. En Bretagne, le jour de la fête de saint Eloi, on avait
autrefois coutume de faire monter à poil, par un garçon robuste, les
chevaux indomptés et de leur faire franchir d'un bond le large ruisseau
qui tourne autour de la chapelle ; l'animal qui avait subi cette épreuve
l'emportait en vigueur sur tous les autres''. Un ruisseau des environs
de Morlaix assurait la fécondité aux juments qui l'avaient traversé ^
Actuellement, lors du pardon de saint Herbot, à Ploudalmezeau, on
leur fait, après la messe, sauter trois fois une petite rivière voisine de
la chapelle et de la fontaine miraculeuse''.
Les offrandes faites aux rivières par ceux qui vont leur demander la
santé sont fort rares. Cependant les fiévreux jettent des sous dans
celles des environs d'Autun, pratique aussi usitée en lUe-ct-Vilaine sur
les bords d'un ruisseau réputé curatif '.
De nombreux exemples, constatés surtout dans la région du Nord,
montrent qu'on leur faisait des présents de diverses natures pour se
mettre à l'abri des accidents, soil cjuaud on franchissait des gués, soit
lors des traversées en bateau. La coutume s'en perpétua même dans
la suite, par tradition, lorsqu'on passait sur les ponts qui leur avaient
succédé ; à Chàtelet, on découvrit près d'un pont, sur l'emplacement
d'un antique gué de la rivière, un banc entier dont la gangue argileuse
et ferrugineuse était formée de débris de toutes sortes jetés parles
voyageurs, morceaux de fer, de plomb, de cuivre, d'étain, épingles
antiques, et de monnaies, dont les plus récentes étaient du XVIP siècle ;
à Farciennes on trouva aussi des objets analogues^ ; à Rennes, quand
1. Marcel Baudouin, in Gazelle médicale, 19 décembre 1903, da. abbt de Ponde-
vie. Soc. d'ém. de la Vendée, 1887, p. 31.
2. P. Bézier. La forèl du Tlieil, p. 19-20.
3. E. Cosquin. Contes de Lorraine, t. I, p. 8u : A. Meyrac. Trad. des Ardennes,
p. 500.
4. L. Kerardven. Guionvac'h, p. 59.
5. Boucher de Perthes. Chants armoricains, p. 204.
6. Comm. de iM. Yves Sébillot.
l.Mémoiresde la Société éduenne, t. XXIV, p. 288; P. Bézier. La forêt du Tlieil, p. 20.
8. D.-A. Van Bastelaar, in Soc. paléonlol. et arch. de Ckarleroy, t. XII, 1882,
p. 206-208.
382 LES RIVIÈRES
on rebâtit le vieux pont du faubourg de Brest, on recueillit une grande
quantité d'épingles à la place où était l'ancien gué'. Ces objets étaient
sans doute destinés au génie de la rivière, comme les pièces d'argent
que l'on met sous la pile des ponts sont, disait-on naguère en Haute-
Bretagne, une offrande qui lui est faite pour le conjurer de ne pas
détruire la maçonnerie bâtie sur son cours-.
On a relevé en Wallonie une pratique préventive d'accidents : le
premier janvier, on jette une galette dans la rivière, en formulant
le souhait de nouvelle année, afin de ne pas se noyer pendant celle
qui commence^. Ce présent était vraisemblablement desliné à l'esprit
des eaux courantes, et devait l'empêcher de choisir comme victime
annuelle, celui qui avait essayé de se mettre dans ses bonnes grâces.
Une offrande qui étaii peut-être faite au génie de la rivière considéré
comme dispensateur de guérison, était en usage en Franche-Comté au
commencement du siècle dernier. A Bouligneux, pour se guérir d'une
fièvre ou d'une maladie quelconque, on formait avec de la paille une
espèce de soleil à six rayons ; après l'avoir porté sur une éminence et
s'être agenouillé devant lui au soleil levant, et avoir récité des prières
chrétiennes, on gagnait la rivière la plus voisine, et l'on y jetait le
soleil de paille ; mais il fallait aussitôt en détourner la vue et s'en
revenir à la maison sans se retourner*.
Les rivières ont servi à diverses épreuves qui souvent avaient un
caractère juridique ; l'une d'elles a été relevée en Gaule dès les
premiers siècles de notre ère. Parmi les Celtes, dit saint Grégoire de
Nazianze, on éprouvait les enfants qui venaient de naître, en les
mettant sur le Rhin couverts d'un bouclier ; s'ils demeuraient fermes
sur l'eau, ils étaient censés légitimes, et s'ils enfonçaient on n'en faisait
aucun cas. C'est la pratique dont parle Claudien :
Et quos nascenfes explorai gurgite Hhenus ' .
Mais cette ordalie cessa vraisemblablement d'être en usage de bonne
heure, tandis que celle qui consistait â y soumettre les adultes ne
prit fin qu'au milieu du XVIIP siècle , après avoir été courante
pendant des centaines d'années. Au temps de Grégoire de Tours, une
femme accusée d'adultère par son mari, et qu'on ne pouvait convaincre
par son aveu, dut être plongée dans la rivière. Le peuple accourut,, et
on la mena sur le pont de la Saône ; on lui attacha avec une corde une
pierre au cou, et son mari l'accompagna de ses injures et de ses
reproches. Mais le Seigneur qui, dans sa bonté, ne laisse pas souffrir
1. P. Bézier. La forêt du Theil, p. 21.
2. Paul Sébillot Les travaux publics, p. 102.
3. Soc. arch. de Namur, t. lit, p. 353.
\. D. Monnier et A. Vingtrinier. Traditions de la Pranche-Comte, p. 182.
j. Le P. Le Brun, Histoire des pratiques superstitieuses, 1702, p. 499.
LES CONSULTATIONS 383
les innocents, permit qu'il se trouvât sous les eaux une pointe qui
accrocha la corde, soutint la femme et l'empêcha de couler au fond du
fleuve'. Plus tard on appliqua cette épreuve aux personnes accusées de
sorcellerie ; mais la croyance, toute contraire à celle rapportée ci-
dessus, était fondée sur Tidéo que les corps des sorciers et des sorcières
étant plongés dans l'eau, n'allaient point au fond, mais surnageaient,
parce qu'ils avaient fait paction avo(; le Mauvais de ne pouvoir être
noyés. En 1594, le procureur fiscal de Dintevillc en Champagne ayant
fait jeter à la rivièi-e une femme accusée de sorcellerie, fut traduit
devant le Parlement et l'avocatdu roi déclara que cette pratique avaitété
employée maintes fois, non-seulement en Champagne, mais en plusieurs
autres provinces, comme dans l'Anjou et le Maine, et le Parlement
la défendit par un arrêt oîi il visait des arrêts précédemment rendus.
Cette ordalie persista malgré tout, et à la fin du XVII* siècle elle n'avait
jamais cessé en plusieurs endroits de la Bourgogne, où on la faisait,
sans autorité de justice, ou parfois sur Tordre de juges peu instruits.
En 1699, un menuisier de Saint-Florentin, soupçonné d'être sorcier,
demanda à être jeté à l'eau, pieds et poings liés, pour se disculper, et
l'immersion eut lieu en présence d'un grand nombre de gens ; le P.
Lebrun, qui cite d'autres exemples, rapporte encore qu'en 1700,
plusieurs personnes demandèrent à être liées à la manière ordinaire,
et que l'épreuve se fit dans un endroit profond de la rivière d'Armançon,
devant plus de huit cents assistants-. Vers 1760, d'autres personnes
furent jetées aux m;''mes fins dans une fosse du Serain près de Ligny-
le-Châtel \
De nos jours les eaux courantes servent à des consultations
ameureuses, qui sont beaucoup moins fréquentes sur leurs rives que
sur le bord des fontaines. En Poitou, quand on jette des feuilles dans
un ruisseau, et que le courant les entraine sans les faire chavirer, on
se mariera dans l'année*. Dans nombre de localités de la Provence, les
jeunes filles qui veulent savoir si elles auront bientôt un mari observent
le même rite, et suivant que la feuille surnage ou coule au fond, elles
en tirent des présages^ On pratiquait à Dijon au siècle dernier un
singulier usage qui semble en contradiction avec le respect que l'on a
habituellement pour les eaux courantes ; mais peut-être était-ce une
offrande à la rivière. Le jeune homme ou la jeune fille en âge d'être
1. Michelet. Origiîies du droit français, p. 268.
2. Le P. Le Brun, 1. c. p. 502, 528, 576 (voir tes détails de ce procès, in Rev. dis
Trad. pop., t. XVI, p. 497-501).
3. V. B. Henry. Mémoires historiques sur la ville de Seigneley, Avallon, 1833, t.
I, p. 218; Ducourneau et Montel. La Bourgogne, p. 298.
4. B. Souche. Croyances, présagns, etc., p. 24.
5. Bérenger-Féraud. Superstitions et survivances, t. V, p. 180.
384 LES RIVIÈRES
mariés qui vont cracher dans la rivière d'Ouche, à un endroit consacré
par la tradition, sont sûrs de trouver dans l'année la femme ou le mari
qui leur convient'.
Des observances que l'on constate aussi, mais bien plus rarement
sur le bord de la mer, sont encore pratiquées sur les eaux des rivières ;
Lorsqu'on suppose que quelqu'un s'est noyé, sans en être absolument
certain, pour savoir s'il a réellement péri, ou plus souvent encore pour
retrouver le cadavre, on se sert de plusieurs procédés traditionnels : ils
consistent à faire flotter sur l'eau certains objets qui, suivant une idée
probablement ancienne, indiquent l'endroit où est le défunt. Le pain
et le cierge figurent parmi les éléments nécessaires à cette épreuve.
La forme la plus simple était usitée, du côté de Guingamp, vers 1195 :
quand on ne pouvait retrouver le corps d'un noyé, on mettait un
cierge allumé sur un pain qu'on abandonnait au cours de l'eau ; à
l'endroit où il s'arrêtait on trouvait le cadavre -. Ce procédé est encore
en usage dans plusieurs contrées. A Stavelot, dans la province de Liège,
l'on fait flotter un morceau de pain bénit sur l'eau ; quand il passe au-
dessus du cadavre, celui-ci le saisit avec le bras ^ Sur les rives de la
Garonne, on confie au courant un pain double dans lequel est fixé un
cierge allumé, le tout béni préalablement par le prêtre ; la barque des
sauveteurs le suit d'assez loin, au fil de l'eau^ sans faire usage de rame
ni d'aviron *. Plus fréquemment le pain et le cierge sont posés sur un
objet qui flotte aisément comme une sorte de bateau et qui est destiné
à les empêcher d'être trop vite submergés. C'est ainsi que l'on
procédait à Paris, au commencement du XVUP siècle. Une femme
ayant perdu son fils qui s'était noyé, on lui dit qu'elle trouverait son
corps en mettant dans une sébile de bois un cierge allumé et un pain
de saint Nicolas de Tolentin pain bénit sous l'invocation de ce saint).
Elle le fit, mais l'esquif mit le feu à un bateau de foin% et c'est à cette
circonstance que nous devons de connaître cette superstition.
Dans la partie de la Loire qui coule entre l'Anjou et la Bretagne, on
plante au milieu d'un sabot de travail un cierge béni qu'on allume; le
sabot est déposé à la place même où l'on présume que la personne
s'est noyée, et on le suit dans une barque jusqu'à ce qu'il s'arrête ;
quelquefois il hésite, il tournoie, il s'enfonce comme le bouchon d'une
1. I^. Morel-Retz, in Revue des Trad. pop., t. VI, p. 563.
2. Cambry. Voyage dans le Finistère, p. 401. Sur la côte, le petit cierge béait à
Sainte-Anne d'Auray, à N.-D. de Folgoat ou dans tout autre sanctuaire, est mis sur
du pain et lancé à la mer; on le retrouve au soir échoué près du cadavre. (Du
Laurens de la Barre, yiouveau.v fantômes bretons, p. 223-225).
3. E. Monseur. Le Folklore wallon, p. 27.
4. Abbé C. Dau.\. Croyances du Montalbanais. p. 10.
5. Journal de Baj'bier, nnnée ITiS.
LA DÉCOUVERTE DES NOYÉS 385
ligne quand le poisson mord; on dirait que quelque chose l'attire, puis
il repart et fait souvent une lieue tout d'une traite. Enfin, il ne bouge
plus, le cierge a fini de briller, c'est là'. Dans le département de l'Oise,
on se sert d'une sébile ou d'un sabot, en Picardie d'une tinette'-.
En 1886, un sorcier se rendit au bord de l'Indre, muni d'une assiette
et de pain bénit du jour de Noël ; après avoir allumé sa bougie, bénite
bien entendu, il lança son assiette en prononçant quelques paroles
cabalistiques qui devaient conduire cette barque d'un nouveau genres
Le pain n'est pas associé aux pratiques suivantes : aux environs de
Jumièges, le cierge est fixé sur une planche ou sur un morceau de
liège*. En Basse-Brelagne, on prend une botte de paille ou une plauche,
on y assujétit une écuelle de bois qu'on remplit de son, et dans le son
on plante une chandelle bénite allumée •'.
Ni le pain ni le cierge ne figuraient dans une coutume observée
jadis en Picardie. A Saint-Germain d'Amiens, i\ Doullens et ailleurs, on
empruntait la roue de la statue de sainte Catherine pour découvrir les
noyés : on la jetait dans un cours d'eau et l'on supposait qu'elle
s'arrêtait juste au-dessus du cadavre". A Florenville, dans le Luxem-
bourg belge, où existe aussi cette croyance, on lance une couronne à
l'endroit oîi l'accident s'est produit'. En Franche-Comté^ il y a une
quarantaine d'années, on mit une rose de Jéricho dans un verre qui
fut promené sur la rivière; au moment où elle fut ouverte, elle s'arrêta,
et à l'endroit même on repêcha le noyé ".
§ 5. LES RIVIÈRES ET LES CONTES
J'ai eu, dans les diverses parties de ce chapitre, l'occasion de
rapprocher certains épisodes de contes populaires, de croyances et de
superstitions encore existantes, ou d'anciennes légendes. Il en est
d'autres qu'il est assez malaisé de rattacher aux idées actuelles, et qui,
pour la plupart, ne peuvent être considérées que comme des épisodes
d'aventures merveilleuses. Plusieurs contes qui appartiennent au cycle
si répandu cl si curieux, où le rôle principal est joué par une moitié
d'oiseau, assimilent une rivière, qui parfois est nommée, à une sorte
de personnage susceptible d'entendre, de répondre et d'agir. Dans une
version recueillie en Haute-Bretagne, Moitié de Coq embarrassé pour
1. Léon Séché, fiose Epoudnj, roman. Paris, 1889, p. 82.
2. Mélusine, t. Il, col. 25-2; Abhé C. Daux. Croyances du Monlalhanais, p. 10.
.3. La Lanterne, 13 février 1886, in Mélusine, t. III, col. 141.
4. Amélie Bosquet. La Normandie romanesque, p. 306.
5. A. Le Braz. La Léf/ende delà Mort, t. Il, p. 5.
G. Abbé Corblel. Haqioqrapliie du diocèse d'Amiens, t. IV, p. 199, in Mélusine^
t III, col. 215.
1. Comm. de M. Alfred Harou.
8. Roussey. Glossaire de Bouniois, p. 394.
386 LES RIVIÈRE?
traverser la Seine, s'approche du lleuve et lui dit : — Commère la
Seine, es-lu allée à Paris? — Oui. — As-lu jamais vu le palais du roi?
— Non. — Hé ! bien, si tu veux, je te le ferai voir ; fourre-toi sous mon
aile ». La Seine se replie, et se place sous Taile de Moitic-de-Co(f, qui
franchit alors la rivière à pied sec. Lorsque le roi fait allumer le bûcher
sur lequel il veut griller Moitié-de-Coq, celui-ci dit à Commère la Seine,
de sortir de sous son aile ; elle éteint le feu et y rentre ; en revenant
chez lui, Moitié-de-Coq la remet dans son lit. Une donnée analogue
figure dans le conte poitevin de la Petite Moitié de Geau, où la rivière
s'appelle la Vienne ; dans le conte patois de Moitié-de-Quene (cane),
dans le récit champenois de Bout-de-Ganard, dans des versions de
Troyes, du Berry, de la Lorraine, de la Picardie, de la Haute-Marne,
du pays de Montbéliard'. Dans un conte de marins qui met en scène
les vents personnifiés, Norouâ, l'un d'eux, fait présent à un bonhomme
d'une boite qui contient une rivière, à laquelle il suffit de commander,
pour qu'elle en sorte et noie tous les gens qui sont auprès excepté ceux
que son maître lui aura ordonné d'épargner -.
Des rivières, qui n'ont au reste qu'une existence temporaire, sont
produites par une puissance magique : parfois la personne qui la
possède se métamorphose elle-même en eau courante, comme la biche
blanche poursuivie par une méchante fée, ou la fille de l'ogre d'un conte
lorrain -^ ,• dans des récils de la Haute-Bretagne, la fille d'un magicien
ordonne à son cheval de se changer en rivière^. La Perle, poursuivi
par un géant, commande à sa baguette de faire couler une rivière si
profonde que l'ogre ne puisse la traverser^ ; la fille du diable jette à
terre une boite magique ou son peigne, en souhaitant qu'une grande
rivière se forme et qu'elle soit pour son père impossible à franchir '^ ;
le diable ordonne à^un garçon venu à son château de faire une rivière
portant bateau ''.
i. Paul Sébillot. Contes de la Haute-Bretagne, t. II, p. 3i9 et suiv.; Léon Pineau,
Contes du Poitou, p. 171 et suiv. ; (dans certains contes, c'est la mer qui se forme
dans le derrière du coq ou du poulet. Gabrielle Sébillot, in Revue des Trad.pop., t.
XVII, p. 51U, Bigorre) ; Clémentine iPoey-D'Avanl, in Revue des provinces de
l'Ouest, Nantes, 1858 ; Charles Marelle. Contes et chants populaires français.
Braunschweig, 1876, in-8, p. 18: L. Morin, in Rev. des Trad. pop., t. VI, p. 481 ;
Nérée Quépat, in Mélusine, t. 1, col. 181 ; Heuri Carnoy. Littérature orale de la
Picardie, p. 214; Morel-Retz, vn Rev. des Trad. pop., t. X, p. 362; Jean AMacé,
Contes du petit château, in-18, p. 114.
2. Paul Sébillot, ibid., t. III, p. 233.
3. Henry Carnoy. Contes français, p. 240; E. Gosquin. Contes de Lorraine, t. 1, p. 103.
4. Paul Sébillot. Contes de la Haute-Rretar/ne, t. I, p. 205 ; in Rev. des Trad.
pop., t. IX, p. 169.
5. Paul Sébillot. Contes, t. I, p. 137.
6. W. Webster. Basque Leqends, p. 127.
7. J.-B. An irews. Contes Usures, p. 40; Paul Sébillot, in Rev. des Trad. pop.,
t. IX, p. 169.
RÔLE DANS LES CONTES 387
La lAche de vider une rivière ligure parmi les épreuves difficiles
imposées aux cherclieurs d'aventures : le héros d'un conle basque doit
épuiser une rivière pour y retrouver un anneau perdu; il y parvient à
l'aide d'une jeune lille qui est devenue amoureuse de lui'. Dans un
conte de marins, le fils du roi est aussi chargé d'en curer une ; mais
elle possède des vertus magiques exceptionnelles : les bossus, les
boiteux, les infirmes que le prince emploie pour la mettre à sec
deviennent de heaume jeunes gens, et ceux qui sont bien portants et jolis
garçons, sont si changés à leur avantage, que leurs mères n'auraient
pu les reconnaître -.
\. W. Webster. Basque Ler/ends, p. 123.
2. Paul Sébillot. Contes de la Haute-Bretagne, t. III. p. 159-160.
CHAPITRE V
LES EAUX DORMANTES
Les récils populaires sur Forigine ou les hantises des eau\ dont la
caractéristique est de sembler dormir entre leurs rives, ont une parenté
évidente, qu'il s'agisse des beaux lacs limpides des montagnes, des
étangs naturels ou créés par des barrages, ou des marais aux eaux
mornes, chargées de matières en décomposition, qui étendent souvent
sur tout un pays leur influence pestilentielle. C'est pour cela que, dans
ce chapitre, je réunirai, la plupart du temps, par afTinités d'épisodes,
les idées qui s'attachent aux nappes stagnantes, quelle que soit leur
nature.
j5 1. ORIGINE
On raconte en France et dans les pays de langue française un grand
nombre de légendes sur les circonstances merveilleuses qui ont pré-
sidé à la naissance des lacs, des marais et des étangs. Elle se lient
souvent, comme celles des villes englouties sous les flots de la mer, à
des manifestations de la colère des puissances célestes. Les plus
répandues rappellent deux thèmes anciens et bien connus : celui de
la gracieuse fable de Philémon et Beaucis qui nous est parvenu sous
une forme poétique, et le récit biblique de la destruction des villes
impies et corrompues de la Mer Morte.
Les traditions appartenant à la série que l'on peut appeler : la
punition du refus d'hospitalité, sont surtout populaires dans les pays
montagneux, où la charité à l'égard des passants a toujours été consi-
LES VILLES ENGLOUTIES 389
déréft comme un devoir sacré : c'est pour lavoir méconnu que des
villages alpestres ou pyrénéens lurent ensevelis sous des avalanches
ou des éboulements ; ailleurs la terre s'affaisse sous les villes ou les
hameaux inhospitaliers, et des nappes d'eau viennent recouvrir leurs
ruines. Plusieurs des récits qui attribuent l'origine des lacs ou des
étangs à des vengeances célestes, motivées par la dureté des riches
à l'égard des étrangers ou des pauvres, ont une parenté évidente avec
la légende de Philémon et Baucis, qui était connue en Asie Mineure
bien avant notre ère. Les épisodes qui y figurent se retrouvent, en
tout ou en partie, dans la trame principale de plusieurs versions
recueillies à l'époque contemporaine. C'est ainsi que Dieu lui-même,
plus rarement saint Pierre ou un bienheureux anonyme, se plaît à
éprouver les gens, et se présente, comme Jupiter et Mercure (Ovide,
Mélamorphoses, 1. VIII, 62o-62ti), sous l'aspect d'un voyageur ordinaire,
et même sous des habits de pauvre (Issarlès, Le Bouchet, Lourdes,
Lhéou, Biarritz, Albret, Ardennes, lile-et-Vilaine, Nérac). Le suppliant
va frapper à la porte de gens riches, et est repoussé durement (Ovide,
628-629) ; Issarlès, lac du Bouchet, Lourdes, Tezenat, Lhéou, Biarritz,
Albret, Ardennes, llle-et-Vilaine), alors qu'il reçoit un bon accueil
chez des pauvres (Ovide, 630 et suiv. lac de Lhéou, Albret) et surtout
dans des cabanes habitées par des femmes (Issarlès, lac du Bouchet,
Lourdes, Tézénat, Biarritz). Après avoir apaisé sa faim et sa soif, le
divin personnage révèle sa divinité à ses hôtes (Ovide, 68, 690; Lourdes,
Biarritz, Albret), leur dit qu'il va punir leurs voisins et les engage à
monter avec lui sur un lieu élevé pour être témoins de leur punition
(Ovide, 693, lac du Bouchet, Tézénat) ; lorsqu'ils y sont arrivés, et
qu'ils jettent un regard sur la vallée, ils ne voient plus qu'une masse
d'eau à la place de la ville inhospitalière (Ovide, 695-696) ; seule leur
cabane, située un peu à l'écart, a été épargnée (Ovide, 696, lac de
Lhéou, Biarritz).
Il est très vraisemblable que des variantes ou des parallèles de cette
légende qu'Ovide a localisée enPhrygie,où probablement on la racontait
de son temps, étaient populaires en bien d'autres pays du monde
antique au commencement de notre ère. M. René Basset a supposé
que les chrétiens, suivant un procédé qui leur est familier, ont substi-
tué aux noms de dieux du paganisme, ceux de leur Dieu ou de leurs
saints. Si l'on ne peut donner de preuves directes de cette hypothèse,
elle n'a rien pourtant d'impossible, surtout si l'on prend garde à la
simplicité de la trame, qui peut s'appliquer avec quelques changements
dans les épisodes, à la plupart des lacs dont la présence étonne assez
les gens du voisinage pour qu'ils éprouvent le besoin d'expliquer
pourquoi ils s'y trouvent. Il y a lieu pourtant d'observer que dans les
390 LES EAUX DORMANTES
versions françaises Dieu se promène tout seul, alors qu'un grand nombre
de légendes lui donnent comme compagnon dann ses voyages terrestres
saint Jean ou saint Pierre, parfois tous deux ; rien n'aurait été plus
facile que de substituer le nom de lun de ces apôtres à celui de
Mercure, et de lui faire jouer aussi le rôle de suivant. Les récits con-
temporains ne parlent plus guère de la récompense accordée aux gens
hospitaliers par les divinités voyageuses : Jupiter est plus généreux
que Dieu ou les saints, dont la reconnaissance se borne, le plus ordi-
nairement, à ne pas envelopper leurs hôtes dans la ciitastrophe qui
fait périr leurs voisins peu charitables.
Le trame principale d'une série de villes englouties submersion
d'Herbauge,etc.)qu'on verraplus loin est sensiblement la mêmequecelle
de la légende de Sodome ; mais il y a lieu de remarquer dès à présent
que plusieurs des épisodes qu'on trouve dans le récit biblique se sont
introduits dans des versions dont les grandes lignes rappellent surtout
la fable phrygienne. C'est ainsi que la défense de regarder en arrière
{Genèse, XIX-17) figure dans les traditions du lac d"Issarlès, de celui
du Bouchet et du Gour de Tézénat en Auvergne ; ceux qui l'ont violée
sont punis par un engloutissement sous les eaux (Issarlès), plus
fréquemment par une métamorphose en pierre (Lac du Bouchet), qui
rappelle la punition de la femme de Loth. [Genèse, XIX, 26.)
Les pierres de témoignage, que les gens du pays montrent au bord des
lacs, ne sont pas toujours anthropomorphes : ce sont aussi des moutons,
des pains, un berceau, qui ont joué un rôle dans la légende et dont la
présence et l'étrangelé de forme ont peut-être été le point de départ
d'épisodes introduits dans le récit principal afin de les expliquer. Ce
trait de l'objet matériel, qui constitue une sorte d'attestation de la
réalité d'une tradition est d'ailleurs très fréquent, ainsi qu'on l'a vu
au chapitre des Bochers et des Empreintes merveilleuses.
J'ai analysé assez complètement, pour n'omettre aucun fait caracté-
ristique, les plus détaillées de ces légendes, et afin de les montrer dans
leur ensemble, je n'en ai pas détaché certains traits qui se retrouvent
dans plusieurs. Il en est quelques-uns qui n'ont rien de commun
avec les versions antiques, et qui se présentent avec assez de fréquence
pour mériter d'être signalés. C'est ainsi que les femmes sont souvent
occupées, au moment oii le suppliant implore leur charité, à pétrir du
pain ou à cuire des gâteaux, (Issarlès, Lourdes, Tézénat, Biarritz,
Albret) ; et parfois il se produit en présence de l'étranger un accrois-
sement miraculeux de la pâte, ^Lourdes, Biarritz, Albret).
Les riverains aperçoivent, à travers la transparence des eaux, les
cités dont la punition est populaire aux veillées de la région : tantôt
elles sont en ruines, comme dans les légendes du Bouchet, d'Issarlès,
LE REFIJS d'hospitalité 301
de plusieurs lacs du Dauphiné, alors quà Lourdes ou distingue la
pointe des édifices, ol à Dauivaulhicr, en l'>auclie-ConUé, les clochers
des églises. Ainsi que dans les récils du hords de la mer, où se trouve
aussi ce trail des villes englouties sans avoir été bouleversées, les
habitants répètent parfois l'action (ju'ils faisaient au moment de la
catastrophe fissarlès, Albrel, le^Mas en Anjou; ; ailleurs on entend les
cris que poussaient alors les victime*^, (Albret, Provence, Gascogne), le
chant du coq, (Alsace, (iascognei, eH^en plus fréquemment les sonne-
ries des cloches (Biarritz, Damvauthier, Herbauge, et la série des bruits
sous Teau), mises eu branle par des mains inconnues, soit aux heures
crépusculaires, soit à l'anniversaire de la catastrophe.
Les versions les plus nombreuses et les plus complètes de la puni-
tion motivée par le refus d'hospitalité proviennent du centre et du
midi de la France. Les lacs dont les eaux recouvrent les cités perverses
sont, d'ordinaire, situés dans des lieux élevés. La plupart doivent leur
origine à des phénomènes volcaniques anciens, mais le peuple, surpris
de la présence de ces masses d'eau sur ces hauteurs, essaie de
l'expliquer par des légendes. Quelques-unes sont assez détaillées ; il
est rare pourtant qu'elles soient aussi bien conservées que les trois
suivantes, dont la première a été recueillie vers 1875, par un très bon
traditionniste, dans la Haute-Loire, pays oii nombre de chansons
populaires parlent des voyages que fait sur terre Jésus-Christ sous la
figure d'un mendiant '. La ville d'issarlès était au milieu d'une vaste
campagne. Un jour un pauvre vint y demander l'aumône ; il commençia
par les maisons des champs, et il fut bien accueilli dans les deux
premières ; dans lune, on venait de boulanger pour mettre au four et
on le pria d'attendre ; mais il répondit que le pain était cuit, et en effet,
en ouvrant la maie, on vit que le pauvre avait dit vrai. 11 mangea avec
ses hôtes et ils lui donnèrent un petit pain. 11 les quitta en disant:
« Dans peu, vous entendrez un grand bruit, mais soyez sans inquiétude. »
11 parcourut ensuite la ville, où il fut partout rebuté. Il allait la quitter,
lorsqu'il aperçut deux petites maisons ; il entra dans la première et la
femme lui répondit mensongèrement qu'elle n'avail pas de pain, mais
seulement du levain ; elle mentait, car elle avait du pain qu'elle ne
voulait pas donnei-. Auprès de la seconde cabane, il demanda un peu de
lait à une femme qui trayait une chèvre, et qui s'empressa de lui en
offrir une tasse. Le pauvre, qui était .lésus-Christ, lui dit: «.< Vous allez
entendre un grand bruit;, mais si grand qu'il soit, ne vous retournez
pas et continuez à traire votre chèvre ». Au même moment, un grapd
bruit éclata; c'était la ville d'Issarlès qui s'enfonçait dans la terre béante'.
1. Victor Smith. Chants de pauvres en Velay el en Forez. Paris, 1873. (Ext. de la
Romaniu, t. II).
392 LES EAUX DORMANTES
La femme tourna à demi la tète ; mais elle n'avait pas achevé ce mou-
vement qu'elle fut engloutie avec la ville. Une nappe d'eau ne tarda
pas à recouvrir toutes ces ruines. Par un temps clair, on aperçoit au
fond du lac les débris de la cité et l'on distingue à côté d'une petite
maison, la dernière de la ville, une femme qui, de ses deux mains,
trait une chèvre'.
Plusieurs des traits de ce récit se retrouvent dans celui qui raconte
l'origine du lac du Bouchel Saint-Nicolas, qui n'est pas très distant de
celui d'Issarlès. Dieu voulant éprouver les habitants d'une ville bâtie à
l'endroit où il se trouve, vint, sous la forme d'un mendiant, frapper à
toutes les portes ; partout il fnt repoussé avec de grossières injures. 11
fut mieux reçu dans une petite cabane habitée par une pauvre vieille,
qui l'invita à entrer en disant qu'elle allait pétrir un peu de pain
pour lui et traire le lait de sa chèvre. Le bon Dieu la remercia, et lui
dit d'emmener sa chèvre sans perdre un instant, et de ne pas se
retourner, quelque bruit qu'elle piH entendre. Le vieillard, subitement
transfiguré, disparut dans une éblouissante clarté. La vieille se hâte
de suivre son conseil; à peine est-elle arrivée au sommet du pic voisin
que le ciel s'obscurcit et qu'un bruit affreux vient la glacer d'épouvante.
Elle oublie la défense, se retourne et voit que la ville a disparu, et
qu'un immense lac est à sa place. Elle veut hâter le pas, mais ses
pieds sont à jamais fixés au rocher, elle et sa chèvre sont changées en
pierre^. Lorsque le bon Dieu voulut éprouver le bon cœur des habitants
de Lourdes, il prit également la figure d'un pauvre, et il entra un soir
dans la ville ; mais c'est en vain qu'il alla de porte en porte demander
la charité. Il s'était présenté à toutes les maisons, quand il aperçut une
misérable cabane, habitée par deux femmes qui avaient un petit enfant
au berceau. Elles l'invitèrent à entrer, en attendant que deux gâteaux
de seigle qu'elles avaient mis sous la cendre fussent cuits à point. Le
bon Dieu s'assit, sans mot dire, au coin du feu, et les gâteaux
croissaient merveilleusement, si bien que lorsque les femmes les
retirèrent, elles furent très surprises de les voir si grands. Le voyageur
en mangea sa part, puis il leur dit que, pour les récompenser de leur
charité, il allait leur sauver la vie, car la cité de Lourdes devait être
engloutie à cause de la méchanceté de ses habitants. Il leur commanda
de le suivre, et elles lui obéirent, en emportant l'enfant endormi dans
son berceau. Quand elles se furent éloignées, le sol sur lequel la ville
1. Victor Smith, in Mélusine, t. I, col. 327-329. Ce lac d'Issarlès est formé par
lei bouches d'un volcan.
2. Velo'j et Auvergne, p. 9-10, d'ap. Francisque Mandot. L'Ancien Velay. Les
habitants élevèrent à l'endroit où s'était produite la métamorphose, une croix à
laquelle ils donnèrent le nom de Croix de la Chèvre.
LE REFUS D HOSPITALITÉ 393
était bâtie s'affaissa subitement, et une eau profonde le recouvrit. On
voit encore au bord du lac, une pierre en forme de berceau : si l'on
regarde allentivement les eaux quand elles sont basses, on aperçoit
parfois la pointe des édifices et le comble des maisons de la cité noyée ' .
En Auvergne, Jésus passa par une ville située sur remplacement du
Gour de Tézénat, et demanda un peu de nourriture. Personne ne voulut
lui en donner; mais une vieille femme qui pétrissait sa pâle, le pria
d'attendre qu'elle fût cuite. Lorsque Jésus eut mangé, il la remercia,
lui dit qu'il allait punir les habitants de leur mauvais cœur, et il
l'engagea à s'enfuir, en lui recommandant de ne pas regarder derrière
elle ; Jésus engloutit la ville, mais la femme n'ayant pu maîtriser sa
curiosité, fut changée en pierre". Dieu frappa aussi en vain à toutes les
portes d'un village de Bigorre : seul un vacher raccueillit et tua géné-
reusement son veau pour lui faire honneur. Dieu lui dit de mettre à
part les os, excepté un qu'il se réserva. Le lendemain le vacher vit son
veau qui paissait l'herbe, et qui avait repris tous ses os, .sauf celui que
Dieu avait mis de côté, et qui battait dans une grande sonnette
suspendue au cou de l'animal. Le hameau fut englouti, et à sa place
est le lac de Lhéou ; la cabane hospitalière fut seule épargnée '.
On raconte aux environs de Biarritz, qu'un soir d'hiver un vieillard
en haillons se présenta à l'entrée des cabanes de pécheurs et des
maisons des cultivateurs sans obtenir la moindre charité ; il s'en allait
en maudissant ces personnes sans pitié, quand il aperçut à l'écart une
maisonnette ; dès qu'il eut frappé à la porte, une femme, les manches
retroussées et couverte de farine, vint lui ouvrir, et quand il eut dit
qu'il demandait un peu de nourriture, elle s'empressa de le servir,
et disposa dans un coin de l'âtre une botte de paille pour lui servir de
couchette. Le lendemain, en prenant congé d'elle, il lui révéla qu'il
était saint Pierre, et qu'elle serait récompensée, alors que ses méchants
voisins allaient être punis. Quand la femme ouvrit le four pour prendre
une méture pour le déjeuner, elle y trouva en effet une belle fournée
de pain. Quelques instants après, un bruit formidable, mêlé au son
des cloches, se fit entendre, et la femme étant venue sur le seuil de sa
porte, vit saint Pierre au sommet des collines d'Arcanges, contemplant
l'écroulement des maisons. Biarritz n'existait plus, la maison hospita-
1. Eugène Gordier. Légendes des Hautes-Pyrénées, p. 21-23.
La version donnée par J.-F. Bladé. Contes de Gascogne, t. II, p. 147 et suiv. pos-
térieure à celle de Gordier, ne dillère que par l'arraugement et quelques détails : Les
gens de Lourdes insultent le voyageur et lâchent leurs chiens après lui.
2. Paul Sébillot. Litt. orale de l'Auverr/ne, p. 237.
3. Eugène Gordier, I. c, p. 24 ; légende identique quant au fond dans Bladé, 1.
c, p. 146.
394 LKS EAUX DORMANTES
Hère avait seule échappé. Longlemps après on entendit au fond du
lac actuel de Brindos le son des cloches, et maint(Miant encore certains
croient les entendre'.
Dans les légendes qui suivent, il ne s'agit plus de villes euLières.
mais de châteaux, de couvents ou même de demeures plus modestes,
qui sont aussi engloutis pour punii' le mauvais cœur de leurs habi-
tants. Un pauvre, qui probablement était Jésus-Christ, se présenta à la
porte d'une belle maison où la femme était à enfourner, et il lui
demanda un peu de pain : la femme le lui ayant refusé, il la pria de
lui donner quelque peu de pâte pour lu faire cuire à la bouche du four.
Elle y consentit, mais la pâte étant devenue une belle miche, elle la lui
arracha des mains. Une servante qui blutait dans l'autre chambre, alla
cuire à la dérobée un gâteau qu'elle lui donna, et le pauvre l'avertit
de quitter ce logis, parce qu'il allait s'y passer de grands malheurs,
mais elle ne tint pas compte de l'avertissement et se mit â rire. Il vit
ensuite le berger qui, à sa prière, le laissa prendre un morceau à la
cuisse de sa génisse, où la chair repoussa aussitôt. Quand il l'eut
mangé avec le berger, celui-ci s'apprêtait â rassembler son troupeau
pour le ramener à l'étable, lorsque le pauvre lui dit de n'en rien faire,
et de s'abriter sous une aubépine avec ses bêtes, parce qu'un orage
épouvantable allait fondre sur la maison. Â peine le pauvre avait-il
disparu, que l'orage éclata, et quand il fut flni, le berger vit que l'eau
avait enseveli la maison, en montant jusqu'au buisson. Alors il entendit,
en passant auprès de la nappe liquide, la servante qui blutait, le coq
qui chantait, les chiens qui aboyaient, et parfois encore, de dessous la
fondrière insondable de Lagumiech on entend les mêmes bruits-.
Une mare, à Saint-Jacques-La-Lande (llle-et-Viluinei qui, à ce qu'on
assiïre, n'a point de fond, a englouti un château oii vivaient des gens
riches, mais avares et méchants ; un mendiant, qui n'était autre que
Jésus-Christ, vint y demander laumùne, mais ayant été durement
éconduit, il prononça un mot: le château et tous ses habitants dispa-
rurent aussitôt dans un abîme qui s'ouvrit '. Une tradition ardennaise
parle de nonnes qui ne sont pas plus charitables que les châtelains et
les riches : Au temps où Jésus-Christ se promenait sur la terre, il se
présenta sous la ligure d'un pauvre vieillard, â la porte du couvent
de Harricourt : « Passez votre chemin, lui répondirent durement les
religieuses ; nous n'ouvrons pas aux coureurs de nuit. » Une servante,
plus humaine, le fît secrètement entrer dans sa cellule et le restaura
1. Victor Montifor. iu Bullelin de Biarritz-Association, août 1902. p. 136.
2. L. Dardy. Anthologie de l'Albret, t. 11, p. 51-59.
3. J. d'Armout, in Rev. des Trad. pop., t. Vil, p. 210-211.
LA PUNITION DE LA VTOLLNCE 395
de son mieux. Le lendemain, il lui dit: « Ma fille, emportez ce que
vous avez de plus précieux et suivez-moi. » Quelques minutes après le
couvent s'écroulait et un marais boueux vint recouvrir ses ruines'.
Dans ia légende qui suit, le personnage rebuté nVst point nommé;
mais il est probable que Jésus-Clirisl lui-même, ou bien un saint,
figurait dans la version primitive. A l'endroit où se trouve aujourd'hui
l'étang connu sous lo nom de Larjur de A'aintrailles, non loin de Nérac,
existait autrefois un beau domaine oîi il y avait une prairie, des vignes,
des bois et un moulin. Le possesseur était riche, mais avait le cœur
dur. Un soir de Noël, un pauvre vient frapper à la porte de la maison,
— La charité, j'ai faim. — Non, dit le meunier. » En ce moment, le
coq chanta. Le pauvre va frapper à la porte de réta])le. — La charité
j'ai soif. — Non, non, répète le meunier. » Et l'âne se met à braire-
Le pauvre va frapper à la porte du moulin. — La charité, j'ai sommeil.
— Non, non, non, misérable, va-t-en au diable ! » Le mendiant
disparut, et à minuit, la prairie, létable et le moulin s'effondrèrent,
engloutissant le maître impitoyable avec tous ses biens, el une nappe
d'eau prit la place du beau domaine'.
Quelquefois h? refus d'hospitalité était, surtout de la part des grands,
accompagné de violences et d'insultes. Un jour, que le seigneur de
Bex (Suisse romande) était à la chasse, un vieillard vint à la porte du
château et demanda un peu de pain et un verre d'eau. Un domestique
allait les lui donner, quand la maîtresse du logis se met en colère,
ordonne de bàtonner le domestique et fait lâcher ses chiens sur le
pauvre. 11 fuit comme il peut, et arrivé sur un tertre, il étend le bras
vers le château en prononçant une malédiction : la châtelaine et ses
gens s'esclaffent de rire. Mais voilà qu'un orage terrible éclate, l'eau
inonde le sol, et, tandis que le vieux mendiant lient toujours le bras
étendu, le château s'engloutit. Quand le seigneur revint, il ne trouva
ijuune mare à ia place de sa belle demeure. Sur le tertre où s'était
tenu le justicier, un sac en cuir plein d'or était déposé à côté d'une
petite pièce de monnaie écornée, qu'il reconnut pour l'avoir donnée la
veille, étant à la chasse, à un vieillard en haillons^ Le marais de Saint-
Michel en Braspartz (JM'nistère , était, il y a plus de mille ans, occupé
par une vaste forêt, au milieu de laquelle s'élevait un château superbe.
Une nuit d'hiver, un pauvre pèlerin y pénétra, et demanda au baron
une petite place pour- y élever un oratoire. Le seigneur, furieux, le
lit mettre au cachot, et déclara que le lendemain le pèlerin servirait
de « bête à chasser » dans la forêt. Un lui donna cent pas tl'avance, et
1. A. Meyrac. Villes el villaf/es des Ar demies, p. 282.
2. Louis Fargue, in Kev. des Trad. pop., t. VL p. 434.
o. A. Certcux. in Uev. des Trad. pop., t. IX, p. 2ol.
iï4
396 l'ES EAUX DORMANTES
la meute fut lancée après lui. Mais au milieu de la chasse, un page vil
le pèlerin déployer ses ailes comme un ange et s'envoler devant les
chiens. Quand on arriva au sommet de la montagne, le baron vit, à la
place du fugitif, un ange resplendissant de lumière, et dans la vallée,
là où s'élevait le riche domaine, il n'y avait plus que des bruyères que
Ton eût dit brûlées par un feu souterrain, et un sombre marécage
entouré de noirs taillis'.
Un lac sur la route de Bordère à Luchon remplace un hameau dont
les bergers avaient insulté saint Pierre-. On voyait un village, d'autres
disent une ville, à l'endroit même où s'est creusé le bassin du lac de
Narlay (Haute-Saône). Une mendinnte s'élant présentée à toutes les
portes, et n'ayant pu trouver un asile pour la nuit, si ce n'est sous le
toit d'un pauvre vieillard, Dieu, pour venger la suppliante, noya le
village entier, en n'exceptant que la maison hospitalière située un peu
à l'écarté On raconte dans le Doubs qu'un jour d'hiver une femme qui
tenaitson enfant sur les bras, parcourut la ville entière de Damvauthier,
alors populeuse et tlorissante, sans que personne eût pitié d'elle. Elle
adressa une prière à la Vierge et vit devant elle un vieillard qui la
reçut, lui olTrit à manger et prépara un lit de bruyère poui-elle et pour
son enfant. Le lendemain, le vieillard avait disparu, et au lieu même
où s'élevait la ville inhospitalière de Damvauthier, on ne voyait plus
qu'un lac immense ; c'est celui que Ion connaît aujourd'hui sous le
nom de lac de Saint-Point. Plus d'un pécheur a vu sous les eaux
transparentes, les clochers de la cité maudite, et entendu le glas de ses
cloches à la veillée du jour des morts'*.
On peut ranger sous le titre de: Châtiment de l'impiété, les légendes
qui rappellent la tradition des villes corrompues de la Mer Morte. Ainsi
qu'on l'a vu, elles sont fréquentes sur le littoral maritime. On les
retrouve, beaucoup plus rarement, dans l'intérieur des terres, et, à deux
exceptions près, elles sont assez frustes. Il est facile d'y reconnaître
quelques-uns des traits caractéristiques du récit de la Bible, la corruption
ou l'impiété des gens de la cité coupable. (Genèse XVlll, 21 et suiv. ;
Herbauge, .\rs en Dauphiné, bourg du Yelay, Vieux Briouze, Langueur,
l'avis donné un peu avant la catastrophe par un personnage sacré,
[Genèse. XIX, 12, 13, 17, Herbauge, version vendéenne d'Herbauge,
bourg du Velay) la défense de se retourner [Genèse XIX, 17, version
d'Herbauge; légendes dauphinoises , la métamorphose de ceu\ qui ont
1. Du Laurens delà Barre. Nouveaux fanlômes bretons, p. 28-35.
2. Gésa Darsuzy. Les Pyrénées françaises , p. 107.
3. M. Monnier. Culte des esprits dans la Séquanie, p. 59.
4. Gh. Thuriet. Traditions populaires du Uoubs, p. 463-463.
LA SUBMERSION d'hERBAUGE 397
désobéi à cet avis (Genèse XIX, 26, version d'Herbauge, du lac de
Moras en Dauphiiié).
La légende de la submersion d'Herbauge, que recouvrent les eaux
du lac de Grandlieu (Loire-Inférieure) est bien conservée, et on la
raconte dans le voisinage à peu près telle, sauf la forme et deux ou
trois détails, qu'on la lit dans Albert Le Grand ^ ; les épisodes nouveaux
sont l'adoration du diable en or, et Tavis donné parle saint à ses hôtes
de n'emporter que des objets comestibles. Voici, légèrement abrégé, le
récit qui fut fait, il y a cinq ou six ans, à M. Pitre de l'isle. Les habi-
tants delà cité d'Herbauge étaient riches, mais ils menaient une vie de
païens et adoraient une espèce de diable tout en or. Saint Martin de
Vertou venu pour les convertir, ne trouva à se loger que chez un pauvre
homme appelé Romain, qui vivait avec sa femme dans une petite cabane.
C'est en vain que le saint prêcha la pénitence aux gens d'Herbauge ; ils
refusèrent de l'écouter. Un soir que la ville était en fête, il fut avert
que Dieu allait la submerger. Il prévint ses hôtes, en leur disant de le
suivre, d'avoir grand soin de ne pas se retourner, et de ne rien
emporter, sauf un peu de nourriture. La femme de Romain prit trois
pains qu'elle venait de cuire, et marclia sur les pas du .saint. Mais, un
bruit efifroyable ayant éclaté derrière elle, elle oublia la recommandation
et fut changée en pierre ainsi que ses tourteaux. Romain qui, ne
l'entendant plus, se retourna, subit la même métamorphose. On les
voit tous les deux à Saint-Martin, dans une prée au bord de l'eau-.
Suivant d'autres, les tourteaux pétrifiés gisent auprès de la femme ^ En
Vendée, pays voisin du lac, la légende est altérée: Herbauge fut
submergée à la suite de pluies diluviennes; pendant l'inondation,
chacun se sauvait effrayé, sous la conduite d'un ange qui avait défendu
de regarder derrière soi. Une vieille femme lui désobéit, et l'ange
lui dit: «Qu'attends-tu là? — Mon (ils Pierre, répondit-elle. —
Pierre tu seras », répondit le conducteur, et, au même instant la
femme se trouva changée en une statue de pierre, qui a sur la tôtf une
galette '\ Plusieurs des traits de la submersion d'Herbauge se retrouvent
1. Albert Le Grand. Vies des saints de Bretagne, Saint-Martin de Vertou, § 3 et 4.
Une allusion d'un écrivain du XIV^ siècle montre que cette légende était bien
connue à cette époque : et pour ce deviut comme une pierre tout aussi cnmn>e
saint Martin de Verto. quand il fist foudre la cité de Erbange (sic), qui estoit en i'éves-
chié de Nantes, laquelle fondy par le péché de luxure et d'orgueil, comme list la
cité dont Loth fut sauvé. (Le Liore du chevalier de la Tour Landry, p. 1U>. Bibl.
elzévirienae).
2. Paul Sébillot. Petite légende dorée, p. 205-207.
Romain et sa femme éveillent le souvenir de Philémon et Baucis ; ce uora de
Romain se trouve, avec la mention des idoles en or, dans la version donnée par
la première édition d'Ogée. Dict. de Bretagne, art. (lerbauge.
3. Bizeul. De Rezé et du pays de Rais, p. liO.
i. Jehan de la Chesnaye, in Rev. des Trad. pop,, t. XVI, p. 579-
398 LES EAUX DORMANTES
dans une légende du Velay : Jésus-Christ étant venu prêcher
lévangile dans un bourg considérable de ce pays ne fut accueilli que
par une veuve qui n'avait pour tout bien qu'une chèvre. Un jour les
Druides voyant que les prédications produisaient de l'efTet, soulevèrent
le peuple contre lui, et le Christ, poursuivi à coups de pierres,
se déroba à grand'peine de leurs coups. Résolu à punir les païens, il
dit à la femme de prendre ce qu'elle avait de plus précieux et de le
suivre. Klle lui obéit, emmenant sa chèvre et emportant sa seille et sa
selle à trois pieds, et ils arrivèrent sur un coteau. Alors, pendant que
la femme trayait sa chèvre, la tempête se déchaîna, le sol s'ouvrit, et
le bourg s'abîma sous les eaux qui formèrent le lac du Bouchet. Comme
elle se désolait, Jésus revint, et la conduisit dans le bois oîi il lui
montra une chaumière semblable à la sienne et qui semblait préparée
pour la recevoir ; la femme lui ayant dit qu'elle ne pourrait se
désaltérer dans le lac, Jésus lui ordonna de soulever une pierre, et
quand elle l'eut fait, elle vit jaillir une source limpide. Quelques-uns
assurent que par un temps bien clair, lorsque les eaux ont une grande
transparence, on aperçoit les ruines du bourg'. Ce trait des maisons
que l'on voit encore est commun à plusieurs légendes : Au XVII^ siècle,
Chorier disait qu'on voyait encore des maisons à travers les eaux du
lac de Paladru, qui recouvre la ville d'Ars, dont les habitants
méprisaient les serviteuis de Dieu. Sur les bords du lac de Moras, en
Dauphiné, où gît une ville coupable, un monolithe, appelé Pierre
Femme est une femme ainsi métamorphosée pour avoir, malgré les
avertissements, jeté un regard en arrière-.
Dieu n'avait pas ménagé les avertissements aux gens du Vieux
Briouze, alors ville opulente, mais dont les habitants étaient très
dissolus ; ils n'en avaient tenu aucun compte. Une nuit de fête, la
terre s'ouvrit pour l'engloutir, et le lendemain les paysans d'alentour
ne virent plus, à la place qu'elle occupait, que les eaux blafardes et
clapotantes d'un marais sans fond\ L'étier de Langou, en l'IUe-et-
Vilaine, a remplacé la grande et belle ville de Langueur, submergée en
punition des crimes de ses habitants^.
D'autres récits d'engloutissements ne parlent plus de villes entières,
mais d'édifices religieux, de hameaux ou même d'individus, punis
de leur impiété ou de leur désobéissance aux prescriptions écclésias-
1. Velay et Auvergne, p. 5-8. Quelques anciens du pays savent où gisent sous
la ronce, les trois pierres qui marquent le lieu d'où la veuve avait pu contempler
le cataclysme : sur l'une avait été posée la seille, sur l'autre le banc, sur la troisième
les pieds de la charital)le femme.
2. Matériaux pour l'histoire de l'Homme, t. 111, p. \.^\.. Album dauphinois, t. l,p.71.
'■L J. Lecœur. Esquisse.^ du Bocar/e normand, t. Il, p. 356.
4. Guillotin de Corson. Récits hisl. de la Haute-Bretagne, p. 26.
LE CHATIMENT DE l'iWFIÉTÉ 399
tiques. Les moines du monastère de Westliollen on Alsace, qui menaient
une existence coupable, envoyèrent un vendredi un frère leur acheter
delà viande pour leur table. Tout à coup, le cloître disparut ; ;\ sa
place est un marécage humide sous lequel on entend parfois chanter
le coq'. Les moines d'un couvent qui existait à l'endroit où se trouve
le petit lac de Fiers, s'étant enricliis, se relâchèrent peu à peu et
devinrent impies et dissolus. La veille d'une fête de iNoèl, au lieu de
se rendre à l'otlice divin, ils se réunirent pour un profane rc'veillon.
Lorsque vint minuit, le frère sonneur étant à table avec les autres, la
cloche qui d'ordinaire, à cette heure, se faisait entendre pour appeler
les fidèles à la messe, se mil à sonner d'elle même. Il y eut alors dans
le réfectoire un moment de silence et de stupeur; mais un des moines
les plus libertins entoura d'un bras lascif une femme assise à ses cotés,
prit un verre et s'écria : « Entendez-vous la cloche, frères et sœurs ;
Christ est né, buvons rasade à sa santé ! » Tous les moines répétèrent
SCS paroles, mais aucun n'eut le temps de boire ; la foudre frappa le
couvent qui oscilla sous le choc, et disparut à une grande profondeur
sous la terre. Les paysans, qui s'étaient empressés d'accourir à la
messe, ne trouvèrent plus, à la place du]monaslère, qu'un petit lac, d'où
l'on entendit le son des cloches jusqu'à ce que la première heure du
jour eût retenti -.
Les paysans désignent l'étang de Mcylan (Lot-et-Garonne) sous le
nom de Lague sans fond : c'est au reste une des particularités que l'on
attribue à de nombreuses pièces d'eau formées à la suite de vengeances
célestes, et ils disent qu'une corde, qui avait entour<; douze fois le
château de Saint-Pau, ne fut pas assez longue pour en atteindre la vase.
11 remplace une église engloutie à la suite d'un tremblemeni, de terre.
Le prêtre qui la desservait, grand amateur de chasse, ayant entendu les
aboiements d'une meute pendant qu'il célébrait la messe, ne put
s'empêcher de s'écrier que si Bellaoude, un de ses chiens, était de la
partie, le lièvre était pris. C'est en punition de cet oubli des devoirs du
pasteur que l'église elles assistants disparurent sous les eaux. Les
gens du pays disent qu'on entend des gémissements sortir du fond du
lac, et que pendant la nuit, au clair de la lune, un l'antùine rouge
apparaît^ La comtesse Mahaut suivait, en voiture, le chemin qui passait
autrefois dans le fond de la vallée, quand à proximité du château de
Cérilly, se lit entendre la cloche de la chapelle qui sonnait l'élévation.
C'était le dimanche de Pâques ; le cocher demanda s'il fallait s'arrêter
1. Aug. Stœber. Oie Sagen des Elsasses, n» ni.
2. Amélie Bosquet. La Normandie romanesque, p. 495-496, d'à. Shoberl. Jïa:cwr«jo?js
in Normandij, t. Il, p. 173.
3. A. Ducourneau. La Guyenne, t. I, p. 4.
400 LES EAUX DORMANTES
et s'agenouiller. « Fouette ! fouette ! cocher ! » lui cria la comtesse.
Aussitôt disparaissent cheval, voilure, cocher et châtelaine. Un abîme
s'était ouvert, d'où une source jaillit. Depuis ce temps, chaque jour de
Pâques, on voit sortir du milieu de l'eau les brancards d'une voiture ;
les anciens disaient qu'il n était pas possible de trouver le fond de cette
mare '. Une croix existait jadis au carrefour de la Croix Portière en
Xaintré (Deux-Sèvres). Un jour le cocher d'un carrosse qui passait
devant la salua respectueusement : son maître ne voyant personne, lui
demanda pourquoi il ùtait son chapeau, et quand le cocher le lui eut
appris, il le traita d'imbécile ; aussitôt maître, cheval, et carrosse sont
engloutis dans un gouffre dont la mare occupe la place. Le cocher seul
est sauve -.
Dans les légendes qui suivent, c'est l'inobservation des jours fériés
qui provoque la vengeance divine. Les habitants d'un village entre
Barjol et Brignolles s'étaut moqués de la fête de sainte Madeleine,
un orage éclata, les ruisseaux se gonflèrent et l'eau sortit même de la
terre pour engloutir la bourgade sacrilège ; à sa place est l'étang de
Bras. Tous les ans pendant la nuit qui précède la Sainte-Madeleine, on
entend distinctement les cris de douleur des malheureux qui y furent
noyés, et qui sont condamnés à des peines éternelles-. Des gens de
Besse, dans la même région, presséspar le temps, oublièrent de célébrer
comme de coutume la Sainte-.\nne, et firent passer et repasser leurs
chevaux surles gerbes mûres ; soudain l'aire se creusa en abîme profond
et engloutit hommes et bêtes. Depuis, lorsque rien ne vient rider la
surface du petit lac, des bruits de voix et des claquements de fouet
montent de ses profondeurs*. Le lac de Lamaie, dans les Vosges, s'étend
sur l'emplacement d'une métairie dont les habitants refusèrent de
quitter leurs danses et leurs divertissements pour assister aux ollices
de la Pentecôte. En punition, le sol s'effondra ; un lac se forma, et, à
l'anniversaire du châtiment, on entend les cloches sonner au fond de
l'eau^ Une autre légende raconte cet engloutissement avec des détails
différents. La jeunesse d".\llarmont avait l'habitude de s'arrêter, pour
rondier avant l'otlice, sur une belle place de gazon. Un jour de Trinité
que garçons et filles attendaient en vain le ménétrier, les plus audacieux
se mirent à blasphémer de colère. Mais tout à coup un étranger parut,
son violon à la main, et commença à en jouer de telle manière que
tous ceux qui étaient là se mirent à danser d'une ardeur folle. Le
4. G. Moiset. Usages de l'Yonne, p. 91.
2. Léo Desaivre, in Rev. de Trad. pop. t. XIII, p. 614.
3. Bérenger-Féraud. Réminiscences populaires de la Provence, p. 305.
4. Le Soleil du Midi. 5 août 1888.
5. Ch. Traxelles. Promenades da?is les Vosges. Luuéville, 1886, p. 19, cité par
René Basset, in R. T. P., t. VU, p. 754.
LE CHATIMENT DK LA VIOLENCE 401
premier coup de vêpres sonne, on nécoute rien, le second se fait
entendre, on redouble de vivacité. Le troisième sonne, la ronde devient
plus furieuse et continue jusqu'au Magnificat ; alors danseurs et
danseuses s'engloutissent dans les eaux qui remplacent subitement la
pelouse'. Près de Lussac-les-Châteaux est un trou à l'eau noire, appelé
le Goufi're, dont personne n'a pu sonder la profondeur. Un jour de
Pâques fleuries, des bergers et des bergères s'étaient arrêtés là pour
danser. Un veillard, qui n'était autre que Jésus-Cl)rist, leui- ayant fait
observer que la messe allait commencer, fut accueilli par des éclats de
rire et des injures, el même on lança des cbiens après lui. Le vieillard
étendit la main : bergers et bergères disparurent dans le gouffre qui
s'ouvrit sous leurs pas. Alentour, dans la plaine, les moutons sont
changés en pierres blanches et les chiens en pierres noires. A Chauvigny,
huit jeunes filles qui dansaient au milieu d'un pré, le jour de la Fête-
Dieu, sont tombées dans un précipice à un endroit où la terre va et
vient quand on y passe. Elles ont ensuite été métamorphosées en huit
moutons de pierre que l'on voit auprès-.
Quelquefois ces catastrophes se produisent pour tirer de peine des
personnages menacés d'actes de violence, ot elles punissent en même
temps ceux qui s'en sont rendus coupables. On raconte dans le pays
de Rougemont qu'un sire de Montby avait enlevé une jeune fille
vertueuse et l'avait jetée dans son carrosse, lorsque tout à coup l'équi-
page entier disparut sous terre ; les paysans accourus aux cris de la
jeune fille, ne trouvèrent à l'endroit où la voilure avait été engloutie
qu'un creux sans fond d'où l'eau semblait jaillir ^ Des païens avaient
amassé de grands tas de fougères autour de la cabane d'un moine et
y avaient mis lé feu. Le moine voyant qu'il allait briller, jeta de l'eau
bénite sur le bois ; on entendit un grand bruit, et la vallée s'effondra
sous les eaux. C'est ce (jui a fait la mer de Murin (lUe-et-Vilaine) ^.
Un puissant château, bâti à l'endroit où est le marais de Chaperoy,
s'abîma un jour en terre à cause des crimes de ses possesseurs ^
Des légendes des Pyrénées, qui ne difTèrent que par des détails, font
remonter l'origine d'un lac à l'énorme quantité d'eau absorbée, puis
rendue, par un monstre. Le plus grand serpent que l'on ait jamais vu
se traînait jadis sur le plateau d'une montagne verdoyante : de beaux
troupeaux allaient et venaient dans la vallée qui s'élendait au-dessous ;
1. Maçiasin pittoresque, 1853, P. 235.
2. Léon Pineau. Le Folk-Lore du Poitou, p. 161, 165.
3. Ch. Thuriet. Trad. du Doubs. p. 365.
4. Pitre de Ilsle, in lieoue des Trad. pop,, t. XIV, p. 208. Ces païens liabitaient
un bois voisin de l'ermitage.
5. C. Moiset. Usages de l'Yonne, p. 97.
402 LES EAUX DORMANTES
mais paàteui'S, chiens et troupeaux, enlevés de terre par une force
irrésistible, montaient vers le plateau magique et s'engouflVaient dans
la bouche du serpent. Un homme du village d'Arbouix, qui avait
beaucoup de courage et d'adresse, résolut de délivrer son pays. 11
établit une forge au lieu le plus secret qu'il put trouver, et lorsque le
fer était rouge, il le mettait à la portée du serpent, au péril de sa vie,
bien qu'il eût soin de se retirer aussitôt. Lorsque le monstre, cherchant
une proie, regardait de côté et d'autre, il voyait ce fer rougo : il l'as-
pirait comme toute autre chose, et par la puissance de^ son soutlle, il
l'avalait d'un seul trait. Le feu se mit à ses entrailles, et il eut une si
grande soif, qu'il se mit à boire, à boire, et il buvait toujours. .\ la
fin, il creva: l'eau qu'il avait absorbée se répandit et fit le lac d'Isabit'.
Cette version, que j'ai abrégée, est plus ancienne que les suivantes :
dans celle de Webster, que j'ai donnée avec plus de détails au cha-
pitre des montagnes, les habitants, après avoir fait rougir tout le fer
dont ils pouvaient disposer, éveillent le monstre qui l'aspire, et qui,
pour étancher sa soif, avale tous les ruisseaux, de Pierrefitte à
Gavarnie. Quand il fut mort, l'énorme quantité d'eau qu'il avait aspirée
sortit de sa gueule et forma le lac-. Le héros du récit, un peu trop mis
au point, de Bladé, est un forgeron qui installe sa forge tlans une
grotte, et se lie, pour ne pas être attiré par le serpent, avec des
chaînes ; pendant sept ans, il lui sert des barres de fer rouge; pendant
sept an.*i, pour éteindre le feu qui le brûlait, la maie ijète avale la neige
par charretées et met à sec les fontaines et les lacs. Quand elh' linil
par crever^ il se forma un grand lac '.
Les géants, les héros et les personnages surnaturels figurent aussi
parmi les créateurs de nappes d'eaux stagnantes. C'est Gargantua
qui « en expulsant le superflu de la boisson » a formé le bel étang de
Jugon (Côtes-du-Nord;. et ceux d'Ouée et d'Andouillé en Ille-et-
Vilaine*. Un étang, voisin de Reulaxer, se nomme la Goutte du géant,
parce qu'il doit son origine à une goutte d'eau tombée de la main d'un
géant qui venait de boires On dit dans les Alpes vaudoises. que lorsque
Gargantua passait par les champs labourés, l'empreinte de chacun de ses
pas faisait une pièce d'eau '^. Au sud de Lourdes, les petits étangs de
Vivier Lion ont été produits par le pied ou le genou de Roland désar-
1. E. Cordier. Légendes des Hautes-Pyrénées, p. 34.
2. W. Webster. Basque Legends. p. 21-22.
3. J.-F. Bladé. Coules de Gascof/ne. t. H, p. 3"0 3"3. publiés en 1886, vingt-cinq
ans après le ré-cit de Cordier.
4. Paul Sébillot. Gargantua, p. 16, 79.
.^. D. Monnit r et A. Vingtrinier. Traditions de lu Franche-Comté, p. 533.
6. Cere«ole. Légendes des Alpes vaudoises, p. 267.
GÉANTS ET FERS CKÉATBURS DE LACS 403
çoniiô'.l.o lac de Genève est l'œuvre de Gargantua, qui le créa pour faci-
liter la sortie du Rhône '-': des fées qui riiabitaient autrefois formèrent
le lit du vaste élang de lluelgoal (JMnistère) ; d'aulres f(*es, en punition
d'une désobéissance à leur supérieure, furent condamnées ii creuser
en une nuit l'étang de Graphard, en llle-et-Vilaine '. Dans un conte
facétieux du n)éme pays, une fille naïve, ayant cru que son confesseur
lui défendait d'uriner pendant quinze jours, s'accroupit au bout de ce
temps, et se soidagea pendant trois heures au pied du château de
Corn bourg ; toutes les pierres du coteau roulèrent dans l'étang el for-
mèrent le barrage qu'on voit encore aujourd'hui ^ Dans le Jura, c'est le
diable auquel une belle dame promet de se livrer s'il creuse le bassin
d'un lac dans un temps déterminé ; Satan acheva la belle pièce d'eau
de la (îrange ;\ la Dame ; mais quand il s'approcha pour saisir sa proie,
elle le fit s'enfuir en lui marquant le front d'un signe de croix '■'. En
Corse, le lac de Cinlo doit son origine à la baguette d'une fée qui, pour
désaltérer un roi mourant de soif sur la montagne, en frappa un gros
rucher, d'où jaillirent les sources abondantes qui l'ont formé et
l'alimentent".
La malédiction d'une fée, suivani une h'-gende, a donné naissance à
un étang. Aiilreiois, le ch;\teau du Mas appartenait à un puissant
seigneur qui, après une absence de plusieurs années, reparut sans
qu'on sût d'où il venail, ramenant avec lui une l)elle jeune femme qu'il
avait épousée aux pays lointains. Elle portait toujours des robes si
longues que personne, même son mari, ne pouvait se vanter d'avoir
vu ses pieds. Ce n'est du reste qu'après avoir juré solennellement de
ne jamais chercher à les voir, qu'il avait pu devenir son époux. Il
vécut très heureux jusqu'au soir oii, au mépris de ses serments, il
profita du momeni où sa femme préparait sa toilette de nuit dans un
cabinet voisin, pour se hâter de prendre place dans le lit conjugal,
après avoir recouvert d'une épaisse couche de cendres les marches de
l'estrade sur laquelle était posé le lit. J^a dame entra bientôt dans la
chambre ; à l'instant où elle posait le pied sur la première nmrche,
elle se rejeta brus(iuement en arrière en poussant un grand cri : un
charbon ardent, caché sous la cendre, lavait brûlée Un autre cri avait
répondu au sien ; son mari avait vu, imprimée en creux sur la cendre,
la trace d'une patte d'oie. Emportée par la colère et la douleur, la
{, A. Joanne. Les l'y renées, p. 101.
2. Ceresoie. Lèf/endes des Alpes vandoises. p. 268.
3. Vérusnior. Vo/jage de Basse- lire iuf/ne, p. 203 ; Paul Sébillot. Traditions, t.
I, p. 86.
4. A. Orain. Le F.-L. de l'ille-el- Vilaine, t. Il, p. %-97.
5. 1). .Monnier et .\. Vingtrinier, 1. c, p. 3',»5-396,
6. A. Chanal. Voyayes en Corse, p. 166. ^
404 LES EAUX DORMANTES
dame du Mas, qui était une fée très puissante, lança d'une voix terri-
ble cotte malédiction :
Du Mas,
Tu m'épias,
Tu périras.
Toi et ton Mas,
Puisque tu as
Vu ma patte d'oie.
\ peine avait-elle fini de parler que le château s"abimait dans la
terre avec tous ses habitants et était recouvert par les eaux. L'empla-
cement qu'il occupait jadis forme un étang dont personne n'a jamais
pu sonder la profondeur. Quand on passe au point du jour sur ses
bords, on entend le bruit d'une servante qui barattait, — d'autres
disent d'un serviteur qui brayait du chanvre — dans les communs du
château, au moment où il a été englouti, et qui continue sa besogne
depuis des siècles, comme les habitants de la ville d'Is '.
La Brière, vaste terrain tourbeux qui couvre plusieurs milliers
d'hectares aux environs de Guérande (Loire- Inférieure), était
autrefois occcupé par un jardin et un château dans lequel se cachait
un immense trésor. Un sorcier qui le convoitait suscita une tempête,
l'eau monta, et le château fut détruit et remplacé par un marécage ;
mais le trésor poursuivi par le sorcier s'enfuit sous la forme d'un
« Krapado » (nain) pour se blottir sous le dolmen du Crugo où il
existe encore. Voilà pourquoi on retrouve sous la Brière des troncs
d'arbres qui attestent son origine première. D'après une autre version
la Brière était autrefois une grande forêt. Un sorcier souleva une
tempête et tout fut détruit, sauf un endroit appelé encore le Bois de
nie. Les habitants furent noyés ; il n'échappa au déluge qu'un taureau
et une bonne sœur qui se réfugièrent sur la butte du Bois de l'Ile -.
De nombreuses légendes racontent que des fontaines ont jailli aux
endroits où tombèrent des objets lourds,, et en particulier des marteaux
lancés par des saints ou des héros ; beaucoup plus rares sont les actes
de personnages discoboles qui provoquent l'apparition d'eaux sta-
gnantes. Jusqu'ici ils n'ont été relevés que dans l'île de Corse ; le
diable, mécontent de son travail, jeta son marteau du haut de la
Stazzona del. Diavolo, ou dolmen de la forge du Diable, dans la plaine de
Taravo. Le marteau tomba à un millier de mètres de là, et produisit
en s'enfoncant dans la terre, un petit étang que l'on appelle quelquefois
Stagna del Diavolo ; les gens du pays disent que cet étang diabolique
1. Léo Desaivre. Notes suv la Mélusine. Poitiers, 1899, in-8, p. 28-29. D'à. M.
Michel ; le château du Mas est en Anjou,
2. Henri Quilgars, in Revue des Trad. pop., t. XIV, p. 211.
LA DISPARITION DES NAPPES D EAU 403
s'agrandit tous les jours'. Une autre fois, chassé par la plantation
d'une ci'oix, d'une montagne où il s'était réfugié, il lança en l'air
son gigantesque marteau ; où il tomba se creusa une fosse qui se
remplit d'eau ; c'était le lac de Creno, où il habita longtemps ^ Le
Fiume Secco a formé les marais connus sous le nom de Vigne de
l'Evêque ; une tradition rapportée par Valéry, explique ce nom : au
milieu des plaisirs de la vendange, l'évêque de Sagone, fixé à Calvi,
fut séduit par les agaceries d'une jeune fille Celle-ci eut la fantaisie
d'exiger qu'il lui mît au doigt son anneau épiscopal ; mais au moment
où le faible prélat succombait, l'anneau roula à terre et ne put élre
retrouvé. Le lendemain, quand l'évêque vint pour le rechercher, il vit
un étang à la place de sa vigne '\
En Bretagne certaines fondrières appelées 7'oul ar gurun, trou du
tonnerre, ont été, d'après les paysans, creusées par la foudre, et lorsque
gronde l'orage, c'est l'âme d'un méchant qui s'en échappe et parcourt
l'air sur les vents déchaînés ^.
§ 2. LA DISPARITION DES NAPPES d'eAU
Le peuple explique par des légendes les disparitions d'étangs ou de
lacs, qui sont le résultat de phénomènes géologiques, ou de travaux
de dessèchement exécutés à des époques reculées. Suivant une tradition
où les Romains ont été probablement introduits d'après quelque
racontar de demi-savant, il y avait un lac à la Bourboule avant leur
arrivée ; leur venue déplut à des fées, moitié femmes et moitié bétes,
qui habitaient les trous que l'on voit encore sur les hauteurs ; elles
firent disparaître l'eau du lac, se réfugièrent dans leurs cavernes, puis
s'envolèrent^. Ilya une cinquantaine d'années on racontait que des
fées l'avaient mis à sec en coupant le rocher pour donner une issue
à ses eaux ^. On rencontre en plusieurs autres pays des explications
analogues des ruptures que l'on remarque dans les chaussées naturelles
qui formaient des lacs à des endroits où l'on voit aujourd'hui des terres
fertiles et verdoyantes. Quelques-unes sont attribuées à des actes
violents de personnages légendaires. C'est un géant qui fendit avec
sa cognée le plateau qui enfermait les eaux au sommet du Honeck, et
ouvrit le couloir par où elles s'échappèrent en laissant à sec la vallée
1. A. de Mortillet. Rapport sur une mission en Corse, p. 41. Ce nom de Forge du
Diable est souvent donné au.x dolmens du pays.
2. E. Chanal. Voyages en Corse, p. 77.
3. Prince Roland Bonaparte. Une excursion en Corse, 1891, p. 47,
4. Alexandre Bouët. Breiz-lzel, t. 1, p. 88.
5. A. Certeux, in Revue des Trad. pop., t. VI, p. 620.
6. Douillet. Album auvergnat, p. 26.
406 LES EAUX DORMANTES
de Munster'. Saint Martin ayant trouvé la vallée de Sampig^ny barrée
par une chaussée de granit et noyée par les accumulations des eaux
de la Cuzanne, tira son épée, et fendant le roc d'un seul coup, tailla
lin passage par lequel le lac se vida '.
A la place du cratère de Bar, il y avait un lac, déjà tari du temps de
loccupation romaine. Les habitants du Forez se seraient plaints,
suivant la tradition, des orages qu'il déversait sur leurs terres, et ils
seraient venus le dessécher avec du vif argent'. Ce moyen qui rappelle
la croyance du pays bessin, d'après laquelle un peu de mercure jeté
dans une mare fait filtrer l'eau dans le sein de la terre'', fut aussi
employé dans le Beaujolais, région peu éloignée du Forez, par une
fée qui voulait se venger des 'gens d'Ouroux ; lorsqu'on en eut jeté
dans l'étang d'Avenas/.la digue se rompit et engloutit la cité". Ce n'est
pas le seul usage de procédés modernes que connaisse la légende. Les
vieillards du Puy-de-Dôme racontaient que la plaine du Livradois ne
formait autrefois qu'un grand lac. On fil sauter au moyen de mines
chargées à poudre, les gigantesques rochers de la Tour Gouyon : au
moment où le lac fut débondé, il se produisit un torrent furieux, et
les eaux se précipitèrent à travers l'issue avec un tel fracas qu'on
l'entendit à trois lieues à la ronde '■.
En Franche-Comté où des parallèles de la légende d'Héro et Léandre
sont populaires sur plusieurs points de la L(>ue, on dit que l'amou-
reux s'étant noyé en allant voir la châtelaine, celle-ci pour retrouver
son cadavre fit percer la montagne qui formait digue et faisait un lac
de la partie du bassin de cette rivière que l'on appelle aujourd'hui le
Val d'Amour à cause de cette tragique aventure'. Dans l'Aude une
femme légendaire amena le dessèchement accidentel d'un petit lac :
une reine Blanche habitait le château de Puivert, alors entouré d'un
vaste étang. Quelquefois les eaux grossies par les orages envahis-
saient un trône de marbre situé au bout d'une jetée et sur lequel la
reine se plaiser à rêver. Elle lit percer à une certaine profondeur
l'immense roche qui retenait le lac captif, pensant que le trop plein
s'écoulerait par cette ouverture et laisserait le lac au même niveau.
Mais le rocher céda à l'énorme pression des eaux qui s'engoutTrérent
dans la gorge de la vallée et engloutirent les seigneurs et la reine elle-
1. Morel-Retz, in Revue des Trad. pop., t. Vf, p. 387.
2. J.-G. Bufliot et Tliiolfier. La Mission de saint Martin, p. 165.
3. George Sand. Jea7i de la Roche, p. 13.
4. F. Pluquet. Contes de Rayeiu, p. 43.
.^. Gtaudius Savbye. Le Beaujolais préhistorique, p. 173.
6. Abbé Grivet. Chroniques du Livradois. p. 119.
7. Cfi. Tfiuriet. Traditions de la Uaule-Saône et du Jura, p. 295-296 ; cf. fa p. 365
du présent vofume.
FÉES ET GÉANTS TARISSANT DES LACS 407
même. Celle calaslrophe u eu lieu en offel; elle est due à un sei-
gneur de Puivcrt qui, voulant dessécher le lac, manqua de prudence
dans ses travaux'.
Le sort d'un lac de la vallée d'AosIe, non loin des chalets de Prez,
était en quelque sorlc lie'' à celui d'une fée ; il était sous la protection
de cette fée, ni bonne ni niéclianle, qui ne se laissait voira personne,
se transformait en bêle, et se manifestait surtout par son chant mélo-
dieux. Sa forme la plus habituelle était celle d'un reptile. Un chasseur
ayant aperçu sur une roche un grand serpent doni la robe brillante
étincelait au soleil, et qui se mirait dans l'cMtu, le prit pour un dragon
dévastateur, et tira sur lui. L'anini;d, blessé à mort, tomba dans le lac,
qui devint tout rouge de sang ; ses eaux diminuèrent depuis cet instant,
si bien (ju'au bout de quelques heures il était à sec Kn mourant, la
fée du lac l'avait épuisé-.
Des conjurations ou des actes qui se rattachent au catholicisme ont
aussi fait disparaître des masses d'eaux stagnantes auxquelles on
attribuait des relations avec le monde satanique. Le lac de Creno, où
se réfugia le diable, fut desséché par les incantations d'un prêtre ; à
mesure que la cérc'mionie s'accomplissait, on le voyait se rétrécir '. Pour
mettre tin aux hantises diaboliques d'un étang voisin de Breurey-les-
Faverny, les bonnes femmes du pays allèrent, chaque jour, VAngelus
sonnant, y jeter de l'eau bénite. On remarqua qu'au fur et à mesure
de ces conjurations le périmètre diminuait et que les eaux s'éclaircis-
saient. Il finit par devenir la petite fontaine d'eau limpide oii les
faucheurs et les moissonneurs viennent maintenant se désaltérer '\
Gargantua qui, ainsi qu'on l'a vu, a donné naissance à plusieurs
étangs, en a aussi tari, au moins momentanément, quelques-uns. H
« supa d'une baleinée », celui d'Ouée, en Ule-et-Vilaine ■, et c'est lui
qui, en été, pour se désaltérer, nu^t à sec un bassin de deux cents
mètres de diamètre que l'on voit près de Champignelles'"'. J-,es marais
poitevins sont des terrains conquis sur la mer par des dessèchements
successifs qui remontent au Xlli'' siècle ; le peuple frappé de cette
disparition des eaux, essaie do l'expliquer en disant qu'autrefois le
géant avala d'une gorgée toutes celles qui couvraient cette partie
du Poitou '.
1. Gaston Jcurdauue. Contribulion au l'olh Lore de l'Aude, p. 230. Ce désastre a
eu lieu en 1279.
2. J.-J. Christillin. Dans la Vallaise, p. 71-72.
3. E. Chaual. Voyages en Corse, p. 79.
4. Ch. Thui'iet. Trad. de la Haute-Saône, p. 19.
5. Paul Sébillot. Garr/nnlua, p. 81.
6. C. Moiset. Usages de l'Yonne, p. 99.
7. Léo Desaivre, in Revue des Trad. pop., t. II. p. 186.
408 LES EAUX DORMANTES
On parle quelquefois dans la Charente, de marais ou d'étangs si
profonds que le diable lui-même ne peut parvenir à les combler.
D'énormes dépressions de terrain qu'on appelle des fosses, existent
dans la forêt de la Braconne, près d'Angouléme, Chacune a sa légende ;
voici une des plus curieuses. Un jour le diable se rendit à Agris et
demanda aux Agritands de se soumettre à lui. Ceux-ci refusèrent, mais
après réflexion, ils lui promirent de le faire s'il parvenait, avant le
chant du coq, à combler la Grande-Fosse de la Braconne. Le diable y
consentit et se mit immédiatement à l'œuvre. Mais à mesure qu'il
apportait une hottée de terre, l'eau l'entraînait et le fond paraissait
toujours, et cependant le diable apportait de belles bottées. Au premier
chant du coq, le trou était toujours béant, et le diable se retira, hon-
teux et confus, voyant bien qu'il n'y avait rien à faire avec une popula-
tion plus fine que lui \
Plusieurs dictons constatent le danger auquel seraient exposées les
contrées du voisinage s'il se produisait des ruptures dans la chaussée
des étangs :
l'e dé ha berein er Pelinec
henevo de Houarec.
Si l'étang de Pelinec (qui alimente le Blavet à St-Nicolas du Pelem),
venait à se vider, adieu Gouarec.
Pe de ha lorreiii er Pont
Kenevo de Bondy ha de Houarec
Ha de Sant Nicolas bel er veinet.
Si le pont de l'étang de Glomel se brisait — adieu Pontivy et Gouarec,
— adieu saint Nicolas (en Pluméliau), jusqu'au cimetière-.
Ma vankfe chausser ar Vrezall,
Landernez, pakit ho stall.
Si la chaussée de Brézall vient à manquer — Gens de Landerneau,
faites vos paquets ^,
Si la Rieu cassait
Tout Jiigon serait nié (noyé)
La Rieu est la chaussée d'un étang situé au-dessus de Jugon, et l'on
raconte qu'autrefois, il y avait toujours sur celle de Beaulieu, un cheval
sellé et bridé, près duquel se tenait un cavalier, afin d'avertir les
habitants de la vallée si les eaux venaient à détruire la levée. Cette
obligation était imposée pour son bail au meunier des Grands-Moulins,
sur la chaussée de l'Etang au duc de Ploermel, pour porter la
1. Le Pays poitevin, août 1898.
2. F. Cadic, in La Paroisse bretonne, janvier 1900.
3. L.-F. Sauvé. Lavarou Koze, p. 162.
LE MONDE AU-DESSOUS DES EAUX 409
nouvelle de village en villaf<e, jusqu'à iMalesIroil'. Cette surveillance
des levées des étangs dangereux n'était pas sans doute spéciale à la
Bretagne, mais jusqu'ici je ne lai pas retrouvée dans les autres parties
de la France.
Quoique plusieurs catastrophes se soient produites à la suite de
ruptures de digues, dans des circonstances propresàexciter la terreur,
et à faire supposer des interventions merveilleuses, leur souvenir n'a pas
pris la forme légendaire ; si l'on en parle, c'est simplement pour
énoncer une conséquence de l'accident; c'est ainsi que lorsque l'étang
de Biénais en Gosné (lUe-et-Vilaine), rompit sa chaussée il y a un peu
plus d'un siècle, la force des eaux emporta la Roche aux Fées de la
Coublerie, habitée encore par les bonnes dames-.
§ 3. LE monde" sous LES EAUX ET LES FÉES
Suivant des traditions recueillies dans plusieurs pays, niais princi-
palement en Bretagne et dans le midi, une sorte de monde fantastiquri
existe au-dessous des eaux dormantes : il présente beaucoup d'analo-
gie avec celui qui, d'après les récils du littoral, se trouve sous la mer.
Comme lui, il a pour habitants des personnages surnaturels, dont les
gestes rappellent ceux des fées et des sirènes.
Cette conception était assez répandue en France au moyen âge : une
légende provençale raconte comment une fée attira Brincan sous la
plaine liquide et le transporta dans un palais de cristal \ Lorsque la
reine Hélène pleurait son mari, la dame du Lac enleva son fils Lancelot ;
quand sa mère voulut le lui reprendre, elle s'en alla droit au lac,
joignit les pieds et s'élança dedans avec l'enfant, qui fut élevé dans sa
demeure au-dessous des eaux % et le traité De Monslris parle, comme
d'une chose bien connue, des nymphes qui habitent sons les ondes
stagnantes '.
Le plus ordinairement en efïet, aussi bien aux temps anciens
qu'à Tépoqu»' moderne, les divinités lacustres sont féminines, et
l'exemple suivant, tiré d'un lai de Marie de France, est l'un des trois
ou quatre où figurent des êtres appartenant à un autre sexe. Un jour
que le roi de Bi'elagne était à la chasse dans les forêts des environs de
Nantes, la reine s'endormit, avec toute sa suite, dans son jardin.
). Paul Sébillot. Blason pop. des Coles-du-Nord. p. 11 ; E. Ilerpin, in Hev. des
Trad. pop., t. XII. p. 684 ; Paul Sébillot. Les travaux publics, p. .114. cf. p. 315,
la cloche d'alarme et les crieurs chargés davertir que la digue de West Capelle en
Zélande était menacée.
2. Paul Sébillot. Traditions de la Haute- Bretagne, t. I, p. 121.
3. Alfred Maury. Les fées du moyen âge, p. 75.
4. Lancelol du Lac, ch. VI.
5. Berger de Xivrey. Traditions térulolofiiques du moyen âge, p. 128.
410 LES EAUX DORMANTES
Lorsqu'elle se réveilla, elle ne vil plus ses compagnes el, au momenL
où elle allait se mettre à leur recherche, parut un beau chevalier qui
lui parla si bien d'amour, qu'elle se laissa persuader. Le chevalier
l'enlève sur son cheval, se dirige vers un bois, et parvenu au bord d'un
lae, lui montre le chemin par lequel on peut arriver à sa résidence
située sous les eaux. La reine y reste quelque temps, avant de revenir
an palais, et c'est de son commerce amoureux avec le chevalier que
naquit Tydorel '. Une ancienne légende, dans laquelle les démons ont
peut-être été substitués à des génies, raconte que l'Etang noir renfer-
mait sous ses eaux un palais infernal. ])"après la Cro)iaca de Calaluna
de Pujedo (1609) le seigneur de Nohèdes vendit sa (ille aux diables qui
l'emportèrent dans celte demeure. Sept ans après, elle réussit à
s'échapper, et, revenue'près de son père, elle raconta ce qu'elle avait
vu, décrivit le château /des diables, leurs réunions, et dévoila leurs
secrets et leurs maléfices-. Des démons habitaient aussi les lacs du
Mont Saint-Barthélémy dans l'Aude ', l'Homme de fer, le héros gigan-
tesque d'un conte lorrain, avait, au milieu d'un grand lac des Vosges,
son palais que recouvraient les eaux '.
Les fées ou des dames aquatiques apparentées, qui demeuraient
sous les étangs ou sous les lacs, figurent plus souvent que les génies
mâles dans les légendes contemporaines, et leurs gestes sont quelque-
fois rapportés avec détail. En Basse-Bretagne on leur attribue d'ordi-
naire des actes méchants. Souvestre a longuement parlé de la (Iroac'h
de l'île du Lok ; il avoue lui-même que cette localisation est arbi-
traire et que les conteurs placent la résidence de cette enchanteresse
dans des endroits variés, et parfois imaginaires. Bien que fort arrangé
et orné d'épisodes que l'on n'a point retrouvés dans la Iradilion bre-
tonne, son récit constate tout au moins la croyance a un monde
lacustre merveilleux. Cette groac'h était une fée qui habitait le lac
de la plus grande des îles Glénans ; et comme elle passait pour être
aussi riche que tous les rois réunis, beaucoup de gens étaient partis
pour s'emparer de ses trésors; mais aucun n'était revenu. Un jeune
garçon aborde à l'île et, arrivé au bord de l'étang, entre dans un canot
en forme de cygne qui s'anime tout à coup, l'entraîne loin du rivage,
et plongeant avec lui sous l'eau, le dépose près d'un palais enchanté. Il
rencontre la fée qui lui montre ses trésors, en lui disant que toutes les
richesses qu'engloutissent les naufrages sont apportées à l'étang par
un courant magique. Elle lui propose de l'épouser; le garçon accepte.
1. Gaston Paris. Luis inédits. V. Lai de Tydorel, in liouiunut, t. Vlli, p. 66-72.
2. Horace Chauvct. Lér/endes du Houssillon, p. 31.
3. La Mosaïque du Midi, 1837, p. 228.
4. Henry Carnoy. Contes français, p. 43.
LES FÉES ET LES SIRÈNES 41 |
et la fée va pêcher des poissons qu'elle lui sert; pendant qu'elle s'est
absentée, il se mot à couper les poissons avec le couteau de saint
Corentin qui détruisait les enchantements ; les poissons redeviennent
de petits hommes qui lui disent qu'ils ont été métamorphosés ainsi
le lendemain de leur mariage avec la groac'h. Le garçon veut
s'échapper, mais la fée jette un fdet d'acier et le change en une
grenouille qu'elle va aussitôt porter dans le vivier'.
Sous les eaux de l'étang au Duc, près de Vannes, vivait une dame
mystérieuse, à laquelle ceux qui ont rapporté ses gestes donnent
tantôt le nom de Groac'h, tantôt celui de Mary Morgan, tantôt celui de
sirène, bi?n qu'aucun récit ne parle de la queue de poisson, attribut
essentiel de cette divinité aquatique. Elle n'était pas née fée : c'était
jadis une princesse de vingt ans, propriétaire de ce petit lac, et
recherchée en mariage par tous les grands seigneurs du pays ; un de
ceux-ci, à qui appartenait l'étang de Plaisance, la fatiguait de ses
importunités. Ne sachant comment s'en délivrer, elle lui dit un jour
qu'elle le prendrait pour époux quand l'étang de Plaisance coulerait
dans celui du Duc. L'amoureux ne répliqua rien ; mais, ayant fait
creuser un canal pour réunir les deux pièces d'eau, il invita la dame à
une fête et la reconduisit en bateau, de Plaisance à l'étang au Duc, cec i
désespéra si bien la pauvre princesse que, sommée de tenir sa
promesse, elle se précipita, la tète la première, au fond de l'eau. Depuis
ce jour, dans les belles nuits d'été, on voit de temps à autre, assise sur
un rocher voisin de IHôpital général, une femme d'une incomparable
beauté, tenant à la main le peigne d'or des sirènes et toujours occupée
à démêler sa blonde chevelure. Surprise une nuit par un passant, elle
se sauva avec tant de précipitation, qu'elle oublia son peigne, dont il
s'empara; mais elle se vengea en l'entraînant sous les eaux. Elle attira
aussi dans son palais de cristal un capucin qu'elle avait rendu
amoureux, et un soldat, qui, séduit par sa beauté, s'était approché
d'elle ^
Une princesse, belle comme le jour, demeure dans un château, tout
au fond de la mare qui est en haut de la côte de la Madeleine, à
Pluduno (Côtes-du-Nord). Un garçon du pays l'entendit chanter et
depuis il en avait perdu le boire et le manger, si bien qu'un jour il se
jeta dans l'eau. Malgré toutes les recherches, on n'a pu trouver son
cadavre; les uns assurent qu'il vit heureux auprès de la princesse,
1. Le Foyer Breton, t. t, p. lo(i el suiv.
Quelques épisodes fout songer aux enctiantements de la reine Labbe des \fiUe cl
une Nuits.
2. Hipp. Violeau. Pèlerinages du Morbihan, p. 157 ; abbé Mahé. Auli(/uilés du
Morbihan, p. 417; Vérusmor. Voyage en Basae-Brelayne, p. 62; E. ^r^ouvestre. Les
derniers Bretons, t. I, p. 119.
23
412 LES EAUX DORMANTES
d'autres disent qu'il est mort, mais que son corps, n'ayant pas eu de
prières, est condamné à errer jusqu'à ce qu'une personne charitable
soit parvenue k le faire enterrer en terre bénie'.
Dans une gracieuse légende de la vallée d'Aosle, l'intervention du
génie qui emporte au fond des eaux a été provoquée par uae incantation
imprudente. Trois jouvencelles qui venaient folâtrer sur les bords du
joli lac de Forneil et se plaisaient à s'y baigner, chantaient parfois et
disaient en s'adressant au lac: Lèi, lèi, pn^n la pin hella de nu trr\ Lac,
lac, prends la plus belle de nous trois I Un jour d'été, vers le soleil
couchant, lorsqu'elles repétaient ce refrain en se baignant les pieds, la
plus jeune poussa un cri de détresse, et attirée par une force invincible
jusqu'au milieu du lac, elle disparut. Le fée du lac avait pris la plus
belle des trois tilles et elle ne l'a jamais rendue -.
On n'attribue pas des séductions ou des enlèvements analogues à
plusieurs bonnes dames dont la résidence est aussi lacustre, comme les
fées des petits lacs du Roussillon qui habitaient un palais caché sous les
eaux'. Dans la vallée d'Azun, une fée était condamnée à demeurer au
fond d'un lac, jusqu'à ce qu'un jeune homme, ayant mangé quelque
chose, sans cesser d'être à jeun, fût venu l'épouser. Un adolescent qui
se promenait dans le voisinage prit un grain de blé et le rompit avec
ses dents pourvoir s'il était mûr; ayant ainsi résolu le problème, il
épousa la fée ; il en eut des enfants, mais l'ayant appelée par mégarde
kade ou dame d'eau, elle retomba sous le charme, parce qu'il ne faut
jamais appeler un esprit par son nom ^ .
Quelquefois ces personnages aquatiques étaient assez mal délinis,
comme celui que vit un ermite qui faisait pénitence sur les bords du
lac Saint-Laurent, non loin d'Ancenis; s'étant réfugié pendant un orage
dans un chêne creux, il n'en put sortir, parce que le vent avait tordu
l'arbre et l'y avait enfermé ; il chercha à se dt'gager en grattant la terre
près des racines, trouva des marches, et finit par descendre dans un
souterrain obscur, au bout duquel on voyait comme une petite lumière;
lorsqu'il en eut atteint l'extrémité, il sorlit en plein soleil, juste au-
dessous du milieu de l'étang, dans un jardin, où se promenait
une dame en blanc, d'une beauté merveilleuse ". Dans le Gers, sept belles
demoiselles, qui savent tout ce qui se fait et qui se fera, vivent cachées
au fond d'un grand lavoir et n'en sortent qu'à la Saint-Jean, pour
danser avec les fées depuis minuit jusqu'à la pointe de l'aube '"'.
i. Lucie de V.-H., in Rev. des Trad. pop., t. W\, p. 92.
2. J.-J. ChristilliQ. Dans la Vallaise, p. 73-74.
3. Horace Chauvet. Léf/endes du Roussillon, p. 19-22.
4. Gésa Darsuzy. Les Pi/rénées françaises, p. 120.
5. Pitre de l'Isle, in Bev. des Trad. pop., t. Xill, p. 289 et suiv.
^. J.-F. Bladé. Coules de Guscof/ne, t. I!, p. 28i.
LES FÉES DES LACS 41 3
Les fées qui résident sous les lacs figurent rarement clans les contes
populaires de P^rance ; je ne les trouve même que dans un recueil très
arrangé : la Dame des Clairs qui avait sa demeure dans les plaines
liquides connues sous ce nom aux environs de Cambrai, y attira un
seigneur qui s'était jeté à l'eau à la suite d'une biche, et elle l'y retint
jusqu'au jour où sa femme et son fils le délivrèrent par ruse '.
Des personnages surnaturels qui semblent, bien que les récits
populaires ne le disent pas expressément, habiter au-dessous des eaux
stagnantes, ou tout au moins sur leurs bords, accomplissent des actes
tantôt gracieux, tantôt terribles, sur la berge des lacs ou sur leurs
ondes. Quelques nappes d'eau portent même des noms qui indiquent
cette croyance : la première édition du DicAionnaire de Bretagne d'Ogée
(1778), signale à Jans un Etang des fées; il y a dans le Cher un lac
aux Fées, et en Corse un Lago délia Fala, lac de la fée, dont on
trouvera plus loin la légende. Hérodiade, soile de sorcière géante, qui
tigure souvent dans les traditions du pays, ayant vu l'élégante gondole
qui glissait sur le lac dOvat, demanda aux fées de s'y asseoir auprès
d'elle ; mais ces dames refusèrent une si terrible société. Furieuse, elle
arracha des (lancs de la montagne d'énormes blocs de granit, et les
lança dans le lac, où ils se voient encore. La barque fut engloutie sous
les tlols troublés, mais Hérodiade ne put atteindre les fées qui, pour
se sauver plus promptement, prirent la forme de biches et se cachèrent
dans les vastes grottes de Cébiran, Sur le beau lac d'Estoin, dans la
région pyrénéenne, on voyait les fées guider de légères nacelles au.v
flancs bleus, à la poupe couverte de lames d'or-. Les boi'ds des étangs
du Roussillon sont aussi peuplés de fées qui habitent un palais sous
les eaux : les bergers les aperçoivent souvent, vêtues de blanc, en train
de se peigner en se mirant dans les ondes. Elles ont le pouvoir de
séduire tous ceux qui s'approchent d'elles ; pendant le jour, elles font
paître l'isard dont le lait les nourrit ^.
En Corse, un petit lac de la région de Tellano est jippelé fMgo délia
fata, lac de la fée. Vers la fin du XVII^ siècle, Poli d'OImiccia avait
remarqué qu'une femme très élégante venait chaque jour faire sa
toilette sur ses bords et qu'elle allait ensuite se blottir, comme une
couleuvre, dans un trou rond pratiijué dans un banc rocheux de la
berge*; plusieurs fois il tenta de la surprendre, mais dès qu'elle
l'apercevait, elle quittait sa niche et se précipitait dans l'eau. Un jour,
Poli profita du moment où elle était occupée à se peigner pour lui
1. Charles Deulin. Contes du roi Cambrinus, p. 93.
2. Karl des Monts. Léqendes des Pyrénées^ p. 263.
3. Horace Chauvet. Légendes du Roussillon, p. 13.
4. Le trou est tellement rond, qu'on le croirait creusé par la main de l'homme.
11 est désigné aujourd'hui sous la dénomination de Tufone delta Fala (trou de la fée).
414 LES EAUX DORMANTES
jeter un lac et il put la ramener ainsi à lui, el elle essaya de lui échapper:
à la fin, voyant que ses efforts étaient vains, elle consentit à l'épouser;
mais, lui dit-elle, c'est à la condition que tu ne t'inquiéteras jamais
de savoir si je mange ou sj je ne mange pas, si je bois ou si je ne bois
pas, car je ne dois pas te laisser ignorer que je ne suis pas une femme
comme les autres. Ils vécurent en bonne harmonie durant vingt ans et
ils eurent six enfants : trois garçons et trois filles ; la femme se tenait
à table avec son mari et ses enfants, mais elle ne mangeait ni ne buvait;
seulement, une foisle repas terminé, elle avait soinde ramasser les restes
et de les emporter dans sa chambre. Le mari eut un jour la faiblesse
d'aller regarder, par le trou de la serrure, ce que faisait sa femme; il
vit qu'elle avait retiré son corset el qu'elle était en train de manger,
mais qu'elle introduisait les aliments sans les mastiquer dans une
ouverture qu'elle avait dans le dos. Sa curiosité n'en fut pas moins
connue, car sa femme sortit précipitamment et lui dit : >< Misérable 1 tu
as fait notre malheur à tous deux ; procédons immédiatement au
partage de nos enfants, car désormais nous ne pourrons plus vivre
ensemble. -> Le mari choisit les tiois garçons; après quoi sa femme
disparut emportant ses trois filles, qui étaient des fées comme elle ;
mais au moment de quitter le seuil conjugal, elle proféra la prédiction
suivante: « Jusqu'à la septième génération, nulle progéniture de la
famille Poli ne comptera jamais plus de trois héritiers mâles ». Or la
famille Poli en est aujourd'hui à la sixième génération et ce qu'a prédit
la fée est arrivé'.
Les fées qui/surtout au moyen âge, se baignaient souvent dans les
fontaines, ne paraissent pas, en France du moins, prendre ce
divertissement dans les eaux stagnantes, qu'on ne regarde peut-être
comme pas assez pures pour servir à leurs ablutions. Les personnages
féminins, qui, d'après les légendes et les contes, se plaisent à s'y
ébattre, appartiennent au monde satanique ou à celui de la magie. A
Corseul (Côtes-du-Nord^ les femmes qui vivent avec le diable dans une
ville souterraine au-dessous des ruines d'une cité gallo-romaine, en
sortent parfois pour venir se baigner ou laver leur linge dans un étang-
voisin^. La dame qui prenait ses ébats dans celui de la Poitevinière, près
d'Ancenis, et qui fut poursuivie par le fils du seigneur de Vouvantes,
semble être aussi quelque âme damnée, puisqu'elle s'évanouit comme
1. D.-A. Zevaco, in Revue des Trad. pop., t. VI. p. 692. Le récit de cette légende
a été fait par Poli d'Olmiccia, pelit-fils du petit-fils du mari de la fée en question :
cette fée est désignée aujourd'hui sous la dénomination de " fée des Poli d'Ol-
miccia. «
2. Paul Sébillot. Légendes locales de la Haute-Bretagne, t. II, p. 4. Ces femmes
sont, dit-ou, d'une grande beauté.
LES FÉES DES LACS 41,^
une fumée quand on lui passe au doiji;t un anneau bénit'. Les autres
baigneuses dont parlent les contes proprement dits sont apparentées
aux fdles, métamorphosées ou déguisées en oiseaux, qui, d'après des
légendes fort répandues, reprennent leur forme quand elles ont déposé
leur enveloppe sur le rivage ; je parlerai d'elles avec quelque détail au
chapitre des oiseaux sauvages. Le vêlement de plumes qui figurait
peut-être autrefois dans plusieurs contes de la Haute-Bretagne, a
disparu de la version contemporaine. Ce sont des robes ou des chemises
que les filles des magiciens ou du diable laissent sur le bord avant de
s'ébattre dans Teau, et celui qui parvient à les dérober ne les leur
rend qu'à certaines conditions ; parfois même, il n'est pas nécessaire
que le héros les leur prenne pour acquérir de l'influence sur elles '^.
Les fées des eaux dormantes, comme celles des bois et des grottes,
s'amusent parfois à exciter la convoitise des passants en leur montrant
des trésors : un homme qui passait près d'un doué où lavait une fée
ayant à côté d'elle un drap de lit couvert d'argent, s'<'tant arrêté à la
regarder, elle lui demanda s'il voulait sa charge d'argent ou celle d'un
cheval. Il répondit qu'il aimait mieux la charge d'un cheval, mais
pendant qu'il était à le chercher, la fée disparut. Cette petite légende
a été recu'^illie dans le centre des Côles-du-Nord ; mais une variante
est populaire sur le littoral de ce pays. Une femme qui s'était rendue à
un lavoir de Créheu qui passe pour hanlé, vit l'eau toute couverte de
pièces de six francs qui brillaient au soleil, et une lavandière qu'elle
ne connaissatt pas lui demanda si elle en voulait plein son tablier ou
plein un sac. La femme répondit qu'elle en aimait mieux une pochée,
puisqu'elle avait le choix : mais quand elle revint avec son sac, la
lavandière et les pièces de six livres avaient disparu. Cette fée permit
à une jeune fille qui, un autre jour, vit le lavoir couvert d'argent, d'en
prendre tant qu'elle en pourrait porter '.
Les bonnes dames douaient aussi les eaux stagnantes de propriétés
merveilleuses. Jadis quand on lavait dans certains étangs qu'elles fré-
quentaient, comme ceux de Quinlin et de Chàtelaudren (Côles-du-Nord)
il suffisait de prononcer, si on était favorisé d'elles, quelques paroles
magiques, en plongeant le linge dans l'eau, pour le retirer parfaitement
nettoyé et très blanc; parfois si on y jetait une pièce de linge, on en
retirait deux'. Grâce à une dame blanche qui habitait les bords du lac
de Narlay, les draps s'y blanchissaient sans lessive et sans savon '\
1. Pitre de l'isle du Dreneuc, in Rev. des Trad. pop., t. XII, p. 289.
2. Paul Sébillot. LUI. orale, p. 60 ; in Rev. des Trad. pop. t. IX, p. 167 ; Contes
de la Haule-Rrelar/ne, t. I, p. 197.
3. Paul Sébillot. Trad. delà Haute- Brelaqne. t. I, p. 114; Contes, t. 11, p. 102-104.
4. Lucie de V.-H. in Rev. des Trad. pop., t. XV, p. 620.
5. Ch. Thuriet. Trad. de la Haute-Saône,^. 242.
416 LES EAUX DORMANTES
De même que beaucoup de divinités des eaux, certaines dames
lacustres ne sont pas d'une nature bienveillante, et ceux qui, surtout
la nuit, s'aventurent sur leur domaine, expient, parfois cruellement,
leur imprudence. Du côté de Saint-Martin de la Bretonnière étaient
deux fées. L'une, espèce de sirène, attirait par sa voix les passants
pour les dévorer, l'autre guettait dans les ténèbres ceux qui s'attar-
daient près des étangs et les entraînait sous les eaux'. Les fantômes
femelles, appelés Dames Blanches ou dames. Vertes, qui peuplaient les
rives des nombreux étangs qui couvraient le territoire de Coges,
fascinaient les voyageurs par leurs agaceries et les précipitaient ensuite
au fond'-. A Billy, dans le Bourbonnais, les fées des étangs conviaient à
la danse les passants attardés, et quand elles les avaient séduits, elles
les entraînaient sous les eaux'. Suivant une légende, jusqu'ici unique,
un être malfaisant se plaisait à faire couler les bateaux qui
naviguaient sur les étangs du Bas-Poitou ; la dame de l'étier revenait
sous forme de fantôme et nouait sa chevelure aux nioles pour les
attirer au fond ''.
Les esprits assez mal définis que l'on désignait en Berry sous le
nom de Demoiselles, s'envolaient de mare en mare et d'étang en étang
à mesure qu'on leur ôtait le brouillard dont elles se nourrissent. Elles
passaient pour ne faire de mal à personne, alors que d'autres les
accusaient de se plaire à jouer des mauvais tours aux voyageurs. Un des
endroits où elles se tenaient s'appelait la Gàgne-aux- Demoiselles ;
c'était une fosse herbue et vaseuse qui avait bien un demi-quart de
lieue de long-^
Quelquefois les dames se contentaient de simples espiègleries : on
voyait jadis autour de l'étang de Bêche, à la Chapelle Volant, trois
demoiselles qui arrêtaient les voyageurs, les faisaient tourner, tourner,
puis disparaissaient '^.
Dans le Beaujolais des Dames Noires, noires et hideuses, fr(')laient
parles nuits obscures, ceux qui se trouvaient dans le voisinage des
mares'. Les fées du lac d'Estoin, dans les Pyrénées, prenaient souvent
des formes monstrueuses pour épouvanter les pêcheurs qui lançaient
leurs filets dans les lacs d'Ovat et d'Omar et les empêcher de détruire
le poisson ^
1. J.-G. Bulliot et ïhiollier. La Mission de saint Martin, p. 221.
2. D. Monnier et A. Vingtrinier. Traditions de la Franche-Comté, p. 257.
3. Francis Pérot. Les légendes du Bourbonnais, p. 28.
4. E. Sûuvestre. Les Derniers paysans, p. 165.
o. George Sand. Légendes rustiques, p. 21 et suiv.
t). Ch. Thuriet. Trad. de la Haute-Saone, p. 225.
7. Claudius Savoye. Le Beaujolais préhistorique, p. ISl.
8. Karl des Monts. Légendes des Pyrénées, p. 263.
Li:s LUTiîss 417
i^ 4. LKS H'TINS ET LES FEUX FOLLETS
Les lacs cl les éianu;s à eau claire ne sont pas d'habitude, en France
du moins, fréquenlés par les lutins ou les nains; on les voit, au
contraire, assez souvent au bord des étangs marécageux et surtout
près des mares et des marais. En Basse-Bretagne^ on désigne par des
noms particuliers les esprits des eaux stagnantes : les nains qui se
tenaient dans les lieux bas et humides s'appelaient Po}ilpicans, parce
qu'ils avaient leurs terriers dans des lieux bas. Le Teuz ar PouUel, ou
l'espiègle de la mare, habitait les eaux et pouvait prendre toutes les
formes qu'il voulait, à moins qu'il ne préférât se rendre invisible ; mais
son apparence véritable était celle d'un petit nain, vêtu de vert et portant
de belles guêtres'. Dans le même pays le Droug-Sperei ou Aëzraouanl,
est un esprit assez mal défini et protéiforme, qui se loge dans les
puits et dans les étangs, où comme les anciens dracs du Rhône, il
tache d'attirer les femmes et les enfants, en les trompant par l'appa-
rence d'un collier, d'un bracelet, d'une bague, etc., qu'il leur fait voir
au fond des eaux. Souvent il les allèche par la vue d'un miroir qu'il
fait flotter à fleur d'eau ; l'Aëzraouant, caché sous les herbes, entraîne
dans son palais de cristal l'imprudent qui se baisse pour le saisir et il
l'enchaîne ù jamais en le soumettant aux plus durs travaux'-.
Plusieurs récits parlent de lutins qui se montrent parfois, près des
eaux stagnantes, sous une forme animale, pour s'amuser aux dépens
des voyageurs : on raconte dans l'Aveyron qu'un jour le drac prit
celle d'un petit mouton égaré qui bêlait au milieu d'une mare. Un
paysan retroussa ses chaussures, traversa avec peine le marécage et
le chargea sur ses épaules ; mais au milieu du marais, il ne pouvait
aller ni en avant, ni en arrière, tellement ses jambes se trouvaient
prises et comme enchaînées par les roseaux. Quand il fut débarrassé,
la petite bêle devint terriblement lourde ; lorsqu'il arriva à l'autre
bord^ le jeune agneau se trouva une énorme chèvre qui, d'un bond,
s'élança vers la rive et lui cria : « M'as plo cariouta '^ ! »
En Lorraine les lutins des eaux sont simplement espiègles : à Corni-
mont, Cuba, qu'ailleurs on nomme Cula, suit en riant les pierres que
les enfants jettent dans les mares '\ Mais les Culards de la Champagne,
1. E. Souvestre. Le Foyer Breton, t. II, p. 114, t. I, p. 19'J. Dès le milieu du XIX»
siècle, on ne parlait plus qu'au passé de ces deux lutins.
2. Elvire de Cerny. Saint- Suliac et ses traditions, p. 154.
3. Abbé Lafon, in Congrès scientifiipie de France, Rodez, 1874, t. II, p. 41.
4. Hichard. Trad. de Lorraine, p. 104.
418 LES EAUX DORMANTES
qui apparaissent la nuit de l'Avent, courent sus aux voyageurs pour
les noyer dans l'étang de Bury ', et nombre d'autres lutins ont un rôle
tout aussi malfaisant.
Parmi ces esprits, les plus connus, comme les plus redoutés, sont
ceux qui manifestent leur présence par une tlamme bleuâtre ou par
une sorte de lumière. Elle est produite par les exhalaisons phospho-
rescentes des eaux : mais les gens de la campagne n'admettent pas que
ces lueurs, auxquelles ils donnent souvent des noms significatifs, se
promènent ainsi toutes seules dans la nuit ; elles sont portées par des
êtres de petite taille qui appartiennent soit au monde des lutins, soit à
celui des âmes en peine. Si le feu follet appelé en Basse- Bretagne
Letern iwz (lanterne de nuit; l'an noz (feu de nuit Keleren follet) voit
lepremier un voyageur, il lui fait perdreso n chemin, et le conduit dans
un étang où il le noie. Pour le conjurer, il faut ouvrir son couteau, de
manière à ce que la lame forme un angle aigu avec le manche, le planter
on terre le plus près possible du feu, et avoir soin aussi de retourner
son bonnet-. Paotrik ho skod fa», le petit garçon qui porte le feu, tient
à la main un tison entlammé et voltige comme un papillon de nuit
au-dessus des prairies et des marais. 11 a souvent égaré, et quelquefois
noyé les gens ivres ou téméraires qui l'avaient poursuivi \
Dans les Vosges si l'on passe près d'une mare, ou si l'on entre dans
un de ces terrains marécageux connus sous le nom de feignes, d'où le
voyageur a tant de peine à sortir, on a de grandes chances pour voir
le lutin Cula se montrer à dix pas. Il prend mille formes, chandelle,
cierge, lanterne, boule de feu, bouc aux yeux flamboyants, et il cause
la perte de celui qui a l'imprudence de le suivre, donnant à l'eau
l'apparence de la terre ferme, à la terre ferme l'apparence de l'eau.
Le seul moyen de se débarrasser de ses importunités est de jurer
comme un charretier : Cula. qui a horreur des blasphèmes, se précipite
dans la première tlaque d'eau venue, et l'on voit s'allumer tout à
l'entour de l'endroit oîi il a plongé une multitude de petites flammes
vertes, jaunes, bleues et rouges, tout cela dansant et sautillant de
manière à donner le vertige et à aveugler ^. Les .\nnequins des .\rdennes
qu'on appelle aussi Lumerettes, se présentent la nuit, sous l'apparence
de feux follets, aux voyageurs attardés ou égarés, surtout lorsqu'ils
se trouvent proche d'un marais ou d'une rivière. Ils dansent devant
eux, cherchant à les conduire peu à peu dans l'eau pour les y noyer.
Pour n'être pas leur victime, il faut, dès qu'on les aperçoit se cacher
1. E. ThouUier. Vallanl Sai/it-Georges. (.\ube;, p. 10.
2. Le Men, in Rev. Celtique, t. I, p. 422.
3. F. -M. LuzjI. Veillées bretonnes, p. 64.
4. L.-F. Sauvé. Le Folk-Lore des Hautes-Vosges, p. 236-7.
LFS FEUX FOLLETS 419
assez vivement pour quils ne vous voient pas ou qu'ils perdent vos
traces, ou bien se couvrir entièrement le corps ou la ligure'. Dans la
Marche, les Alléchons sont la personnification de feux follets qui
voltigent sur les marais et y attirent les passants^. Les Ardis du Beau-
jolais les suivent parfois ou fuient devant eux, et ils font repentir de
leur curiosité ceux qui s'aventurent à leur suite ^ En Poitou, les feux
follets des marécages courent après ceux qui les évitent^ mais s'enfuient
si on les poursuit ^.
Les Fifollets du Bessin se mimlrcnl près des eaux stagnantes, se
plaisent à égarer les gens et rient ensuite aux éclats"'. En Picardie, les
Fioles, comme d'autres esprits de la nuit, sont surtout dangereux pour
ceux qui sifllenl le soir ; ils se dirigent vers eux pour les entraîner dans
l'eau*"'. Ce ffu follet y est aussi appelé /"o/'/^ feu fou, ou Cap'iou rogvr, à
cause de la forme de son chapeau ; pour se débarrasser de lui, il faut
avoir recours à un procédé qui rappelle celui qu'on emploie en Basse-
Bretagne et à (îuernesey ; on fiche en terre un bAton, un couteau ou
une aiguille : le fofu essaie de passer par le trou et abandonne le
voyageur ^
D'après une croyance fort répandue à l'heure actuelle, les feux follets
ne sont pas seulement des lutins anthropomorphes qui, suivant une
conception plus ancienne, se rattachent au monde des génies secon-
daires, mais plus fréquemment peut-être, des morts sortis de leur
mystérieux séjour, et qui, au moyen de ces lumières, cherchent à attirer
l'attention de? hommes. Quelques-uns, tout en changeant pour ainsi dire
de classe, ont gardé les allures et les gestes des lutins véritables. Les
Flambeaux ou Flambeltes ou Flamboires, que l'on appelle aussi des feux
fous, sont pour les paysans du Berry des âmes en peine qui leur
demandent des prières, ou de méchantes âmes qui les entraînent dans
une course désespérée, et les mènent, après mille détours insidieux, au
plus profond de l'étang ou de la rivière. On les entend rire, toujours plus
distinctement, à mesure qu'elles s'emparent de leur proie et la voient
s'approcher du dénouement funeste et inévitable. Les croyances varient
beaucoup sur la nature ou l'intention plus ou moins mauvaise des
flambettes II en est qui se contentent de vous égarer, et qui pour en
venir à leurs fins, ne se gênent nullement pour prendre diverses
1. A. Meyrac. Trad. des Aidennes, p. 167, 205.
2. Bonnafoux. Léf/endes de la Creuse, p. 2ti.
3. Claudius Savoye. Le Beaujolais préhistorique, p. 106.
4. Léo Desaivre. Le Monde fantastique, p. 12.
5. Frédéric Pluquet. Contes de Bajjeu.r , p. 13.
6. Alcius Ledieu. Tradi'.iom de Demain, p. 12.
7. Gorblet. Glossaire du patois picard.
420 LES EAUX DORMANTES
apparences. On raconte même qu'un berger qui avait appris à se les
rendre favorables, les faisait venir et partir à son gré, et tout allait bien
pour lui sousieurprotection'. En Touraine, oùces météores se nomment
Feux beloirs, quand il sont un peu gros on les regarde comme des
revenants, d'ordinaire malfaisants; ils entraînent dans les fosses ou les
rivières; ceux qui les appellent « chatsfoireaux », sont irrémédiablement
attirés-. Vers 1820, les paysans du Périgord qui voyaient des feux follets
croyaientque c'étaient des âmes en peine: ils leur jetaient une monnaie
de cuivre, de préférence trouée, et l'esprit satisfait de cette offrande
disparaissait ^ A Guernesey, le follet ou farfadet, appelé Faeu Bélengier,
a souvent l'apparence d'une lanterne on falot : le voyageur attardé, en
suivant sa lumière trompeuse, tinit par se trouver plongé jusqu'aux
épaules dans quelque marécage. On croit aussi que ce météore indique
un trésor caché dont il est en quelque sorte le gardien. Quelques-uns
disent que c'est l'àme d'un malfaiteur, condamné à errer jusqu'au jour
du jugement, et qui cherche à se délivrer de sa peine en se suicidant.
C'est pour cela que si l'on fiche en terre ou dans l'écorce d'un arbre un
couteau, la lame debout, elle se débattra toute la nuit contre cette
lame, et que le lendemain des taches de sang sur le métal attesteront
l'opiniâtreté de cet esprit vagabonda Les feux follets qui voltigent sur
les marais de Briouze sont les âmes des habitants de la ville qui y fut
engloutie ; celui qui suivrait l'un d'eux tomberait dans une fondrière
et disparaîtrait sans retour '.
Les âmes des enfants morts sans baptême se montrent aussi sous
cet aspect : les Loumerotte du pays de Liège conduisent dans des
précipices ceux qui ont l'imprudence d'aller vers eux ; quand ils y ont
réussi, ils éclatent de rire^ le Queular du Morvan attire les gens au bord
des étangs pendant les Âvenis de Noël, et les entraîne au fond avec un
rire diabolique. Il est toutefois aisé de s'en débarrasser : il suffit de
jeter dans l'eau un morceau de bois ou une pierre; le queular,
persuadé qu'il a réussi dans sa tentative, s'y précipite aussitôt en
ricanant. Les Culards de l'Yonne et du Nivernais, les Flambards de la
Beauce, — ces derniers n'étaient pas des enfants morts sans avoir été
baptisés, — se laissent prendre au même stratagème '.
1. George Sand. Légendes rustiques, p. 131.
2. Léon Pineau, in Hev. des Trad. pop. t. XVIlf, p. 263.
3. Wl. de Taillefer. Anliquilés de Vesone, t. I, p. 246.
4. Edgar Mac Gulloch. in Rev. des Trad. pop. t. IV, p. 407. Une poësie de Méti-
vier. Rimes (fuernesiaises. p. 17 et suiv. est fondée sur cette croyance populaire.
3. .L Lecœur. Esquisses du Bocof/e normand, t. II, p. 458.
6. A. Ilock. Cro;/ances du pays de Lièç/e, p. 242.
7. D'' Bogros. A travers le Morvan, p. 145. liaudiau. Le Morvand, p. 32; G.
Moiset. Usages de l'Yonne, p. 98 ; A. -S. .Vlorin. Le Prêtre et le Sorcier, p. 12.
LES FEUX FOLLETS 121
Les esprils de l'autre monde qui se présentent sous l'aspect de feux
follets ne sont pas toujours nuisibles; parfois ce sont de pauvres
pécheurs qui accomplissent leur pénitence. Ceux qu'on appelle Porte-
feux dans le Rosomont, et qui se montrent surtout aux environs des
étangs et des prés marécageux, sont des âmes du Purgatoire qui
viennent demander un soulagement à leurs peines '. Des lueurs qui
suivent les ùelins ou l)arques plates de la Grande lirière (Loire-
Inférieure) sont aussi les âmes de ceux qui furent sacrifiés par les
druides sur les rochers des environs ^ Ce nom et la mention des
sacrifices doivent être tout modernes et ils ont sans doute été suggérés
aux paysans par des récits de touristes ou de celtomanes ; il s'agissait
vraisemblablement autrefois de revenants ordinaires.
L'Eclairous ou Eclaireur de la Haute-Bretagne, qui se promène aux
abords des rivières, voltige aussi près des étangs ; c'est un prêtre qui a
perdu une hostie dans le ruisseau, d'où elle est allée dans un étang, et
il est condamné à la chercher jusqu'à ce qu'il l'ait retrouvée ; les vers
luisants de lu rive lui servent de chandelle, quoique son nom semble
indiquer qu'il porte lui-même une lumière. 11 fait tomber dans les
mares ceux qui lui ont manqué de respect, ou leur lance de l'eau sur
tout le corps '. Une petite couronne de feu que l'on voit la nuit de la
Saint-Jean au dessus de l'étang du Fief (Loire-Inférieure) indique peut-
être une âme en peine : elle se montre à l'endroit oii disparut une
châtelaine qui, ayant voulu soulever la pierre qui recouvre le trésor
enfoui près de là par le duc de Mercœur, glissa dans l'eau et se noya ^.
La tradition associe parfois ces météores à des personnages vivants,
qui n'appartiennent pas au monde surnaturel, mais à celui de la
sorcellerie. Dans les Hautes-Alpes lorsqu'on apercevait un feu follet on
disait : « Voilà les sorcières qui vont au sabbat^ », Ceux des marais de
Senonches, dans le Perche, sont les âmes des individus qui ont fait un
pacte avec le diable ; c'est quelquefois un voisin dont on cite le nom. Il
va près d'un endroit où doit passer celui à qui il en veut, se couche sur
le dos, prononce quelques paroles cabalistiques : son âme s'exhale de
son corps sous la forme d'un Flamba ou follet, et voltige devant sa
victime pour l'égarer. Si lorsqu'il se présente, on lui jette un mouchoir,
il vous quitte et s'amuse à jouer avec, et le lendemain on trouve le
mouclioir intact. Si on lui lance un couteau, on le retrouve ensanglanté,
parce que le flamba s'est blessé en le maniant. Si on rencontre le
1. H. Bardy. Le Folk-Lore du Rosemonl (pays de Belfort), p. 20.
2. H. Quilgars, in Rev. des Trad. pop., t. XII, p. 276.
3. Paul Sébillot. Trad. de la Haute-lire lagne, t. II, p. 387, t. I, p. 152.
4. Jean du Boufiay, in Rev. des Trad. pop. t. XIV, p. 162.
5. Ladoucette. Hist. des Hautes-Alpes, p. 461.
422 LES EAUX rBORMANTES
corps d'où le flamba s'est échappé la face tournée vers le ciel, et qu'on
la lui retourne contre terre, il voltige autour pour essayer d'y rentrer
avant le jour. S'il ne le peut, il s'envole et devient la propriété du diable ;
le corps a alors cessé de vivre'. En Haute-Normandie, la Fourolle est
une femme qui, ayant accordé ses laveurs à un prêtre, est condamnée
à une pénitence noclurne. Lorsqu'elle s'est déshabillée, elle se couche
sur le sol, et Son àrae, abandonnant son corps, va flamboyer à travers
champs et au-dessus des mares. Le voyageur après lequel elle court
peut s'en débarrasser en fichant en terre son bâton, au bout duquel la
fourolle vient se fixer comme le follet picard-. Dans les environs
d'Argentan (Orne), la Faul.au est aussi une femme qui prend l'apparence
d'une lanterne pour tâcher d'attirer les passants dans les bourbiers^.
Suivant une idée qui, jusqu'ici n'a été relevée qu'en Berry, ces lueurs
nocturnes semblent en relation avec la féerie: on voit fuir au-dessus
des eaux de l'étang de la Mare Rouge, commune de Douadic, une petite
flamme trembloltante ; c'est la fée qui revient, sans pouvoir achever la
tâche, qu'elle avait entreprise, d'apporter une assise au château du
Bouchet'" ; deux blanches tilles de l'air venaient autrefois, par certains
clairs de lune, se mirer dans la mare qui porte le nom de Lac aux fées,
près d'Henrichemont ; si quelqu'un essayait de surprendre le secret de
leur innocente coquetterie, elles se changeaient aussitôt en petites
flammes qui couraient en se jouant sur la surface de l'eau ■'.
Dans quelques endroits de l'Yonne, on croyait naguère que les feux
follets étaient des chandelles que des danseuses invisibles tenaient âla
main ".
Les lutins appeleurs, que l'on rencontre sur le bord de la mer et
dans le voisinage des rivières, sont aussi, mais plus rarement, en
relation avec les eaux stagnantes. Le Lupeux du Berry manifeste sa
présence par une petite voix claire qui répète ah! ah! Celui qui est assez
curieux pour lui dire jusqu'à trois fois: « Quoi donc? » ou « qu'est-ce
qu'il y a? » l'entend babiller comme une pie, raconter des aventures
étranges ou scandaleuses. Il huit par conduire le voyageur au bord
d'une eau trompeuse et lui dit : « Regarde ! » Alors le lupeux pousse
l'imprudent, et perché sur une branche au-dessus de l'eau, il dit à sa
victime qui se noie : « Ah ! ah !... Eh bien, voilà ce que c'est' ». En
1. Prosper Vallerange. Le clergé, la bourgeoisie, etc., p. 97 ; cf. sur ce thème de
l'âme séparée du corps : Paul Sébillot. Rev. des Trnd. pop., t. XV, p. 625 et suiv.
2. Amélie Bosquet. La Normandie romanesque, p. 247-8.
3. Chrétien de Joué-du-Pleiu. Veillerys Argenlenois, MMS.
4. L. Martinet. Légendes du Berry, p. 7.
5. Laisnel de la Salle. Croyances du Centre, t. 1, p. 118.
6. G. Moiset. Usages, etc., de l'Yonne, p. 90,
7. George Sand. Légendes rustiques, p. 113-H6.
LES LUTINS APPELEUKS 423
Haute-Bretagne, le Houpoux imite le lioii hou ! plusieurs fois répété
par lequel les paysans ont coulunie de s'appeler le soir ; souvent, pour
mieux séduire les garçons, il module son cri, de façon à le faire
ressembler à la voix d'une jeune lille, qui serait altard('e au bord d'une
mare ou d'un doué. Ce lutin est très apparenté aux Hoppt^rs de liasse-
Bretagne qui manifestent surtout leur présence sur le bord des
rivières '.
bes apparitions nocturnes de personnages gigantesques sur le bord
des eaux stagnantes sont rares à ce point qu'une seule a été constatée
jusqu'ici, dans un coin du Berry. Le Grand Bissétre est surtout connu
par la notice qui accompagnait un dessin de Maurice Sand. D'après
elle, il préside aux événements (jui ont lieu les années bissextiles,
court les champs, les étangs, les marécages, dont il fait sortir les
pestilences et les mauvaises lièvres. Il s'assied tout nu sur le bord des
étangs, souvent près de la bonde, les pieds dans l'eau et sa taille est
celle d'un géant-. C'est dans celte posture que l'avait représenté Maurice
Sand dans une composition que j'ai vue chez sa veuve, et qui était
autrement impressionnante que la gravure qui en a été faite et qui a
paru dans l' lUu^Lrallon.
i 5. LES LESSIVES MERVEILLEUSES
Les traditions de lessives faites en plein jour, plus souvent la nuit,
par des personnages surnaturels ou par des revenants se rencontrent
partout où il y a de l'eau ; mais leur caractère varie suivant qu'elle est
limpide, courante ou stagnante. C'est dans le voisinage des étangs ou
des mares qu'on en a constaté le plus grand nombre ; elles se distinguent
des autres par la tristesse des laveuses, par la nature horrible des
actes qu'elles y accomplissent, et qui ont en effet quelque rapport avec
les exhalaisons malsaines des étangs et des marécages. Le plus
souvent ces femmes sont des mortes condamnées à des expiations ;
dans quelques légendes seulement elles se rattachent au monde de la
féerie.
Lorsque les paysans voient au-dessus de" la cime des arbres les
vapeurs qui s'exhalent parfois d'un marais au pied d'un amas de
rochers appelé le Château des fées, ils disent qu'elles fout la lessive :
Las fadas fav la hujnda\ Les fées de Haute-Bretagne affectionnaient
certains doués ; quand elles y avaient lavé leur linge, elles retendaient
sur le gazon, et i| était si blanc, que l'on dit encore en parlant de beaux
draps : « C'est comme le linge des fées ». Celui qui aurait pu arriver
1. Paul Sébillot. Traditions de la Ilaute-Bretcvjne, t. I. p. 148-9.
2. U Illustra lion, 1833.
3. L. Duvai. Esquisses marckoises, p. 20.
424 LES EAUX DORMANTES
jusqu'à lui, sans cligner la paupière, aurait eu le droit de l'emporter.
D'autres lavaient la nuit, pour rendre service aux hommes ; lorsqu'on
portait le soir le linge près des doués, elles venaient à minuit faire
la besogne des laveuses qui, au matin, le trouvaient parfaitement
nettoyé'.
En Gascogne, le Drac s'occupe aussi à des lessives nocturnes : un
homme qui revenait seul de Lecloure entendit, en passant à la nuit
close près d'une mare, de grands bruits comme ceux que font les
battoirs de lavandières ; il se demanda quelles étaient les sottes qui
lavaient à pareille heure ; ce n'étaient pas des lavandières, mais bien
le Drac. Celui-ci fut tellement irrité d'être surpris à cette besogne,
qu'il couvrit de vase l'indiscret de la tête aux pieds-.
A un lavoir près d'Oberbronn, en Alsace, une dame blanche se
montrait depuis un temps immémorial, aux lavandières qui y allaient
la nuil ; elle ne regardait personne, ne parlait à personne, et s'asseyait
à une place écartée pour laver des chemises, que l'on croyait être celles
des trépassés. Son apparition présageait la mort d'un membre de la
famille d'une deslaveuses^
Il y a aussi des lavandières de nuit, d'un caractère très nettement
malfaisant, qui ne se contentent pas d'attendre les gens près du lavoir,
mais qui pénètrent dans les maisons. Une femme de Plougastel-Daoulas
étant allée à la nuit close, un samedi, laver son linge, vit arriver une
grande femme mince portant sur la tête un énorme paquet de draps,
qui, après lui avoir reproché d'avoir pris sa place, lui dit de retourner
à la maison et qu'elle ne tardera pas à lui rapporter son linge tout
lavé. Revenue chez elle, la laveuse raconte son aventure à son mari,
qui lui dit qu'elle a rencontré une Maoïu-s noz ou femme de nuit ; par
son conseil, elle suspend le trépied à sa place, balaie la maison, met le
balai la tête en bas dans un coin, se lave les pieds, en jette l'eau sur
le seuil de la porte et se couche. Le fantôme ne tarde pas à arriver et
à demander l'entrée de la maison : comme on ne lui répond pas, il
ordonne au trépied de lui ouvrir. « Je ne puis, répond le trépied, je suis
suspendu à mon clou. — Viens alors, toi, balai. — Je ne puis, on m'a
mis la tête en bas. — Viens alors, toi, eau des pieds. — Regarde-moi,
je ne suis plus que quelques éclaboussures sur le seuil de la porte ». La
femme de nuit s'éloigne alors en grondante
1. Paul Sébillot. Trad. de la Haute-Bretarjne, t. I. p. 92. 124.
2. J.-F. Bladé. Contes de Gascogne, t. Il, p. 264.
3. Aug. Stœber. Die Sagen des Elsasses, n" 260.
4. A. Le Braz. Légende de la Mort, t. H, p. 253-263; cT. aussi F. -M. Luzel, in
Société archéologique du Finistère, t. XXI, p. 461. Cette lavandière est éloignée de
la maison où elle a pénétré, et d'où elle est sortie un instant, par des procédés
analogues.
Li:S LAVANDIÈRES DE iNUlT 425
Parfois on enlond, sans les voir, le balloir de laveuses de nuil, dont
la nature est assez mal délinie ; ce ne sont ni des fées ni des femmes
accomplissant des pénitences posthumes. A Nercia en Franche-Comté
d'invisibles lavandières chantaient sur les bords de la Mare Branlante';
avant (|u"on eût desséché l'c-tani; do la Haye, on entendait chaque nuit,
d'un village voisin, le bruit d'un battoir. On se rendait à pas comptés
vers l'étang, on n'y voyait rien ; si on s'éloignait, le bruit recommençait
aussitôt: «Retirons-nous, disaient les gens, c'est riunire de la
laveuse- ». L'étang de Maillebois, non loin de Dreux, est hanté par
Jeanne La Laveuse, qui se promène la nuit et rentre au jour dans les
souterrains du château •'.
Suivant une hypothèse, émise du reste incidemment, certaines de ces
femmes, qui sont aujourd'hui considérées comme des revenantes, furent
jadis d'une autre race que les hommes '\ Les documents que nous possé-
dons ne permettent pas de suivre cette évolution. Si, à l'heure actuelle,
certaines lessives nocturnes sont faites par des esprits de diverses
natures et parfois assez imprécis, ellespassent, bien plus ordinairement,
pour être imposées comme punition, à des mortes. D'après une
croyance très répandue, elles expient un crime ou un péchégravecommis
pendant leur vie. Kn Bcrry ce sont des mères coupables qui battent et
tordent incessamment quelque chose qui ressemble à du linge mouillé,
mais qui, vu de près, est un cadavre d'enfant. Chacune a le sien ou les
siens, si elle a été plusieurs fois criminelle'. En Ille-et-Vilaine, les infan-
ticides essaient en vain de faire disparaître la trace de leur forfaits Dans
la région berrichonne, des laveuses qui ne sont pas des mères dénaturées
ne lavent point des linceuls ou des draps ; c'est une espèce de vapeur
d'une couleur livide, d'une transparence terne. Cela semble prendre
quelque apparence de forme humaine et l'on jurerait (jue cela pleure et
vagit sous les coups furieux des battoirs. On pense généralement que
ce sont, des âmes d'enfants trépassés sans baptême, ou d'adultes morts
avant d'avoir reçu le sacrement de contirmalion. Un métayer vit au
lavoir de la Font-de-Fond, un matin avant le jour, trois f(;mmes, dont
l'une lui tendil un objet livide et impalpable, en l'invitant à le tordre :
à la lueur d'un éclair, il reconnut que c'était l'image du plus jeune de
ses fils qui s'était, l'année précédente, tué en tombant d'un arbre'. Le
1. Cil. Thuriet. Trad. de la Haute Saône, \^. 2l>Ct.
2. Ladoucette. Usages de la Brie, p. 448.
3. Félix Chapiseau. Le Folh-Lore de la Beauce, t. 1, p. 76.
4. Léon Marinier, in Le Oraz. La- Légende de la Morl en Basse-lUcUigne, l"' édi-
tion, p. LU.
5. George Sand. Légendes rualiques, p. 30.
fi. Paul Sébillot. Traditions de la llauie-Brelagne, t. I, p. 22!'.
7. Laisncl de la Salle. (Jro'/ancex du Centre, t. 1, p. 123-125,
426 LES EAUX DORMAiNTES
linge que les I\annerez-!\oz de Basse-Bretagne présenlenl aux passants
contient parfois un enfant nouveau-né qui crie et dont le sang coule '.
Dans la Creuse, des lavandières sont condamnées à laver, au clair de
lune et dans des mares stagnantes, du linge qui ressemble à des
cadavres d'enfant, et qui ne deviendra jamais blanc ^ Aux environs de
Dinan certaines laveuses de nuit s'occupenl à blanchir les os des
enfants morts sans baptême; leur apparition présage un décès '.
Plusieurs de ces expiations sont intligées aux femmes qui n'ont pas
observé les prescriptions ecclésiastiques. En Haute-Brelagne, celles qui
ont lavé le dimanche reviennent, la plupart du temps invisibles, faire
leur besogne au doué, à l'heure môme du jour ou de la nuit où elles ont
violé le reposdominical '';en Anjou, une fermière est, pour lemômcmotif,
condamnée à continuer éternellement son labeur au lieu même où elle
le fit de son vivant '. En Touraine, on recommande de ne pas laver le
jour de la Notre-Dame (:25 mars), en disant que celle qui l'a fait est
forcée de revenir tous les ans à pareille époque au lavoir, et ne s'en va
qu'avec l'au bette*"'.
Les lavandières de nuit du pays bretonuanl sont celles qui ont frotté
trop dur le linge des pauvres gens, pour économiser le savon. Leur
pénitence consiste à laver aux heures impaires de la nuit, et à
transporter dans leur tablier les pierres prises dans le lieu où elles
lavaient autrefois ^
Le manquement aux égards dûs aux trépassés motive ces apparitions.
A Chantepie flUe-et-Vilaine), une femme avaricieuse qui avait enseveli
son mari dans un linceul sale et troué, est condamnée à le laver toutes
les nuits au doué ^ Si cette négligence a été commise à l'égard d'une
femme, c'est celle-ci qui semble en souffrir. Dans quelques parties de
la Haute-Brelagne, la morte à qui on n'a pas mis im suaire propre,
revient toutes les nuits essayer de le blanchir''.
Une légende des environs de Rennes présente un trait qui n'a point
été jusqu'ici constaté ailleurs. Lorsque le sire de Changé s'ouvrit la
veine pour signer un pacte avec le diable, sa chemise fut tachée de sang,
et il paya une sage-femme pour la faire disparaître en la lavant à la
1. Paul Sébillot. LUléraliire orale de la llciule-Urelogiie, p. 203. D'ap'ès une lettre
de F. M. Luzel,
2. Bonnafoux. Légendes de la Creuse, p. 29.
3. Lucie de V. li.. in Rev. des Trad. pop., t. XV, p. 620.
4. Paul Sébillot. Trad. de la Haule-trelaf/ne, t. I, p. 248 :
5. A. Le Marchand. Une excursion dans le pays des Manges, p. 12.
6. Léon Pineau, in Bev. des Trad. pop., t. XIX, p. 430.
1. Le Men, iu Itevue Celtique, t. I, p. 421.
8. A. Orain. Promenade d'automne uur environs de Hennés. Rennes, 1884, p. 12.
On raconte que le mari sortit de sa tombe et lui remit so- suaire qu'elle dut, de
son vivant es^^ayer de blanchir.
9. Paul Sébillot. Soles sur les traditions, p. 6.
LES CHAiNTS DES LAVANDIÈRES DE NUIT 427
nuil noire. Klle n'a pu y réussir, el, dopuis des siècles on entend, à
minuil, le bruit de son battoir ([uand on passe aux environs du doué
du château du Plessix-Pillel '.
l^a plupart du temps, ces revenantes du lavoir accomplissent leur
besogne en silence ; toutefois en Berry, elles font, assez rarement il est
vrai, entendre un chant sourd et monotone, triste comme un De
ProfiDidis'. Paul Féval met dans tarbouche des lavandières de nuit du
Morbihan français ce refrain, dont l'origine populaire est assez dou-
teuse ;
Tors la guenille.
Tors
Le suaire des épouses des morts '.
En Basse-Bretagne, ou elles sont appelées parfois Kanncrez A'o:,
chanteuses de nuit, leurs paroles expliquent la nature de leur supplice
et la façon dont il prendra lin :
Jusqu'à ce qu'il ne vienne un chrétien sauveur; — Il nous faut blanchir notre
linceul, — Sous la neige et le vent '.
En Basse-Normandie les iMille-Lorraines, dites aussi Villes-Lorraines,
sont des femmes-fées qui (-hantent la nuit, vêtues de blanc, à genoux
sur la pieiTe polie des lavoirs ^
Dans un conte de la Gascogne, dont la scène se passe en plein jour,
une vi(!ille femme qui, depuis un temps immémorial, est occupée à
cette besogne, chante en tordant son linge noir comme de la suie :
Fée, fée. — Ta lessive. — N'est pas encore achevée.
La vierge — .Mariée — N'est pas encore arrivée — l'^ée ! Fée :
La reine, qui remplit celte condition bizarre, lui aide à laver son
linge ; dès qu'elle l'a plongé dans l'eau, il devient bljinc comme du
lait et la pénitence de la laveuse est linie''
H est prudent de ne pas s'approcher des lavandières que l'on voit
à des lienres insolites. Une femme de Dinan qui s'était levée avant
jour pour se rendre au doué des Noes Gourdais, vit qu'elle avait été
devancée par une personne encore plus matinale; lorsqu'elle arriva à
peu de distance de la laveuse, celle-ci étendit le bras qui tenait son
battoir, comme pour lui faire signe de ne pas avancer, et la femme vit
1. A. Orain. Le sire de Clianfjé. Hennés, s. d., in-12, p. 14.
2. Laisnel delà Salle. Croyances du Centre, t. 1, p. 123.
'i. Paul Féval. Les Dernières fées.
4. E. Souvestre. l.e Foyer Breton, t. I, p. 152.
5. Barbey «l'Aurevilly. Cne vieille maîtresse, Paris, 1857, in-IS, p. 266.
Je n'ai trouvé que dans ce romancier cette attribution des lessives nocturnes aux
.Milloraines.
6. J.-F. Bladé. Contes de la Gascogne, t. 1, p. 22-24.
•26
428 Les EAUX dormantes
que la lavandière avait une tèle de mort: cette lavandière-squelette se
montra, à diverses reprises, au même endroit'. En Poitou, une femme
venue au lavoir avant|raurore trouva une personne qui y était déjà
installée, mais elle reconnut à temps qu'elle avait affaire à une laveuse
de l'autre monde, et elle s'enfuit avant que l'esprit ne lui eût parlé'-.
Un garçon qui passait près d'une fosse ronde dans une prairie de
rindre, réputée pour être le rendez-vous des lavandières de nuit, vit
une femme qui lavait, et il lui adressa la parole, croyant la reconnaître
pour une vieille voisine ; aussitôt une sorte de grande femme de couleur
rougeâtre s'élança sur lui en l'entortillant de linges ensanglantés.
D'autres fois ces laveuses saisissent l'imprudent, le battent dans l'eau
et le tordent ni plus ni moins qu'une paire de bas^. En Vendée, celui
qui traversant une chaussée d'étang le soir du Vendredi saint, s'attarde
à écouter les lavandières noires, ne peut avancer ni reculer; il est
fasciné et le battement régulier d'un battoir le terrorise. Tout à coup,
le bruit cesse ; trois femmes l'entourent et lui disent: «Ton linceul
t'attend ! » puis elles le saisissent et le jettent dans l'étang ; trois jours
après le linceul l'enveloppe''. Ce trait du linceul blanchi à l'avance se
retrouve en Basse-Bretagne : Une jeune fille qui passe la nuit près d'un
étang voit sur l'autre bord une lavandière habillée à la mode du pays ;
elle l'interpelle, et la femme répond quelle lave le drap de mort dans
lequel on ensevelira le lendemain le père de la voyageuse ".
Sur les berges de l'étang de Roc-Reu (Calvados) un ou plusieurs
grands spectres enveloppés de linceuls, lavaient vers minuit en pous-
sant des gémissements. Quand le meunier leur adressait la parole, ils
lui disaient: « Passe ton chemin, je te remitte ». Lorsqu'il devenait
importun, ils efl'arouchaient ses mules; le meunier ayant voulu se
venger, alla les trouver un soir en sortant de l'auberge, et il saisit à
bras le corps un des spectres ; mais celui-ci l'emporta dans l'étang et
l'y noya ^
Bien que la croyance aux lavandières de nuit soit probablement
ancienne, la première mention écrite remonte seulement à la fin du
XVIIP siècle ; elle n'est ni très détaillée, ni très précise ; la voici : les
laveuses, ar cnnnerez-noz (les chanteuses de nuit) vous invitent à tordre
leur linge, vous cassent les bras si vous les aidez de mauvaise grâce.
1. Paul Sébillot. Liltéralnre orale, p. 202: TradiUons, t. 1, p. 250.
2. Léu Desaivre. Le Monde fantastique, p. 10.
3. Maurice Sand, in Reu. des Trad. jiop., t. II, p. 524 ; George Sand. Légendes
rustiques, p. 31.
4. G. de Launay, in Rev. des Trad. pop., t. V, p. 353.
5. A. Le Braz. Léfjende de la Mort, t. 1, p. 52.
6. A. RIadeiaiiie, iu Rev. des Trad. pop., t. XVII, p. 13t>-»31.
LES LAVANDIÈRES ET LES PASSANTS 429
et VOUS noient si vous les refusez '. Ce dernier Irait ne figure pas dans
les récits assez nombreux recueillis depuis ; Boucher de Perthes parlé
d'une femme qu'il appelle aussi cannercz-rooz (en traduisant fauti-
vement ce mot par laveuse, au lieu de chanteuse de nuit), qu'on
aperçoit quelquefois près des fontaines ; elle présente un drap à tordre
au voyageur, elle le tourne toujours du même côté que lui, et finit par
lui couper les mains -. Actuellement on dit que si on a l'imprudence
de répondre à l'invitation des laveuses qui demandent qu'on leur aide
à tordre, il faut avoir grand soin de ne pas se tromper et d'observer
la précaution indiquée pai les anciens et qui est toute opposée.
Une femme de Landéda (Finistère), qui revenait d'un repas de
baptême, vit dans la nuit noire des lavandières qui la prièrent de
leur donner un coup de main. Comme elle s'y prenait mal, les femmes
la menaçaient de leurs battoirs, lorsque celle qui semblait être
la supérieure, s'approcha d'elle et lui dit: «Tu es bien heureuse
d'avoir porté un innocent à l'église ; sans cela, je t'aurais si bien
tordue, détordue, retordue, que jamais débi-ouilleur d'écheveaux
n'aurait été capable de débrouiller ce que j'aurais fait de loi-' ». Un
garçon du pays de Léon qui, au lieu de prier pour les défunts, avait passé
joyeusemeni la nuit de la Toussaint, vit, en arrivant à une douez, les
Kannerez-noz (^chanteuses de nuit) qui frappaient leurs draps mortuaires
en chantant leur triste refrain. Elles accoururent à lui, en lui présen-
tant leurs suaires et en lui criant de les tordre. 11 accepta, et pour
éviter d'être broyé, il tordit d'abord dans le même sens qu'elles ; mais
pendant ce temps, d'autres lavandières, parmi lesquelles il reconnut
ses parentes défuntes, lui reprochèrent de les avoir laissées manquer
de prières. Troublé par ces paroles, il tordit de l'autre côté ; le linceul
serra à l'instant ses mains, et il tomba mort, broyé par les mains de
la lavandière*. En Haute-Bretagne, on ne raconte pas d'histoires aussi
tragiques ; mais on croit qu'il est dangereux de se tromper de sens en
tordant le linge avec les laveuses de nuit ''.
1. Cainbry. Voyage daris le Finistère, p. 40.
2. Boucher de Perthes. Chants ai-moricains, p. 204.
3. L.-F. Sauvé, in Annuaire des Trad. pop., 1888, p. 16-18.
4. E. Souvestre. Le Foj/er breton, t. I, p. 152-lî)'t. Un des meilleurs dessins de l'édi-
tion illustrée représente cette scène ; il e.''t de 0. Penf,'uilly, l'un des artistes les plus
foncièrement bretons du XIX» siècle, et aussi l'un de ceux qui ont le mieux compris
le caractère si particulièrement original du fantastique armoricain.
A La Roche-Derrien, on explique ainsi pourquoi il faut tordre autrement que
d'habitude, quand on a afl'aire aux lavandières de nuit: C'est nécessaire de brouiller
leur jeu ; sinou au lieu de se serrer, comme c'est naturel, le linge vient à s'entler,
ce n'est plus l'eau du lavoir qui en égoutte, et vous distinguez en ce linceul, un
cadavre ; et la fée tourne plusvite, elle vous attire, elle vous jette sur l'épaule un
pli du suaire et elle vous ensevelit. (N. Quellien. Contes et nouvelles du l'ai/s de
Tréf/uier, p. 76).
5. Paul Sébillot. Trad. de la Haule-Bretar/ne, t. I, p. 248.
430 LES EAIX DORMANTES
Bien que les laveuses qui invilent le passant à leur aider soient
surtout connues en Bretagne, on les retrouve en d'autres contrées, e*^
il est vraisemblable que. si la légende n'a été relevée qu'en un petit
nombre de régions, elle a dû être plus répandue autrefois. Elle paraît
rare en Berry, pays de lessives nocturnes et macabres ; mais on
l'a constatée dans l'Âulunois : les lavandières qui lavaient les linceuls
des morts obligeaient les paysans à les tordre avec elles, et, le malin
on retrouvait le malheureux évanoui sur le pré, les bras tordus :
heureux s'il survivait à l'aventure'. Les Gollièves à Noz, lavandières de
nuit de la Suisse romande, sont des filles belles, mais méchantes, que
Ion voit au clair de lune faire leurs lessives près des fontaines et des
mares solitaires. Elles invitent les passants à les aider, mais si, par
distraction, ils tordent à rebours, elles leur tordent le cou'-. Les Mille-
Lorraines de la Basse-Normandie, appelées aussi Villes-Lorraines, qui
sous les rayons de la lune sont placées en cercle autour de leau, arrêtent
aux échaliers le passant attardé qui entre dans la prairie où est situé
le lavoir qu'elles hantent, et le forcent à tordre leur linge; s'il s'y prend
mal, elles lui cassent les bras^.
D'après une croyance qui, jusqu'ici, n'a été constatée que dans les
environs de Dinan, ce sont les laveuses qui ont à redouter un personnage
masculin, dont la nature n'est pas nettement déterminée ; il s appelle
\(i leur dons o\\ tordeur, ne lave pas. mais se présente aux lavandières,
offre de leur aider à tordre leur linge, et leur casse les bras si elles
acceptent ^
On a essayé d'expliquer, par des raisons d'ordre naturel, l'origine
de la superstition des lavandières de nuit, l'une de celles qui terrifient
le plus le paysan : ce bruit de battoir serait produit par le cri d'une
sorte de grenouille ou d'un petit crapaud. En réalité, le prétendu
revenantn'est autre parfoisqu'unefemmetrès vivantequi valaver lanuit,
parce qu'elle n"a pas eu le temps de le faire pendant le jour, ou qu'elle ne
veut pas être vue s'occupant d'une besogne au-dessous de sa condition.
Cette croyance a été, comme beaucoup d'autres, exploitée par des
malfaiteurs. Dans un village de Vaucluse, on racontait qu'on voyait à
un certain endroit des lavandières de nuit : le garde-champélre s'y
rendit et il aperçut deux formes blanches qui tordaient du linge. Il
leur intima l'ordre de cesser leur besogne ; mais les laveuses se mirent
à ricaner, et lune d'elles lui cria de venir leur aider, tandis que l'autre
le saisissait au collel, en lui disant ce seul mot : « Tords ! •> 11 tordit
1. Léon Mariilier, in Le Braz. La Légende de la mort^ 1" édition, p. 380, note.
2. A. Ceresole. Légendes des Alpes vnitdoises, p. 12.
3. Barbey d'Aurevilly. Une vieille maîtresse, p. 266.
i. Paul Sébillot. Soles sur les Irad. de la Haute- Bretagne, ext. de l'Archivio, p. o .
AIRE GÉOC.RAPIlIQrR DE LA CROYANCE 431
toute la nuit, et il supereut que le linge était magiiiliquo. A Taurore,
les lavandières s'en allèrent, et clans la journée on apprit qu'un vol
considérable avait été commis dans un château voisin. Le linge étant
sale, les voleurs avaient eu l'audace de passer la nuit ;\ le laver, après
s'être affublés de peignoirs blancs, comptant sur la suporstilion du
pays pour n'être pas dérangés'.
Si l'on considère au i)oint de vue de sa répartition géographique la
croyance aux lavandières de nuit, on voit qu'elle est surtout répandue
dans l'Ouest, et principalement en liretagne ; les exemples relevés
dans ce chapitre sont au nombre de 32, dont 24 de la région de l'Ouest
(Basse-Bretagne S, Haute-Bretagne 9, Poitou 2, Normandie 3, Touraine
1, Anjou 1)6 proviennent du Centre (Berry 4, Marche 2), 2 de l'Kst (Suisse
romande 1, Alsace-Lorraine 1).
Il résulte de cette statistique que ces lessives macabres sont très
rares dans les pays de Langue d'oc-; elles n'y sont pas toutefois
inconnues, puisqu'on a constaté dans le Vaucluse (cf. p. 430du pré'sent
volume) à une époque récente, un fait qui se passe au bord d'un
ruisseau, et qui suppose que ces laveuses de l'autre monde sont
redoutées. Si l'on ajoute aux revenantes qui lavent dans les eaux
stagnantes, celles qui font leurs lessives auprès des rivières, on voit
que 2 légendes ont été recueillies en Haute-Bretagne, i en pays
bretonnant, 1 dans la Marche, 1 niix (uivirons d'Autun, 1 dans le
Vaucluse et 1 dans les Vosges. Ces trois dernières seules augmentent
la liste des pays où cîtte superstition existe encore, et dans les Vosges^
où L.-F, Sauvé essaya en vain de la retrouver, elle est en voie de
disparition.
§ 6. AUTRES AMES E>f PE(NE
Les eaux stagnantes ne sont pas seulement fréquentées par les morts,
condamnés à des expiations posthumes, qui manifestent leur présence
en promenant des lumières ou en frappant le linge avec leurs battoirs;
d'autres personnages, dont le classement n'est pas toujours facile, mais
qui semblent se rattachera rinnombrable et dolente tribu des revenants,
les hantent aussi. Certains se montrent seulement au-dessus des étangs
et des marais, mais au lieu de marcher sur les ondes, comme les saints
et les héros de la mer, ils planent au-dessus, ou glissent en ellleuranl à
peine la surface. Leur apparence est souvent celle d'êtres vêtus de robes
blanches, aussi indécis que des brouillards. On les regarde alors
1. H. Vaschalde. Croyances et supersti(io?is du Vivarnis, p. 14.
2. J'ai prié plusieurs traditionnistes du midi de s'occuper de cette ((uestion : M.
P. Fagot, qui a exploré le Lauraguais, et plusieurs autres de mes corre.spondauts
m'ont écrit que cette superstition n'existait pas dans leur pays.
432 LES EAUX DORMANTES
comme des âmes en peine, soumises à une pénitence moins rude que
celle des lavandières de nuit. Quoique la légende qui suit soit
empruntée à un romancier, elle est vraisemblablement d'origine
populaire, et elle explique assez clairement l'aspect de l'apparition, et
les circonstances physiques qui ont pu lui donner naissance: La femme
blanche des marais est une noble châtelaine qui revient de nuit visiter
ses anciens domaines et glisse sans radeau ni barque sur les eaux
tranquilles des marais de l'Oust. Les soirs d'automne, quand l'air est
calme et chaud, on lavoit parfois grandir et toucher du front les étoiles.
Si le vent des nuits se lève, elle se met à osciller lentement, puis les
plis de sa robe deviennent diaphanes ; la lune perce les long flots de
ses cheveux. Le lieu où elle se tient d'ordinaire est situé au milieu des
marais. Tout près de là l'Oust et une autre rivière croisent leurs
courants, ce qui détermine un torrent fort dangereux en tout temps,
et qui devient, lors de la crue des eaux, un véritable goulTre ; le jour
on le voit de loin bouillonner et lancer vers le ciel une vapeur blanchâtre
ou teinte des couleurs de Tarc-en-ciel ; la nuit on ne voit que la femme
blanche. On raconte que la dame Ermengarde de Malestroit, pour
sauver son père poursuivi par les Français, se laissa entraîner par le
torrent, et y périt, et à sa suite ceux qui la poursuivaient, montés sur
un autre chaland. Depuis elle revient chaque nuit planer au-dessus du
gouffre qui fut son tombeau, parce que sa mort fut volontaire et qu'elle
sauva son père au moyen d'un péché '.
On voyait aussi la nuit une grande dame blanche, enveloppée d'un
manteaude brume, glisser rapidement sur les eaux de l'étang de Saint-
Saud (Dordogne) puis se promener, en prononçant des paroles mysté-
rieuses, sur lesdébris d'un dolmen voisin ; une dame paraissait marcher
sans yenfoncerles pieds, sur le maraisdeMonterny, aucrépusculedusoir
ou au clair de lune ; elle remontait ensuite au château où son père
demeurait dans les anciens temps ; quelques-uns la prenaient pour la
Bonne Vierge -. Suivant une légende qui hgure dans un recueil de
nouvelles, chaque année, au 15 juillet, quand sonne minuit, on voit
apparaître sur la surface de l'étang Saint-François, dans la forêt de
Fougères, deux âmes réprouvées qui, enlacées, tourbillonnent dans
une sorte de ronde et finissent par s'évaporer en fumée. Ce sont les
spectres d'un moine et d'une femme du voisinage qui avaient autrefois
des rendez-vous galants, la nuit, dans une barque ; un soir le mari
outragé prit une faulx fraichement atlilée, monta sur une autre barque
et, ayant pu s'approcher sans bruit des amants, leur trancha la tète ;
c'est depuis cette époque qu'au jour anniversaire de leur mort, le moine
1. Paul Féval. Les Dernières Fées, p. 1 et 31.
2. Ducourneau. La Guienne ; D. Moimier et A. Viugtrinier. Traditions, p. 341.
FANTOMES DU IIORD DE l'eaU 433
et sa complice revienneiil, cl il en sera ainsi jusqu'au jugement dernier'.
Bien des gens ont vu. la nuit, au-dessus de la Mare aux Messieurs en
Sainl-Pùlan (CiHcs-du-Nortl) deux grandes ombres blanches s'élancer
avec rage, l'une sur lautre, l'épée à la main, et au même moment, l'on
entend un bruit de ferraille. Ces fantômes sont ceux de deux seigneurs,
qui seballirent en duel sur ses bords, et s'enferrèrent si bien qu'ils
moururent de leurs blessures-.
Plus nombreux sont les personnages qui se montrent, non pas au-
dessus des eaux stagnantes, mais dans leur voisinage. Quelques-uns,
bien que paraissant appartenir au monde des morts, s'y livrent à des
ébats qui n'ont rien de lugubre. Sur les bords de la Mare à Cornu, à
Neuville Chant d'Oisol (SiMue-lnfc'rieure) on voyait apparaître et danser
les Demoiselles, c'esl-à-dirc les Dames blanches ^ Les religieuses d'un
couvent englouti viennent quelquefois, après le soleil couché, se laver
dans les eaux du Puisel, puis elles dansent en se tenant par la main et
vont ensuite se perdre dans les bois'. On voit aux abords de la Gi-ande
Brière (Loire-Inférieure), unefemme échevelée, vêtuedunelongue robe
blanche, qui s'y noya jadis''. Une jeune villageoise, à laquelle le sire du
Rupt voulait faire violence, se précipita dans un étang, derrière le
château de Bauflremont, et son persécuteur fit élever près delà une
chapelle expiatoire. Pendant qu'il était en pèlerinage, un templier
courtisa sa femme et lui donna rendez-vous sur le bord de l'eau, en
répandant le bruit de la mort du seigneur. Plus tard celui-ci le tua et
la dame de Rupt se retira dans un couvent. On assure qu'après sa
mort, elle revenait, alternativement avec la villageoise, sur les berges
de l'étang de Notre-Dame. On reconnaît facilement les deux fantômes:
sous le voile de Louisetle est une fille blanche comme un lis, sous
celui de la dame, la ligure de la damnée a la couleur rouge du manteau
de son amant*"'.
Tous les cent et un ans, une dame se montre au bord de l'étang
d'Offémont. Elle lient serrée, entre ses dents, une clé de feu. Si on
pouvait la lui enlever, elle serait sauvée de la damnation'. Un revenant
qui, dit-on, donne de mauvais conseils aux garçons et aux tilles, hante
le voisinage des Etangs Brisses. C'est un méchant moine qui, pris de
vin, y fut noyé avec son àne, pour avoir voulu suivre une petite
chaussée bien étroite que l'eau couvrait. L'âne n'avait point fait de
1. Henri Datio. Sur la pla;)e, 1894, in-18, p. 178.
2. Lucie de V.-H., in Rev. des Trad. nop. t. XIV, p. 15.
3. F. Baudry, iu Mélusine, t. I, col. 12.
4. A. iMeyrac. Villes et villaqes des Ardennes, p. 282.
a. H. Quilgars, in Uev. des Trad. pop., t. XIV, p. 217.
6. Ch. ïliuriet. Trad. de la Haute-Saône, p. 37-60.
7. U. Bardy. Le Folk-Lore du val de Bo.semont, p. 9'.
434 I-ES EAUX DORMANTES
mal, jamais plus on ne l'entendit braire : mais le moine liheiliii fut
condamné à sentir les affres de la mort et les angoisses de la dernière
heure, tant qu'il y aurait une goutte deau dans les Etangs Brisses \
Le « conjuré, qui se faisait entendre toutes les nuits dans les marais
qui avoisinent l'embouchure du Douron en Plestiii (■liiit une Ame en
peine. Il criait, sur un ton lamentable :
Daouzek dezio Pask ha Nedelek
Re C'hourmikel, ha re ann Drinded.
Biskoaz kini, jihe n'am eus r/rêt I
Les quatre-temps de Pâques et de Noël — ceux de la Saint Michel et
de la Trinité, — il n'y en a pas unquejaie observés! Quelqu'un passant
par là lui répondit : Je les ai observés tous les quatre, je te fais cadeau
de mes observances. — Ma bénédiction sur tui ! dit l'àme calmi'e
subitement ; désormais je suis dt'livri'e -.
Certains noyés n'ont point quilir- les lieux où ils ont disparu sous
les eaux ; mais les récits populaires ne disent pas toujours avec netteté
pourquoi ils reviennent, parfois bien des années après l'événement.
Tous ceux qui ont péri dans le vaste marécage de la Grande Brière
Loire-Inférieure errent la nuit, cherchant un chrétien qui veuille les
retirer de l'eau ' ; toutefois on ne sait s'ils implorent la sépulture, ou
s'ils pourraient, moyennant certaines conditions, revenir à la vie.
Quelquefois ces esprits, comme les âmes errantes du rivage de la
mer, manifestent leur présence par des cris. Tous les soirs, des gémis-
sements se faisaient entendre dans l'étang du Marchais, à peu de
distance de la Pierre Levée de Poitiers ; c'était une fée puissante,
noyée il y a bien longtemps, qui demandait que Ton vienne à son
secours*. Dans les Ârdennes, le Bayeux, jeune homme avare que les
lutins Pie-pie-van avaient attiré dans un marécage, poussait des
plaintes désespérées, et criait : « Au secours I je me noie ' I » On ne dit
pas comment on aurait pu venir en aide à ces fantômes, et il est probable
qu'ils n'étaient pas dans une sorte d'état de mort suspendue, comme
le prêtre dont parle une légende des bords de la Rance, que j'ai donnée
au chapitre des envahissements de la mer'\ parce que la mare de Saint-
Coulman, où elle est localisée, s'est formée à la suite de l'invasion des
flots. On entend, à plus de deux lieues à la ronde, une sorte de mugisse-
ment lugubre qui, dans le silence des nuits, semble sortir du fond de
ses eaux. Il est appelé le Beugle, et les mères du pays, pour rappeler
1. George Sand. Légendes rustiques, p. '119 et suiv.
2. A. Le Braz. La Légende de la Mort. t. II, p. 280.
3. Henri Quilgars. in Revue des Trad. pop., t. XIV. p. 277.
4. Guerry. iu Soc. des Antiq., t. VIII, p. -iîiS.
5. A. .Meyrac. Trad. des Ardennea. p. 20t5.
6. Voir cette légende, t. U, p. 64.
REVENANTS SOIS FORME AMMALi: 43S
à l;i raison les enfants indociles, n'uni qu'à les menacer de les conduire
au Beugle de Saint-Coulnum pour les voir soumis et tranquilles.
Un ne dit point sons qnelle forme il se présente, mais il sort de l'ahime
quand la nuit est noire, et emporte tous les mauvais sujets (lu'il
rencontre, choississiint les enfanis d(! préférence aux hommes. Ceux
qui ont quelque chose à se reprocher sont perdus si, (|uand il j)asse
ils n'ont pas soin de faire le signe de la croix ; le nu)nslre les entraîne
et les jette dans la Mare maudite, d'où ils ne reviennent jamais '.
Des morts sont condamnés à accomplir une péni'.ence, parfois sons
forme animale, dans les marais très dangereux que l'on voit au pied du
mont Saint-Michel de Braspars (Finistère); à la fin du XVIH'= siècle, on
disait en proverbe, quand un avare avait cessé d'être : le diable Ta
jeté dans les fondrières de (ninelé. On se persuadait peu d'années
auparavant que des êtres coupables, métamorphosés en barbets noirs,
étaient menés jusqu'à Braspars. Le curé confiait le chien à son valet
qui le conduisait dans un lieu retiré. Le chien dis|)araissait en ce
moment ; la terre au loin tremblait, des feux s'élevaient du sein des
rochers, le ciel couvert d'alfreux nuages fondait en grêle, le tonnerre
grondait-. D'après Souveslre, ces marais étaient hantés par des âmes
en peine qu'on entendait la nuit gémir tristement, et les gens assu-
raient qu'elles y faisaient leur prière du soir. Ces âmes y ont été
amenées par des espèces de démons à ligure humaine, vêtus de toile
blanche, qu'on appelait des conducteurs d'àme : si lange gardien dn
moribond ne se trouvait pas au lit funèbre au moment où il expirait,
l'homme blanc enfermait l'àme dans son bissac, et allait la jeter dans
les marais de Saint-Michel où elle restait jusqu'à ce que des messes et
des prières l'eussent délivrée ".
(jCS enfants morts sans baptême se montrent aux passants dans
divers endroits iCf., t. 1, p. 49, 148, 249), pour leur demander de les
baptiser ; aussi est-il assez naturel de les rencontrer dans h» voisiiuige
des eaux, attendant l'àme charitable qui voudra bien leur rendre ce
service. Une tradition des environs de Dinan présente une donnée
un peu ditï'érente ; suivant elle, ils sont condamnés à se tenir sur le
bord d'une grande mare ; ils battent l'eau pour essayer de s'en jeter des
gouttes sur la tête ; s'ils pouvaient y réussir, ils seraient pour ainsi
dire baptisés ; mais leurs petits pieds sont niai assurés, et comme à
chaque pas, ils croient glisser, ils essaient en vain de se tenir debout,
et ne peuvent parvenir à se jeter de l'eau '\
1. Elvire de Cerny. Sainl-Suliac et ses Irndilioiis, p. 67-C8.
2. Cambry. Voyage dauft le Fiiiistère, p. 1.3 4.
3. E. Souvestre. Derniers llrelons, t. I, p. 39.
4. Lucie de V. U., in Revue des J'rad. pop., t. XI V, p. 15.
436 LES EAUX DORMANTES
§ 7. LES DÉMONS ET LES SORCIERS
Quelques lacs qui passent pour être en relaliou avec le monde
infernal, portent des noms conformes à cette croyance. Sur la cime du
Diable, dans les Alpes Maritimes, près de la frontière d'Italie, les
Laghi d'Inferno sont si profonds que Ion assure qu'ils communiquent
avec l'enfer. Si on y lance une pierre, au lieu de bulles d'air, on fait
monter à la surface des milliers de vrais démons'. Un des étangs delà
Montagne Saint-Barthélémy dans r.\riège, dont les bergers ne s'appro-
chent qu'en tremblant, porte le nom d'Etang du Diable -. Le Gour
dEnfer est une sorte de puits toujours rempli d'eau claire et transpa-
rente, que Ton voit au milieu dune prairie du Velay, et il est, d'après
la tradition locale, en communication avec l'enfer ^
Cette croyance au caractère satanique des eaux stagnantes a été
relevée en Gaule dans les premiers siècles du christianisme. Les
paysans vinrent prier saint Sulpice le^Dévotieux, qui faisait une tournée
dans son diocèse, de chasser le diable d'un lac où il s'était retiré. Il
leur donna une fiole de saint Chrême en leur disant de la jeter dans
l'eau. Non seulement les démons furent^chassés, mais le lac se trouva
garni de poisson en abondance pour la nourriture des habitants
d'alentour *.
Suivant plusieurs traditions contemporaines, des personnages, que
l'on supposait diaboliques, se montrent parfois, en prenant des formes
variées, au-dessus des eaux dormantes ou dans leur voisinage immé-
diat Après le soleil, de noires vapeurs se dégageaient d'une sorte
d'étang qui était près de Breuray-les-Faverney et dont jamais on ne
connut la profondeur ; des pécheurs voulant y jeter leurs filets pendant
la nuit avaient été chassés par un long diable velu, des passants
attardés avaient été poursuivis, saisis et précipités dans l'eau. Aussi,
après le crépuscule, personne n'en approchait. Comme on parlait de
ces hantises dans un château voisin, un jeune seigneur déclara qu'il
irait à l'étang et qu'il reviendrait sain et sauf. Il commanda son carrosse
et ordonna à son cocher de le conduire au lieu hanté. Celui-ci, plus
mort que vif, récita ses patenôtres tout le long de la route. Lorsqu'ils
arrivèrent à l'étang, il s'éleva d'abondantes vapeurs de sa surface, et
il en sortit un grand spectre noir, qui en trois enjambées fut devant
la voiture, dont l'attelage se cabra. Le cocher avait sauté de son siège;
1. E. Chanal. Léfjendes méridionales, p. 83, Su.
2. L'Ariège. Foix, 1863, in-18, p. 128. Si l'on jette une pierre, il en sort des
nuages avec leur odeur suflocante de souffre.
3. Velay et Auvergne, p. 39.
4. Garinet. Histoire de la maqie en France, p. 5.
LE DIAlîLE Rï LES SORCIERS 437
le spectre le remplaça et couduisil le carrosse jusqu'au milieu de la
région vaporeuse, où le domestique le vit disparaître '.
A minuit de grands diables faisaient rapidement le tour d(^ l'étang
de Bury, dans un carrosse traîné par (juatre clievaux blancs ; s'ils
rencontraient un voyageur ils l'entraînaient dans quelque sabbat au
milieu des bois, ou le faisaient se noyer-. Les paysans des environs de
Concoret (Morbiban) disaient que tous les soirs, vers minuit, Satan
conduisait sa troupe cornue danser sur les eaux de l'étang de Komper,
pour la rafraîchir un peu au milieu de la brume épaisse ^ Dans la
région Landaise le démon, vêtu d'habits d'un rouge éclatant, paraissait
la nuit autour des lacs où se tenait la danse de ceux qui avaient fait
un pacte avec lui^. Sur la levée de l'Etang Priou en Trédaniel (Cùtes-du-
Nord) se promenait un possédé qui essaya de jeter à l'eau un prêtre
venu pour L'exorciser -•. Le soir, et surtout en été, ceux qui se trouvent
dans la Grande Brière, vaste lagune marécageuse de la Loire-Inférieure,
entendent de temps en temps un sifllement dans l'air : c'est le
cortège des sorciers qui passe, et celui qui l'entend est menacé de
quelque malheur^ En Picardie, chaque samedi, un jeune homme, après
avoir déposé ses habits sous un buisson, se roulait dans la vase de la
mare du bois des Fées, et en ressortait transformé en loiip-garou '. La
ganipante ouïe gallon de la Gironde passe la nuit ù courir la campagne
et va battre l'eau des lavoirs toutes les fois qu'il en rencontre*. Les
loups-garous dansaient autrefois près d'une petite mare, non loin de
l'église de Saint-Fyel, et ils y attiraient les mauvaises tilles de l'endroit ;
le curé apprenant que sa servante allait courir le guilledou avec eux,
jeta de l'eau bénite dans la mare afin de les chasser''.
Au temps de la sorcellerie, des assemblées d'adeptes avaient lieu
près des eaux stagnantes : Marie Carlier venait de ïournay pour assister
aux sabbats des marais de l'Espaix '". D'autres réunions se tenaient dans
les marécages de la Brûle (^Pas-de-Calais), près de l'étang Richard à
Vic-des-Prés (Côte-d'Or) et Ton y entendait, la nuit du samedi, des
1. Ch. Thuriet. Trad. de la Haute-Saône, p. 15-19, d'à. le baron de Prinsac,
qui avait entendu ce récit dans son enfance, mais qui l'avait un peu roniantisé.
2. E. Thoullier. Vallant Sainl-Georr/es, (Aube), ]). "ÎO.
3. Du Laurens de la Barre. Veillées de l'Aimor, p. 59.
4. De .Métivier. De Vagricullure des landes, p. 447.
5. J.-M. Carlo, in Rev. des Trad. pop., t. VIH, p. 208.
6. Henri Quilgars, in Rev. des Trad. pop., t. XIV, p. 276.
7. H. Carnoy. Littérature orale de la Picardie, p. iOtj.
8. F. Daleau. Traditions de la (iironde, p. 54.
9. Bonnafoux. Légendes de la Creuse, p. 29.
10. Frédéric Delacroi.x. Les procès de sorcellerie au XVll" siècle. Paris, 1896, in-18,
p. 315.
438 LES EAUX DORMANTES
cris affreuK répercutés par des échos singuliers' ; des sorciers venaient
aussi sur le bord de l'étang de Malsaucy, aux environs de Belfort-,
Les sorciers se réunissent, assure-t-on encore dans plusieurs pays,
sur le bord des étangs, encore plus que sur celui des eaux courantes,
pour la fabrication des orages. Logier constatait, au commencement
du XIX'' siècle, la croyance au pouvoir des leinpestaires, dont on citait
alors les noms: Dans les environs de Jouy, Ligny et autres lieux
circonvoisins, certaines familles ont le secret de créer à leur gré des
orages. Il leur suffit de vouloir le changement de tems pour qu'aussitôt
le plus beau ciel devienne nébuleux et que le tonnerre gronde. Mais
il est une mesure préalable, c'est que ceux des membres de ces familles
privilégiées pour faire le mal se réunissent dans un étang, trois au
moins à la fois, L'Etang de Boisgibault a plus de charmes malfaisans que
tout autre. C'est dans cet étang qu'a été créé l'orage du \[i juillet 17S8
par des gens dont on ne se doutait pas, un de la Ferle Saint Aubin, un
de Jouy et un d'Ardon. Les sorciers ont de grands battoirs avec
lesquels ils battent l'eau et la font jaillir dans l'air à plus de trente
pieds en faisant dos cris et des hurlements affreux. Cette préparation,
pour mieux dire celte formation du mauvais temps, se fait plus spécia-
lement la nuit, avant le lever du soleil qui retourne de frayeur sur ses
pas et n'ose paraître de trois ou quatre jours '. Cette superstition
existait aussi en Berry, à une époque plus voisine de la nôtre. Dans
la Brenne, on montre certains étangs sur les bords desquels ont
l'habitude de se rendre les fabricateurs d'orage pour battre la grêle.
Souvent des familles entières se vouent à cette industrie qui ne s'exerce
guère qu'au sein des plus profondes ténèbres. Armés de longues
perches ou d'énormes pelles de bois, les grêleux, toujours au nombre
de trois, battent vigoureusement et en cadence la surface liquide.
Bientôt sous l'action frénétique de leurs bras, qu'accompagnent
des imprécations et des cris sauvages, l'eau s'élance en sifflant dans
les airs : ses parties les plus tenues se volatilisent, gagnent les hautes
régions de l'atmosphère, s'y rassemblent, s'y condensent, et quand
parait le jour, le fléau est enfanté^. Dans la Beauce on citait des mares
et des étangs que les grèleurs battaient avec de longues perches pour
faire des nuées''. Le sabbat des tempestaires se tient aussi, en Saintonge
1. François Lefebvre, in Rev. des Trad. pop., t. Il, p. 616 : llipp. .Marlot, ibid,
t. XII. p. in.
2. II. Bardy. Le Folli-Lore du val de liosemonl, p. 6.
:!. Legier. Superstitions de la Solofine, iu Ac. Celt. t. II, p. 207.
't. LaisncI de la Salle. Croyances du Centre, t. I, p, 2û,'î.
.■;. Félix Chapiseau. Le F.-L. de la Beauce, t. I, p. 207. La mare de la Grande
Lue était réputée pour ce maléfice.
LES TEMPBSTA1RË8 ET LES SORCIERS 439
et dans la Gironde auprès duii lac, d'un cHang ou d'un marais'. On
disait autrefois eu Sainlonge que les curés pouvaient produire la
fçrèle par eux-mêmes, sans le secours de personne, et sans aller au
sabbat : il leur suffisait de battre avec une petite verge merveilleuse
les eaux d'un étanfi,-, d'une rivière ou d'une fontaine-. Cette croyance
est également répandue en (îascogne : d'après un récit de ce pays,
trois curés s'assemblent au bord d'une mare, ils en troublent l'eau, la
mêlent avec la vase, et eu composent un levain de grêle qui ravage
toute la contrée'. Je n'ai pas trouvé dans la tradition contemporaine le
trait du liquide magique (|ui, jeté dans l'eau, produit un changement
dans l'atmospère ; il semble avoir été employé en Franche-Comté au
XYII*" siècle. Deux femmes poursuivies comme sorcières, avouèrent
au juge Boguel qu'elles avaient jeté dans l'élang de Balide certaine
eau qu'elles avaient eue de leur démon et que tout aussitôt s'élevèrent
plusieurs brouillards et nielles, (juelles l'uvoyèrent sur les noyers du
village de Cornod ''.
C'est aussi auprès des eaux stagnantes que s'accomplissent des
opérations qui ont pour but de détourner le bien d'autrui. Lescremettes
ou soutireuses de beurre du Loiret versent dans une mare le malin du
premier mai, avant le lever du soleil, en prononçant une conjuration, le
contenu d'un pot de crème. On peut se garantir de ce maléfice en
allant le soir du même jour jeter de l'eau bénite sur le bord de la
marc, en remuant l'eau avec un bâton. En Franche-Comté quand on
soupçonnait une vache d'être traite à dislance par un armailli sorcier,
on mettait dans un trou de ses cornes un peu de cierge pascal ; ces
cornes en se rétlélanl dans l'eau détruisaient linlluence diabolique
des moyens magiques déposés par les sorciers au fond des abreuvoirs '.
Les fermières de la Puisaye qui veulent que leurs vaches aient de
bon lait et en abondance, s'en vonl le 1^"" mai, avant le jour, écrémer
secrètement l'eau du marchais (marc) de leurs voisines'"'.
On rencontre eu Auvergne le parallèle d'un malélice qui aillcui-s se
pratiquait au bord des rivières (cf. p. 372) : un homme ayant demandé
à une femme un verre de sou lait, celle-ci lui donna du lait de vache.
L'homme lui dit de le suivre jusqu'à l'étang voisin ; arrivé là. il mît
dans le lait une certaine poudre, ordonna à la femme de jeter le verre
1. C. de Meusiguac. Sup. de la Gironde, p. 69: J.-.M. >\oguvs. .\hrnrs d'aulre/'oii
en Sainlonge, p. 222.
2. J.-M. Nogués, l. c, p. 214.
3. J.-F. Bladé. Contes de Gascof/ne, t. Il, p. 244.
4. Ch. Thuriel. Trad. de la Uaule-Saône, p. 278.
5. E. Rolland. Faune populaire, t. V, p. 94; le second fait est d'à. Tissot. Les
Fourf/s, p. 6.
6. C. Moiset. Usuf/es de l'Yonne, p. 125.
440 I^ES EAUX DORMANTES
dans l'eau, et lui demanda ce qu'elle voyait : « Des cochons et des vaches »
répondit-elle. L'homme lui reprocha de l'avoir trompé, et à partir de
ce jour une épidémie s'abattit sur ces animaux, mais les hommes
furent épargnés '.
§ 8. LES HANTISES ET LES ANIMAUX
Des personnages dont la nature n'est pas bien déterminée, sorciers,
lutins, diables, esprits sous forme animale, noient ceux qu'ils peuvent
surprendre dans le voisinage des eaux dormantes. Les gens qui s'appro-
chaient d'un petit étang entre Saint-Marcel et Sury y disparaissaient
pour toujours ; les esprits noyeurs qui l'habitaient possédaient quelques
tètes de bétail qu'ils conhaient à la garde du pâtre communal. Celui-ci
résolut d'aller réclamer son salaire aux habitants de la Cave ; mais,
lui aussi, ne reparut jamais. Son successeur se garda bien d'aller
chercher son dû ; mais il n'y perdit rien ; un beau jour une de leurs
vaches lui arriva, portant suspendue à l'une de ses cornes une bourse
renfermant la somme qui lui était destinée. Aujourd'hui encore les
enfants qui passent par là se tiennent à une grande distance du lieu
ensorcelé -.
l^a Demoiselle de Tonneville qui était, dans l'opinion du pays, une
damnée, se montrait vêtue de blanc aux voyageurs et se plaisait à se
faire suivre par eux jusqu'au bord de l'étang de Percy, où d'un coup
brusque, elle les précipitait en riant du succès de sa ruse ^.
Ces esprits malfaisants, pour mieux tromper les hommes, se présen-
tent à eux sous l'aspect dune monture à l'air doux et tranquille ;
Dans plusieurs récits ce coursier est doué de la faculté de mettre sur
son échine autant de personnes qu'il s'en présente. On raconte en Artois
qu'il y a bien longtemps, pendant que de jeunes garçons, au lieu d'aller
à la messe de minuit, s'amusaient à jouer, un magnifique âne gris
parut sur la place de Vaudricourt ; comme il ne semblait pas méchant,
on s'approcha de lui : il allongea son encolure pour être caressé. Un
garçon plus hardi que les autres monta sur son dos, l'animal partit à
un galop très doux, fit le tour de la place, et s'arrêta; ses compagnons
montèrent sur son dos qui s'allongea progressivement, et vingt finirent
s'y placer. Quand la messe fut terminée, le baudet qui caracolait d'une
façon vertigineuse, bondit jusque dans l'abreuvoir, et tous les garçons
furent noyés. Pendant certaines nuits de Noël, le baudet infernal se
montre, portant ses victimes qui semblent torturées par la souffrance.
1. D'' Pommerol, in Rev. des Trad. pop., t. Xil, p. 614.
2. A. Meyrac. Trad. des Ardennes, p. 195.
3. Jeau FJcury. LiltéraLure orale de la Basse-Normandie, p. 26.
l.i:S CHKVALX NOYtiCKS 441
Lorsqu'il a fait, en galopant sans l)riut. lo lour du village il se trouve
à minuit à son point de départ, el rentre avec sa charge dans I abreu-
voir d'où il était sorti'.
Quelquefois ces animaux noyeurs se font voir à une certaine distance
des eaux, de sorte qu'on ne se <lé!fi(> pas d'eux : à Plouguenast (Côtes-
du-Nord) un cheval se présente aux enfants, s'allonge avec complai-
sance pour que quatre ou cinq puissent trouver place sur son échine,
et va ensuite les noyer dans les éiangs ; à Jugon le lutin iMourioche
prend aussi celte forme pour aller jeter à leau ceux qui ont eu
l'imprudence de le prendre comme monture'-. A Guernesey, des garçons
en train de s'amuser trouvèrent dans une prairie un beau cheval
blanc. L'un d'eux proposa de s'en servir pour une j)romenade ; il
monta dessus, et invita un de ses compagnons à se mettre en croupe. On
s'aperçut alors qu'il y avait de la place pour un troisiètne, le dos du
coursier sallongeant jusqu'à ce que toute la compagnie, au nombre
d'une douzaine, s'y fût assise bien à l'aise. Aussitôt le cheval
s'élança avec une vitesse prodigieuse, par dessus les haies et les fossés,
et (init par les déposer vers minuit dans un bourbier au milieu de la
(îrand'Mare. Au même instant il disparut en hennissant, sans qu'on
ait jamais su ce (|u'il avait pu devenir '. Dans l'Albret un cheval rouge à
courte queue s'allongea assez pour recevoir neuf cavaliers sur son dos,
puis il partit avec la rapidité de l'éclair; huit de ses cavaliers furent
jetés sur la route, mais le neuvième qui s'était attaché à ses crins
disparut avec lui dans une fondrière '.
Plusieurs coursiers, qui appartiennent au monde fantastique ou
à celui des revenants, ne se laissent monter que par un seul cavalier.
En Basse-Normandie des fantômes, généralement féminins, prenaient
la forme d'une jument, qui après avoir longtemps promen('' celui qui
l'enfourchait, fondait sous lui tout à coup, le laissant au milieu d'un
étang et riant de sa mésaventure". Dans le Bocage normand, c'était un
beau cheval noir qui, après une course desordonnée, précipitait son
cavalier dans un marais ou le noyait dans un ('lang". Kn Poitou, le
cheval Malet est un blanc coursier tout sellé et tout bridé, qui semble
inviter le voyageur attardé aie monter; lorsqu'il a rt'ussi à U; jeter dans
une rivière ou dans une mare, il reprend sa forme naturelle, se change
1. Ci« de Baulaincourt. in Kevue de linçiuislique. t. Xlli, p. 265-268.
2. Paul Sébillot. Tradiliona de la Haiile-Bre(a;/ne, t. I, p. 163.
3. Edgar Mac Culloch, in Itev. des Trnd. pop., t. IV, p. 405.
4. Abbé L. Dardy. Ant/iolofjie de l'Albret, t. 11. p. 7"-"9.
5. Jean Kleury. LiU. orale de la liasse-Normandie, p. 32.
6. J. Lecœiir. Ësguisses du Bocage normand, t. Il, p. 397. On pouvait éviter ces
chevaux en taisant un signe de croix, et en leur disant de se ranger, mais urn. fuis
monté dessus, il était impossible de descendre.
442 LES EAUX D0H31ANTKS
en diable et rit aux éclats'. Kn Sologne, la Biretle, sorte de béte dont
lu ligure n'est pas décrite, allait rôder tous les samedis après le décours,
le long de l'étang de Cormenon et présentait son dos aux passants ^
Une apparitionTorl redoutée dans le pays de Gennes (llle-et-Vilaine) se
manifeste sous une forme animale qui n'est pas celle d'un coursier. Klle
se montre sur la chaussée d'un vaste étang qui se trouve tout auprès
du manoir de la Molle ; une légende raconte ainsi son origine : Tu des
châtelains, qui était huguenot, voulul un joui- s'y baigner ; mais à peine
eut-il quitté le bord, qu'il se^senlit enlacé par des nénuphars. Il supplia
les lavandières qui élaienl sur le bord de lui jeter un drap pour le tirer
de l'eau. Mais, comme il était huguenot, elles le laissèrent se noyer.
Son âme de mécréant fut changée en celte bêle affreuse qu'on appela
la Béte de la Motte. Depuis lors, elle se tenait le soir sur la levée : si
quelqu'un, à la nuit close, s'y aventurait, il ne lardait pas à entendre
le bruit d'un corps lourd tombant dans l'étang; c'était la Bêle de la
Molle qui se jetait dans l'eau à son approche '.
On racontait que le diable menait boire ses loups dans un marécage
profond du Berry, et qu'un chien blanc y venait aboyer chaque fois
que le mort entrait dans au village. Personne n'aimail s'aventurer par
là vers l'heure de minuit'.
On voit encore, près des eaux stagnantes, des animaux d'espèces
variées, qui parfois étaient redoutés de tout un canton. Une chienne
noire qui erre et doit errer sur le marécage près du Mont Saint-Michel
de Braspartz est une fée qui, à la mort du géant Hok-Bras. s'est ainsi
métamorphosée ' ; un chien, dont la rencontre était un sujet de crainte
se montrait toutes les nuits prés d'un étang de Saint-Germain des
Champs^ Un chien noir sans tête rôde, après le soleil couché, aux
alentours d'un étang du Bourbonnais, à la recherche de ses maîtres' ;
la nuit, une belle oie, grasse et dodue, se promenait en se dandinant
au bord de celui du Mont Botrel près de Fiers. Un paysan ayant eu la
mauvaise idée de l'emporter, ne parvint qu'avec peine au seuil de sa
maison. Comme il allait ouvrir la porte, l'oie lui dit : ■• Reporte-moi où
tu m'as prise» el, poussé par une force invisible, il dut refaire le
chemin qu'il avait si péniblement parcouru ^ Au déchargeoir de l'Ktang
à la Truie de Relans, on a toujours vu une poule noire, fort grasse,
1. LéoDesaivre. Le Monde fanLaalique, p. 16.
2. Léon de Buzonnière. Les Solonais. Paris, 1840, in-8. t. 1, p. 61.
3. Ch. Foiifrères, in Annales de tirel(i;/ne, t. XI. p. 64t.
4. Hugues Lapaire. Le Courandier. Paris, 190i, in-18, p. llJj.
5. Du Laurens de la Uarro. Fantômes bvelons, p. 301.
6. Ph. Salnion. Dicl. a'-c/i. de l'Yonne, p. 301.
7. François Pérot. Légendes du Bourbonnais, p. 23.
8. J. Lecœur. Esquisses du Boca;/e normand, t. II. p. 398.
\
LliS DIAMANTS OES SERPENTS 44;{
mais en même temps si fine, si agile, qu'il est impossible de la tuer
ou de la piendre '. On conléà Rochefort-en-Terre Morbihan) qu'une
nuée de corbeaux s'abat chaque année, la nuit de la Toussaint, autour
d'une vieille mare appelée le Patis de l'Ktang, et que ces corbeaux ont
tous une physionomie distincte, dans laquelle on retrouve fort bien les
traits de parents défunts, morts en état de péché mortel -.
Pline a rapporté avec une certaine précision une croyance qu'il
regardait comme particulière à la Gaule, et qui s'y est, avec des
mo<li(it'ations de détails, assez bien conservée. Pendant l'été, une
quantité énorme de serpents se réunissaient en boule, sélreignaient
et se collaient lés uns aux autres au moyen de la bave et de la sueur
qui suintaient de leurs gueules et de leurs corps, et ils formaient ainsi
l'ù-uf de serpent, renommé par ses vertus merveilleuses'. D'après
plusieurs traditions contemporaines, les reptiles n'ont pas cessé de
s'assembler pour confectionner, non plus un œuf magique, mais une
pierre inestimable. Voici comment cette opération se faisait, il y a un
siècle : Les couleuvres, les serpents et les anvols de la Sologne se
réunissent en un seul monceau, tous entassés ensemble, de manière
que la masse fait un volume plus gros qu'un poinçon. Quand ils sont
ainsi l'assemblés sur les bords d'un étang situé entre .\rdon et .louy,
ils travaillent ensemble à la formation d'un gros diamant. Chacun
dégorge une espèce de liqueur très brillanta qu'il a sous la langue. Les
deux plus habiles ou reconnus tels parmi eux, reçoivent celle liqueur
qui se congèle. Ils la pétrissent, et la besogne faite, chaque animal se
traîne sur le diamant qu'il polit par le frottement de son corps et se
relire dans l'étang. Le dernier d'entr'eux le jette dans l'eau où il reste
jusqu'à ce que quelquefois ([uelqu'un le trouve en pqchant K
Un croyait aussi en Berry, à une époque plus récente, à l'assemblée
annuelle des reptiles fabricaleurs de pierres précieuses. Une légende^
dont on place la scène tantùl à Lacs dans l'Indre, tantôt au milieu
de l'étang de Villiers dans le Cher, ra(;onte qu'un bûcheron s'étant
rendu pour couper du bois dans uni' iie, vit des serpents qui formaient
une énorme boule : elle se mouvait lentement et au-dessus brillait
un point hunineux qui grossissait à vue d'o'il. Les serpents se diper-
sèrent et il n'en resta plus qu'un, le plus grand de tous, qui avait sur
son front un énorme diamant. Il s'avança vers le rivage, déposa son
joyau sur le gazon^ et le reprit après avoir bu avidement (!t longtemps.
1. I). iMoDiiier et A. Vingtrinier. Traditions, p. 674.
'2. E. Herpin. La cùle d'Emenuide, p. 45b.
.;. Pline. Ih\s/. iiaiurelle, 1. X.XIX, c. 11.
4. Le^'ier, in Méin. de l'A. Celtique, t. Il, p. 21o.
21
444 LES EAUX DORMANTES
Le bûcheron ne pensa plus qu'au moyen de s'emparer de lobjet
merveiUeux. Il fit un grand et solide tonneau, muni d'une porte qu'il
pouvait ouvrir et fermer à volonté, il le hissa dans son bateau et se
rendit à l'ile. Il passa longtt^mps sans rien voir ; mais un an et un jour
après la première apparition, les serpents reparurent et se mii-ent.
comme précédemment, à fabriquer leur diamant, que le plus grand
prit sur sa tète et qu'il déposa pour aller boire. Le bûcheron qui
guettait s'empara du diamant, et s'enfuit dans son bateau. Mais le
serpent ne le poursuivit pas. car en lui enlevant le diamant, le bûche-
ron l'avait aussi privé de la vue, et il arriva sain et sauf à sa cabane '.
Suivant une tradition forézienne, au sujet de laquelle il y a lieu de
faire des réserves, tout au moins quant au nom du héros, Jacques Cœur
avait commencé sa fortune en dérobant, par une ruse analogue, le
diamant merveilleux d'un serpent apparenté aux vouivres des fontaines
et des eaux courantes. Jacques Joli Cœur était fils de gens assez pauvres,
qui vivaient à Bourges et vendaient de la laine dans les foires. Ses
parents, ne pouvant le nourrir, l'envoyèrent faire son tour de France.
Joli Cœur apprit qu'auprès de l'étang de Boisy vivait un serpent qui
portait sur la tète une bague magique. C'était un diamant éblouissant,
et celui qui aurait pu le posséder acquerrait le pouvoir de changer en
or tout ce qu'il aurait touché. Le serpent, qui avait quarante pieds de
long, déposait tous les soirs son diamant avant de se coucher. Avec
deux écus, sa seule fortune, Joli Cœur fit construire un tonneau cloué
et chevillé, la pointe en dehors : il le roula près de l'étang, et le dressa
au milieu d'un beau drap blanc, afin (jue le serpent vînt dormir
dessus. Le serpent ne manqua pas de s'y endormir. Joli Cœur saisit
la bague et se cacha dans son tonneau. La serpe qui renifiait la
chair de bon chrétien, se roula contre le tonneau, mais les pointes
s'enfoncèrent dans sa chair et il creva. Joli Cd-ur, avec son anneau
devint plus riche que le roi-.
Les dragons qui répandaient la terreur dans tout un pays, et dont
parlent tant d'anciennes légendes, avaient souvent leur repaire dans
les marais. Beaucoup furent détruits par des saints dans des circons-
tances miraculeuses, racontées longuement par les hagiographes. Un
des plus célèbres est celui qui vivait dans les marécages aux environs
de Rouen : il surprenait les hommes et les' dévorait, il tuait les chevaux
et corrompait l'air par son haleine pestilentielle. Saint Romain, ayant
fait le signe de la croix, lui passa une élolc autour du cou, et le donna
i. I.aisnel de la Salle. Croyances du Centre, t. I, p. 20'i-:î07,
2, ï. Xoëlas. Léffendes [vréziennes^ p. 6-13.
LES MONSTRES 445
à conduire à un meurtrier qui l'avait accompagné, et qui pour cela
obtint sa gi-àce '.
Maintenant on ne parle plus de monstres aussi terribles ; toutefois,
les étangs de la Brenne sont la demeure de grands serpents donneurs
de fièvres, cousins germains des cocadrilles, que l'on aperçoit quand
les eaux sont basses, mais que l'on ne peut détruire qu'en desséchant
les marécages où ils résident depuis que le monde est monde-. Les
mares et les puits d'Auvergne sont habités par une sorte rie diminutif
de dragon (}ui se rapproche encore davantage du basilic ; c'est un
reptile qui s'appelle le soufïle ; s'il voit le premier un homme, il le lue
par son regard ; mais celui qui peut l'apercevoir le premier n'a rien à
craindre '.
La tradition des monstres de l'eau est resté vivante jusqu'à ces
derniers temps dans les régions lacustres de la Suisse. Pendant l'hiver
un dragon colossal se cachait dans les eaux des lacs alpeslres, et c'est
lui qui, au printemps, à son réveil, faisait craquer la glace sous laquelle
il était enfermé. Sur les bords du lac de Chavonnes, un dragon aussi
blanc que neige faisait la guerre aux petits oiseaux -, mais lorsque de
jolies tilles s'approchaient du bord, il accourait en nageant, et si elles
lui donnaient quelque nourriture, il les remerciait en se livrant à des
ébats gracieux ^
En Corse quand une calamilé menace la contrée, un animal étrange
et énorme surgit au milieu des eaux du petit Lac d'Or et parcourt la
montagne en poussant des cris terribles, puis, après avoir accompli sa
mission, il se replonge dans le lac : celui qui voudrait mesurer la
profondeur de l'eau sérail fatalement entraîné dans le gouflTre par cet
animal fantastique ".
L'étang du Bouchet est le repaire d'un monstre d'une forme indé-
terminée qui sort de l'abîme quand on ose profaner les eaux où il vit ;
aussi nombre de femmes osent à peine s'approcher de ses bords pour y
laver leur linge '"'.
§ 9. LES PERSONNAGES ET LES OlUETS ENGLOUTIS
Ainsi qu'on a pu le voir au commencement de cette monographie,
des personnages inhospitaliers, méchants ou impies, disparaissent dans
1. Amélie Bosquet. La Normandie romanesque, p. 406-407 ; Cf. Alfred Maury,
Essai sur les légendes pieuses, p. 144-5.
2. George Sand. Légendes rustiques, p. 113.
3. D"- Pomnierol, in Bev. des Trad. pop., t. XII, p. 551.
4. Ceresole. Légendes des Alpes vaudoises, p. 157-138.
5. Prince Roland Bonaparte. Une excursion en Corse, p. 27.
6. Velay et Auvergne, p. 8.
446 LES EAUX DORMANTES
des lacs, dans des étangs ou dans des mares qui se forment tout exprès
pour les ent;loutir. Dans les légendes qui suivent, la catastrophe,
généralement motivée par des actes coupables, a pour théâtre des
pièces d"eau bourbeuse ou des marécages déjà existants, d"où les
victimes sortent parfois, ordinairement à l'anniversaire de leur englou-
tissement, et accomplissent des actes qui rappellent ceux qu'ils faisaient
au moment où ils furent punis. Il y a un peu plus de deux cents ans,
une nuit de Noël, un financier se rendait avec sa famille à un château
près d'Auxi, aux bords de IWuthie, où devaient avoir lieu des réjouis-
sances. Pour arriver à temps, il avait fait mettre quatre chevaux à sa
voiture, et chaque couple était conduit par un postillon. Ils venaient
de s'engager dans un chemin qui. à travers un vaste marais, conduisait au
château, quand un vent très fort éteignit tous les falots, et le carrosse
se trouva dans une obscurité complète. Tout à coup l'on aperçut une
petite lueur. Le financier pensa que c'était quelque paysan qui revenait
de la messe. Il ordonna à ses postillons de se dii'iger de ce cùté, mais
Dieu avait résolu de punir cette famille ([ni ne tenait aucun compte de
la sainteté de la nuit : la lumière aperçue était un feu follet. Soudain
les chevaux du devant enfoncent dans la boue, le postillon leur donne
de vigoureux coups de fouet : ils avancent et tout le reste de l'attelage
les suit : mais bientôt la voiture disparaît dans la londrière et tous
ceux qu'elle contenait sont noyés. 11 n'y eut à s'échapper que lecourrier
(jui piecédail le carrosse, et qui avait résolu d'assister le matin à la
messe. 11 apporta la nouvelle au château, et on tenta de sauver les
victimes ; mais les plus longues perches ne pouvaient atteindre le fond
de l'endroit où l'équipage avait été englouti. Les voisins du marais
disent que la nuit de Xoël le carrosse conservant son éclat, avec ses
chevaux, son monde vêtu pour la fête, sort des eaux et fait le tour du
marécage. On entend le claquement des fouets, le galop des chevaux,
puis tout rentre dans la l^ondrière '. On raconte dans une région voisine
qu'un fermier qui revenait en cabriolet d'une ducasse fut assez témé-
raire pour s'aventurer, la nuit du réveillon, dans les marais de la
Brûle, non loin de Béthune, aux environs du Trou sans fond, et il
disparut dans le gouffre. Chaque année, la même nuit, au moment où
l'on entend sonner l'heure au clocher voisin, tout revient à la surface
de l'eau pour n'y rester qu'un instant et disparaître ensuite -.
Un seigneur fut englouti avec sa voiture, ses chevaux et ses gens
dans les Fosses de Chauvigny, où s'ouvrent des gouffres profonds ; à
certain jour de l'année, avant l'aube, on le voyait dans son carrosse,
traîné par des chevaux blancs, et accompagné de son cocher et de son
1. Comte de Beaulaiucourt. in Revue de linguistique, t. Xlll, p. 161- 1"8.
2. François Lefebvre. in Rev. des Trad. pop., t. VI. p. 616.
LES FONDUIÉRES 447
laquais, faire le tour de la prairie. Aux première? lueurs de l'aurore,
loul l'équipage sï'vanouissait dans labirnc '.
D'après une légende de Saviange (Saône-et-Loire), une jeuiit- lille
noble, nommée Huguette, étant moulée en voiture pour épouser un
jeune homme qu'elle n'aimait pas, fut entraînée par ses chevaux dans
les chemins dangereux do la forêt et précipitée dans la fondrière dite
Le Creux de la Foudre, dont la profondeur n'a jamais été atteinte.
Depuis on l'a vue souvent dans le voisinage, à minuit sonnant, parée
de ses habits de noce et sous l'aspect d'une grande dame blanche \ On
sait que les habitants du voisinage des lacs prétendent voir sous leurs
eaux les débris des cités englouties; un trait parallèle ligure dans une
légende du Velay. Jadis les bœufs d'un paysan qui labourait sur le
plateau qui avoisine le Gour d'Enfer, pris de peur, s'emportèrent et
l'oulèrent au fond du goulfre, entraînant l'araire et le laboureur dont
la main n'avait pu se détacher de la charrue. Vainement on essaya
de les retirer. Mais quand le soleil brille d'un vif éclat, et qu'aucun
souffle ne ride la surface de l'eau, on peut apercevoir au fond de
l'eau un objet poli qui semble refléter la lumière : c'est l'araire ; on
distingue aussi deux masses noires et une face blanche, l'homme et les
bœufs '\
A l'époque de la fauchaison, le calme des nuits est souvent troublé,
aux environs du pré de la Font Compain, par des cris de laboureurs en
péril qui excitent et gourmandent leurs bœufs, puis on entend des
voix désespérées, de.^ sanglots, et des lamentations de femmes et
d'enfants. C'est là que s'enfonça jadis, dans une fondrière, une
charrette chargée de foin, avec tout son attelage et ceux qui pous-
saient aux roues ^.
Une série assez nombreuse de récits populaires raconte, avec des
circonstances merveilleuses, les méfaits des fondrières. C'est le
grossissement, on pourrait presque dire la charge — car ceux qui
les racontent ny croient pas toujours, — d'accidents qui ont pu
se produire à la queue des étangs, ou dans les prairies humides.
Il s'y trouve en etfet, an-dessus de couches d'eau plus ou moins
profondes, des terrains mouvants qui s'alfaissent quand un corps un
peu lourd passe dassus. Un écrivain du XVP siècle rapporte
sous une forme facétieuse, un de ces engloutissements. Fn Normandie,
une mare nommée Crouleuse existait entre Massy le Gros et les Abbatis,
et on nel'avait jamais vue sèche, quelle que fût l'ardeur de l'été: Il advint
1. G. Moiset. Usages etc. de l'Yonne, p. 90.
2. L. Lex, in Hev. des Trad. pop., t. XVIll, p. 309.
3. Velay et Auvergne, p. 39-40.
4. Laisnet de la Salle. Croyances du Centre, t. I, p. 94-95,
448 Ï-ES EAUX DORMANTES
un jour qu'auprès dicelle passoit quelque train, après lequel suivoit
assez loin derrière un cocher conduisant ses chevaux traisnans une
coche, dedans laquelle estoient trois belles Damoiselles. Et par la
a;rand'chaleur du jour, lesdits chevaux approchant de ladite mare
voulurent boire, au moyen de quoy ledit cocher monté sur le devant
de ladite coche, les y conduit, mais y estant entrez, les Damoiselles et
les chevaux tous fondirent en un moment dedans icelle, de sorte qu'on
ne sceut que tout devint. Les gentilshommes se mirent à crier au
secours... et les simples gens moissonnant les bleds aux champs ayant
entendu le fait dirent aux gentilshommes que ladite mare estoit fort
périlleuse, et que dedans icelle plusieurs autres, tant gens que bestes,
v estoient péris et abysmez. Apres ce discours les gentilshommes se
désoloient. lorsque survint un homme (jui ayant appris le sujet de leur
chagrin, leur dit : Messieurs, je viens de rencontrer à une demie lieuë
d"ici, en la vallée de Hanval, la coche et le cocher, les Damoiselles et
les chevaux de quoy vous vous lamentez; parquoy cessez votre detiil.
Les Damoiselles et les chevaux m"ont prié, si je rencontrois deux
gentilshommes leur dire qu'ils se hastassent les aller trouver'.
Sous une forme plus rustique on a relevé de nos jours des histoires
qui rappellent les traits essentiels de ce vieux récit. Dans la partie
centrale de la Haute-Bretagne on donne le nom de tournéouères, que
Ton peut traduire par tourbillons, aux fondrières et aux trous isolés et
pleins d'eau au milieu des prairies, et qui passent pour n'avoir point
dé fond. On assure que bètes et gens y ont disparu sous la vase, ou dans
des espèces de canaux souterrains, et sont allés, après un long trajet
au-dessous du sol. reparaître à des distances parfois considérables. Des
tournéouères vont du Gouray à Dinan, qui en est éloigné de plus de
cinquante kilomètres: c'est dans le voisinage de cette ville qu'on
retrouva un bâton marqué jeté par un paysan, et un bœuf qu'un
enlisement avait englouti : un taureau qui courait après une vache
tomba dans une lisoire voisine de Collinée, et tous deux s'attirèrent,
sans avoir eu le moindre mal, dans une prairie auprès de Nantes-: Un
puits profond, dit Puits de la Motte, dans l'étang marécageux de Lohéac
communiquait avec la Vilaine. Un jnur un charretier qui conduisait
quatre bœufs y tomba et fut retrouvé avec son attelage à Redon, dans
la rivière''. Une paire de bceufs ensevelie dans une espèce d'entonnoir
plein d'eau, en forme de cratère, que l'on remarque à Lieut-Saint,
gagna Decize par des conduits souterrains et vint aboutir à la Loiret
1. Philippe d'Alcripe. La nouvelle fabrique des e.rcellens traits de vérité. Bibl.
elz. p. 110-112.
2. Paul Sébillot. Légendes locales, t. I, p. 167-168.
3. P. Bézier. Inventaire des mégalithes de l'Ille-et-Vilaine. suppl. p. 98,
4. A. Bulliot et Thiollier. La Mission de saint }fartin, p. 403.
LES CLOCHES SOIS l'eAU 449
Une l'anni' lomhée dans le lue du Houcliel fut retrouvée dans le bassin
de la fontaine de Fontaines, à quatre kilomètres de là '.
Dans l'A-lbret, on assigne une origine légendaire à une masse de
tourbe qui nage comme un baleau sur une fondrière de la commune de
Pindères : on l'apelle le Lit de lépouse, et on raconte qu'une jeune
fille, mariée contre son gré, se précipita dans celte fondrière le matin
même de la noce ; la masse de tourbe se détacha comme un lit de
mousse et se mit à flotter par dessus la pauvre petite épousée'-.
§ 10. LES BRUITS sous L'eaU ET LES TRÉSORS
Suivant dos traditions communes h beaucoup des eaux dormantes
qui passent pour recouvrir des villes englouties, les riverains entendent,
à certaines époques de l'année, niais presque toujours au moment des
grandes fêtes, le son des cloches qui sortent d<' leurs profondeurs. Il
semble que les cités gisent sous la couche liquide, non pas bouleversées
et ruinées, mais presque dans l'état où elles se trouvaient au moment
où elles disparurent. Il en est même que l'on peut apercevoir à travers
la transparence des eaux, comme celles que la mer a ensevelies : les
églises sont encore debout, et quelquefois, à l'instant où les cloches
carillonnent pour annoncer les solennités chrétiennes, de mystérieux
sonneurs mettent en branle celle des cités maudites.
Ces sonneries lacustres, auxquelles le peuple prête une origine
surnaturelle, sont dues à un phénomène d'acoustique que Thomas de
Saint-Mars observai la fin du XVIII'' siècle, et qu'il explique trèsclairement
dans un mémoire adressé à l'Académie Celtique : On dit que tous les
ans, dans la nuit de Noël, on entend sonner les cloches d'Herbauge au
milieu du lac. Quelques personnes qui ne s'étoient probablement pas
données la peine d'approfondir d'où provenoit ce son, m'ayant assuré
l'avoir entendu plusieurs fois, je voulus être témoin moi-même de ce
phénomène. Malgré tout mon amour pour le merveilleux, pardonnable
peut-être à l'âge où je fis cette épreuve, je portai dans cet examen
assez de sang-froid pour n'être pas dupe de la première impression de
mes sens. \ onze heures du soir, dans la nuit de Noèl 1780, je me
rendis sur le bord du marais. Une demi-heure après mon arrivée,
j'entendis très distinctement le son de cloches. Ce son paroissoit
comme on l'avait dit, sortir du lac. Je ne pouvois croire qu'il fût produit
par des cloches ensevelies sous l'eau depuis 1.200 ans, en supposant
même qu'il y eût des cloches à Herbauge. Je cherchai, en prenant
diflérentes positions, à détruire cette illusion dacoustique, et je réussis
1. Velay el Auvergne, p. 8, note.
2. Abbé L. Dardy. Anthologie de rAtb-et, t. II, p. 349.
450 LES EAIX DORMANTES
à me convaincro que ce son n\'luit autre que eclui (h""* cluchcs de la
Cathédrale de Nantes, qui dans le silence de la nuit, traveisoit les air<
sans obstacles au dessus du lac. Je fis part de ma découverte, que j"ai eu
depuisplusieurs fois l'occasion de confirmer, non seulement dans la nuit
de Noël, mais tous les jours de grande fête. Ce fut en vain, mes crédules
compatriotes n'en sont pas moins persuadés que ce sou étoit celui des
cloches d'Herbauge^ On peut ajouter que ces carillons se font surtout
entendre à deux époques de l'année, entre la Toussaint et Noël, alors
que les arbres, dépouillés de leurs feuilles, ne font pas oljstacle à la
propagation du son, et pendant les nuits si calmes du solstice d'été.
La plupart de ces sonneries coïncident en effet avec celles qui sont
en usage pour annoncer lors des grande fêtes catholiques, surtout avec
celles de la fin de l'année et elles n'en sont, la plupart du temps,
que l'écho.
Aux environs de Fougères, où presque tous les étangs un peu
considérables passent pour recouvrir des villes submergées, les cloches
carillonnent la nuit qui précède les grandes solennités, et parfois l'on
voit même émerger une poinle de clocher- ; en Dauphiné. l'on avait
remarqué, il y a longtemps déjà, que le son des cloches englouties se
faisait entendre les veilles et jours des meilleures fêtes ^ il en est de
même de celles dune ville ensevelie sous les eaux de fétang duLou-du-
Làc près de Montauban (Ille-et-Vilaine) de la cili" de Coelma à
Conquereuil Loire-Inférieure), de celles du bourg que recouvrent ies
eaux du lac du Bouchet en Velay. d'une église qui git au fond de la
mare de Vercià (Haule-Saùne), des cloches enlevées à la paroisse de
Mhère et jetées dans un précipice appelé la Gaussade '.
Dans plusieurs pays on précise l'époque où ces carillons semblent
sortir du fond des eaux. ANoël deux cloches sonnent à toute volée sous la
Mare Rouge à Relans, pour annoncer l'heure de minuit, et l'on entend.
à ce même moment, celles de Radenac Morbihan enfouies dans une sort»'
de fondrière, celles de la Mare Sonnante à Balaiseaux llaute-Sai'me , du
Vieux Briouze, et du couvent de Fiers, englouti sous un lac en punition
de l'impiété des moines : c'est seulement pendant celte heure où ils
sont occupés à faire retentir de pieuses sonneries, que ces damnés
obtiennent quelque rémission à leurs tourments". La cloche du Creux
1. Mém . de l'Académie Celtique, t. V. p. 105.
2. A. Dagnet. Au Pays fougerais, p. d.T.
3. Album dauphinois, t. I, p. 71.
4. Paul Sébillot. Légendes locales, t. 1, p. 155 : Girault de St Fargcau. Géographie
de la I.oire-lnferieure ; Velay et Auvergne, p. 8: J.-G. Bulliot et Ihioliier. La
mission de saint Martin, p. 357 : Ch. Thuriet. Trad. de la. Haute-Saône, p. 250.
5. Gh. Ttiuriet. Trad. de la Haute-Saône, p. 223, 233 : Lecœur. Esquisses du
Bocage, t. L', p. 356; Amélie Bosquet. La Normandie romanesque, p. 495.
LES CLOCHES SOI S l'rai ïir[
(lo rAl)irno '^oiint' poiulanl les Avonls ; jnais pour l'cMîtendre. il faiil
èlrc en état de j^i-àce ; voici eomine elle se Iroiive là : Vn hotivier (|iii
amenait sur sa chai-i'ellc une cloche ileslinée à la chapelle de la
Certenue se trouva embourhé dans une fondrière ; mais avant ])iqué
ses bœufs et les ayant dégainés par une vive secousse, il s'écria : « Que
Dieu veuille ou non, nous voici hors d'accident! » A ces mots, la cloche
sautant du char alla s'enfoncer d'elle-même dans la vase ; en vain on
essaya de la retirer ; elle s'y enfonça de plus en plus et finit par y
disparaître '.
Quelques-unes des sonneries dont i)arle la tradition ne correspondent
pas à des carillons réels. C'est ainsi ([ue les cloches d'une ville dont les
ruines gisent dans les bas-fonds du lac de Saint-Andéol (Lozère^ sont
mises en branle la nuit de la Saint-Jean pendant qu'on danse autour
des feux ; en même temps, le cortège infernal de la magie, porté sur
une nue au tlanc noir sortie du lac, s'arrête sui- quelque rocher où l'on
voit toujours sur la surface l'empreinte des pieds des magiciens-.
Chaque année, à minuit, le jour de la Toussaint, on entend le son des
cloches d'une cité maudite engloutie dans le gouffre de Tazenat
(Puy-de-Dùme) ^,
Suivant une légende de l'Ille-et-Vilaine, des cloches ensevelies sous
les eaux du lac de Murin, ne résonnent qu'à l'approche de grands
malheurs ou d'événements extraordinaires ; il y a longtemps qu'elles
sont en ce lieu. Après avoir pillé la ville île Rennes, les Normanils
descendaient la Vilaine sur leurs bai-ques chargées d'un énorme butin,
parmi lequel se Irouvaien! les cloches d'argent de l'église Saint-Melnine,
Lorsqu'ils arrivèrent sur le lac de Murin, en face du village d(> Plat où
le grand saint était né, il obtint du ciel que ses chères cloches n'iraient
pas plus loin. La \ilaine crut subitement et une tempéti; fit chavirer
les barques des Normands (jui furent, pour la plupart, écrasés sous les
cloches ou noyés. Ces cloches réapparaîtront pour s'envoler à Rennes,
lorsqu'un roi de Bretagne en aura à jamais chassé tous les t'trangers ''.
Quand j'ai publié cette légende en 1897 dans la llevuc des Tnid'i-
lions jiojnila'n-rs, je ne lai accompagnée d'aucune réserve, et celle qu'il
me semble juste de faire aujourd'hui ne vise pas le collaborateur (jui
me l'avait envoyée ; j'ignorais alors les idées que des lettrés ou des
politiciens ont manifestées quelques années plus tard, et qui
préconisent laconce[)tion moyennàgeuse d'une P)retagne indépendante.
Je n'ai alors considéré ([uc la tradition elle-même, que j'ai trouvée
1. J.-G. Bulliot et Thioilier. Iji Mission de sainl Martin, p. 309.
2. D'' Pruniéies, in M i- moires de hl Hoc. d'Anthropologie, t. IIL p. .3."6.
;j. Df l'ommerol, in l'Homme. 1887, p. 41)5.
4. M'' de i'Estoiirbeillon, in Hev. des Trad. pop., t. XII, p. 589-590.
4o2 LES EAUX D(»R MANTES
assez poi'lique pour la développer en vers dans un de mes volumes'. Si
la première partie est vraisemblablement dorigine populaire, on ne
peut on dire autant du trait final, et il est probable qu'il a été mis en
circulation comme la chanson-pastiche des Sabots de la reine Anne,
comme celles où figure du Guesclin, par des élèves attardés de La
Villemarqué et de l'école romantique.
D'autres cloches qui carillonnent se trouvent sous les eaux à la suite
de circonslances que l'on connaît dans^ le voisinage. Celle qui sonne
parfois au fond de l'étang de Kerprigent en Saint-Jean-du-Doigt
Finistère) est celle de la chapelle du château que le diable a enlevée
du clocher un jour que, déguisé en prêtre, il avait commencé à y dire
la messe. Quand il étendit la main vers le tabernacle, un coup de
tonnerre se fit entendre, et au lieu du prêtre on vit un grand homme
noir, qui, à l'approche du chapelain, se changea en chaiive-souris afin
de sortir, puis reprit sa forme pour emporter la cloche"-.
On raconte à Neuville Day qu'une famille noble émigrant, à une
époque lointaine, avait entassé sur de lourds chariots toutes ses
richesses, sans oublier les cloches du donjon et de la chapelle. En
traversant des marécages qui entourent la ferme de Beaufuy, les
chariots s'embourbèrent, puis s'enfoncèrent si profondément qu'il fut
impossible de les retirer. Ils y sont encore et les enfants qui vont faire
pâturer leurs bestiaux dans les prairies voisines ne manquent pas de
fouiller profondément la vase avec de longues perches, et pour peu
qu'ils rencontrent un obstacle, ils s'écrient: » .\h ! les cloches du sei-
gneur! » Parfois même ils les entendent sonner ^
La tradition parle aussi d'animaux ensevelis avec les villes ou les
villages qu'ils habitaient, et qui crient ou chantent à certains jours ;
on en a déjà vu quelques exemples. Tous les ans. à minuit de
Noël, le coq du village jadis englouti au fond du lac de Narlay chante
sous ses eaux : à la même heure, le soir de la Toussaint, le chant du
coq monte à la surface du Gour de Tazenat, et cette nuit, on entend
à la fois sous la Laguë de Xaintrailles le chant du coq, le braiement
de Tane et le tic-lac du moulin qui fut détruit à pareil anniversaire, à
cause du mauvais cœur de ses habitants *.
Les eaux dormantes figurent en bon rang dans la nombreuse
catégorie des endroits qui récèlent des trésors : le plus habituellement
1. Paul Sébillot. La Bretagne enchantée, p. 26.
2. Elvire de Cerny, in Journal d'Avranches. Mars 1861.
3. A. IVIeyrac. Traditions des Ardennes, p. .327.
4. Ch. Thuriet. Trad. de la Haute-Saône, p. 243 ; D"" Poiumerol. in VHomyne 1887,
p. 465: Louis Fargue, ia Reu. des Trup. pop. t. XVI, p. 434.
LES TRÉSORS loS
elles recouvrent des objets précieux ou des espèces monnayées, et
cette croyance n'a rien de surprenant dans un pays où jadis les Gaulois
Jetaient des richesses dans les lacs, soit pour les y conserver, soit pour
les offrir à des divinités.
Strabon rapporte que les habitants des environs de Toulouse avaient
caché beaucoup de trésors emportés par eux après leur retraite de
Delphes, dans les lacs qui se trouvent près des villes ; ils les regardaient
comme des lieux particulièrement sûrs où ils jetaient leur argent ou
même leur or en lingots. Suivant Justin, ces richesses furent lancées
dans le lac de Toulouse au moment d'une peste '. Il semble que cette
tradition s'était conservée jusqu'à une époque assez récente ; Au XVIl*
siècle, on montrait près de l'église Saint-Saturnin l'emplacement du
lac dans lequel avait été jeté le trésor de Delphes-.
D'après les légendes actuelles la plupart de ces trésors appartenaient
à des seigneurs qui, se voyant vaincus, ont voulu les soustraire à la
rapacité de leurs ennemis. Parfois on connnait par le menu les
circonstances dans lesquelles ils furent enfouis: celui de l'étang de La
Motte-du-Parc, près du Gouray (Cùtes-du-Nord) y fut précipité par
accident un jour que le cheval attelé à la charrette qui le portait recula
dans l'eau et y disparut : suivant une autre version le baron de f^a
Motte se voyant près d'être forcé dans son château, fit charger toutes
ses richesses sur une charrette qu'il donna à conduii'e à son domestique ;
celui-ci ne voulut pas monter dessus, parce qu'il savait (|ue l'on
passerait sur une fondrière ; son maître allait le tuer pour le punii- de
sa désobéissance, quand il fut lui-même atteint par une balle, et le
cheval qu'on laissa aller à sa guise fut englouti dans l'étang avec sa
charretée d'or. .\ Sainte-Colombe, le seigneur a jeté au fond du lac un
tonneau rempli d'or; une barrique d'or est au milieu de l'étang du
château de Montanban de Bretagne, si profond que les plus longues
perches ne peuvent en atteindre la vase ^ En Franche-Comté des
trésors que l'on voulait empêcher de tomber au pouvoir de l'ennemi
ont été précipités dans le lac d'Antre ''. Lorsque le château d'Aiglemont
fut sur le point d'être pris par les bandes valaisannes, une des filles du
châtelain se hâta d'enfermer dans un coffret de fer ce qu'elle avait de
plus précieux, et s'enfuyant par le côté opposé de la vallée, elle le
lança dans le lac de Chavonnes %
1. Strabon. Livre IV, 13* ch., trad. Gougny ; Justin, 1. XXXIll ch. 3. Cet auteur a
abrégé Trogue Pompée, qui était Gaulois d'origine et pouvait avoir connu cette
tradition.
2. Jodocus Sincerus. llinerarium Galliœ, p. 179.
3. Paul Sébillot. Légendes locales, t. I, p. 150, 164.
4. Ch. Thuriet. Trad. de la Haitle-Saûne et du Jura, p. 449.
5. Ceresole. Légendes des Alpes vaudoises, p. 255.
iSi LES EAl'X DÔRJIANTES
Ces richesses ne sont pas faciles à extraire de l'endroit où elles se
trouvent, et il est nécessaire, pour elles comme d'ailleurs pour la
plupart des trésors, d'o])server certaines conditions et surtout de
garder un silence profond. On ne ponrra prendre le tonneau plein d'or
et d'argent qui gît dans un marais près de l'étang de Bossac, en Pipriac,
qu'eu attelant dessus quatre bœufs d'une blanclieur immaculée; de plus
le bouvier ne devra proférer aucune parole avant d'être sorti du
territoire de Bossac. Jadis uu homme s'était procuré ces quatre bœufs
et les avait attelés sur le précieux tonneau. Excitées du geste et de
l'aiguillon les bètes tirent leur service comme à la charrue, et l'homme
voyait déjà le trésor glisser sur la vase et venir à lui, lorsqu'il ne put
retenir un cri de joie : un bruit de chaînes se fit entendre, les roseaux
s'agitèrent d'une façon surprenante, et le tonneau recula, malgré la
résistance des bœufs et les efforts désespérés du maître. Bientôt tout
disparut dans l'abîme Depuis on voit l'ombre attristée du pauvre
liomme qui, par certaines nuits, erre sur les bords de l'étang et pleure
sa fatale imprudence'. Unesortede limon de voiture, qui devait entraîner
à sa suite un chariot rempli d'or, émergeait parfois d'un petit lac, au
sommet de la Montagne d'Ormonl. Il était aussi nécessaire, pour l'en
tirer, d'avoir deux bœufs blancs de forle encolure, et pendant le trajet
on ne devait proférer aucun jurement-. Il est dangereux de faire sortir
du lac de Saint-Andéol les poutres qui s'y trouvent ; un homme en
ayant placé quelques-unes sur sa charrette, un craquement se fit
entendre, et une force mystérieuse imprima un mouvement de recul
aux bœufs qui faillirent disparaître sous les eaux ^ .
Suivant une croyance du pays, si l'on pouvait atteindre avec un
morceau de pain bénit une touffe d herbe qui se trouve au milieu de
l'étang du Lou'du-Lac (lUe-et-Yilaine), toutes les cloches du canton se
mettraient à sonner*.
Un grand nombre des lacs formés à la suite d'une punition divine
sont réputés sans fond, et l'on raconte, ainsi qu'on l'a vu, que les plus
grandes perches, les plus longues cordes ne parviennent pas à atteindre
le sol vaseux : mais d'ordinaire cet acte est sans danger pour ceux qui
l'accomplissent, et il ne provoque pas des prodiges comme ceux dont
fut témoin un villageois qui s'aventura un jour jusqu'au milieu du lac
du Bouchet pour en sonder la profondeur : il employa pour cela une
marmite attachée à une corde prodigieusement longue ; mais quand il
la retira, elle était pleine de sang; d'autres disent qu'elle était rouge
1. A. Oraiu. Curiosités de l'Ille-et-Vilaine, 1885, p. 13.
2. Paul Tisserand, in Soc. polym. des Vosges, 1887-90, p. 389.
5. D'' Prunières, iii Mém. de la Soc. d'Anthropologie, t. IIJ, p. 357.
4. L. de Villers, in Hev. des l'rud. pop. t. XII, p. 444.
TRADITIONS IMVERSiiS 455
comme braise, el qu'elle uvail.étr cli.uifl'ée parle feu qui ne cesse de
brûler au fond de ce lieu maudil'.
i; I 1 . THAUriTuNS llIVKKSIiS
I.es riverains des eaux slaii,nanles leui- accordenl, plus raremeiiL il est
vrai, les mêmes vertus pi'upliéliqucs quaux fontaines et aux rivières.
Suivant un voyageur du XVII" sit'cl(>, « le lac qui est dans la duché de
Vendosme regorge d"eau [jcndant sept ans el reste à sec les sept autres
années pendant lesquelles on voit ses cavernes profondes. Les paysans
reconnoisscnt à certaines remarques de la hauteur de l'eau si ces sept
années de Tabsence de leau seront abtmdanles ou stériles ». Cette
croyance avait était constatée quelques années auparavant par .lodocus
Sincerus-.
Les présages que l'on tire aclnellenienl de lélal des mares ou des
élangs ne s'étendent pas à une période aussi longue ; On prétend dans
le Bocage normand que selon que croit ou décroît une excavation
remplie d'eau, appelée la Fosse aux Loups, le blé sera abondant on
rare à la moisson prochaine \ Lorsqu'une pelite mare près de l'église
de Boos (Seine-Inférieure) est pleine le jour des Rameaux, c'est un
signe d'abondance: si elle est sèche, la récoltede l'année sera mauvaise \
Plus les eaux du lac du Bouchet sont basses, meilleure sera la moisson''.
Quoique le lac de Grandlieu ne soit pas sujet au flux el au reflux, il
arrive quelquefois cependant que sans cause apparente, ses eaux
éprouvent une agitation extraordinaire. De fortes vagues viennent
inonder la plage auparavant à sec. Des bateaux en traversant celte
petite mer, ont quelquefois péri par l'efï'et de ces tempêtes. Le peuple
des environs les explique par une cause surnaturelle. A la pointe
orientale du lac se trouve une pelile île sablonneuse, de forme à peu
près ronde, qui se nomme l'île d'Un. Il y a au milieu une pierre debout,
d'environ cinq pieds de hauteur; elle paraît profondément enfoncée
en terre, et est percée d'un trou rond, à environ deux pieds du sol.
Elle sert, suivant une vieille tradition, à boucher l'entrée du goufï're
qui a vomi l'eau du lac ; le goulTre renferme un géant énorme qui par
les efforts qu'il fait pour se délivrer de sa prison, excite ces tempêtes.
Il doit rester enfermé jusqu'à ce qu'une jeune tille vierge puisse enlever
cette pierre. Elle devra pour cela, d'après un ancien manuscrit qui a
1. Velay et Auvergne, p. 8.
2. Jordan. Voiuges historiques, p. Ij9; Judocus Sincerus. Itinerarium Gallicr^
p. 106.
3. J. Lecœur. Esquisses du Bocage normand, l. il, p. :20.
4. F. Baudry, in Mélusine, t. I, col. 14.
0. Veluy et Auvergne, p. 8, note.
456 LES EAUX DORMANTES
disparu pendant la Révolution, passer le bras gauche dans le trou de
la pierre et tenir de la main droite une ceinture bénie, à laquelle sera
pratiqué un nœud coulant qu'elle tâchera de passer au cou du géant,
qui, ainsi lié, deviendra souple et qui plus est un fervent chrétien.
Alors plus de tempêtes à craindre'. Cette légende n'a pas, à ma connais-
sance, été relevée à une époque voisine de la nôtre, non plus que la
suivante, par laquelle vers le milieu du siècle dernier on expliquait
certains phénomènes qui se produisent sur le marais de la Grande
Bï7ère (Loire-Inférieure). Aux temps d'autrefois, elle avait un rez-de-
chaussée et une cave. Le tout appartenait au Kourigans et à la famille
de Japhet, et chacun occupait à son tour le dessus ou le dessous ; mais
les hommes, qui étaient déjà des maugrebins (mécréants), profitèrent
du moment où ils demeuraient au meilleur étage pour murer dans la
cave leurs voisins, si bien que tous sont restés là depuis, sauf le
prtit charbonnier qui s'est enfui par la cheminée, et qui est devenu le
génie de malheur du pays. Si la Bryère monte, c'est que les Kourigans
la soulèvent pour venir réclamer leur étage, et si les perches descendent,
c'est qu'ils attirent à eux tout ce qui s'enfonce dans la terre '-.
Comme les ruisseaux, les eaux stagnantes ont parfois des
colorations temporaires que les riverains expliquent aussi par des
légendes. Chaque année, à la saison d'automne, celles de l'étang
d'Olivette prennent une teinte laiteuse, depuis que le diable trompa
un meunier en faisant voler la farine qu'il moulait sur les eaux de
l'étang ■•'.
Les particularités des poissons qui vivent dans les eaux dormantes
sont l'objet de plusieurs croyances singulières. Le lac de Paladru,
disait un voyageur du XVll" siècle, produit un poisson extraordinaire
qu'on nomme Dorada, à cause de ses écailles dorées qui sont si écla-
tantes qu'elles éblouissent presque la veiie. L'écume de ce lac étant
jettée dans des étangs ou dans des rivières y engendre toute sorte de
poissons *.
Le lac de Bœlchen en Alsace est peuplé d'une foule de poissons
bizarres et effrayants, dont le plus curieux est une énorme truite qui
porte un petit sapin sur son dos, tout couvert de mousse'. On assurait
jadis que l'Etang Noir contenait de grandes truites, douées de surpre-
nantes propriétés ; mises à frire dans une poêle, elles sautaient et
s'échappaient par la cheminée; on croyait que c'étaient des démons*^. Si
1. Thomas de Saiut-Mars, in Mém. de l'Acad. celtique, t. V, p. 93.
2. E. Souvestre. Les Derniers paysans, p. 73.
3. Léo Desaivre. Le Monde fantastique, p. 21.
4. Jordan. Voiar/es historiques.
5. Aug. Slo'ber. Die Suf/en des Elsasses, n» 38.
6. Horace Chauvet. Léçiendes du. lioussillon, p. 32.
Li;S POISSONS MEKVEILLKUX 457
on jolie la ligne dans un des Lanhi iVInferno de la région niçoise, au
lieu d'un poisson, on ramène une grenouille monstrueuse, ([ui peut
avaler le pécheur ou l'en traîner au fond de l'eau '.
D'après une ti-adition rapportée au commencement du XVII' siècle,
la santé de certains poissons était en relation avec celle ties possesseurs
de l'étang, dont ils étaient en quelque sorte le double. Au ujonastére
de Saint-Maurice qui est silué aux confins et limites de Hourgongne
près le tleuve du Rhosne, il y a un vivier auquel selon le nombre de
Moines on met autant de poissons : que s'il arrlue que quelcun des
religieux tombe malade on verra aussi sur le fîl de l'eau un de ces
poissons qui nagera comme estant demi mort, et si ce religieux doit
aller de vie à trépas, ce poisson mourra deux ou trois iours devant
lui^
Les poissons enchantés, qui jouent unrôle dans les contes des marins
et des pêcheurs, figurent rarement dans les légendes des eaux dormantes.
Celle qui suit a été recueillie en Haute-Bretagne. Autrefois, les filles
et les garçons allaient la nuit pécher dans les étangs du Guébriand
(Côles-du-Nord), où se trouvait un poisson merveilleux, et qui était fée;
il était si brillant qu'il éclairait autour de lui comme dix chandelles de
résine. On n'essayait pas de le prendre, mais ceux qui avaient la chance
de le voir étaient heureux pendant une année entière, et ceux (|ui pai*-
venaientà mettre le doigt dans l'eau éclairée par ses rayons l'étaient toute
leur vie. Une nuit un méchant résolut de s'emparer du poisson, croyant
que sa possession lui procurerait des richesses infinies. Il en fut puni,
car il se noya; mais depuis lors on n'a pas revu le l)eau poisson de
lumière ; on prétend qu'il a entraîné sous l'eau celui qui avait voulu le
prendre; la preuve c'est qu'on n'a jamais retrouvé son corps, et que
pendant des années, l'eau est restée noire à l'endroit où il avait dis-
paru. Sûrement c'était la porte des eaux souterraines qui ne voulait pas
se fermer et demandait d'autres victimes. Depuis le poisson-fée ne
s'est plus montré, mais dans le pays on croit qu'il reviendra quand le
monde sera meilleur qu'au jour d'aujourd'hui ^
On ne parle guère de pêcheurs fantastiques ; pourtant on dit qu'un
homme de feu vient pécher dans le lac de la Maie, dans les Vosges,
qui est l'objet de plusieurs légendes merveilleuses*.
Les cités lacustres ont laissé quelques souvenirs, la plupart du temps
assez vagues; on a déjà vu ceux ([ui s'attachent à celle ((ue recouvi-e
le lac Saint-Ând(''()l. Sur le lac d'Annecy, à une certaine distance du
1. E. Ctianal. Lét/endes méridionales, p. 8'.
2. F.-N. Taillepied. Traité de l'apparition des esprits. Brusseiles, 1609, in-12
p. 150.
3. Lucie de V. II. in lievue des Trad. pop., t. XV, p. iJ4'J.
4. Magasin piltores<jue, 1853, p. 251.
4,58 LES EAUX DDKMANTES
chàleau de Duiiigt, un prtil ilôt qui émerge seulement à l'époiiue des
basses eaux, passe pour avoir été le séjour des fées. Elles avaient
planté une double ligne de pilotis dans toute la largeur du détroit pour
jeter un pont entre le rivage de Duingt et celui de Tallouis : leur travail
est resté inachevé, parce que le seigneur de Duingt ne voulut pss leur
donner le beurre et le sel qu'elles exigeaient pour le prix de leurs
travaux. Ces piliers sont ceux d'une ancienne cité lacustre'. A. Con-
quereuil, on appelle ville de Coetma une immense excavation maré-
cageuse, dans laquelle on trouve des pieux enfoncés dans la vase à
une grande profondeur ; c'est là que la ville a été engloutie, et l'on
entend sonner sous les eaux, aux grandes fêtes, les cloches de son
église-. Suivant une tradition, des soldats auraient fait autrefois leur
refuge dans les marais de Briouze, et, s'y retranchant sur des
radeaux formés de poutres équarries qu'on y a retrouvées, auraient
hingtemps repoussé les attaques de leurs ennemis''.
l^lusieurs particularités réelles, exagéi-ées ou fausses des eaux il^r-
manles sont l'objet d'explications populaires ou de traditions qui sou-
vent n'ont été relevées qu'une seule fois, et qu'il est assez malaisé de
classer par atïinités de sujets. Sur le territoire d'.Xrdon, un marchais,
dit le Marchais Rond, est présumé être sans fond: sur son emplace-
ment était un temple qui fut englouti dans cet abime. ÎJne seule
ardoise a surnagé pendant deux jours sur ses eaux encore brùUmtes.
Une colombe a eu le courage de voltiger sur leur surface, de prendre
cette ardoise avec son bec, et de la transporter au lieu où est actuel-
lement l'église d'Ardon. constrnctiun (jui ii a été faite que par l'ordie
de la colombe ^ L'ne mare près des l'uines dune ancienne chapelle
de Sainte Marie l'Egyptienne n'a jamais tai-i depuis qu'on y a jeté la
cloche de la cbapelle '. \In voyageur du Wll" siècle disait (ju'il y avait
en Franche-Comté un lac. dit Lac des Goullres. sur lequel se furmail un
limon tellement épais que les piétons pouvaient marcher dessus '.
Ainsi qu'on l'a vu, les génies des eaux coui-antes réclamaient parfois
le sacrifice d'un être humain : ceux des eaux dormantes l'exigeaient
aussi, mais beaucoup plus rarement. L'exemple le plus typique a été
relevé en Alsace. Les eaux du lac Blanc, dans la vallée d'Urbis, étaient
jadis d'une couleur grise : les fleurs et les arhres qui poussaient sur
ses bords étaient tlétris et desséchés : les poissons n'y pouvaient pas
vivre. On ne voyait jamais d'oiseaux voler au-dessus de ses eaux, ni
1. A. Dessaix. Léf/endes de la llaule-Savoie. p. 149.
2. Pitre de l'isle. Dicl. arc/i . de l'arrondis, de Saint-Sozatre. p. 29.
:\. J. Lecœur. Es(^ui.sses du Bocof/e normand, t. II. p. 359.
4. Legier. in Académie cellique. t. 1[, p. 213.
3. Heauchet-Filleau. l'elerinaues du diocèse de l'oitiers, p. 527.
H. .Iddocus biiicerus. ILinerarium dallio'. p. 341.
léc;endp:s et contes 4^«j
d'animaux voiiir sy abreuver. Une épidémie régnail dans tout le pays,
et l'on prétendait que c'était une punition céleste, qui ne cesserait que
quand on aurait noyé dans le lac, comme victime expiatoire, un enfant
innocent. .Mais aucune mère ne voulait donner le sien. Il arriva qu'un
joui- le plus jeune lils dun châtelain du voisinage jouait sur la pelouse
du jardin, surveillé par sa gouvernante. Celle-ci perdit un instant
l'enfant de vue ; un énorme bélier se précipita sur le bébé (jnil enleva
sur ses cornes et (|u"il laissa tomber, dans sa coui'se, au fond du lac
lîlanc. Aussitôt le lieu cessa d'éli'c maudit, l/eau du lac redevint claire
comme du cristal, ses bords se couvrirent dune végétation vigoureuse
et les maladies disparurent du pays '.
Des traditions du littoral parlent de bateaux (|iii transportent les
morts, ou qui soiil montés par des êtres malfaisants ou fantastiques.
Voici le seul récit de ce genre qui soit en relation avec les eaux dor-
mantes. Dans les mai-ais du Poitou, on croyait à l'apparition d'une
barque mystérieuse qui s'apptdait la niole (nacelle) blanche ou la
niole d'angoisse. Elle passait dans les canaux qui divisent les marais
couverte d'un drap i)lanc posé comme un drap mortuaire ; à l'arrière
se tenait un fantôme appelé le tousseux jaune, sorte de personnification
de la fièvre des marais. Comme le conducteur du chariot de la mort le
tousseux disait à ceux qu'il rencontrait : « Tourne ou je te retourne ».
Celui qui l'apercevait était certain de mourir dans l'année -.
b<' l'Ole des eaux stagnantes dans les contes proprement dits est
peu considérable : plusieurs sont localisés sur leurs bords, sans que
cette circonstance soit clairement nu)tivée.
Dans la ])lupart des versions du conte très répandu, uii le cuq, volé
par le roi ou par un seigneur, se met en routc! pour se faire restituer
son argent, il rencontre divers personnages aux([uels il demande de
se mettre s(jus son aile ou d;ins son derrière; un récit de la (irande
Lande substitue à la rivière une lagune, à laquelle le coq, après
un dialogue avec elle, persuade de s'enfoncer dans son venire ; lorsque
mis dans un four il est sur le point d'être brûlé, elle sort de son
derrière, éteint le brasier, puis s'en retourne d'elle-même au lieu où
elle a été prise '■ : dans un conte gascon, rallabulalion est la même ; la
lagune est nue tlaque deau, ([ui cause aussi avec le coq '\
Il est quel(|ues autn^s récits, parallèles à ceux qui s'allaclient aux
rivières, on se rein-ontrent (|uel(|ues traits intéressants. Dans le conte
littéraire de l'Orançier el rAhcilh, une princesse captive des ogrça
1. Aug. .SLd'bor. Die Sa</en des Elsasues, u. 'J3.
-. E. S'juvcstrc. /.*•.<; Derniers paysans, p. 160, 18J.
■'i. Félix AniHudin. Coules de la (hande Lande, p. 83, 8-7.
4. J.-l'". JJIatlé. Cuiiles de Gascogne, l. IV, p. 22..> et suiv.
'460 LES EAUX DORMAM'ES
devient amoureuse d'un prince, et se sauve avec lui, emportant la
baguette magique de l'ogre. Celui-ci les poursuivant, elle change en
étang le chameau sur lequel ils sont montés, le prince devient bateau,
et elle une vieille batelière '.
Parmi les tâches imposées à un garçon qui va chez le diable, tigure
celle d'épuiser toute l'eau d'un grand étang sans se servir d'aucun vase.
La tille de son hôte lui enseigne un singulier moyen qui consiste à
mettre dans l'étang une vessie de cochon ; toute l'eau y viendra et en
peu de temps il sera à sec ; dans une variante menton naise, le héros
qui n'a qu'un panier à sa disposition, ne peut y parvenir ; mais la plus
jeune des filles du diable desséche le lac d'un coup de baguette ; dans
un coule de l'Ille-et-Vilaine l'instrument remis par le diable est un
crible, dans un récit des Côtes-du-i\ord, un bassin"-.
^ l'-I. PRATIQUES MÉDICALES ET CULTUELLES
Le folk-lore médical des eaux dormantes de toutes natures est bien
petit en comparaison de celui des fontaines ; cependant il n'est pas
négligeable, et les faits relevés sont assoz nombreux et assez probants
pour que l'on puisse en déduire que la croyance aux vertus curatives
de certains lacs, et même d'humbles flaques d'eau, est loin d'être
tombé en désuélude. Ceux qui les ont notés ne semblent pas toujours
leur avoir accordé l'attention qu'ils mérifenl, ne serait-ce qu'en
raison de leur rareté, et ils se sont souvent bornés à l'énoncé du fait,
sans indi(|uer les moyens employés par les pèlerins ou h^s malades
pour obtenir la réalisation de leurs désirs. H aurait pourtant été inté-
ressant de les connaître, et de savoir par exemple ce qui se passait sur
le bord des petits marais que l'on i-encontre sur les plateaux île la
Montagne Noire, et qui possédaient tous des propriétés plus ou moins
merveilleuses pour combattre les enchantements et les infirmités^.
Lorsque le pèlerinage à la chapelle de Saint-Florent, bâtie sur les bords
du lac de Longemer dans les Hautes- Vosges, avait été inefficace pour la
guérisondes coliques rebelles, le malade se plongeait dans le lac à un
certain endroit voisin de l'oratoire, et marqué par trois pierres debout*.
Cette circonstance permet de supposer que la pratique est pré-chré-
tienne, et que l'érection de la chapelle a été motivée par le désir de la
christianiser.
Le bain dans les eaux stagnantes était non seulement usilé dans
celles des lacs, mais encore dans celles des mares, il y en avait une
1. Madame d'Aulnoy. Coules des fées.
2. Paul Sébiilot. Coules de la Hante- BrcUigue. Paris, 1892, p. 3G : J -B. Andrews.
Conles ligures, p. lo6 ; Paul Sébiilot, in Hev. des Trad. pop., t. IX, p. 168, 170.
3. A. de Chesnel. Usages de la Monlague Noire, p. 368.
4. L-K. Sauve. Le l''oll,-Lore des Hautes- Vosges, p. 247-248.
BAINS Et LOtlONS 461
aux environs de Saint-Saens (Seine-Inférieure) dans laquelle, vers le
commencement du XIX^ siècle, les femmes entraient et se débarras-
saient de tous les maux ' ; les pratiques accessoires n'ont pas été décrites,
non plus que celles qui, jusque vers 1860, furent en usage dans les
mares haigneresses, aujourd'hui comblées, de la Haute-Normandie, qui
étaient placées sous le patronage de saint Onuphre '-. L'usage si
fréquent d'immerger dans les fontaines les petits enfants auxquels on
ne sait plus quel remède appliquer est aussi employé tout au moins
dans les Ardennes, où les nourrices font prendre un bain dans les eaux
saumâtres, froides et malsaines d'un petit marais situé près de la
chapelle de Notre-Dame de Bon Secours, aux bébés qu'elles croient
atteints du « mal de tous les saints ^ n.
Les eaux dormantes, comme celles des fontaines, ont surtout de l'eUi-
cacité à des jours déterminés et à certaines heures. Celles du lac deSaint-
Andéol (Lozère) guérissent de tous les maux le deuxième dimanche de
juillet; il sutïit de s'y baigner le jour de la fêle de l'Epine, après en avoir
fait le tour, le chapelet à la main, sans autre prière, pour être débarrassé
des douleurs rhumatismales, ou des maladies de peau ; pour celles-ci on
jette dans le lac les chemises et les pantalons des dartreux. Quelquefois
les malades, ayant déposé leurs vèlcuienls sur le rivage s'avancent,
aussi loin que les pieds Irouvenl fond, et lauceiil des monnaies au large ;
d'autres y jetaient du fromage, du pain, des gâteaux et des objets de
toutes sortes'. Il semble que dans la croyance de pèlerins, il était
nécessaire de faire un présent au lac.
Les bains dans l'étang de Berre, à Vilrollos, le jour de la Saint-Jean,
étaient, comme ceux pris à la même date dans les eaux de la mer ou
des rivières, surtout destinés à préserver les gens des maladies ou à
leur procurer la chance '.
L'usage des lotions n'est pas très répandu : à Saint-Maur dans le
pays de Liège, les vrais pèlerins arrivent dès quatre heures du matin,
et, après avoir assisté à une messe^ se lavent les jambes dans une
petite mare^ Les femmes qui souffraient d'un mal au sein venaient laver
la partie dolente dans un petit marais voisin de la chapelle de Notre-
Dame de Bon Secours, après avoir adressé une prière à la Vierge \
La puissance thérapeutique des eaux stagnantes tient parfois,
comme celle des fontaines, à des circonstances légendaires. Les pèlerins
1. Ladoucette. Mélanrjes, p. 405.
2. Léon de Vesly, in La Normandie, décembre 1900.
3. A. Meyrac. Traditions des Ardennes, p. 47.
4. D"" PruDières. Mém. de la Soc. d'Aiithr apologie, t. III, p. 357,
5. A. de Nore. Voulûmes, mythes, etc., p. 20.
6- Aiig. Hock. Crouances et remèdes du pa>js de Lièr/e, p. 139,
7. A. Meyrac. Traditions des Ardennes p. 47.
LES EAUX DORMANTES
fjévreux se rendent à une mare près dos débris dune chapelle de
Sainte Marie FEgyptienne, à Paizay-le-Sec, dans laquelle la tradition
veut que Ton ait jeté, à une époque qu'on ne précise pas, la cloche de
la chapelle. Depuis, la mare n'a jamais tari, et elle a des propriétés
guérissantes : les malades vont boire quelques gouttes de son eau, en
Y mêlant un peu de poussière provenant des pierres de la ruine '; en
Vendée, les malades buvaient de l'eau croupissante d'un réservoir
voisin de la chapelle Ilermier, qui avait la puissance de guérir depuis
que la Vierge avait mis le pied dedans -. L'usage de boire est parfois
associé à une lotion externe : A Saint-Aignan iLoire-Inférieure on fait
prendre aux personnes malades de la teigne des aliments trempés dans
l'eau du lac de Grandlieu, et on leur couvre la tète avec du linge qui y a
été imbibée Vers 1820 les fiévreux venaient en pèlerinage à une
mare entre Courville et Pontgouin, devant une antique chapelle de Saint
Marc, qui passait pour ne tarir jamais. Le malade devait se présenter au
moment de l'accès de fièvre, et si on ne pouvait le transporter jusqu'au-
prqs de la chapelle, il devait quitter ses chaussures, aller à pied de
la chapelle à la mare, revenir à la chapelle, y faire sa prière et son
otl'rande, dénouer en sortant la ceinture de ruban ou de toile dont il
s'était muni, et la suspendre à l'un des deux gros arbres qui se trou-
vaient à la porte du temple *.
D'après des exemples, peu nombreux, il est vrai, le pouvuir des eaux
stagnantes s'étend sur les animaux et même sur les choses. En Bretagne,
011 beaucoup de pèlerinages pour les bètes chevalines ont lieu â des
chapelles dédiées à saint Eloi, il y a souvent, auprès, des étangs où l'on
baigne les chevaux, en les recommandant à l'assistance du saint, qui a
vraisemblablement pris la place d'une ancienne divinité locale ". A
Bethléem, non loin de Locminé (Morbihan) on mène les vaches et les
brebis dont le lait n'est pas assez abondant boire à la Mare au beurre, qui
doit cette vertu à une nourrice qui y fut noyée pendant la Hêvûlulion'.
.\ Luré lEure-et-Loir) la veille de la Sainl-.Iean^ avant le lever du
soleil, on puise de l'eau à une mare, on en asperge les tasseries des
granges et par ce moyen on les préserve des rats et des souris. On
garde cette eau en bouteille, pour en réitérer au besoin l'emploi et
elle se conserve incorruptible pendant un an ' .
Les eaux stagnantes reçoivent des présents de diverses natures :
parmi eux figurent des objets comestibles, ce qui suppose qu'on les
1. Beauchet-Filleau. Pèlerinages du diocèse de Poitiers, p. o2tj.
2. Com. du Dt" .Marcel Baudouin.
3. Ogée. Dictionnaire de Bretagne , art. Saint-Aignan.
4. Vaugeois, in Soc. des Antiq., t. 111, p. 374.
5. Ogée, art. Plaine Haute.
6. Eugène Herpin, in Rev. des Trad. pop., t. Xll, p. 3o8-339,
"î. A. -S. .Morin. Le Prêtre et le sorcier, p. 180.
PRÉSENTS Et PROCESSIONS 4|}3
croit liabilt'cs par des (Hi'cs vivants ; on a vu que, pal'ini los onVandos
faites au lac de Saint-Aiidéol, figurent du pain, du fromage et des
gâteaux. Au milieu du XVIH^ siècle, Piëfre Métayer, cUré deSaint-Gyi- i»h
Talmondois, dans son sermon contre les sorciers, signalait l'usage que
pratiquaient ses ouailles d'allei- port(M" au bouc vert de l'abreuvoir de
Valençon la tôle d'une poule blanche avec tfois oignons de la mêhie
couleur'. Dans la région des Pyrénée^î, on lance encore dans les étangs
et les lacs des aliments, des étoffes, des pièces de monnaies -. I']n
Limousin les pèlerins jettent des etVets et des présents divers dans
l'étang de Surjadis ".
De même que les fontaines et les rivières* les lacs étaient sacrés
pour les Gaulois, et des témoignagnes ('crits attestent le culte qui leur
était rendu. Avant l'invasion romaine, les Teclosages allaient jeter de
l'or et de l'argent dans un lac, situé près de Totilouse et dédié à
Apollon, et au IV* siècle les peuples voisins d'un lac près du Mont
Helanus, au pays des Gabali, venaient tous les ans ^' lancer les uns des
habits d'hommes, du lin, des draps, des toisons entières, les autres
des fromages, de la cire, des pains et diverses choses, chacun selon
ses forces et ses moyens*. Des présents analogues sont encore faits an
lac Saint-Andéol dans la Lozère, à peu de distance dé Celui que signale
Grégoire de Tours, lors diiu pèlerinage qui à lieu en été, le deuxième
dimanche de juillet '.
Lorsque les Gaulois s'adressaient aux génies des eaux dormantes,
ils espéraient se concilier leur bienveillance pour leurs personnes et
pour leurs biens ; mais ils croyaient aussi vi-aisemblement se mettre à
l'abri des calamités qui auraient accablé les pays situés au-dessous si
les digues naturelles qui retenaient les eaux étaient venus à se rompre.
Des cérémonies destinées aussi à prévenir des malheurs ont sans
doute remplacé, après l'établissement de la nouvelle religion, les
observances païennes, auxquelles les gens du pays étaient trop attachés
pour qu'il fût possible de les supprimer. La coutume suivante, cons-
tatée au commencement du XVII* siècle en Savoie, remontait peut être
à des époques très lointaines: Deux paroisses voisines bénissent tous
les ans le lac Beniot qui est dessus une montagne du côté de Bonne-
ville, pour être préservés de son inondation ^ C'était dans le même
but que le clergé faisait une procession annuelle autour du petit lac
1. Léo Desaivre. Le monde fantastique, p, l.'î.
2. A. de Nore. Coutumes, mythes, etc., p. 127.
3. L. de Nussac. Les Fontaines en Lnnousiii, p. 10.
4. Alfred Maury. Croyances et léyendes du moyen âye, p. 3.
5. Grégoire de Tours. Gloria confessorum, ch. Il : !)>• PrUtiièrès, in Mé)noires de
la Société d'Anl/iropolof/ie, t. III, p. So.ï.
6. Coulou. Hivières Je France.
464 LES EAUX DORMANTES
vosgien de la Maix qui, d'après la tradition, crèvera un jour et inondera
la vallée ' . En Provence ces cérémonies étaient destinées à empêcher,
non pas l'irruption de l'eau, mais celle du feu, et peut-être était-ce un
souvenir des volcans dont les lacs ont parfois rempli les cratères. Les
habitants de Bras avaient été avertis que si, le jour Saint-Marc, ils
oubliaient jamais de processionner autour de l'étang, des flammes
sortiraient de l'eau et viendraient les griller; un lac des environs de
la Roquebrussanne aurait pu vomir des flammes si on avait négligé
de le bénir à une certaine époque de l'année -.
Les riverains des lacs et des étangs pensent qu'il faut se garder d'y
rien jeter,, sous peine d'irriter les esprits qui les habitent ou d'exciter
des orages. Cette croyance qui est ancienne, et se retrouve dans un
grand nombre de pays, avait été relevée au XIII^ siècle par Gervaise
de Tilbury, à propos d'un lac de Catalogne qui passait pour être la
résidence de démons\ et elle est constatée au seizième siècle par
Belleforest. « En vn certain Lac. qui est entre noz monts Pyrénées, si
quelqu'un iette une pierre, il ne faudra de veoir bientost, après auoir
ouy vn estrange bouillonnement dedans le creux de cesl abysme, des
vapeurs et des fumées, et puis des nuages épais, et après l'espace de
quelque demie-heure c'est merveille des tonnerres et esclairs, et
de la pluye qui s'esmeut de ceste esmotion faite en l'eau qui est cause
que le pauvre peuple pense que ce soit une gueule d'enfer*. » Si Ton
jetait une pierre dans un lac très profond, près de Besse en Auvergne,
au sommet d'une montagne, il en sortait des éclairs, de la pluie et de la
grêle^.Les étangs ou Gorchs de Nohèdes dans les Pyrénées-Orientales ont
été de tout temps redoutés des paysans, et quelques-uns n'eu appro-
chent avec la plus grande réserve. Ils se gardent bien surtout d'y lancer
des pierres, car ils sont persuadés que l'orage en sortirait aussitôt ; la
même croyance s'attachait aux trois petits lacs des monts Saint-Bar-
thélémy, dans l'Aude, au fond desquels habitaient des démons ^ Au
XVlll" siècle, l'étang de Tabe devenait furieux et produisait la foudre,
et maintenant on dit qu'un génie terrible ^demeure dans ses profon-
deurs. Ceux qui parcourent ses bords ne doivent prononcer que de
chastes paroles, et surtout se garder de troubler les eaux en y jetant
des pierres. On a vu, quand des voyageurs oubliaient les avertissements
de leur guide, un orage aflreux envelopper la montagne, et quelquefois
1. Magasin piltoresijue, 1833, p. 233.
2. Bérenger-Féraud. Réminiscences populaires de la Provence, p. 305, 306.
3. Otia irnperialia, p. 217.
4. Les dix histoires prodigieuses, 1581, p. iD-12, p. 336.
5. Merula. Cosmographia, (1614J, ch. X.
6. Vidal. Guide du Roussillon, p. 393; la Mosaïque du Midi, 1837, p. 228.
L'0ltA(;K ET l.A l'Ll IK i6f)
lu fondre frapper riiicr(''(hile. On ajoiilo même (pie les feux sorleiU de
terre, rentourenl et le consuinent'.
D'après les croyances encore vivantes (cf. p. 437), en plusieurs
pays, les sorciers pour exécuter leurs malélices troublent, non pas les
belles nappes d'ean des montagnes, mais les étangs marécageux ;
lorsqu'ils les ont battns en prononçant des formules de conjuration,
un changement ne tarde pas à se produire dans l'atmosphère, et des
orages éclatent sur tout un pays et y portent la désolation. Les
pratiques destinées à sauver les récoltes compromises par une séche-
resse prolongée on des pluies diluviennes s'accomplissent rarement sur
le bord des étangs ou des lacs ; quoique l'immersion du bâton de la
croix processionnelle dans les fontaines, plus rarement dans les
rivières, ait été probablement pratiquée aussi sur les eaux stagnantes,
je ne crois pas qu'elle ait été relevée expressément en France. Le bain
imposé en pareille occurrence à l'elifigie du saint que l'on a fait sortir
de son sanctuaire, bien que peu répandu, a été constaté tout au moins
une fois en Limousin ; à Aix dans le canton d'Eygurande, on plongeait,
alin d'obtenir de la pluie, la statue de saint Martin dans un étang qui
portait le nom de l'apùtre des Gaules'-.
Les consultations faites par ceux qui veulent être renseignés sur la
destinée des gens et, dont un si grand nombre sont en rapport avecles
fontaines, ont été plus rarement pratiquées sur les eaux dormantes ; il
y avait pourtant an Minichi, près de Tréguiei-, un étang, que l'on allait
encore consulter dans la première moitié du XW" siècle. Renan raconte
ainsi comment il fallait s'y prendre : J'avais reçu, avant de naître, le
coup de quelque fée. Gode, la vieille sorcière, me le disait souvent.
Je naquis si faible que, pendant deux mois, -on crut que je ne vivrais
pas. Gode vint dire à ma mère qu'elle avait un moyen sûr de savoir mon
sort. Elle prit une de mes petites chemises, alla un malin à l'étang
sacré : elle revint la face triomphante. « Il veut vivre ! il veut vivre !
criait-elle ! A peine jetée sur l'eau la petite chemise s'est enlevée ^ ! »
Les eaux stagnantes ne paraissent pas exercer beaucoup d'influence
sur les choses du cœur. On s'adresse si rarement à elles que je n'ai
relevé, dans cet ordre d'idées, que la singulière observance qui suit,
dont on retrouve ailleurs, appliqué à des pierres, le parallèle. Lors de
la fête champêtre au Chêne de Saint-Nicolas (Seine-Inférieure) les
jeunes filles désireuses de se marier s'écha[)pent dans la forêt. Elles
s'en vont par groupes à l'Arbre de Saint Nicolas, et là accroupies à,
1. Karl (.k's Monts. Légendes des l'yrénées, p. 251.
2. L. lie Nu-sac. Les fontaines en Limousin, p. 19.
3. E. Renaa. Souvenirs d'enfance. Cette consultation se fait plus ordinairemant
dans les foidaines.
466 LES EAUX OORMAINTES
l'entour d'une petite mare appelée : « Trou de Saint Nicolas •> elles ne
cherchent ni à se mirer dans son eau troublée ni encore moins à en
boire, car c'est précisément au contraire quelles s'efforcent '.
Cette pratique, qui est peut-être un reste Je grossier paganisme,
constitue une exception : généralement les eaux stagnantes, de mèmeque
les ronlaines. ont horreur de la souillure. En l^oitou. si l'on dégraisse
de la laine dans une mare ou qu'on y lave les vêlements d'un mort,
elle tarira-. A Deuil Seine-et-Oise) les femmes ne vont pas laver dans
l'étang du Marchais le lo novembre, parce que c'est le jour où saint
Kugène, patron de la localité, fut noyé dans cette pièce d'eau, et elles
sont persuadées que si elles bravaient cette coutume, il leur arriverait
les plus grands malheurs ainsi qu'à leur famille ■.
Autrefois en Touraine existait l'usage de porter les charbons ardents
du feu de l.a Saint Jean dans les étangs et dans les mares, pour en
désinfecter les eaux. Actuellement on en jette dans les fosses remplies
d'eau pour empêcher d'y pousser la conetée, petite plante aquatique
lentiliforme dont les canards sont très friands \
C'est peut-être en raison du respect accordé aux eaux que l'on obser-
vait avant la Révolution, la singulière coutume juridique qui suit : Le
lac de Grand-lieu avait haute, basse et moyenne justice : le tribunal
siégeait dans un bateau à deux cents pas du rivage, et lorsque le juge
prononçait sa sentence, il devait, de son pied droit, toucher l'eau '.
1. Léou de Vesly, in Bull, de la Soc. d'émulation de In Seine-Inférieuir. 1S92-
1894, p. 233.
2. B. Souche. Croyances, présages, etc.. p. 10.
."!. Bérenger-Féraud. Superstitions et survivances, t. III, p. nia.
à. Léon F'ineaii, in Rev. des Trad. pop.,l. XIX, p. 478.
5. Peuchet et Chanlaire. Description de la Loire-Inférieure vers 1810), p. :>, 4.
TABLE ANALYTIQUE
LIVRE PREMIER
LA MER
Pourquoi la Bretagne est la plus légendaire des provinces de France au
point de vue maritime. — La Sicile et les pays celtiques d'Angleterre pré-
sentent la même prépondérance. — Les mers du ciel et du monde sou-
li'j'i'aiii i-'t
CEIAPITRE PREMII:R
LA SURFACE ET LE FOND DE LA MER
>5 I. L'o)i;iinc de ht iiicr. — La mer 'réée par Dieu, par le dialdc, creusée par
les njseaux. — Klle provient d'un lonncau inépuisable, de l'urine des saints.
— La salaison : les cari'iéri's de sel ; 1»' iiinuliii inagi(|ue. Lr vase rempli
d'un breuvage amer ;>-8
ï; 2. Les noms de la mer et les vagues. — Noms animistes ou éveillant des
comparaisons. La mer et le règne végétal ; le champ de liii et la mer
Ueurie, — Animisme. Les vagues assimilées à des animaux. Les vagues et
les nombres. — Causes des tempêtes : l'amour et les femmes, violences
envers les génies. — Les saints et les tempêtes : actes accomplis à terre.
L'écume com[iaréc' à des opérations culinaires 9-16
>5 3. La ïï^arée cl les miracles . — Ses causes : — Marées iniracuhiuses. —
Inlluence de la marée sur les êtres animés et sur les plantes 17-20
5; 4. Les Personnages qui marchent sur Veau. — Les voies lactées de la mer :
les chemins de sainte Hlandie, de la Vierge, de saint (iermain, îles saintes
Maries, etc. — [.utins, lées, saints, revenants, etc. qui marchent sur les
eaux sans y laisser d'empreintes. — Mer traversée à l'aide d'objets d'un
caractère surnaturel. — Chevauchées sur les eaux. — Les eaux (jui s'écar-
tent. — La phosphon^scencr' de la mer 20-31
,ï .">. Le Monde sous-marin et les ifniies. — Demeures sous-marines des
sirènes: leurs gestes; ne sont pas toujours malveillantes. — Sirènes qui
suscitent la tempête ou entraînent les vivants sous les eaux : les résidences
des sirènes. — Cioyance à leur existence contemporaine. — Les Marie
468 TABLE ANALYTIQUE
Morgan ; hMirs palais sous-marins. — Les Moi'gans et les Morganes :
groupe de l"île d'Ouessant, femme enlevée par un Morgan. — l.c diable sous
l'eau. — Le pays el la capitale du roi des Poissons. — Les noms du fond
de la mer: il n'est pas salé. — Les navires légendaires sous les eaux; la
statue miraculeuse au fond de la mer 31-40
CHAPITRE II
LES ENVAHISSEMENTS DE LA MER
.\ire géograplii(jue des légendes 41
§ 1. La ville d'Is. — Les origines des récits sur les engloutissements se lient
à quelque circonstance réelle. — Fs à Douarnenez et aussi dans le nord de
la Bretagne. — Modernité relative des traces écrites de la ville d'Is ;
Passages de l.e Baud, d'Argentré. Moreau, .\lhert Le Grand ; .\liès ou Daliul
n'est citée qu'au XVI1« siècle; La version de Carabry (1794): mention de
pièces de vers. — Version romanti(iue de Souvestre : embellissements pro-
bables. — i>es légendes fragmentaires recueillies de 1844 à nos Jours:
diversité de situation géographique de Keris; elle est simplement recouverte
par les eaux, et ses habitants continuent l'occupa tion commencée au moment
de la catastrophe. Elle pourra ressusciter si un vivant répond à la messe
sous-marine ; s'il achète quelque chose à un marchand, ou s'il prononce
certaines paroles ; bourdon mis en branle. — Ceux qui ont vu la ville d'Is ;
ses réapparitions temporaires. — La ville d'Is enchantée comme le château
de la Belle nu Boii dormant serait une sorte de cité des morts. — Légendes
apparentées et assez frustes, de Douarnenez à l'embouchure de la Loire. —
Envahissements de divers pays en Bretagne ; contrées ou villes menacées
d'une submersion 41-59
§ 2. Les Envahissements de la Manche. — La mer y a englouti de vastes
étendues de terrain et principalement des forêts. — Ruptures de digues
faites par les habitants dans un but de défense. — La ville de Chausey ;
parallèle d'Aliès et de Keris. — Malédictions provoquant les envahissements
de la mer: thème connu sur cette côte dès le XIV" siècle ; iirquy noyée à
cause de la séduction exercée par ses femmes sur les soldats ; Le prêtre
qui en maudissant les oiseaux amène la submersion d'une chapelle et d'un
village. Ils pourraient revenir à leur état ancien moyennant certaines
conditions. — Rareté des villes englouties en raisoQ seulement de leur
corruption 59-64
.^ ;L Autres groupes de l'Océan et de ta Méditerranée. — Quelques légendes
de pays submergés à la suite de malédiction. — Absence de légendes de
la Gironde à la Bidassoa, et de la Catalogne aux environs de Marseille. —
Villes englouties de la Provence. — Les cloches sous les eaux : cloches de
Bretagne, de Jersey el du littoral charentais 65-67
§ 4. Les Enchantements sous la Mer. — Les châteaux que la mer laisse
une fois l'an à découvex't et où vivent des personnages enchantés 68-69
TABLK ANALYTIQBE 4()9
CHAPITRE III
LES ILES ET LES ROCHERS EN MER
J; 1. Orùjinc. — Les traditions de la formation des îlos sont parfois des
épisodes de celles des submersions de villes. — Destruction de ()onts les
reliant au continent. — Iles posées par (lari^'antua ; s'élevant du fond de la
mer pour secourir des personnages en péril. — Métamorphose en rochers
de navires, de squelettes de noyés, etc. — lies coupées en deux par un cata-
clysme "0-7i
§ 3. Particularités et hantises. Origine d'écueils qui aspirent les vaisseaux.
Uochers qui viennent se placer sur le passage des navires: sacrifice offerts.
— Bancs de sable et hauts fonds produits miraculeusement ; le lutin Nicole
et les hauts fonds. — Bancs de sable se formant en entonnoir ; comment
conjurés. — Les traditions des îles un peu grandes ressemblent à celles du
continent voisin. — Légende des petites lies: les fées, les lutins, etc. Le
plus habituellement elles sont hantées par des revenants ou des noyés, ou
par des âmes de l'autre monde sous forme animale. — Poissons qui incar-
nent des trépassés se montrant près des rochers. — Iles où ne peuvent vivre
des bêtes dangereuses. — Observances en rapport avec quelques îles. —
Noms expressifs ou à apparences traditionnelles de certains rochers. ~'t-H:\
GFIAPITRE IV
LA CEINTURE DU RIVAGE
§ i . Les caps et les falaises. — (iargantua et les caps. — Falaises assimilées
à des ruines. La couleur des pierres et les miracles des saints. — Les
coupures et leur origine légendaire. Le Trou du diable. — Sentiers et
endroits dangereux. — Gestes des fées; leurs relations avec les hommes. —
Les danseurs de nuit. Les lutins bretons, le Nain rouge. Les feux"
follets. — Les Revenants. Les sorciers. Les animaux trompeurs 8'i-9i
§ 2. Les Pierres du rivage. — Légendes : Les pierres sonnantes. — Hochers
à trésors. — Rochers anthropomorphes. Moines et évoques. Le bon-
homme Andrillot : géants métamorphosés. Les demoiselles. — Rochers de
diverses formes. — Empreintes légendaires. Sauts miraculeux. — Pierres
venant sur le rivage. — Bassins sur les rochers. — Rocher fatidique. 01-*.t7
§ 3. Les Ports et les baies. — Origine : (iargantua et Hok-Bi'as. — Rochers à
l'entrée des ports qui s'ouvrent ou se ferment. — Noms légendaires. — Han-
tises. — Nicole, le gardien de la côte, poissons qui font le guet 97-09
§ 4. Les Sables et les Dunes. — Le miracle de saint Jacut. — Les pointes
de sables et les isthmes sabloneux. — Origine des dunes et les fées. —
Hantises : les danses des fées ; les lutins, les feux-follets, animaux fantas-
tiques. Les revenants ; les Processions des moi'ts. — Les étangs des dunes.
Lavandières et esprits. — Villes englouties sous les sables. Belesbat, la cité
corrompue et anthropophage ; Escoublac ; la ville des dunes de Saint-Efflani
et la baguette de puissance. Cité qui peut être ressuscitée 99-105
470 tahle analytique
CHAPITRE V
LES GROTTES MARINES
«i 1. Les houles de la b'ùe de S linl-Malo. — Etal de conservation de ce
groupe vers 1880. — Cavernes habitées |)ar des fées locales. Leur vie :
leurs relations avec les gens du voisinage. Emigration tempoi'aire de ces
fées. Cause de la persistance des légendes des hoiiles. — Rareté des tradi-
tions relatives à leur creusement. — Fées accotichées par des femmes ; la
pommade des fées. — La fée du Bec Diipuy. — Naiiis vivant avec les
fées. Les mêmes cavernes soiit parfois tantôt le séjour des fées, tantôt celui
des lutins seuls : Les Jetins, l'enfant cliangé iOd-ll'l
i; 2. Grottes des îles ISorinandes et du Colentin. — Après le groupe de la baie
de Saint-Malo, celui des îles Normandes qui lui est apparenté est le mieux
conservé. — Existence quasi conteiiiporaine des fées : femmes appelées dans
leurs grottes pour soigner leurs enfants. Les Arragousets, conquérants df
(iueriiesey, sortant d'une grotte. Les enfants changés. Les fées en bonnes
relations avec les hommes. — Les fées du Cotentin toutes petites, aux longues
mamelles. Leurs relations amicales avec les voisins t I'i-I20
si 3. Les fjroUes des fées et des lutins. — Légendes sporadiques de fées siir
les côtes de la Basse-Bretagne. — (irotle de la Méditerranée où réside une
sirène. — Nains habitants ordinaires des grottes dans la Bretagne du sud et
dans le pays bretonnant. i>es Kouricans ou Korrigans de la presqu'île gué-
randaise. Gestes des Korandons, leurs danses iirès des grottes. — Lutins
en conflit avec des géants. — Grotte du géant Philo|ien. 120-125
.^ 4. Légendes diverse<t. — Saints habitant des grottes. I^ersonnages
divers, monstres. — Les cavernes et les dragons. — Aines en peine hantant
des cavernes de Basse-Bretagne et de la Provence. — Grottes à trésors. —
.Menues observances dans les grottes. — Les herbes des fées 12.")-IM0
CHAPITRE VI
LE BORD DE L'EAU
§ 1. Les êtres surnaturels el les sorciers . — Le bord de l'eau est surtout
fréquenté le soir ou la nliil. Les danseurs de nuits. Danse des sorciers,
— Les Morgarts et les Morganes : leurs présents. — Les mauvaises fées et les
sauniers. — L'homme velu : le petit homme rouge. — Les Groquemitaines
du rivagis, — L'Ankou ; les feux follets, — Les Esprits crieurs : les Braillards;
le moiiie de Sairë, — Les Bêtes fantastiques, les sorciëfs, le Diable. 131-137
,5 2. Les Ames en peine. — Matins qui rëvieniienl accomplir un vœu. —
l'rocessions de inorts. — I>es tioyés crieurs 137-140
.^ 3. Les Vases et la grève. — Origine de la vase du pol't de Vannes. Les
vases engloutissantes du Mont Saint-Michel : les revenants des vases. — Les
fontaines d'eau douce dàtis la grève. — Actes de sot-cellefie sur lé sable.
TArçLK ANALYTIQLE 471
v< 4. Les Pilleurs dcuicr. — l^iiôrcs ol messes pniir implorer des naulV;ii.'es.
Pratiques pour les ])rovo(|ncr. — Harelé des légendes de pilleurs, ('imju-
rations et i.'esles de çeu\ i|iii (lt''p(iiiillaiciil les iiini-ls 1 lo-l VO
CHAPlTHi: VU
LES NAVIRES LÉGENDAIRES
Les vaisseaux géants cl les vaisseaux-l'anliuiies des conlc's. ils se monirenl.
parfois sur les rivages : l,a l'atlc Luzerne, le Piavire errant.. I47-14H
p, 1. Les bateaux des tiiorls. — Ancien nelé' de la légcntle ; vei-sious contem-
poraines. — l.e pilote du Italeaii des morts. — Les vaisseaux-enfers ou
paradis. — Les bateaux ipii [lassent les mûris de la rive d'un estuaire au
hord opposé. — Le batelier du monde l'éeriiiue. — Les navires montés par
des âmes en peine faute de prières. — l^e navire revenant r'fS-ni^i
§ 2. Les bateaux des cf^prits et des sorciers. — lialeaux des esprits et des
sorcières. — Sorcières changeant un (dijel en lialeau. — [,es bateaux trans-
portés loin du port [lar nn pouvoir magique l.'lii-l.^H
ciiAinruE viii
OBSERVANCES ET VESTIGES DE CULTE
.^ I, Pratiques en relation avec l'eau de mer. — Hespect de cette eau. Lus-
trali()ns d'hommes ou de bateaux. — IJains rilutds à la Saint-J<uin et à ({uel-
qnen autres fêtes. Animaux baignés. — Les naufragés se mouillant avant de
remercier la divinité. — Les baiitèmes à rembouchure des fleuves, —
Bénédictions de la mer. — La nier et les processions |)our la |duie. — Les
épiusiles lancées dans Tcau d»; mer i:'i9-16:i
^ 2. (observances en vue des côtes. — (sages en rtdation avec des saints
lo(-anx piotecteurs. Salves et prières. — Unchers anthropomorphes révérés.
— Prières et baptêmes en vue (les piomonloires I6"i-Jti8
.^ it. Coutumes et Croyances dicerses. — Haiipuîs lancées à certaines épo(|ues.
Les bateaux llambés sur le rivage ; les feux de la Saint-Jean et de la Saint-
Pierre et les pécheurs. — Le nuuinequin de (^arnavid lancé à la mer. — Le
sang" et les bjvlises. — r Lôgemles sni' les sacrifices humains faits à la mer. —
La guérison des brûlures et la mer; intcrpi'étalion des mouvements des Ilots
pc.r les sorciers 108-171
472
TABLE ANALYTIQUE
LIVRE SECOND
LES EAUX DOUCES
CHAPITRE PREMIER
LES FONTAINES
i; 1. Origines et particularités, — Produites par des liquides sécrétés par
des êtres puissants ; par le sang des martyrs, par l'urine de fées ou de génies ;
par métamorphoses, — Fontaines créées par la baguette des fées; par le bâton
des saints, par leurs outils, par leurs doigts enfoncés. — Les armes des
héros. — Le jet du marteau, la chute d'objets sacrés ou préhistoriques. —
Le contact avec le sol des reliques, des animaux porteurs de chasses. —
Chevaux ou bœufs frappant la terre du pied. — Source se montrant à la suite
d'une prière. — Fontaines du diable. — Animaux indiquant les sources ther-
males. — Légendes des pierres qu'on voit au fond des fontaines... 175-190
§ 2. Fontaines déplacées ou taries. — Le cheval légendaire et la fontaine
intermittente. — Fées tarissant les sources. — Fontaines enlevées pour punir
le manque de charité. — Les sources transportées disparaissant quand elles
ont été souillées, — Les fontaines et le sang des martyrs 190-103
§3. Hantises et particularités. — Fontaines dites des fées. Elles demeurent
parfois au-dessous. — Leurs promenades aux environs. — Les bains des fées,
fréquents au moyen âge, rares dans la tradition moderne. Fées se peignant
près des sources ; y lavant ; punissant ceux qui ont souillé les eaux. —
Les lutins ne sont guère associés aux fontaines. — Divers autres personna-
ges malfaisants. — Les revenants; pénitences posthumes près des sources.
Ames s'y baignant sous forme d'oiseaux. — Les Loups-garous. — Les serpents,
les Vouivres. — Les fontaines et leur communication avec le monde infer-
nal. — Danger de s'approcher la nuit et même le jour des fontaines. 193-209
§ 4. Merveilles et Croyances diverses. — Présages tirés de la plus ou moins
grande abondance des eaux. — Sources dangereuses pour le voisinage. —
Les trésors. — Eaux qui bouillonnent, qui se transforment. — Les «aux
contaminées ou empoisonnées. — Moyen de reconnaître la bonne qualité de
l'eau. — Réunions près des fontaines 209-215
CHAPITRE n
LA PUISSANCE DES FONTAINES
Importance de leur rùle. — Efforts des apôtres pour christianiser les
sources révérées des païens. — Les fontaines et les chapelles en rapports très
fréquents. Edicules couvrani les sources. Leur architecture. — Essai de
répartition géographique iU\ cuite des fontaines. Sa persistance et sa
TAULi; ANALYTIQUK 473
vilalili' . — llareU' des témoignages antérieurs au XIX^ siècle 210-2:>;i
§ 1. Les fontaines et les cléments. — l.es fontaines et la pluie. Curage
fait par une jeune fille, parfois (lépouilléc de ses vêtements. Objets lancés
dans la source. Eau jetée sur la margelle de la fontaine de Barenton.
Eau lancée sur la statue d'un sainl. sur le prêtre otliciaut, sur les pèlerins.
— Immersion de rtdfigie du sainl on de st-s reliques. Pied de la croix
plongé dans l'eau. Autres oltjcls : picrics, etc. — L'eau battue parles
tempestaires ou les sorciers. — E.iii (jui procure un vent favorable. 223-230
§ 2. Les fontaines et les êtres animés. — Inilucnce sur l'amour : Eau bue,
bain de pi(Mls ; visites et oITrandes ; la l'écduilité: arrosement desn)ariés:
eau bue par les visiteurs; bains, lotions, etc. Visite mallliusienne. —La
grossesse et l'accoucbenient. Fontaines laclifères. — Sources qui procurent
la chance ; qui développent les forces corporelles. Fontaines ([ui assurent
le retour, l'oubli. — Les Fontaines et la mort : les agonisants, le lavage des
corps avec certaines eaux. — Bonheur venant de l'eau puisée à certaines
époques. —Fontaines du rajeunissement, du sommeil. — Envoûtement et
sorcellerie près des sources 230-241
§ 3. Consultations et présages . — Fontaines consultées à l'occasion des actes
importants de la vie. — Epreuve [>ar le flottement du linge des enfants nés
ou à naître ou de simulacre. Bain d'épreuve des enfants. — Pain ou
ramille pour la mort; l'épingle et la mort. — Consultation |>Mr l'image l'aitr
par les gens mordus parles chiens. — Epreuve parle llottemml i]\\ linge du
malade; actes accessoires, objets lourds. Moyen de connaître l.i l'ontiune
efficace. — Consultation pour les agonisants par le son et par la tiuantité de
l'eau. — Consultations pour le mariage: les épingles. Morceaux de poterie,
pain, feuilles; cieryes allumés. Consultation par l'image. — Epreuve de
pureté ou de fidélité: épingles, |)ain; par immersion. — Moyen de connaître
un voleur: par denier sur l'eau, par pain. — Nouvelles des absents: llol-
tement de linge ou de pain, de branches; fontaine vidée 24l-2.'>tj
• § 4. Les fontaines guérissantes. — Leur nombre : répartition géographicjue.
Spécialités provenant de leur origine ou d'interventions d(! saints. Benouvel-
lement du pouvoir des sources. Fontaines bouillonnant. — Comment on
connaît la fontaine à laquelle il faut s'adresser. Pratiques préventives :
eau bue, lotions, linges trempés. Bâtons plongés dans l'eau pour servir de
talismans. — Les fontaines et le développement des enfants: ablutions,
bains, lavages de la partie malade. — Pèlerins accomplissant mêmes actes
que leurs mandants : conditions nécessaires. — Enfants immergés ([uand
on ne sait plus quel traitement leur aiqdiijuer : la chemise iiiisselante.
Adoucissement de la coutume : séchage à l'ombre. Lustration et douches,
— Vertu tenant à la position de la source. La nuit et le solstice d'été; conju-
rations eloffrandesavant l'aurore. —Actes irrespectueux à l'égard des efligies-
boue lancée, immersion. — Accessoires thérapeutiques: boules, cailloux, vase
etc. — Prati(jues compliquées ou bizarres. Les nombres et les guérisons. —
F,égendes intimidantes. — Fontaines qui rendent la vue. — Les animaux con-
duits aux fontaines. — La punition des gens qui souiIl»Mit ou détruisent les
fontaines sacrées , 256-291
§ iJ. Les offrandes aux fontaines. — Elles remontent ;"i des époques très
474 TABLE ANALYTlnlE
anciennes. Leur itt-rsislance. — Objels iiiélallniufs : (•i>ini,'les ollcilrs (uil
parfois loiiclu' li> ni;il ; nalun' de roffrande, (lélcrininrc ))ar siinulilude df
nom. — Epiniçlcs lancées par des amoureuses, ou pour laiic Imuillonnei'
la source. — Clous de conjuration. — Fréquence d'oflrande de monnaies. —
Maladies transmises aux pièces, — Comestibles déposés près des fontaines :
les œufs et la i)asse-cour; les fruits. — lahations inconnues. — Objets lancés
dans les sources pour se débarrasser des verrues. — Illuminations rares
aujourd'hni, — Objets suspendus aux arbres ; croix plantées. — Ormnnenis
mis aux fontaines à certaines fêtes : Heurs et fruits déposés au[u-ès ; réu-
nions et danses :j'.M-:;o:{
CHAPITRE III
LES PUITS
Leur folk-bire est peu imporlantcdiupaii'' ;'i celui des fontaines .'iUi-
.^ 1. Origine, hantises et légendes. \{iirvA(; dio^ léyentles d'm'igiiic. —La
baguette divinatoire. — Les fées; Mélusine. — Les puits à la dame; les
âmes en peine ; puri^atidi'e dans les citernes. — Les lutins, les diables, les
bêtes fantasti(}ues. — Les vouivres et les basilics; les méciiants esprits des
puits et les enfants. — Les lumières des puits. — Les clocbes et les trésors. —
Les puissances infernales et les puits. — Sacrilices à certains jours. :50o-.314
ij 2. Croyances, singularités et survivances . — Les puits et la souillure :
constructions |iour les en préserver. — • iîénédiction des eaux ; rareté des
processions [lour la [duie. — La. vertu des i^aux : l'amour, la chance, le
vol. — Les puits i^'uérissants tles éi,dises ; le tlotlimient di-s liniçes ; les
lotions; la rage. — Présents faits |)ar les malades ; les verrues el les pois.
— OITrandes et usages [)our assurer la vertu des eaux, pour se mai'ier, etc.
— Les puits et la transmission de jiropriélé . ,i['t-:\2:\
§ 3. Les puits dans les facéties et dans Ics conles. Plusieui's son! réputés très
profonds. — Les chambresetlemondesoutei'rain aboutissant aux puits: l'iniles.
— Puits où il faut descendre. — Le l'enard, le loup el les puits. . . 4;!2:!-;>:2(i
CHAPITRE IV
LES RIVIÈRES
i; 1. Origines cl particularités. — Plusieurs naissent de liquides seciélés par
géants ou personnages fabuleux: urine, sueur et larmes. — liivières élar-
gies ou augmentées à la suite d'événements surnaturels. — Explications de
la couleur des cfiux. — Les rochers el les cascades. — Hivières taries;
disparaissant sous le sol. Cours d'eau intermittents pro|diétiques. — Les
inondations : fées et démons qui y jirésident. — Processions e| immersions
de statues. — Le tribut annuel à la rivière 327-3:59
§ 2. Habitants et hantises. — Le monde soiis les t^aux : les sirènes, l(>s
femmes-serpents. — Les dracs du moyen âge. — Les fées du l»ord de l'eau :
les fenettës du Rhône, les Martes, f't<;. — Les lutins; les esiu'ils a|ipe!eurs ;
TABLE ANALYTIQUE 475
les feux-follets, les enfants morts sans baptême. — Les monstres
aquatiques et les enfants. — Los lessives merveilleuses : les fées, les lutins,
le diable. — I>es laveuses revenantes. — Les fantômes au bord des rivières;
pénitences de noyés ; les revenants crieurs. — Hantises animales : les corbeaux
de la cascade ; les serpents. — Maisons [englouties. — Les carillons sous
les eaux . Les richesses de la cascade 339-361
§ 3. La traversée des rivières. — Personnages marchant sur les eaux. —
Chemin qui s'ouvre. — Le passeur du monde surnaturel. — Héro et Léan-
dre. — Objets condés au courani des rivières. — Bateaux imaginaires. —
Les passeurs lycantliropes^ ft les loups. Les bateliers entreprenants ; les
batelières rusées. — Rivières difllciles à traverser 361-371
ij 4. Les rivières et la sorcellerie. — Les tempestaires ; les sabbats. — Actes
d'ensorcellement sur leui's eaux 372-373
§ 5. Cultes et observaiices . — Eaux changées en vin. — Leur vertu curative
ou préventive au solstice d'été. — Pi^ocessions et bénédictions. — Les
rivières et la chance. — Immersion des statues; processions et observances
pour la pluie. — Eaux guérissantes: au solstice, avant le jour. — (Conjurations
aux génies des eaux. — Les rivières et les chevaux.- — Préfents aux lieux
de passage, à la rivière elle-même. — Epreuves juridiques : personnes
plongées dans l'eau. — Consultations amoureuses : par le llottement des
feuilles, etc. — Moyens de retrouver les noyés 373-385
§ 6. Les rivières et les contes. — Moitié de Coq et les rivières. — Rivières
produites par magie ; vidées par procédés surnaturels 385-387
GHAPIÏRE V
LES EAUX DORMANTES
§ 1. Orif/inc des lacs. — Les ii'gendes fort nombreuses se rattachent à
deux idées principales don! on retrouve les parallèles antiques — Refus
d'hospitalité: .Jésus et les apùlres en voyage; villes; châteaux, couvents,
etc., engloutis. — Punition <rinsultes ou de violences. — Clicàliment de l'im-
piété : villes, couvents el églises; laboureurs ou danseurs violant le repos
dominical. — Le serpent qui vomit des eaux. — L'urine des personnages
puissants; le diable, les fées, — Déluge partiel. — Les marteaux lancés
et la foudre .388-405
§ 2. La disparition des nappes d'eau. — Les couiiurcs légendaires de chaus-
sées. — La mori de la fée et la disparition du hic. Les conjurations. —
Gargantua buvant les lacs. — Les chaussées dont la rupture menace le voisi-
nage 405-400
§ 3. Le monde sous tes eaux et les fées. — Croyances du moyen âge et idées
modernes : les (îroac'hs, les sirènes et les fées ; la fée du lac enlevant une
jeune fille; unions de fées lacustres avec des hommes. — Gestes des fées
sur le bord des eaux. Les bains de filles-oiseaux. Fées étalant des trésors ;
douant lés étangs. — Fées et dames espiègles ou malfaisantes 409-416
g 4. Les lutins et tes feux-follets. — Lutins bretons; lutins sous forme animale*
— Feux-follets égarant ou noyant les voyageurs. Les feux-follets, âmes en
476 TABLE ANALYTIQUE
peine, enfants morts sans baptême, etc. Ces feux sont parfois des p^isonnages
vivants. — Lutins appeleurs. Apparitions de géants 417-423
§ 5. Les lessives merveilleuses. — [-essives des sorcières ou des fées, du
drac, des dames blanches. — Lavandières de nuit: leur chant; danger
pour le passant qu'elles invitent à tordre avec elles ; ce qu'elles présagent. —
Les lavandières de nuit en dehors de la Bretagne 423-431
§ 6. Autres âmes en peine. — Les dames qui glissent sur les eaux: Les
ombres des coupables. — Danseuses au bord de l'eau. —Apparitions diverses.
Les esprits crieurs. Les enfants morts sans baptême 431-43r)
§ 7. Les démons et les sorciers. — Les étangs du diable. — Les assemblées
de sorciers ; les possédés et les loups-garous. — Les tempestaires. Les fai-
seurs de maléfices 436-440
§ 8. Les hant'ses et les animaux. — Les chevaux noyeurs. — Les revenants
sous forme animale. — Les serpents qui fabriquent le diamant ; le diamant
enlevé par ruse. — Les monstres crieurs 440-445
§ 9. Les personnages et les objets engloutis. — Voitures englouties pendant la
nuit de Noël ; carrosse de fiancée, etc. Réapparition de personnages ou
d'objets à l'anniversaire. — Les fondrières : mention légendaire au XVI^
siècle : légendes contemporaines de ceux qui les ont traversées. . . 44.)- 449
§ 10. Les bruits sous l'eau et les trésors. — Les cloches légendaires. — Trésors
engloutis au moment de sièges ou de catastrophes. Ditiiculté de les faire
sortir de Teau. — Lacs réputés sans fond 449-435
§ il. Traditio7is diverses. — Variations du niveau des eaux dormantes. —
Particularités de poissons fantastiques ; poissons enchantés. — Cités lacus-
tres. — Le lac qui exige un tribut. — La barque mj-stérieuse. — Rôle des
eaux stagnantes dans les contes 455-439
§12. Pratiques médicales et cultuelles. — Usages médicaux: les mares
baigneresses; les bains à certains jours; eau bue, lotions et pratiques
diverses. — Les chevaux et les vaches. — Présents aux lacs. — Vestiges
d'anciens cultes. — Cérémonies destinées à empêcher les lacs de faire des
ravages. — Interdiction de troubler leurs eaux. — Bains de statues pour
la pluie. — Les eaux dormantes, la destinée et lamour. — Le respect des
eaux dormantes 460-466
ADDITIONS ET CORRECTIONS
La première pa(je de la feuille 11 a clé par erreur numérotée 267, alors
qu'elle aurait dû iHre chiffrée 237, comme étant la suite immédiate de la page
2o6 qui termine la feuille 16.
Page 50. — Lire : Ritalongi el non Pitalongi .
Page 167, note 3. — Lire : Divallit, et non divalli/.
Page d70. — Cette année les Jeunes conscrits de Morlaix ont encore fêté le
mercredi des Cendres, le sant Morlarjé ; c'est ce jour-là qu'on noie le saint-
des-Cras ou sant-Allard. Dès le matin les organisateurs des fêtes s'occupent
de confectionner un bonhomme de paille ; ils louent un char, et précédés
des binious et suivis des masques, ils font le tour de la ville. Puis dans
l'après-midi, tous se rendent à la rivière, au lieu dit le Petit-Carhaix, et là,
le bonhomme de paille est jeté à l'eau après avoir été imbibé de pétrole et
incendié. Morlarjé est mort! ! Les masques dansent alors une dernière ronde
et précédés des binious qui jouent l'air bien connu, Mardi gras est mort, ils
rentrent en ville. [Ar Bobl. Journal breton de Carhaix, mars 190").)
Page 193. — Voici une anecdote qu'on raconte pour détourner les gens de
souiller l'eau des fontaines : Une femme étant venue laver son linge à la
fontaine de N.-D. de Bon Secours, dans le Morbihan, la Vierge pour la
punir de cette profanation, la retint clouée sur la pierre oii elle était age-
nouillée. (Yves SÉBILLOT, in Rev. des Trad. pop., t. XL\, p. 392).
Page 230. — D'après le passage qui suit, l'eau d'une fontaine serait douée
de la même puissance que l'huile pour calmer les vagues : D'autres fois
avant de guetter les malheureux voués au péril de la mei', il allait à une
fontaine de saint Kireck, et il en rapportait l'eau de vertu jusqu'en la baie
déjà tourmentée, comme les femmes des marins répnmlrnt l'huile sur les
flots pour les apaiser. (i\. Quellien. Contes et nouvelles du pays de Tréguier,
p. 88).
Page 243. — Une tradition du Morbihan se rapporte aux pratiques signa-
lées par Le Jean et par Cambry : Sous le maitre-aulel de la chapelle de
Saint Maudé en la Croix Helléan, existait autrefois une fontaine dans laquelle
les paysans de la contrée allaient plonger leurs enfants nouveaux-nés, en
répétant sept fois ces mots : « A la vie ! à la mort ! ». Il a fallu pour mettre fin
à cette coutume barbare combler la fontaine. (D"" Fouquet. Légendes du
Morbihan,:^. 62-63).
Page 276, — L'immersion a aussi, quoique plus rarement, été employée
pour guérir les adultes. Autrefois on plongeait à l'aide de cordes, les aliénés
dans la fontaine de « messire saint Menoux » à Mailly près de Bourbon
l'Archambault (Allien dont l'eau miraculeuse passe pour guérir toutes sortes
d'éruptions ; mais ce traitement hydrothérapique n'est plus en usage depuis
longtemps. (Henri Meige, in France Médicale, 2.5 novembre 1904).
Page 290. — Dans la commune de Sauclières, à deux kilomètres environ
du village de Valjulhe, est une source dite la fontaine du Roc de la lune, à
cause de son intermittence, qui suit, selon les croyances, les progressions
ci'oissantes ou décroissantes des phases de ce satellite, dont les eaux ont la
propriété de guérir les troupeaux de trois sortes de maladies, pourvu que
Ton fasse boire aux bêtes malades de l'eau de cette fontaine puisée dans un
vase de terre, en marchant à reculons et en ayant soin de je'er ensuite
derrière soi, par dessus l'épaule, contre le rocher d'où coule la source, le vase
d'argile qui doit aller s'y briser. Cette croyance esl si répandue dans le pays,
et même assez au loin, que l'on ramasserait au pied du rocher des tombereaux
de tessons ; il est encore nécessaire de déposer une pièce de monnaie sur le
rocher à côté de la fontaine et de conduire ensuite, en le faisant courir, le
troupeau sur une commune voisine ou sur le champ d'un voisin, si la
commune est trop éloignée, et de lui faire faire un nombre déterminé de
tours, afin d'y laisser la maladie dont il est infesté.
(Valadier in Congrès archéologique, 1861, p. 38j.
Bauoé (M.-et-L.). — Imp. Dakci»
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